Annette Laïs

Part 31

Chapter 314,002 wordsPublic domain

Il nous reste maintenant à faire comme les vieux conteurs qui donnent le paquet à chacun de leurs personnages. Aux derniers les bons: finissons en avec Vincent. Un soir de dimanche, Vincent mourut ivre dans un fossé. L'oncle dit:

«Tant va la cruche au cidre......»

Vers ce temps, la police correctionnelle eut l'idée de s'occuper de la Poule Noire. Ce fut un deuil à Landevan. Il n'y avait pas, à dix lieues à la ronde, un seul balourd qu'elle n'eût dévalisé. De quoi se mêle la justice? Aussi, deux ans après, le commis greffier du tribunal décéda de la colique.

Je n'ai pas besoin de vous dire le chemin qu'a fait le docteur Josaphat. Sa trompe pneumatique qui suce la maladie et ne laisse au corps que ses parties saines, a conquis en Europe l'importance qui lui était due. Il a composé un opéra qui est apprécié seulement par les organisations à part, mais qui lui a ouvert les portes de l'Académie de médecine. Ainsi Orphée se servait de son luth pour intéresser les pierres en sa faveur. Le docteur Josaphat a d'admirables cheveux blancs et un compte-courant au bureau central des annonces; le faubourg Saint Germain rhumatisant tient à lui comme Landevan tenait à la Poule Noire.

Mais Laroche! Voilà un exemple de ce que peut l'esprit de conduite, joint à la moralité. Je marque les étapes: M. Laroche,--M. Delaroche,--M. de Laroche,--M. de la Roche! A ce point culminant, il avait brûlé cinq commandites et régnait sur une société anonyme d'intérêt général. Il m'a été donné de le revoir. Chacune de ses faillites lui fait comme une gloire autour de son front. C'est l'homme du siècle. Tantôt il demeure à Mazas, tantôt il épouse une princesse. Je ne connais rien au monde de si majestueux, de si pur, de si éblouissant que lui. Dernières nouvelles: mitraillé, foudroyé, exécuté! Marchand de billets d'auteur à la porte Saint Martin; demande un associé ayant le fil et pouvant disposer de cent cinquante francs comptant.

Sauvagel est quelque chose, mais je n'ai jamais pu savoir quoi.

Mon cousin, M. le président de Kervigné, a rendu son âme au Seigneur avant de connaître les joies du palais législatif. Aurélie, cependant, se cramponne encore d'une main ferme à sa vingt-huitième année, qui dure depuis tantôt quarante ans. C'est bien la meilleure des femmes. L'oncle Bélébon, qui ne mourra jamais, tire d'elle des gratifications en lui chantant qu'elle devrait se remarier.

«Faut pas mentir! dit Joson Michais qui a maintenant la barbe grise, j'ai vu le temps où j'aurais démoli el'vieux singe, respect de lui, comme un bout de bois d'épave à faire du feu! Y avait du tâbâc! Mais au jour d'aujourd'hui, c'est démâté, fait son chien couchant, plus de dents, ej'lui en veux pas plus qu'à ma mère Evre!»

Mon père et ma mère sont deux bons vieillards souriants et contents. Les enfants ont grandi, mais que mon Annette est toujours belle!

Vous souvient-il de ce rêve: la maison isolée, appuyée à la verdure des chênes et regardant la mer du haut de la falaise du Pouldu? Nous l'avons. Annette l'aime et en fait un paradis. Tous les ans, au mois de mai, notre meilleur ami, notre frère, y vient avec sa femme: cette ombre mystérieuse qui se dessinait sur les rideaux éclairés, au coin de la rue Saint-Bernard.

Philippe Laïs ne fait plus de découpures que pour nos enfants. C'est un peintre; maintenant le bonheur a fondu la glace de son idée fixe et lui a mis une arme dans la main. Il livre victorieusement la bataille de l'art. Il est bon comme autrefois; son large cœur s'épanouit parmi nous, et, devant notre splendide Océan, son talent devient du génie.

Parlerai-je de moi! Oh! si j'étais poète, je vous chanterais mon Eden: mais je ne suis pas poète, vous le savez bien.

Vous le savez aussi: je ne puis rien qu'aimer. Annette me dit un jour: «Il y a bien des malades autour de nous.» J'étudiai un peu la médecine; j'eus même mon diplôme et je fis de mon mieux chez nos paysans. Mais soyez tranquilles: je ne soigne que les Bretons bretonnants. Annette me dit une autre fois: «Ils se ruinent en procès.» Je fis mon droit. Elle me souriait quand j'étais parmi mes livres. Je fus avocat; mais ne craignez rien: je plaide surtout tout au coin du feu, contre les procès. On me nomma maire de ma commune; fallait-il refuser? Annette prétendit qu'il y avait quelque bien à faire là-dedans. Ensuite, ils me firent membre du conseil général: bonté du ciel? Je vis le danger; il fallut qu'Annette me dit: «Je le veux.»

Je n'avais que trop bien deviné: le danger était là. Il y a chez les électeurs un esprit de contradiction très bizarre; quand ils croient vous faire pièce, ils vous accablent de leurs voix, comme cette fille romaine qui fut ensevelie sous les cadeaux des Sabins au pied de la roche Tarpéïenne. J'aime mieux vous l'avouer tout de suite: ils firent de moi un député.

Mais je n'étais bon qu'à aimer. Un jour je pris ma volée comme le soldat qui a fait ses sept ans sous l'uniforme, et le cher sourire d'Annette me dit: Maintenant, tu as acheté le droit d'être tout à nous.

Lecteur, si vous passez au Pouldu, soit par terre, soit par mer, venez nous voir. La soupe à midi, comme au bon vieux temps, toujours de poisson frais, grâce à Joson, et une moisson de fleurs cultivées par ma fille. Bon appétit, bonne conscience trois générations d'honnêtes cœurs pour exercer la joyeuse hospitalité bretonne.

PAUL FÉVAL.

FIN.

LE STATUAIRE AMÉRICAIN.

I.

Paris est une singulière ville. De faux miracles y font un tapage infernal, tandis que des miracles vrais y restent absolument inconnus.

C'est ainsi que l'armoire des Davenport, la tête parlante de Talrich, l'enfant-torpille ont occupé pendant des mois l'attention publique, et que personne au monde ne s'est avisé de raconter les merveilles opérées par M. Bread.

A la vérité, celui-ci évite la réclame avec autant de soin que d'autres la cherchent, ce qui est rare chez un compatriote de Barnum.

Moi-même, je dois au plus grand des hasards de connaître M. Bread et ses corrections de la Nature.

L'autre jour, je montais la rue Blanche vers une heure.

L'ascension de la rue Blanche est une chose très pénible, mais qui le devient un peu moins lorsqu'on a devant soi une femme jeune, bien tournée et marchant avec grâce.

Cela arrive quelquefois. Cette fois j'avais devant moi une dame jeune, ayant une taille avantageuse, de belles tresses blondes enroulées l'une sur l'autre et paraissant authentiques, une jambe à souhait.

De tout ce que je voyais, les épaules seules laissaient à désirer. Aussi élevées à leur attache avec le bras qu'à leur attache avec le cou, elles n'avaient point le tour convenable, et je me disais:--Est-ce dommage qu'il ne soit au pouvoir d'aucun homme de leur donner cette pente douce que le souverain artiste a adoptée en dessinant les épaules humaines! Ah! si elles étaient aussi bien en pierre, je crois qu'à l'aide d'un ciseau, quoique je ne sois pas sculpteur, j'enlèverais juste ce qu'il faudrait enlever; mais l'auteur même de la Vénus du Capitole n'y pourrait rien. Il ne déplacerait ni ces os, ni ces muscles.

Je faisais ce petit raisonnement à part moi, lorsque je fus dépassé par un grand monsieur étrange qui s'approcha de la dame, la salua, et de la façon la plus grave et la plus polie, lui demanda si elle désirait se faire arranger les épaules.

La dame le regarda d'un air épouvanté et le pria d'aller son chemin.

Il insista:--Vous avez tort, madame, vous êtes belle personne. Il n'y a que vos épaules qui vous déparent. Une courte séance me suffirait pour vous les baisser.

En attendant, la dame les haussa et elle entra au numéro 78!

II.

--Comprenez-vous cela? me dit-il, en se tournant vers moi. J'offre à cette femme une chose qu'elle devrait accepter avec enthousiasme.... Bien sûr, elle s'imagine que je me moque d'elle.

--Je le crains, fis-je.

--Voilà sa seule excuse de me traiter ainsi.... reprit-il; mais celui qui a redressé des femmes complétement bossues et sa propre femme entre autres, peut à plus forte raison incliner de deux ou trois lignes les épaules d'une femme, très bien faite d'ailleurs.

--Vous êtes orthopédiste? dis-je en examinant ce bizarre personnage auquel sa perruque mal appliquée et laissant voir par place la peau de la tête, ses longs favoris ressemblant à des poils de sanglier, son nez cassé et ses petits yeux atones, mobiles et contournés donnaient l'aspect d'une caricature.

--Orthopédiste! pas du tout; au moins comme cela s'entend d'habitude. Je suis statuaire; mais depuis longtemps je ne travaille ni la glaise, ni la pierre, ni le marbre. Je modèle les corps humains eux-mêmes, ou plutôt je les remodèle quand la Nature les a mal modelés.

--Ah! vraiment!....

C'est un pauvre fou, pensai-je. Il n'a pas l'air méchant. Il ne faut pas le heurter.

--Et de quel instrument vous servez-vous? repris-je.

--D'aucun instrument!.... Je n'ai qu'à promener mes mains sur le corps de quelqu'un, avec un dessein prémédité; aussitôt il prend les formes qu'il me plaît de lui imprimer. C'est un don tout personnel, car jusqu'à présent je n'ai pu faire d'élèves.

--Donc, répondis-je en tenant mon sérieux le plus possible, quand il vous plaît de changer un homme en femme et réciproquement, c'est la chose la plus aisée du monde?

--Ah! cela non, reprit-il; mon pouvoir ne va pas si loin. Il se borne à remanier le système osseux et l'étoffe charnelle sur les bases mêmes du sexe, de l'âge et de la quantité animale. Je ne saurais faire passer un individu d'un sexe à un autre, ni le rajeunir, ni le vieillir, ni rien ajouter ou rien ôter à ses molécules constitutives. Seulement, qu'on me livre un don Quichotte, un Sancho Pança, et je m'engage à en tirer deux hommes bien proportionnés par le développement de l'un en largeur et de l'autre en hauteur.... Saisissez-vous?

--Parfaitement, monsieur, fis-je, ébahi de voir un fou raisonner avec une telle précision.

--Vous, par exemple, continua M. Bread, vous avez la figure un peu longue....

--Hélas! monsieur, j'en conviens.

--Eh bien, je ne demande que quelques secondes pour vous la raccourcir.... tenez, comme cela....

Et en même temps, avant que je puisse me garer, il me porta une de ses mains au menton et l'autre au front, et pressa rapidement, sans me causer, du reste, la moindre douleur.

Dans le mouvement, mon chapeau était tombé; il s'empressa de le relever et de me le tendre avec une politesse exquise.

Pourtant j'étais furieux que ce fou m'eût ainsi manié le visage, et je trouvais que l'expression de sa folie passait les bornes.

--Je vous prie de finir, m'écriai-je.

--Certes, répondit-il d'un grand sang-froid, je ne vais pas vous laisser dans cet état. Il faut bien que je finisse ce que j'ai commencé. Vous n'avez encore que l'ébauche de la nouvelle figure que je vous destine, et quand je dis l'ébauche, je suis bien honnête, car en vous débattant, vous avez fait dévier mes mains de telle sorte, qu'involontairement je vous ai beaucoup trop déprimé le visage entre le front et le menton.

--N'importe, lui dis-je avec un sourire de pitié, je me contente de cette ébauche, si imparfaite qu'elle soit. Adieu, monsieur.

Il me retint par la manche.

--C'est une chose impossible, s'écria-t-il, que je vous laisse une figure pareille; vous êtes horrible.

--Cela m'est égal....

--Je vois; vous répugnez à vous donner en spectacle. Voulez-vous que je vous accompagne chez vous?

Décidément, pensai-je, qui est cet animal-là? Est-ce un fou? Est-ce un escroc? Est-ce autre chose?

--Je veux, dis-je énergiquement, que vous me laissiez à l'instant.

--Tant pis pour vous, reprit-il; mais voici mon nom et mon adresse. Je suis convaincu que vous ne tarderez pas à venir me voir.

Je pris sa carte machinalement, et je ne fis qu'un bond jusque chez moi.

III.

Mon concierge, qui était tout près de l'escalier, en train de cirer mes bottes, m'arrêta au passage par ces mots:

--Qui demandez-vous, monsieur?

Je regardai mon concierge, qui me regardait.

--Ah! çà, père Sauvage, vous raillez-vous des gens? Vous ne me connaissez plus, maintenant?

--Je connais bien votre voix, et votre pardessus noisette, et votre bague d'argent à chaton noir, et votre grosse canne jaunâtre, et les bottines que vous avez aux pieds et que j'ai cirées hier, mais jamais de la vie je ne vous ai vu une tête pareille.

--Il est certain, père Sauvage, que je dois avoir les traits un peu bouleversés. J'ai rencontré tout à l'heure un fou dont j'ai eu toutes les peines du monde à me dépêtrer.

--Comment?.... les traits un peu bouleversés?.... C'est-à-dire que c'est vous et que ce n'est plus vous; c'est vous avec la tête d'un autre.

--Vieux farceur, allez! dis-je à mon concierge.

Et je montai l'escalier au pas de course.

J'entrai chez moi, en sifflotant gaiement un air de Thérésa; je posai, selon l'habitude, mon chapeau sur le secrétaire, ma canne dans le coin de la cheminée, et mon pardessus sur le lit; puis je jetai un coup d'œil à la glace.

Aussitôt, je poussai un cri d'horreur. A moins que je n'eusse aussi moi la berlue comme mon concierge, à moins que je ne fusse devenu fou comme le correcteur de la Nature, il me paraissait absolument sûr que je n'avais plus du tout ma tête habituelle.

Tandis qu'auparavant, elle mesurait dix pouces de haut sur cinq de large environ, elle aurait mesuré, à cette heure, le contraire, cinq pouces de haut sur dix de large; une vraie tête de poisson; une de ces têtes ridicules et odieuses comme vous en font certains miroirs mal réglés.

Quoique j'eusse éprouvé déjà cent fois et plus que celui-ci était bien réglé, je me regardai à celui de ma toilette, puis à un autre encore.

Toujours la même tête!

Alors j'essayai de la serrer à deux mains sur les côtés afin qu'elle reprît sa forme première.

Vains efforts!

J'avais une égale envie de rire et de pleurer.

De rire, parce que ma tête actuelle me rappelait celle d'un notaire de ma connaissance.

De pleurer, quand je pensais qu'elle était encore pire que la sienne.

IV.

Là-dessus, l'on frappe à ma porte trois petits coups secs.

Grand Dieu! je les connais ces trois petits coups-là. Et quand je les entends, mon cœur s'épanouit d'ordinaire. Mais où vais-je cacher ma tête, car je n'ose plus la montrer à la dame de mes pensées, comme on disait autrefois, ou, comme on dit aujourd'hui, à la dame de mes dépenses.

Eh bien! si!

Je la lui montrerai, afin de juger en dernier ressort si je suis, oui ou non, métamorphosé.

J'ouvre ma porte et mes deux bras.

Elle regarde, interdite.

--Pardon, monsieur, je me trompe....

--Hélas! non, tu ne te trompes pas, ange de ma vie? C'est bien moi, ton ami. Ne reconnais-tu pas ma voix. Entre sans crainte. Rien n'est changé ici, hormis ma tête; et encore, sois-en persuadée, ce n'est qu'une tête de transition que j'ai là.... Je puis me faire la tête que tu voudras. Tu n'auras qu'à choisir.... Tiens! voici la carte de l'animal qui s'est ingénié de me rendre joli garçon..

MONSIEUR JOHN BREAD, STATUAIRE AMÉRICAIN.

124, rue de Vaugirard.

Elle restait pétrifiée.

Puis tout à coup:

--Non ce n'est pas possible que ce soit toi.... adieu, monsieur?

Et la voilà qui descend les marches de l'escalier quatre à quatre. Je lui crie par-dessus la rampe:

--Rosa, Rosa, comment veux-tu que soit ma nouvelle tête? Je t'en conjure, réponds-moi.... Il n'en coûtera pas plus à M. Bread.... Veux-tu que j'aie le nez retroussé et le menton fourchu?.... aimes-tu ce genre-là.... Veux-tu que ma petite barbe folle soit rassemblée en une moustache et une impériale imposantes?.... Rosa?....

Mais Rosa était déjà loin.

Je me mis à tempêter contre M. Bread qui était cause que j'allais passer une soirée détestable quand je m'en aurais pu promettre une charmante.

Il se faisait trop tard pour relancer ce maudit statuaire américain, rue de Vaugirard, et, d'ailleurs, il n'était guère probable qu'il fût chez lui.

Suffisamment édifié sur la réalité du changement qu'il avait opéré en moi, je ne jugeai point à propos de montrer à d'autres mon horrible tête.

Aussi je me privai de dîner, comme je le fais d'habitude, avec quelques-uns de mes amis, et je fus dîner tout seul dans un restaurant où personne ne me connaît, puis je rentrai me coucher.

V.

Le lendemain matin à neuf heures, je montais en fiacre et je me faisais conduire rue de Vaugirard.

En entrant dans la loge du concierge pour demander M. Bread, je fus émerveillé d'y trouver deux statuettes grecques vivantes et habillées à la française; c'est-à-dire: M. le concierge, père; Mme la concierge; M. le concierge, fils; et Mlle la concierge; en un mot, Agamemnon, Clytemnestre, Oreste et Electre. Tous faits sur le même moule, tous très beaux, trop beaux!

--Monsieur, me dit Clytemnestre, vient sans doute faire arranger sa figure par M. Bread. Ah! c'est un homme habile, M. Bread! à preuve, que le locataire du troisième était encore plus laid que monsieur, s'il est possible, et qu'à présent il est aussi beau que nous.

--Et les autres locataires? dis-je.

--Les autres locataires?.... La même chose, répondit Clytemnestre.

--Alors, repris-je, vous êtes tous semblables dans la maison?

--Ah! mon Dieu, oui.... N'est-ce pas, monsieur Pipelet? dit-elle à Agamemnon.

Voilà, pensai-je, en quoi ce M. Bread, qui est plus qu'un homme, à coup sûr, montre bien qu'il n'est pas tout à fait un Dieu, car un Dieu varie ses créations à l'infini, et lui, il ne paraît pas sortir du type grec. Eh bien! je ne veux pas de son grec. Je ne me soucie pas qu'il fasse de moi un Ménélas.

Et en pensant cela, je sonnai à la porte de M. Bread. Une jeune femme vint ouvrir, brune de cheveux, blanche de peau, de taille moyenne, d'un visage très pur et très noble...

--M. Bread est-il ici, madame?

--Oui, monsieur!

Et elle ajouta avec un sourire malin:

--Vous êtes probablement la personne qu'il a rencontrée hier, rue Blanche.

--Je suis cette personne-là, malheureusement, madame.

--Il est certain, reprit-elle en éclatant de rire, que votre figure actuelle.... Mais vous verrez; ce sera pour mon mari la chose la plus simple de vous en faire une autre.

Mme Bread me fit entrer dans l'atelier; puis je l'entendis qui disait à son mari, dans une chambre voisine:

--John, le monsieur que tu as rencontré hier, rue Blanche, est ici.

--Ah! ah!.... dit M. Bread, j'y vais à l'instant.

VI.

L'atelier de M. Bread ne se distingue en rien des autres, quoique l'art qu'il y exerce soit bien étrange.

On y voit quelques plâtres d'après les statues célèbres que nous a transmises l'antiquité, autre: le Faune de Praxitèle, l'Apollon du Belvédère, la Vénus du Capitole, la Vénus Callipyge du musée de Naples, l'Antinoüs, le Discobole du _Braccio nuovo_ au Vatican, et quelques modernes d'après Canova.

J'admirais ces chefs-d'œuvre que j'avais déjà admirés en Italie, lorsque M. Bread entra: vêtu de la manière la plus simple, en vrai bonhomme: vous n'auriez jamais dit d'un magicien. Vous eussiez dit d'un vieux notaire venant jeter un coup d'œil sur ses petits clercs.

--Eh bien! fit-il d'un air narquois, ai-je eu raison de vous donner mon nom et mon adresse? Que seriez-vous devenu sans cela, jeune capricieux? Vous auriez gardé une tête impossible toute votre vie.

--Il ne fallait pas, répondis-je, commencer par la rendre impossible, car, avant d'avoir été manipulée par vous, elle était encore présentable.

--Alors vous m'en voulez?... Songez donc que je vais vous en faire une qui fera tourner celle de toutes les femmes.

--Une tête grecque, n'est-ce pas?

--Oui, tout ce qu'il y a de plus grec; et je vous arrangerai le corps à l'avenant.

--Merci, lui dis-je, je préfère rester ce que la nature a voulu que je fusse; si je devenais si beau que vous le désirez, je ne me reconnaîtrais plus; mais expliquez moi donc pourquoi vous qui avez le pouvoir extraordinaire d'embellir les gens, vous gardez votre laideur?

--Hélas! c'est que je puis embellir tout le monde, excepté moi.

Cette exclamation douloureuse de M. Bread motiva de ma part certaines réflexions philosophiques qu'il serait trop long de rapporter ici, que je laisse au lecteur perspicace le soin de faire à son tour, et qui plurent beaucoup à M. Bread.

Je lui en devins particulièrement sympathique.

Aussi me dit-il:

--Tenez, vous êtes l'homme du monde auquel il me serait le plus agréable de donner ce que je ne saurais donner à moi-même.... la beauté! Laissez-vous faire. Je vais chauffer le poële suffisamment, vous vous déshabillerez et vous vous placerez tout debout sur ce coussin de velours grenat. Si, au bout d'une demi-heure (je ne vous demande qu'une demi-heure), vous ne ressemblez pas au Faune de Praxitèle que vous voyez là.... que je perde à l'instant mon nom de John Bread!

--Non, non, lui dis-je, rétablissez-moi seulement le visage comme il était, je vous eu prie.

--Ceci est une chose bien simple, je n'ai qu'à le tirer un peu en longueur. Mettons-nous devant cette glace, et vous m'arrêterez quand il sera à son ancien point, car je ne me souviens pas de sa longueur précise.

En moins de temps qu'il n'en faut au dentiste le plus expéditif pour arracher une dent, M. Bread m'eut rétabli le visage.

Je le remerciai avec effusion; je lui dis qu'il était l'homme le plus étonnant que j'eusse rencontré, que j'étais parfaitement convaincu de son pouvoir extraordinaire, et que j'éprouverais même un vrai plaisir à le voir opérer.

--Qu'à cela ne tienne, dit-il! Vous allez avoir ce spectacle, et peut-être ensuite vous déciderez-vous pour votre propre compte.. Ah! s'il y avait moyen que je devinsse beau, moi, je vous garantis que je ne me ferais pas prier.

Puis ouvrant la porte de l'atelier, il appela;

--Jenny! Jenny!

VII.

La très belle personne qui était venue m'ouvrir, et qui n'était autre que Mme Bread, comme on sait, parut alors, et elle me dit avec une aisance toute parisienne:

--A la bonne heure, monsieur, vous voilà déjà mieux, mais vous avez encore de la marge pour être joli homme, et j'espère que vous n'allez pas en rester là.

Je m'inclinai sans répondre, très préoccupé du motif pour lequel M. Bread avait appelé sa femme à l'atelier.

Il y eut entre eux un court dialogue en anglais auquel, en ma qualité de Français ignorant, je ne compris rien; puis, Mme Bread s'approcha du poële, y mit quelques bûches, ôta ses bottines et ses bas, se plaça debout sur le coussin grenat, et dégrafa sa robe de l'air le plus simple et le plus naturel.

J'ouvrais de grands yeux, et je ne les en croyais pas.

--Ma femme, me dit M. Bread, veut bien consentir à ce que je refasse sur elle, devant vous, une double expérience que j'ai déjà faite plusieurs fois pour l'édification des incrédules. Je vous ai dit, je crois, hier, que la Nature avait affligé Mme Bread d'une difformité assez grave, et que c'était à moi qu'elle devait d'être aujourd'hui une fort belle femme, une femme tellement belle qu'elle soutient la comparaison, vous pourrez vous en convaincre, avec la Vénus du Capitole. Eh bien! je vais dans une première opération la ramener à son ancienne difformité, puis, dans une seconde, lui rendre sa beauté actuelle.

Et M. Bread étendit la main vers sa femme qui, dépouillée du dernier voile, les bras dirigés comme ceux de la Vénus du Capitole, le regard placide, livrait à mon admiration ses formes exquises.

Ensuite, il roula la Vénus du Capitole près de Mme Bread, et il me dit:

--Maintenant, comparez et jugez.

C'était merveilleux!

Le plâtre paraissait avoir été exécuté d'après Mme Bread, elle-même.

Et je me demandais par quel privilége, moi, pauvre poète, je voyais réunies en une femme vivante ces perfections que les plus grands sculpteurs de l'antiquité, pour les réunir dans leur œuvre, empruntaient à vingt femmes.

Je contai à M. Bread l'impression que je ressentais.

Mme Bread sourit.

--Hélas! dit-elle, ma coquetterie va être soumise à une rude épreuve; car cette magnificence que vous admirez, monsieur, je la perdrai tout à l'heure et je deviendrai bien affreuse.

--Es-tu prête? lui demanda son mari.

--Quand il te plaira, John, répondit-elle avec douceur.

VIII.