Annette Laïs

Part 4

Chapter 43,957 wordsPublic domain

--René, me répondit-il, Julie aurait été un ange avec les trente mille livres de rente qui ont glissé, à Paris, entre mes doigts. Toutes les femmes qui sont heureuses sont des anges. Nous avons deux enfants. Il faut songer dès aujourd'hui aux enfants que tu auras. Le grand tort, quand on part de Bretagne ou d'ailleurs, c'est de penser qu'on est ici bas pour se divertir. J'aime ma femme, j'aime mon beau père et ma belle mère, j'aime tout le monde chez nous, excepté ce parfait idiot, l'oncle Bélébon, qui a tout l'esprit de la famille. Tout le monde est bon pour moi, c'est atroce, d'avoir besoin des bontés de tout le monde. Je dépense plus de sang-froid à ne rien faire, plus de résignation, plus de diplomatie qu'il n'en faudrait pour bâtir une splendide fortune. Je suis noyé, je le sens, je ne me plains pas. Je te défie de dire que tu m'as vu bâiller à table ou au salon! René, si tu prenais mes paroles en mauvaise part, c'est que tu n'aurais ni intelligence ni cœur. Je me suis levé de grand matin tout exprès pour te dire: Ne joue jamais, n'aime pas trop vite, apprends à supporter l'ennui comme la sobriété antique ordonnait de souffrir la soif et la faim. Chaque jouissance hâtive fait un anneau de cette chaîne mystérieuse qui plus tard garrotte l'âge mûr; chaque effort, au contraire et chaque abstinence apportent un peu de terre ou une pierre à ce piédestal où les heureux assoient leur indépendance. Tu ne seras pas riche, car Gérard d'un côté, moi de l'autre, nous te prendrons une grosse part de ton héritage: sois fort. Paris est un gouffre comme toutes les mines. Les forts y tiennent le filon, pendant que les faibles tombent asphyxiés. Travaille, c'est-à-dire: regarde autour de toi pour savoir où mettre le pied, sois sans besoins pour inspirer confiance, sers-toi des femmes qui peuvent tout pour ceux qui n'ont point d'amour, parle peu et toujours à coup sûr, ne baille jamais, surtout jamais ne raille. On est jeune à tout âge, figure-toi bien cela, et mieux plus tard que plus tôt. Je me sens mille fois capable d'être jeune encore. Il n'y a qu'une vieillesse, c'est l'éteignoir sous lequel j'étouffe. Tu me comprendras demain. Je te répète que j'aime ta sœur, et que je respecte ta famille.

--Quoique çâ, v'là la diligence!» s'écria Joson Michais.

Et, de l'autre bout de la place, la tante Renotte agitant son parapluie de coton bleu:

«Hé! là-bas! me voici! C'est bien, ce que vous faites là, neveu Tréfontaines! Vous valez mieux que les autres, malgré tout!

--J'ai dit, murmura le marquis à mon oreille. Mets ça dans un coin de ton cerveau et rumine là dessus quand tu seras tout seul. Bonjour, ma tante. Julie serait venue, sans les petits.

--En voiture!» ordonna le conducteur.

Mon beau-frère m'embrassa; la tante Renotte avait la larme à l'œil.

«Ecris à Landevan pour moi toute seule, dit-elle, et bien des choses aux Kervigné de Paris. Bon voyage.

--Quoique çâ, bon voyage itout, monsié el chevâlier!»

La diligence se mit à cahoter sur l'abominable pavé du faubourg. Je n'avais plus conscience de ce qui ce passait autour de moi: je fus emporté comme en un rêve.

A mon réveil, j'étais déjà sur la haute colline d'où l'on découvre pour la première fois, en venant de Paris, ce lac prodigieux, semé d'îles innombrables, mélange inouï de terre et d'eau qui se nomme «la petite mer» (Mor-bihan). J'occupais la place du milieu, dans le coupé, entre un officier de marine très coquet, mais très maltraité par la petite vérole, qui fumait abondamment, et un vieux monsieur qui dormait mieux qu'un juste. Le vieux monsieur ne cessa de dormir, et l'officier de marine de fumer qu'à Ploërmel, où chacun d'eux prit sa part d'un dîner, qu'aucune épithète ne saurait assez flétrir. Pendant le repas, le vieux monsieur ne dit rien, mais l'officier de marine nous apprit qu'il allait avoir le grade supérieur et la décoration. Il se nomma: c'était un de mes cousins; nous sommes tous cousins en Basse Bretagne. Je gardai l'incognito, afin qu'il ne m'écrasât point de ses succès.

Brest, d'où il venait, est une glorieuse ville, entièrement habitée par des officiers de marine et par des dames qui sont folles des officiers de marine. A Brest, un citoyen qui n'a pas l'honneur d'être officier de marine s'attire dans les rues des regards pénibles, comme s'il était boiteux ou bossu, les enfants de Brest voient dans l'absence de l'épaulette une véritable difformité. On n'y connaît que le ministre de la marine; Paris n'y a d'autre raison d'être que les bureaux de ce même ministre. Volontiers y crierait-on, dans les fêtes nationales, selon les divers régimes: vive le roi, ou vive l'empereur, ou vive la république, qui nomme les officiers de la marine!

Notre officier de marine du coupé allait à Paris pour voir le seul prince de la famille royale qui eût à Brest quelque notoriété, non parce qu'il était prince, mais parce qu'il était officier de marine. J'appris ici que les cendres de Napoléon avaient fait beaucoup d'effet à Paris, par la raison que la marine les y avait apportées. En arrivant à Rennes, le mot marine me battait le crâne comme un marteau de couvreur. J'avais encore pourtant deux jours et deux nuits à passer en tête à tête avec la marine.

Le vieux monsieur ronflait, l'heureux mortel. Toute cette marine passait sur lui sans l'offenser. Aux portes d'Alençon, j'avais une migraine furieuse; à Chartres j'aurais voulu me changer en brûlot pour incendier la flotte française.

A Paris, le vieux monsieur s'éveilla, la marine me dit adieu d'un signe de tête protecteur, et je me trouvai seul dans la cour des messageries.

«Quoique çâ, dit derrière moi une voix raboteuse et plaintive, c'est peut-être un coup ed' ma tête que j'ons fait pour sûr et pour vrai.

--Joson Michais m'écriai-je en un premier mouvement de joie.

--C'est il que çâ vous fait du plaisir de me voir, monsié el chevâlier! me demanda le pauvre diable d'un air piteux.

--Que viens-tu faire ici? et où t'es-tu caché tout le long de la route?

--Je ne mens point: dans la diligence. Et j'voulais voir el grand bourg tout de même. Ah! mais dame, oui!

--Et que vas-tu devenir?

--Quoique çâ! Mes chemises sont dans vot'paquet, et j'vas aller d'avec mes chemises.

Joson Michais me fit cette déclaration d'un air modeste, mais résolu. Il était assez coquettement costumé: je m'étonnai de n'avoir point remarqué au départ qu'il avait mis ses braies du dimanche, ses épinglettes de laine et son grand chapeau de Plouharnel. C'était un beau gros Breton, à tout prendre.

«Charge la malle et viens avec moi,» lui dis-je.

Il fit une lourde cabriole et je crois qu'il eut bonne envie d'entonner la chanson des gars de Locminé «qu'ont de la maillette dessous leurs souliers.»

Nous allions partir, et Dieu sait comment nous aurions trouvé notre chemin, car je ne me donne pas pour un jeune homme de ressource, et l'idée ne m'était pas venue de prendre un fiacre, quand un grand laquais en deuil, avec une cocarde noire, large comme un ventilateur d'estaminet, sortit du bureau avec le conducteur qui me montra au doigt. Le grand laquais vint à moi aussitôt et me dit avec noblesse:

«La voiture attend monsieur le chevalier.»

Joson ouvrit des yeux énormes et faillit lâcher notre malle. Le fait est que ce grand laquais noir était de toute beauté.

«Vous êtes à mon cousin le président de Kervigné? demandai-je un peu intimidé.

--A madame la vicomtesse!» répliqua le grand laquais d'un ton de preux qui affirme sa dame.

Puis, regardant Joson de haut en bas, il demanda:

«Qu'est-ce que c'est que çà?»

Je n'avais pas la tête trop loin du bonnet; malgré mon apparence paisible.

«Comment vous nomme-t-on? demandai-je en me redressant.

--Laroche, répondit mon beau drôle, dont la taille sembla diminuer de tout ce qu'avait gagné la mienne.

--Eh bien! Laroche, repris-je, ça, c'est un gars de Bretagne qui vous cassera les os à la première occasion, si vous oubliez la politesse.

--Je ne mens point! approuva Joson; quoique çâ, tout de même, ah! mais dame, oui!»

Laroche s'inclina gravement et me montra la voiture qui stationnait dans la cour même des messageries. Certes, ma tante faisait bien les choses. La voiture était moins splendide que le grand laquais; à Vannes, néanmoins, elle eût passé encore pour un beau carrosse. J'entrai seul dans la caisse; Laroche s'assit auprès du cocher et Joson monta derrière avec la malle.

«Voilà comme il faut se conduire à Paris, me disais-je le long de la route, encore tout ému de ma sortie contre Laroche. Du caractère, morbleu! du caractère!»

Mais la réflexion vint et à moitié chemin, l'idée que Laroche allait faire son rapport à ma tante me donna la chair de poule. Etait-ce en matamore qu'il me fallait entrer dans cette maison hospitalière! Ce nigaud de Joson avait bien besoin de venir augmenter mes embarras!

La nuit tombait quand nous arrivâmes rue du Regard, où la voiture s'arrêta devant un hôtel de fort bonne apparence.

«Porte, s'il vous plaît!» cria Laroche, un des plus sonores barytons-laquais du faubourg Saint Germain.

La porte s'ouvrit. La voiture entra dans une cour spacieuse, mais triste, entourée de vieux bâtiments qui me rappelèrent un peu notre hôtel de la place des Lices. Les fenêtres du premier étage étaient d'une hauteur démesurée. A l'une de ces croisées, une forme blanche s'appuyait au balcon de fer. C'était en vérité, une entrée traduite de l'allemand: rien ne manquait, ni l'antique manoir, ni la châtelaine.

«Bonsoir, mon petit cousin, me dit une voix douce qui appartenait à la forme blanche du balcon, montez vite et venez me parler de notre chère Bretagne.»

J'ôtai ma casquette en balbutiant:

«Bonsoir, ma tante; vous avez beaucoup de bonté.

--Et qu'allons-nous faire du gars, qui me cassera les os à la prochaine occasion? demanda ce perfide Laroche à haute et intelligente voix.

--Quoique çâ.... commença Joson.

--Quel gars? interrogea la présidente.

--Le valet de chambre de M. le chevalier.»

J'entendis la forme blanche qui murmurait:

«Est-ce que l'enfant est fou?....

--Allons! ajouta-t-elle tout haut, montez, mes enfants, montez.

--Le gars aussi? dit Laroche.

--Tout le monde.»

Nous prîmes le vaste escalier à rampe de fer forgé et nous fûmes introduit dans un boudoir tendu de lampas bleu sombre où régnait une douce clarté. Ce qui me frappa surtout, ce fut la bonne odeur de cette retraite. Les sauvages aiment l'atmosphère des boutiques de parfumeurs, et je n'étais qu'un sauvage.

«Voilà, dit le grand laquais avec une liberté de ton, qui me surprit.

--Ma tante...... commençai-je en dessinant mon meilleur salut.

--Mais je ne suis pas votre tante du tout, mon cher cousin, m'interrompit-elle. Votre père était le cousin germain du mien; il est par conséquent mon oncle, et ce respectable M. Bélébon est mon grand-oncle.»

Je savais son âge par hasard, elle avait six mois de plus que ma mère. En Bretagne, nous avons coutume de régler les titres de parenté d'après l'âge, et c'était la première fois que je voyais une femme de quarante ans s'offenser parce qu'on l'appelait: ma tante. Je compris dès l'abord que c'était là une faiblesse avec laquelle il ne fallait point plaisanter, d'autant que la présidente avait prononcé ces mots: «Mon grand-oncle,» avec une véritable volupté.

--Ma cousine...... murmurai-je docilement.

--Bien, très bien! Il est tout uniment charmant, ce garçon-là, dis, Laroche?»

A ma complète stupéfaction, le grand laquais répondit:

«Il n'est pas mal, quoiqu'il ait le verbe un peu haut.

--C'est tout neuf, Laroche, pense donc! fit ma cousine. Et puis, c'est un Kervigné! Ah! ah! nous avons du sang dans nos veines, nous autres Bretons!

--Ah! mais, dame oui!» applaudit Joson, qui n'avait pas ôté son grand chapeau, tant il avait de trouble.

La présidente mit un binocle d'or à cheval sur son nez, d'un geste cavalier et tout gracieux, je dois l'affirmer.

«Les voilà bien! s'écria-t-elle. Ah! mon pays! Terre de granit recouverte de chênes, comme dit Brizeux. Vous connaissez Brizeux, chevalier? Non? Laroche, tu mettras mon Brizeux sur la table de nuit du chevalier...... Comment t'appelles-tu, mon gars? Yvon? Mathelin? Loïc?

--Joson...... quoique çâ!

--Ah! Joson! ah! quoique ça! Dit-il _pour sûr et pour vrai_? ajouta-t-elle en s'adressant à moi. J'adore ces chinoiseries-là! Comment va ma bonne tante Renotte? Quels laitages vous avez là-bas! Je me souviens parfaitement de votre respectable mère, chevalier, quoiqu'elle fût une grande demoiselle déjà, quand j'étais une toute petite fille...... Joson, qui, toi?

--Joson Michais, ej' ne mens point!

--Adorable! Il ne ment point! Et vous, cousin?

--René.

--Comme c'est Breton! Il y a des noms, figure-toi, Laroche...... je demeurais à Landevan.... de l'autre côté de Lorient, c'est Larmor, Loqueltas, Locmener......

--Et Plouharnel, dont je suis nâtif, aussi vrai comme ne faut point mentir, respect de vous et la compagnie,» défila Joson tout d'un trait.

Je crus voir que ce beau baryton de Laroche haussait les épaules assez ostensiblement.

«Emmène-le! dit tout à coup la châtelaine qui étouffa un bâillement. Fais le manger. Nous le montrerons à ces messieurs et à ces dames. C'est plus drôle que les hommes en coquillage du Croisic. Mets quelque chose sur mes épaules, Roro, le temps fraîchit.»

Le grand laquais ouvrit une armoire et y prit un léger mantelet de tulle blanc qu'il disposa sur les épaules demi-nues de sa maîtresse avec une coquetterie de camériste. Je dus rougir, car je sentis mes joues chaudes. La suzeraine le remercia d'un sourire.

«Je n'ai plus de femme de chambre, laissa-t-elle tomber en manière d'explication. Roro fait l'intérim et je suis contente de lui.»

Autre sourire, auquel ce grand coquin de Laroche répondit en se redressant comme un gendarme. Je lui trouvai décidément un méchant air de Struensée, mais je me disais à part moi: pour juger les gens de Paris, il faut au moins connaître Paris.

Ma cousine éloigna sa camériste, et mon pauvre Joson, d'un geste où il y avait de la fatigue. Dès qu'ils furent partis, elle disposa selon l'art, tout autour d'elle, sur le divan, les plis de son peignoir de mousseline et me montra un tabouret qui était à ses pieds.

Il n'est aucun lecteur qui n'ait pu remarquer la singulière différence qui existe, sous un certain jour, entre une Parisienne de quarante ans et une provinciale du même âge. J'ai dit que ma bonne mère était encore très belle, mais sa toilette sans art la vieillissait: elle était passionnément grand'mère. Ma cousine, au contraire, se baignait depuis le matin jusqu'au soir dans la fontaine de Jouvence. Elle avait des perles dans la bouche, des perles qui se pouvaient changer comme les rideaux de son boudoir, elle possédait, pour ses joues, un inépuisable trésor de lis de roses; ses cheveux abondants ne pouvaient plus tomber; les cils de ses beaux yeux renouvelaient chaque matin leur lustre d'ébène: elle était jolie, je vous l'affirme comme je le vis.

C'était une brune. Il y avait je ne sais quoi sous sa paupière, je ne savais quoi, devrais-je plutôt dire, car aujourd'hui je n'ignore point qu'un coup de pinceau suffit à produire ce prestige. L'embonpoint naissant gardait la souplesse à sa taille. Ses épaules, d'une éblouissante blancheur, empruntaient des rayons aux plis de la mousseline qui ondoyait tout autour d'elle.

Je m'assis pour lui obéir. J'étais tout tremblant. J'avais les mains glacées et le front brûlant. Etait-ce Paris, ce malaise inconnu, mais plein de charme? Je n'osais plus regarder ma cousine, et il me semblait que son sourire me pénétrait comme une chaleur.

Elle ferma ses yeux à demi, et laissant tomber sur moi le rayon voilé de sa prunelle, elle me demanda tout à coup:

«Est-ce que vous êtes un mauvais sujet comme votre frère Gérard chevalier?»

VI.

LA PRESIDENTE.

Hélas! non, je n'étais pas un mauvais sujet. Je n'avais même pas en moi ce qu'il faut pour le devenir par l'éducation.

«Ma cousine, répondis-je en rougissant jusqu'aux oreilles, on aura calomnié mon frère Gérard auprès de vous.»

Elle eut un petit rire sec. J'ajoutai sur un mode plaintif:

«Qui donc a pu vous donner si mauvaise opinion de moi?»

Je sentis qu'elle me regardait avec attention, et je me préparai sérieusement à subir un examen de morale.

«Etes-vous dévot, René? me demanda-t-elle.

--Pas autant que je le voudrais, répondis-je avec modestie.

--Moi, me dit-elle, c'est par places. Il y a des moments où je suis comme une tigresse, en fait de religion. D'abord, je mets de la passion dans tout. J'ai passé vingt-huit ans, vous concevez, et l'on ne se refait pas à cet âge-là. Tout le monde remplit ses devoirs à la maison; j'exige cela: Laroche est exemplaire. Mais il me vient des doutes, mon esprit travaille. Ah! l'Evangile a bien raison de le dire: «Bienheureux les pauvres d'esprit!» C'est mon esprit qui fait des siennes. Du reste, je suis en veine de ferveur, ces temps-ci, en grand veine: j'ai trois sermons demain, très commodément échelonnés: deux l'après-midi, un le soir; je vous y mènerai. Savez-vous que je ne resterais pas seule avec votre frère Gérard comme me voici avec vous, chevalier?

--Ma cousine....» balbutiai-je.

Je balbutiais parce que sa main, naturellement très blanche, et que la poudre de riz faisait plus douce qu'un satin, lissait mes cheveux sur mon front.

«On dirait que vous avez peur de moi, interrompit-elle, vous n'osez pas me regarder.»

Je levai les yeux. Son sourire excellent me fit en vérité battre le cœur.

«Je ne sais comment vous exprimer, m'écriai-je, la joie que j'éprouve à retrouver en vous une seconde mère!»

Ses sourcils se rapprochèrent tandis que sa bouche souriait avec pitié.

«Vous devez avoir faim, mon petit homme, dit-elle brusquement. Sonnez, on va vous servir à souper.»

J'eus le bonheur de répondre:

«Je n'ai pas faim, et se peut-il que vous soyez déjà ennuyée de moi?

--Paris offre tant de divertissements aux enfants comme vous! dit-elle avec un reste de rancune déjà radoucie.

--Je parlais de ma mère, ajoutai-je, car peut-être comprenais-je vaguement le motif de ma disgrâce, pour trouver un terme de comparaison au bonheur que j'ai de m'entretenir avec vous.»

En même temps, j'appuyai mes lèvres sur sa main, comme pour demander mon pardon. Elle affecta de retirer sa main précipitamment.

Ce n'était pas une grande coquette, selon la classification théâtrale. Ce n'était pas non plus tout à fait une comique. Il y avait une forte dose de naïveté dans son savoir-faire.

Du reste, je dois dire tout de suite que la maison entière participait à ces demi-teintes. Il n'y avait là qu'une moitié de luxe, parce qu'on possédait à peine une moitié de fortune. Je ne peux plus appeler _demi-monde_ le monde qu'on voyait chez le président, puisque la signification de ce mot est fixée à faux par une des plus charmantes et des plus illustres comédies de ce temps-ci. Le demi-monde de la comédie n'est pas plus le vrai demi-monde qu'un morceau de strass n'est un demi-diamant. _L'abondance_ des colléges, au contraire, est bien véritablement du demi-vin ou du quart de vin, puisqu'il y a un peu de vin dans beaucoup d'eau. C'était ainsi chez ma cousine. A supposer que le grand monde soit la crème, il y avait là un peu de crème sincère dans quelque chose qui n'était même plus du lait.

La matière première restait, mais le titre allait s'abaissant. Il n'était pas jusqu'au président, dont je n'ai pas eu occasion de parler encore, qui ne fût entre la chèvre et le chou: presque grand seigneur, mais un peu dans le tas, homme politique entre le zist et le zest sommité du douzième ordre, alliant l'austérité apparente à des faiblesses très peu mystérieuses. L'époque prêtait à cela: c'était le règne des coalitions malsaines et des paradoxales compensations. On appelait cette cuisine sophistique le juste milieu. Les choses allaient et venaient sans avoir le courage de l'effronterie, sans prendre le souci d'être hypocrites. On eût dit que la société parisienne s'arrêtait entre deux portes pour attendre mieux ou pis. Ce qu'elle attendait est venu.

Mme de Kervigné disposa de nouveau les plis de sa robe et adoucit encore les suavités un peu prétentieuses de son sourire.

«Vous vous exprimez avec facilité, René, me dit-elle. Si mon mari était un autre homme, je vous garantirais le succès à Paris, car vous avez tout pour vous. Quand on a passé vingt-huit ans, on peut bien faire le sacrifice de la coquetterie. Je comptais être votre sœur aînée, mais, ce n'est pas assez solennel: je serai votre petite mère.

--Ah! madame! m'écriai-je.

--Vous m'appellerez petite maman? Ce sera tout gracieux et cela imposera silence à la calomnie.... car on calomnie à Paris comme en province, chevalier, s'interrompit-elle en un soupir de colombe blessée; et quand une femme de haut rang a le malheur d'être délaissée par son mari... quoique certes votre cousin soit un galant homme et qu'il n'ait jamais manqué aux égards qu'il me doit. Mais vous savez, le faubourg Saint-Germain est plus près de Versailles que de Paris, c'est un vieillard boudeur qui n'a gardé que ses yeux d'Argus et sa langue de commère. Le tiers et le quart savent que le président, malgré son âge--il pourrait presque être mon père--malgré sa position.... Vous m'entendez bien, René, je ne peux pas, non plus, mettre de trop gros points sur les i. Et il me sera bien doux d'avoir en vous un confident de mes peines.»

Je ne donne pas ce discours pour un modèle de précision oratoire; cependant il disait tout ce qu'il voulait dire, surtout à cause de l'accent qu'on y mettait. Je me sentis le cœur attendri.

«Se peut-il, murmurai-je, employant à mon insu une phrase du roman traduit de l'allemand que ma tante Bel-Œil m'avait donné; se peut-il que mon cousin paye votre tendresse par l'ingratitude!

--Ma tendresse!» répéta-t-elle.

Un moins novice que moi eût découvert son envie de rire. Mais elle me demanda tout à coup:

«Avez-vous lu beaucoup de romans, chevalier!»

Puis, sans attendre ma réponse:

«Certes, certes, reprit-elle. Le mot m'a semblé singulier à cause de l'âge du président; mais, en somme, n'est-on pas une vieille femme à vingt-huit ans passés! Et d'ailleurs. Il est fort bien conservé. Les hommes sont pour nous des vampires: ils rajeunissent par les chagrins qu'ils nous donnent et qui nous font vieillir. Ah? cher enfant! la vie est pour vous couleur de rose, et vous ne vous doutez pas de ce qu'un cœur peut souffrir.»

Les vingt-huit ans passés de ma cousine étaient pour moi désormais un article de foi. Les parents de Bretagne se trompaient sur son âge. Plus je restais près d'elle, plus je la trouvais bonne, douce, aimable. Je respirais les parfums trop accusés de sa toilette comme on s'enivre avec des fleurs. L'idée se fortifiait en moi que cette maison allait être mon paradis.

Les heures s'écoulèrent. J'entendis plus d'une fois le pas discret de Laroche qui rôdait dans le corridor, mais il n'osa pas entrer. Ma cousine souriait quand il s'approchait de la porte. Je n'aurais point su définir l'expression de ce sourire, où il y avait du contentement et une douce pitié. Quand la pendule sonna onze heures, elle appela sans élever la voix, et Laroche parut aussitôt sur le seuil.

«Monsieur est-il rentré?» demanda-t-elle.

Le baryton, qui était de mauvaise humeur, répondit

«Il est rentré quelque part, mais pas ici.»

Ma cousine leva les yeux au ciel, puis elle me regarda.

Comme elle vit mes sourcils se froncer, elle me dit entre haut et bas:

«Vous apprécierez Laroche. Il est au-dessus de son état.»

Et à Laroche:

«Mon bon, il faut que tu sois le guide et l'ami de cet enfant-là. Il est de mon parti. C'est mon page et je suis sa petite maman.

--Ça va bien,» dit Laroche, qui dérangea un fauteuil comme pour s'asseoir.

Mme de Kervigné rougit et le prévint en ajoutant:

«Je me sens besoin, et l'enfant doit mourir de faim. Fais-nous servir quelque chose ici. Où as-tu mis le Breton?

--A l'écurie.»

Il sortit sur ce mot et claqua brutalement la porte. Dès qu'il fut parti, ma cousine me pinça légèrement l'oreille.