Part 8
«Et comme la fièvre cérébrale, continua Josaphat, est compliquée ici d'une affection nerveuse très accentuée, la manie, car c'est probablement une manie temporaire, a dû être terrible.
--Ah! je me doute bien de ce qu'était son idée fixe! soupira ma cousine.
--Question extra-médicale, belle dame. Mais je suis bien sûr que l'idée fixe de la petite sauterelle du théâtre Beaumarchais n'était pas M. le président de Kervigné.
--A propos, demanda ma cousine, qu'a-t-elle eu cette Annette Laïs?
--Une fièvre cérébrale, tout comme notre jeune ami.
--Et sa situation?....
--La même que celle du chevalier. Ou eût dit le même pouls.
--Où donc allez-vous la voir?
--Mais, chez son père. Son père est un tigre pour l'honneur!»
Ma cousine éclata de rire. Son rire ne me blessa pas du tout. Je faisais grande attention, cependant, à ce que disait le docteur.
«Parbleu! s'écria-t-il en tirant sa montre, je vais manquer l'audition de la Squarciafico, chez Tamburini. Elle demande cent mille francs, les feux et le congé pour son contre-_ut_ et ses roulades dans le grave. Faites taire le petit, s'il veut parler. A ce soir.»
Ma cousine s'établit près de moi avec un livre. Elle m'avait veillé comme une sœur de charité. Je n'avais aucune envie de lui parler. Ma pensée n'était pas confuse, je sentais plutôt ma cervelle vide comme une coquille d'œuf. Ma préoccupation était de savoir exactement et clairement quelle avait été mon idée fixe. C'était me pencher au-dessus du vertige d'où je sortais à peine.
Aussitôt que mes regards plongèrent là-dedans je fus entraîné et précipité. La réponse à ma question imprudente fut l'idée fixe elle-même qui revint torturer mon cerveau.
Je sus du moins ce qu'elle était, car je gardais la possibilité de raisonner. Mon idée fixe avait été merveilleusement définie par ce fou de docteur Josaphat. Cet homme là devait vivre avec des idées fixes. La mienne consistait en un effort extravagant et patient dirigé vers ce but impossible: revoir ce que je n'avais pas vu.
Je cherchais tout uniment le visage d'Annette Laïs, ses traits, son sourire, au milieu de cette giboulée de fleurs qui tourbillonnait dans ma mémoire. Je n'avais vu qu'une ombre; qui était un papillon, perdu dans un brouillard de gaze; je voulais la femme, je la voulais belle comme les invraisemblances de mon rêve; je la voulais éblouissante comme les rayons de ma féerie.
Peut-on dire que je l'aimais alors? J'avais entendu sans colère ni dépit, la dernière comme la première fois, les paroles méprisantes du docteur Josaphat. Rien en moi ne se révoltait pour défendre Annette Laïs insultée. Il est évident que je ne l'aimais pas.
Mais alors à quel ordre de sentiments rattacher l'obstination de ma pensée qui allait vers le même objet toujours, entêtée et patiente comme le son de cloche qui, dans ma tête, répétait le nom d'Annette Laïs?
Je suppose que c'était ma fièvre, rien que ma fièvre, et que ma fièvre, pour employer la langue du savant Josaphat, était un des prodromes de cet amour foudroyant qui allait être toute ma vie; car je n'ai fait que cela en ma vie: aimer Annette Laïs!
J'eus deux visites: Laroche et M. de Kervigné.
Dès que Laroche entra, ma cousine mit un doigt sur sa bouche et lui dit:
«Attention à toi, Roro! le chevalier a sa connaissance.»
Laroche vint jusqu'à mon lit et m'examina. Je tenais les yeux fermés.
«Madame la vicomtesse se fatigue beaucoup,» prononça-t-il d'un ton respectueux.
C'était en Bretagne seulement que nous l'appelions la présidente.
«Il est sauvé, répondit ma cousine, ne suis-je pas assez payée?
--C'est selon comment madame la vicomtesse l'entend, repartit Laroche, dont la voix de baryton, prétentieuse et offensante, n'excitait plus en moi aucune espèce de colère.»
Ma cousine reprit tout bas:
«Il a prononcé mon nom plusieurs fois dans sa fièvre.»
Je devinai un sourire sur les lèvres du maraud, qui ajouta militairement:
«Je venais de la part de monsieur prendre des nouvelles de madame.
--Tu diras à monsieur qu'il peut venir, répondit ma cousine. C'est son parent, après tout. Cela lui fera plaisir de le voir en bonne voie de guérison.»
Laroche sortit et M. de Kervigné entra presque aussitôt après. Ma cousine tendit la main à son mari, qui la porta fort galamment à ses lèvres. On parla de moi un instant; ce fut, de part et d'autre, en des termes bienveillants, puis le président, changeant de matière tout-à-coup, dit:
«Que pensez-vous que l'on doive faire de ce Laroche?
--De Laroche? répéta ma cousine étonnée.
--Il m'obsède, et je ne puis le faire taire qu'en le congédiant. Il interprète votre conduite avec notre jeune cousin d'une façon tout à fait blessante. Ce sont toujours de nouveaux rapports....
--Laroche! fit encore une fois Aurélie.
--Je crois savoir que vous tenez encore à lui, prononça le président sans aucune intention de raillerie.
--Uniquement parce qu'il vous est fort attaché,» répondit très sérieusement ma cousine.
Elle sonna. Laroche parut.
«Mon ami, lui dit-elle avec douceur, monsieur vous paye pour surveiller le dehors et non point le dedans. Nous sommes un bon ménage. Monsieur m'a chargé de vous parler comme je le fais. Je suis au-dessus de vos bavardages, qui fatiguent monsieur et qui vous feront mettre à la porte. Allez et mêlez-vous de ce qui vous regarde.»
Laroche, tout blême, sortit obéissant à son geste impérieux. Le président baisa une seconde fois la main de sa femme et ce fut en souriant.
«Vous avez raison, dit-il, c'est un beau coquin. Le voilà mieux planté que jamais.»
Quatre jours après cette entrevue, j'eus permission de me lever une heure. Ma cousine agissait avec moi comme la plus tendre des mères, et le docteur Josaphat lui-même me témoignait quelque estime. Il nous annonça que ce jour-là même Annette Laïs s'était levée aussi.
«Il ne faut pas s'y tromper, dit-il à ma cousine, les autres sont la douzaine, mais elle est le treizain. On tient la dragée haute au président, et toute la famille vous a une tenue héroïque, un père à cheveux blancs, un frère qui ressemble à Mélingue dans ses grands rôles. M. de Kervigné ira loin s'il court toujours.»
J'ai peine à exprimer ces nuances, et cela est nécessaire, pourtant; j'écoutais avec curiosité, voilà tout. Annette Laïs m'occupait tout entier, mais c'était malgré moi, et le mot intérêt, tout froid qu'il est, serait trop chaud encore pour rendre la nature de mes sentiments à son égard. Annette Laïs était pour moi le reste de ma fièvre. Si je n'essayais pas de fuir, c'est que je sentais _à priori_ que c'était là l'impossible.
Rien n'avait changé, son nom était le refrain, le son de cloche, la tyrannie d'une migraine.
On me donna deux lettres de Vannes, dont l'une avait déjà six jours de date. Ma cousine avait eu la bonté d'y répondre. La lecture de ces lettres me fit du bien: celle de ma mère laissait voir une tendresse et une sollicitude qu'on ne m'avait pas toujours montrées.
La séparation semblait lui avoir appris à me mieux aimer. Elle me rappelait néanmoins ses diverses commissions, et, sur quatre pages, les petits en avaient bien trois pour leur part. «Cha'ot veut aller avec tonton René,» avait dit mon neveu. Quel enfant! Les dents de Mimi poussaient. La lettre de mon père était plus courte, mais elle contenait deux apostilles, une de ma tante Bel-Œil, une de ma tante Nougat. Mon père me disait de faire bonne figure à Paris et de ne pas ménager sa bourse. Il terminait en s'écriant: Je ne t'en dis pas plus long! A la soupe! Bon appétit, bonne conscience!
Nougat voulait ses digestifs et aussi je ne sais quoi d'apéritif qu'elle avait vu aux annonces des journaux. Elle me priait de pousser, dans mes courses, jusqu'à un certain dépôt de pâtés de foie gras pour faire une surprise à mon père. Bel-Œil me donnait l'adresse d'une librairie où je devais trouver; _Wilhem ou les égarements d'un cœur sensible_, qu'il fallait lui envoyer avec _le Cimetière de Ramberg_ et le _Calice des larmes_. Tout le monde se portait bien, même Joson Michais, qui était revenu l'oreille un peu basse. L'oncle Bélébon était toujours l'homme aimable de la famille et Vincent se rangeait.
Je ne prétends pas persuader au lecteur que, par elles-mêmes, ces choses fussent très émouvantes. Je constate seulement qu'elles remuèrent en moi toutes les fibres du souvenir. Pour un instant, je repassai le seuil de la maison paternelle: je fus _chez nous_, et qui ne sait tout ce que contient ce mot?
«J'ai eu, moi aussi, ma correspondance, me dit Aurélie: trois lettres! je te gagne d'un point. La première est de l'abbé Raffroy, un digne homme, qui m'écrit des remercîments officiels au nom de ton père et de ta mère; la seconde est de la tante Renotte, cette excellente vieille. Là-bas, ne voulait-elle pas me faire croire qu'elle n'avait que dix ans de plus que moi, sais-tu? C'est elle qui t'aime le mieux. Je n'oserais écrire ainsi à ton sujet. La médisance est comme la mauvaise herbe qui croit Je te dirai comme il faut te conduire avec moi devant le monde. La troisième est de ce charmant marquis, ton beau-frère. Ah! ah! nous le connaissons, celui-là! et rien ne m'a plus étonnée que de le voir s'enterrer tout vif. Il se vante de son bonheur dans la lettre, mais son style fait la grimace. Pauvre garçon! je crois bien qu'il avait tout mangé. C'est drôle que tu sois si en retard. Il ne s'est donc pas occupé de toi? Mais, je suis folle! j'oublie que tu viens de Vannes et que ce pauvre marquis est à cent pieds sous terre.
-Ma sœur est une personne accomplie, madame, répliquai-je un peu blessé.
--On le dit et je le crois de tout mon cœur. Te ressemble-t-elle? avec un tour de cheveux, tu serais la plus jolie marquise à dix rues à la ronde. Ne te fâche pas, chéri, et ne m'appelle plus madame. C'est me mettre en pénitence. Je suis ta petite maman, et tu es le dernier que j'aimerai.»
Je baisai la main qu'elle me tendit. La paix fut faite. Le docteur entra comme un insensé.
«Je ne connaissais pas cette sonate de Steibelt! s'écria-t-il. L'andante est un dialogue comme jamais, vous comprenez: jamais, jamais je n'en ai entendu! et sur un misérable piano qui ne vaut pas trois louis! Et avec des doigts de convalescente!... Madame, il y a quelque chose de plus beau que l'andante, c'est celle qui le jouait! Je n'avais pas vu ses sourcils. Les ailes de son nez m'ont sauté aux yeux. Pendant qu'elle jouait, j'ai suivi la courbe de ses épaules. C'est une Grecque, savez-vous?»
Ma cousine riait et son attitude exprimait l'admiration.
«Vous gagnerez cent mille francs par an quand voudrez, dit-elle. Ce rôle de docteur fou ne manque jamais son effet.»
Josaphat se laissa tomber dans un fauteuil et s'essuya le front. Il avait les yeux rougis et la joue pâle.
«Vous auriez raison, madame, répliqua-t-il très sérieusement, si je n'étais que fou. Mais on ne rit pas de ceux qui se noient, morbleu! Je suis amoureux!»
La gaieté d'Aurélie redoubla, je me sentais comme un malaise. Le docteur Josaphat me fit un signe de tête et reprit avec un geste tragi-comique:
«Nous allons bien, nous? C'est moi qui suis malade à présent. L'andante n'a pas quarante-huit mesures. C'est le bijou le plus exquis! et croyez-vous que je plaisante quand je dis qu'elle est Grecque, madame? elle est Grecque, pardieu, des pieds à la tête, et cela se voit, Grecque de Lesbos, comme Vénus, sa sœur! Me voilà, Dieu merci, tombé jusqu'à la mythologie: plongeons! Son père est Grec, son frère est Grec. Et beaux? et fiers comme celui qui meurt en déchargeant son pistolet, vous savez, à Missolonghi. Non, c'est la jeune fille qui a le pistolet. Enfin, n'importe, je suis submergé? Ou diable voulez-vous qu'une Française soit belle comme cela?
--Docteur! docteur! s'écria ma cousine, à ma prochaine soirée, vous nous ferez cette scène!
--Vous êtes charmantes, vous autres, poursuivit Josaphat, vous êtes adorables, mais non pas comme l'entendait Phidias. C'est la Vénus de Milo, vous dis-je, à dix-huit ans, avec ses anciens bras! Connaissez-vous ce Steibelt? Quel gaillard! D'ailleurs, le nom le dit: Laïs! On ne s'appelle Laïs que dans la mer Egée. Ils sont Grecs, Grecs, Grecs.... et je vais faire une culbute au fin fond du sentiment, aussi vrai que la juxtasonnance est l'électricité musicale.»
XI.
LE ROMAN D'UNE JEUNE FEMME.
«Ce qu'il y a de bizarre au monde, me dit Aurélie après le départ de ce brûlant Josaphat, et d'un ton qui me faisait bien voir qu'elle reprenait mon éducation morale où elle l'avait laissée, c'est le goût des hommes en matière d'amour. On cite bien quelques curiosités de nous autres femmes: çà et là une passion allumée par un bossu, par un nègre ou par un notaire, mais ce n'est rien, messieurs, auprès du prodige de vos fantaisies. Ainsi, voilà deux hommes, mon mari et mon médecin, qui m'abandonnent pour une pure et simple caricature. Mon mari est vieux, mon médecin est fou, c'est très bien; mais voilà le pli pris. Ils font la route. En amour, dès que la route est faite tous les sots y passent, et Dieu sait que le sentier devient tout de suite un grand chemin. Avec le président d'un côté, Josaphat de l'autre, cette sauterelle mal emmanchée d'Annette Laïs est capable de débuter l'hiver prochain à l'Opéra. Eh bien! si l'on nous mettait, elle et moi, devant un miroir, à laquelle irais-tu, chevalier?
--A vous, petite maman, répondis-je.
Je disais vrai. Je n'étais pas assez du monde parisien pour goûter la saynète improvisée par le docteur. Ces choses ne sont originales qu'à un certain point de vue. Cela ressemble à l'esprit de quelques-uns de nos vaudevilles qui demande, pour être bien senti, l'étude préalable d'une langue dont le vocabulaire n'a pas encore été imprimé. Je ne voyais guère là-dedans qu'Annette Laïs, assise à son piano; devant Josaphat qui regardait ses épaules, ses sourcils et les ailes de son nez. Cela m'importunait. Entre moi et Annette Laïs, je ne découvrais aucun lien. Pourquoi mon chemin était-il plein d'elle? Ma cousine attira mon fauteuil à la force du bras, elle me prit les deux mains et me fit asseoir auprès d'elle sur le divan.
«Qui sait, murmura-t-elle tendrement, si tu n'iras pas aussi avec cette Annette Laïs?»
Ce mot me piqua comme un centième coup d'épingle.
«Foi de Dieu! m'écriai-je dans le pur français de Vannes, qu'elle aille se faire lanlaire, celle-là! Chaque fois qu'on parle d'elle, j'ai une humeur de loup!
Aurélie m'embrassa sur les deux joues.
Le lendemain je fus debout pendant trois heures, et le surlendemain je pus descendre au jardin. Josaphat avait raison: je n'eus presque pas de convalescence. Je déjeunai à table le troisième jour.
«Ah çà! demanda ma cousine au président, qui jamais ne manquait de prendre ce repas avec elle, que devient donc ce cher docteur?
--Un maniaque, répondit M. de Kervigné en fronçant le sourcil.
--Etes-vous fâchés tous deux?
--Je ne me fâche qu'avec mes amis, madame.
--On ne le voit plus: ne pouvez-vous me donner de ses nouvelles?
Le président plia sa serviette et dit entre ses dents:
«Le docteur Josaphat est en train de prouver qu'il n'a pas la tenue qu'il faut pour être le médecin d'une femme qui se respecte.
--Est-ce qu'il s'oublierait au point de se conduire comme un président?» murmura Aurélie.
Nous sortîmes en voiture après le déjeuner. Au premier détour de la rue, je vis une affiche monstrueuse qui me cria: _Rentrée de Mlle Annette Laïs!_
Les lettres qui formaient le nom d'Annette Laïs étaient grandes comme des enfants de six ans. Elles ressortaient en rouge sur un fond noir et donnaient des éblouissements.
Ma cousine m'avait promis de me raconter son histoire en détail. C'était le moment.
«A peine au sortir de l'enfance, me dit-elle, sans néanmoins suivre la mélodie simple et touchante de la romance de Méhul, je quittai le couvent pour épouser M. de Kervigné, qui était alors un magistrat de la seconde jeunesse, austère, rangé, dévot et fort apprécié dans les salons _ultras_. Car nous étions sous la Restauration. Ah! René, cela me vieillit bien. Quand j'aurai mes trente ans, n'aurez-vous pas honte de moi?
--Pourquoi honte, petite maman?» demandai-je.
Elle me regarda d'un air inquiet. Je devais avoir une figure sereine et calme à recevoir un demi-cent de soufflets. Nous traversions l'esplanade des Invalides. Je respirai la brise avec délices. J'étais résigné à entendre l'histoire menaçante, mais que ma cousine eût quelques années de plus ou de moins, je m'en souciais comme d'Annette Laïs.
Elle soupira. J'aurais donné dix louis pour être mouillé devant Port-Navalo ou en rade de Houat, avec mes lignes de fond, pour pêcher la dorade.
«Sais-tu, René, reprit-elle, de quelles séductions est tout à coup entourée une jeune fille douée de quelque beauté, qui passe le seuil d'un cloître pour entrer sans transition dans le grand monde?»
Je ne le savais pas, et certes, à ma place, plus d'un aurait eu le désir de le savoir. Ma cousine, au travers de ses petits ridicules, était une femme d'esprit, qui pouvait raconter très bien et broder encore mieux. Un poète ou même un curieux se fût jeté sur cette proie, mais je ne puis me donner pour curieux ni pour poète. J'ai l'imagination lourde et le caractère indifférent. Hippolyte songeait à ses javelots, moi, je regrettais mon côtre nantais avec sa brigantine coquette et sa flèche qui le couchait sur la lame au moindre vent. Deux jours avant mon départ, Joson m'avait armé deux lignes flottantes avec des avançons de trois brasses, et les maquereaux, ces vivantes pierreries, devaient jouer par millions dans les eaux d'Hœdic! Le long des côtes, sur le fond de sable blanc, ces poissons d'argent, orgueil de notre mer, les bars, que Lucullus appelait des loups, cherchaient entre deux eaux leur proie abondante: la sardine, le prêtre et le séchard aux reflets mordorés; plus haut, dans la rivière, pourvue de cent bras, comme Briarée, les saumons remontaient, troupe turbulente et magnifique; le long des jetées en pierres sèches, l'anguille roulait comme un serpent et le homard qui, selon les candides Parisiens, ne se prend pas à la ligne, le homard à la cuirasse bleu de ciel cheminait dans les roches profondes à la poursuite du diable de mer.
Combien de fois n'avais-je pas senti au bout de ma corde de crin les soubresauts de ce roi des crustacés, qui a le don bizarre de se démonter par pièces et dont les membres amputés repoussent comme une végétation! Les homards se prennent à la ligne et sautent comme des chèvres au fond du bateau. Tout se prend à la ligne; la ligne est une main allongée qui tend l'appât au fond de la mer. Il n'est point, dans ces mystérieuses cavernes, de créature vivante qui ne convoite l'appât et qu'on ne puisse amener à la surface, depuis l'ange redoutable dont la peau est une lime, jusqu'à la morgate dont les entrailles sont une écritoire, depuis le poisson-marée, hérissé de poignards empoisonnés, jusqu'à la raie jaune, chargée d'électricité comme une bouteille de Leyde.
«J'étais pure comme un rayon de soleil levant, reprit ma cousine; jamais une mauvaise pensée n'était entrée dans mon âme. La première fois que je vis un bal, je restai ivre, mais ce fut tout, car j'étais plus pieuse qu'un chérubin. Mon mari m'adorait en ce temps-là. Moi, je ne savais pas ce que c'était qu'aimer. Un jour pourtant....»
Ah! certes, un jour! Pauvres Phèdres bourgeoises! Un jour! C'est la pêche. Ce jour, la ligne perfide flottant devant leur inexpérience, elles ont mordu l'appât. Et comme leur souvenir est exempt de rancune!
Moi, un mot m'avait frappé: le soleil levant, l'heure du poisson! Le moment où la _mer travaille_, selon l'expression des _ligneurs_ de Quiberon. Je songeais, et combien c'était plus intéressant: