Annette Laïs

Part 29

Chapter 294,021 wordsPublic domain

Ma mère tint parole et fit dresser, le soir même, le lit d'Annette dans sa chambre. Celle-ci, fatiguée d'une journée d'émotions et toute heureuse de la tournure que prenait sa romanesque équipée, s'endormit bientôt du sommeil du juste. Elle n'avait qu'un regret, c'était de ne pouvoir me communiquer sur-le-champ le bulletin de ses succès. Craignant, en effet, soit mes scrupules, soit l'ombrageuse fierté de mon caractère, que n'avaient certes point diminuée les heures de mon exil, elle s'était imposé la dure loi de me cacher ses efforts et même ses victoires. Elle voulait me donner le bonheur d'un seul coup, sans me faire partager ses incertitudes et ses angoisses.

Vers minuit, un bruit faible l'éveilla. C'était comme un gémissement. Elle se crut encore dans notre maisonnette du bord de la mer, et sauta hors de son lit pour aller à ses petits qui sans doute l'appelaient. Mais une veilleuse éclairait la chambre: chez nous il n'y avait point de veilleuse: c'était ma mère qui s'agitait et se plaignait dans son sommeil. Annette l'éveilla doucement, et ma mère, soulagée, poussa un long soupir.

«Ah! murmura-t-elle, c'est toi, ma petite Anna, tu es encore là? Dieu soit loué!

--J'espère bien que j'y serai longtemps ma bonne dame.»

Ma mère lui tendit sa main, qui était froide et mouillée.

«Oh! jusqu'à la fin, reprit-elle avec une grande tristesse. Je ne veux plus changer.»

Comme Annette essuyait son front, où perlaient des gouttelettes de sueur, elle ajouta:

«Toutes les nuits, c'est ainsi. J'ai la fièvre.... une fièvre qui me tue. Je vois toujours les petits qui pleurent et qui me tendent leurs pauvres bras. Je n'ai pas été une seule nuit sans rêver d'eux, depuis le temps. Mais tu ne sais pas, ma fille, tu ne sais pas le deuil qui est dans notre maison.

--Je sais que vous avez bien souffert, madame, dit Annette tout bas, et c'est pour cela que l'idée m'est venue d'entrer chez vous pour vous consoler un petit peu, si je pouvais.»

Ma mère avait de grosses larmes qui coulaient sur ses joues amaigries.

«Tu dois parler vrai, murmura-t-elle, car personne ne voulait plus nous servir. Le digne M. Raffroy t'aura fait pitié en parlant de nous....

--Oh! bonne dame! l'interrompit Annette.

--Pitié, répéta ma mère avec une amertume si profonde qu'Annette eut le cœur serré. Nous avons fait envie autrefois. J'avais mon fils et ma fille, Gérard de Kervigné, notre orgueil, et Juliette, ma belle Juliette, madame la marquise. Je ne sais pas comment je ne suis pas devenue folle.

--C'était trois enfants qu'on m'avait dit, murmura Annette.» Car on m'oubliait.

Ma mère ne l'entendait pas. Elle suivait sa pensée.

«Toute jeune, ma Julie! poursuivit-elle en fixant ses yeux mornes dans le vide, jolie comme l'amour! Et si bien mariée! J'aimais mon gendre autant que mon fils, à cause de ses petits. Oh! écoute, Anna, s'interrompit-elle en un sanglot qui fit explosion, il faut que je te parle des petits. C'est bien vrai que j'aimais mieux ma fille et mon gendre à cause des petits. Ils m'avaient donné ces deux chères créatures. Charlot! mon Charlot adoré: ah! tu ne l'as pas vu! Tu ne me croirais pas si je te disais comme il était beau! Et comme il avait déjà le cri d'un homme quand il ordonnait du haut en bas de la maison. Et Mimi! bonté du ciel! C'est sur son pauvre berceau de mort qu'elle dit pour la première fois: grand'maman! pour la première et pour la dernière fois!»

Elle se couvrit le visage de ses mains et balbutia parmi ses gémissements:

«Ils sont morts, ils sont tous morts: Gérard, Juliette, le mari de Juliette et les petits! Je les ai vus, couchés, les uns après les autres et il me semble que je suis entourée de leurs derniers regards.

--On m'avait dit que vous aviez trois enfants, madame,» répéta Annette pour la seconde fois.

Ma mère fixa sur elle son œil humide et reprit:

«Ordinairement, personne ne m'éveille, parce que je suis seule, et souvent, si l'on m'éveillait, ce serait grand dommage, car mes rêves me rendent pour un instant le passé perdu. Je les vois tous deux, comme ils étaient, pleurant ou riant, escaladant mes genoux et se disputant mes caresses. Mais, aujourd'hui, c'était un cauchemar, et je te remercie de l'avoir chassé, ma fille.»

Elle redevint toute pâle en poursuivant:

«Ils étaient là encore tous deux: Charles dans mes bras et Mimi qui jouait sur le tapis. Tout à coup on a voulu me les arracher, je me suis défendue, et je me sentais faible, faible.... et ils me tendaient leurs mains.... Qui donc voulait me les arracher! J'ai peine à me souvenir. Ce n'était pas la mort....

--Ah! s'interrompit-elle en un cri, c'était toi! c'était toi!»

Ses doigts frémissants essuyèrent son front.

«Et tu étais, continua-t-elle, la femme qui porte malheur.... celle dont parlait la Poule noire.... la comédienne....

--Oh! pauvre chère enfant! dit-elle en souriant tout au milieu de son chagrin, tu ne sais pas seulement ce dont je te parle! Pardonne-moi et ne sois pas fâchée. Ma raison va et vient quand j'ai ces fièvres, et je ne vaux guère mieux qu'une innocente. Tu es heureuse, toi, sans doute, ma fille, et je le souhaite de tout mon cœur, tu ne peux pas deviner l'effet que produit la peine.

--Madame, répliqua Annette à voix basse, chacun connaît son propre mal Peut-elle être heureuse celle qui se voit forcée d'abandonner son mari bien-aimé et ses chers petits enfants!

--Ah! s'écria ma mère, comme si ces derniers mots seulement l'eussent frappée, tu as des petits enfants!»

Annette, au lieu de répondre, dit pour la troisième fois et d'un accent qui, malgré elle peut-être, n'était pas sans sévérité:

«Madame, je croyais que vous aviez encore quelqu'un à aimer.

--Tais-toi! ordonna la pauvre femme. Je t'ai bien entendue les autres fois. Oui, j'ai encore un fils, mais tais-toi!»

Annette courba la tête.

Ma mère, comme si elle eût regretté cette prompte obéissance, resta silencieuse un instant, mais elle avait absolument besoin d'épancher son pauvre cœur. Elle reprit bientôt avec plus de mystère:

«C'est ici notre malheur. M. Raffroy a eu tort, grand tort de te parler de cela.... ou peut-être te l'a-t-on dit par la ville, car tout le monde me regarde quand je passe, et je n'ose plus sortir. Oui, c'est bien vrai, Anna, j'avais un second fils. On ne faisait pas beaucoup d'attention à lui à la maison, mais quand il fut parti, nous vîmes bien que nous l'aimions autant que les autres. On ne dit jamais son nom ici: M. de Kervigné ne veut pas. Il n'est point maudit, cependant: monsieur et moi nous prions pour lui le matin et le soir. Seulement, il est mort pour nous: l'abbé a eu tort de te parler de lui.»

Elle s'arrêta pour attendre la réplique d'Annette, elle eût voulu quelqu'un sans doute pour plaider la cause de l'absent; mais Annette ne répliqua point. Ma mère poursuivit:

«M. Raffroy a eu tort, et c'est bonté d'âme. Il aimait cet enfant-là. Il nous aime tous. Voilà si longtemps qu'il est bien reçu chez nous!

«Ah! s'interrompit-elle avec une larme dans les yeux, c'est surprenant qu'il s'entête à l'aimer! et cependant, l'enfant était si jeune! Tout seul dans ce Paris, chez des parents qui sont des drôles de gens, à ce qu'on dit. Ce fut la présidente qui le mena elle-même au spectacle, la première fois. Je pense à lui plus qu'il ne faudrait: j'ai beau faire. Il est vivant, mon cœur me le dit: jamais je ne le vois avec mes autres morts.... et s'il voulait quitter celle qui a porté malheur, la comédienne, la schismatique, la maudite, maudite mille fois! oh! certes, il serait reçu ici comme l'enfant prodigue, à cœur et bras ouverts!»

Elle s'arrêta parce qu'elle vit des larmes dans les yeux de sa petite servante.

«Pourquoi pleurez-vous, Anna? demanda-t-elle.

--Parce que, avec une âme si bonne que la vôtre, madame, il faut bien souffrir pour maudire.»

Ma mère resta frappée et fut tout une minute avant de reprendre la parole.

«Ai-je maudit? murmura-t-elle enfin. Certes, certes, j'ai cruellement souffert. Mais je ne la connais pas et l'on m'a rapporté que notre pauvre Gérard était de son parti à l'heure de mourir. Qui sait? elle aime peut-être ce malheureux enfant, car ce n'est pas l'intérêt qui la retient désormais près de lui.... à moins qu'elle n'attende notre décès....»

Annette fit un geste de violente dénégation.

«Tu es trop jeune pour comprendre cela, dit ma mère, et, d'ailleurs, tu es une Bretonne. Mais ces Grecs.... presque des païens! Enfin, je ne suis pas déjà si méchante, va, je pense bien à mon fils. Il y a des moments où je crois que je pardonnerais. Mais à quoi bon? Je ne suis pas la maîtresse. Mon mari est la douceur même dès qu'on n'attaque pas son nom; pour la mésalliance, il est de fer, et il avait dit souvent qu'il déshériterait Gérard lui-même, Gérard, son orgueil et son amour, si Gérard se mésalliait. Et encore parlait-il d'une mésalliance ordinaire.... mais une schismatique! mais une comédienne!

Elle laissa retomber la tête sur l'oreiller,

«Va te remettre au lit, Anna, ordonna-t-elle. Je suis folle de prendre le sommeil d'une pauvre enfant comme toi.»

Annette obéit, et ce fut le lendemain au matin qu'elle m'écrivit sa première lettre.

Il était temps. Le pauvre Joson ne savait déjà plus à quel saint se vouer. J'étais en danger de mourir ou de perdre la raison.

Annette ne me disait point encore où elle était, bien sûre que j'aurais été la réclamer au bout du monde. Elle me donnait seulement de ses nouvelles, ajoutant que sa grande entreprise était en bonne voie de réussite et que bientôt nous serions tous réunis.

Elle me trompait: c'était un pieux mensonge. L'entretien de la nuit précédente lui avait montré toutes les difficultés de son œuvre. Il ne s'agissait pas seulement de miner l'influence des Bélébon et de chasser l'odieux Vincent; ce n'était pas même assez de séduire ma mère et de la rendre propice. Derrière tout cela, il y avait l'inflexible volonté de mon père.

Annette avait deviné d'un seul coup d'œil le caractère de ce dernier. Bien qu'elle n'appartînt pas à notre Bretagne, patrie classique des obstinés, elle avait lu sur l'excellente et placide figure du bonhomme toute la profondeur de son entêtement.

Un homme comme mon père, buté à un pareil mot: «mésalliance,» meurt sur place, à petit feu, avant de desserrer les doigts.

Avant le déjeuner, Annette trouva le temps de courir chez l'abbé Raffroy, qui s'étonna de la voir découragée.

«Vous avez déjà soulevé des montagnes, lui dit-il. Continuez, ferme! ferme! Nous aurons les Bélébon; faites pleurer madame! faites rire monsieur! Ah! si seulement vous pouviez vous asseoir à table! Mais c'est égal! des chansons! des chansons!

Tiens bon L'aviron, Manon!

--Mais on le dit plus entêté qu'une pierre! soupira ma pauvre Annette.

--Bah! bah! Ma lon lan la, tra deri dera! Oh! hé! Oh! gai! gai! La nuit, vous avez l'oreille de la bonne dame. Ce soir, au dîner, dansez la danse d'Etel. Avec Vincent, ne vous fâchez jamais, mais ripostez dur et piétinez dessus, quand vous l'aurez mis à terre. Ce n'est pas bien charitable, ce que je vous dis là, mais faites tout de même. Saint Sauveur! quand nous serons débarrassés de ce troupeau impur, je promets bien d'entonner le _Te Deum_.... et le reste ira tout seul, soyez tranquille!»

Au moment où Annette rentrait à la maison, la voix retentissante de mon père commandait:

«A la soupe! à la soupe! Tout le monde à la soupe!»

Vincent n'était ivre qu'à demi, par extraordinaire. Il est probable que l'oncle Bélébon l'avait puissamment morigéné, car il ne se montra pas vis-à-vis d'Annette beaucoup plus grossier que ne le sont d'habitude les malotrus de sa sorte avec les filles de cabaret. La journée se passa sans orage. Ma mère voulut avoir Annette auprès d'elle depuis le matin jusqu'au soir, et mon père, qui s'ennuyait lamentablement, vint se mettre en tiers dans leur causerie. Il se fit raconter des histoires et se retira enchanté.

Mon père gênait ma mère; elle eût voulu avoir Annette pour elle toute seule. Dès que M. de Kervigné fut parti, ma mère s'empara d'Annette et fit avec elle la grasse veillée. Il y eut, cette fois, des confidences; on se plaignit des Bélébon, le nom, le propre nom de René fut enfin prononcé.

Le lendemain, on raconta par le menu la fameuse histoire de la Poule noire, puis des détails intimes et bien touchants, hélas! sur les diverses catastrophes qui avaient empli la maison de deuil. Ma tante Bel-Œil avait ordonné en mourant qu'on brûlat sa bibliothèque de romans, traduits de l'allemand, déclarant qu'ils contenaient tous un poison plus ou moins subtil, destiné à troubler les cœurs sensibles. Son testament me déshéritait, parce que je ne lui avais pas envoyé en temps _Rudolphe d'Haberburg ou le Vautour du Monastère_.

Ma tante Nougat avait succombé aux suites d'une mayonnaise de langouste. Je prends sur moi d'affirmer que la Poule noire n'était pour rien dans son décès: elle n'avait pas eu le temps de tester. Dans la ville, on disait que mon beau-frère, le marquis de Tréfontaines, était mort d'ennui. Mais ici commençaient les larmes: ma sœur et les deux petits! Annette pleurait de bon cœur en voyant par la pensée le lit de douleur où la jeune mère entourait son agonie de deux berceaux déjà vides. Et chacun de ses pleurs allait à l'âme de sa maîtresse.

Au bout de huit jours, Annette était l'idole de la maison. Elle avait rempli à la lettre le programme du chanoine: Elle aidait ma mère à pleurer, elle faisait rire mon père à gorge déployée. Mon père avait retrouvé une bonne moitié de son appétit d'autrefois et son potage recommençait à tomber jusqu'au fond de ses bottes. Les actions Bélébon baissaient à vue d'œil; c'était une dégringolade.

Le matin du neuvième jour, au moment où Annette entrait dans la chambre où elle faisait sa toilette, l'oncle Bélébon l'appela du bout du corridor. Il ne s'agissait plus des insolences de Vincent; on capitulait; l'oncle était là pour battre la chamade. Mais quand Carthage ou l'Angleterre fait patte de velours, c'est l'heure du danger pour Rome ou pour la France. L'oncle Bélébon était un madré diplomate, et vous allez bien voir enfin que je n'ai rien exagéré en disant qu'il avait tout l'esprit de la famille.

XXXIX.

COMÉDIES.

L'oncle Bélébon souriait à pleine bouche et clignait de l'œil en homme qui apporte un sac de dragées sous son paletot.

«Eh bien! comment donc va Minette? dit-il de loin. Joli temps pour les seigles, quoiqu'ils demandent de la pluie du côté d'Auray. Mais bah! à la campagne, ils demandent toujours quelque chose. Et à la ville aussi, eh! Il n'y a que vous pour n'avoir rien à souhaiter, hé! hé!»

Il entra et déplia son vaste mouchoir pour s'essuyer le front, ce qu'il faisait toute fois que pendait une négociation importante. Chaque diplomate a son tic et sa mise en scène.

«Ma belle petite mignonne, reprit-il, asseyons-nous, pas vrai? J'ai à vous causer d'amitié. Hé! hé! ça vous étonne? Ça va bien plus vous étonner encore tout à l'heure. Vincent n'est pas un trappiste, non, ni un capucin. Chacun a ses défauts; dites donc, hein! Mais il y a du bon chez ce garçon-là; c'est franc, c'est loyal, c'est doux comme un agneau, au fond, et la petite femme qu'on prendra fera de lui tout ce qu'elle voudra. Ah! mais oui!»

Dans les successions, l'oncle Bélébon détournait des objets pour avoir un «souvenir» du mort. Comme il avait vu mourir beaucoup de gens, il s'était monté ainsi de souvenirs. Il ouvrit la fameuse boîte d'or de ma pauvre tante Nougat, où était le portrait de Gérard, et huma une prise comme eût pu le faire M. de Talleyrand en personne.

Après quoi, il offrit une pastille à Annette dans la bonbonnière émaillée de Bel-Œil.

«Ah! mais oui, répéta-t-il. Tout ce qu'elle voudra, la coquinette! Bonne nature, le pauvre Vincent, cœur sur la main, pas vilain garçon, dès qu'on l'aura nettoyé. Que dites-vous de ça, ma mignonne?

--Absolument rien, monsieur de Bélébon, répondit Annette.

--Sans doute, sans doute, hé, hé! Vous avez un petit peu de rancune, pas vrai, fifille? Voilà! il est assez fâché de ce qu'il a fait, allez! Il était habitué comme ça avec les autres femmes de chambre. Vous savez, les jeunes gens. Mais vous! pas de danger! il sait de quoi il retourne, maintenant. En un mot comme en cent, vous lui avez tapé droit dans l'œil. Atout!»

Annette fronça le sourcil. L'oncle Bélébon croisa ses jambes l'une sur l'autre et se campa à la façon des sociétaires de la Comédie-Française quand ils veulent jouer la bonhomie du grand seigneur.

«Tata? tata! fit-il, voyez-vous ça! La Minette se figure qu'à mon âge je viendrais lui parler pour la bagatelle! Ne va-t-elle pas se fâcher? Stop, bijou! Regardez mes cheveux blancs. Ah! pauvre biche, vous ne vous attendez guère à gagner tout d'un coup le gros lot! Ah! mais! domino? Voulez-vous savoir? On va vous faire comtesse, ma petite, rien que cela, du premier coup! La chose a-t-elle le don de vous plaire? Comtesse de Kervigné-Bélébon. Je viens vous demander votre blanche main en faveur de mon petit-fils, Vincent de Kervigné-Bélébon, qui sèche sur tige de l'amour qu'il a pour vous. C'est farce, pas vrai? Eh bien vous ne rêvez pas. Telle est la récompense de la vertu sur la terre!»

Annette affecta de baisser les yeux et tourna la tête pour cacher l'envie de rire qu'elle avait.

«Elle n'en revient pas! disait le bonhomme; tenez, tenez! elle n'en revient pas, la polissonne! C'est gentil de faire des heureux!»

Pour éviter au lecteur la peine de sonder les profondeurs de l'oncle Bélébon, voici quel était son calcul. Ah! qu'il avait d'esprit!

Problème à résoudre: se débarrasser de la favorite.

L'affection qu'on avait chez nous pour Annette grandissait; elle gagnait tout le terrain que le parti Bélébon perdait; Vincent était en équilibre au seuil de la rue. Il fallait à tout prix renvoyer la favorite dans ses foyers.

Or mon père était encore le maître, en définitive, et mon père avait une haine beaucoup plus forte que son affection pour la favorite. L'objet de sa haine, c'était le monstre appelé _Mésalliance_.

Que Vincent parût amoureux de la femme de chambre pour le bon motif, qu'il la demandât en mariage, et que la femme de chambre donnât dans le panneau, tout était dit.

Or, comment supposer que la femme de chambre pût résister aux séductions de ce splendide avenir? Comtesse de Kervigné-Bélébon!

Il est vrai que Vincent était un affreux époux, mais, selon l'expression de l'oncle Bélébon, la petite n'avait pas froid aux yeux. Elle était fille à mettre Vincent dans sa poche, si elle voulait, et certes, la frayeur ne pouvait point l'arrêter sur la route de la fortune.

Le piége était adroit, positivement, et tendu comme il faut. L'homme qui avait exilé son propre fils, son fils unique, hésiterait-il devant l'expulsion d'une servante?

Je dois noter ici que personne, à Vannes, ne savait rien d'Annette, excepté l'abbé Raffroy et ma mère, instruits tous les deux à des degrés bien différents. Annette passait pour une jeune fille de Basse-Bretagne. Ni ma mère, ni l'abbé Raffroy ne choisissaient les Bélébon pour confidents.

Cependant l'oncle allait répétant:

«Elle n'en revient pas! elle n'en revient pas, la petite cocotte.»

Et il prenait le silence d'Annette pour l'ébahissement du bonheur. Sans qu'elle demandât d'explications, il prit la peine de lui en fournir, tant il jugeait son offre inespérée et invraisemblable.

«J'entends bien, j'entends bien, dit-il rondement; quand le gros lot vous tombe des nues, on n'y croit pas; ça éblouit, ça ébêtasse, ça ébeluette! Il tombe si rarement, pas vrai, le gros lot? Vous êtes comme saint Thomas, Bichette; il faut qu'on vous fasse toucher au doigt la chose. M. le vicomte de Kervigné-Bélébon, mon petit-fils, qui sera comte à la mort de son père adoptif, car l'adoption légale n'est plus qu'une affaire de temps, est couru comme un gibier par toutes les demoiselles de Vannes. Ah! Seigneur Dieu! celui-là n'est pas embarrassé pour se marier, dites donc! Les filles de la noblesse, de la magistrature et du commerce se l'arrachent, quoi, ça crève l'œil. On n'a pas besoin de lunettes pour voir la chose. Alors, pourquoi choisir une servante, hé? Bon! Atout, et passe mon roi! Nous ne sommes pas d'hier; nous avons la tête carrée comme un bonnet de président. La noblesse? la magistrature? la finance? c'est selon les goûts, comme l'échalotte. Je n'en dis pas de mal, savez-vous? Mais notre Vincent est de la campagne: s'il prenait une de ces pimbêches d'un liard en pain d'épices, il y aurait des reins cassés au bout de huit jours. Ce n'est pas l'affaire. Comprenez-vous la manœuvre? Et puis, que voulons-nous? Mettre du bonheur dans cette maison-ci, qui est la nôtre. Le papa et la maman sont faits à votre mignon minois; ils vous aiment; je les vois d'ici tous les deux sauter de joie, quand on leur dira: Voilà votre fillette. Je vous dis: C'est gentil de faire des heureux. Moi, je trouve ça gentil. Et vous? En conséquence de quoi, j'ai dit au gars: Roule ta bosse! Je vas parler avec la petite: tu auras ce que ton cœur désire, pour chanter comme la chanson, et les bonnes gens mourront au sein du bonheur. Allez! posez le double six. Je suis fait de même, agissant toujours pour le mieux et me moquant du qu'en dira-t-on. J'ai bien l'honneur d'être, etc., comme à la fin des lettres. Réponse, s'il vous plaît. Baisez papa.

--Cinq minutes de retard, montre à la main, cria mon père dans le corridor. A la soupe, saperbleure! à la soupe!»

Annette s'élança pour se rendre à son devoir. La chambre de Vincent s'ouvrait à l'autre bout du corridor. Elle en vit sortir la tête de Méduse.

Un homme entre deux âges, fort élégant, tout de noir habillé, causait avec Vincent, à voix basse. Il tenait sa main pour prendre congé. A la vue d'Annette, cet homme resta bouche béante et pâlit, puis il s'éloigna précipitamment, sans prononcer une parole.

Annette l'avait reconnu du premier coup d'œil: c'était Laroche.

Ceci était bien autre chose que les diplomaties Bélébon. Annette demeura un instant atterrée devant la ruine de son plan et l'écroulement de tous ses projets; mais qui de nous saurait mesurer un courage de femme? Annette était la vaillance même. Elle se redressa, intrépide, devant le danger. Au déjeuner, elle eut la force d'être gaie, car la gaieté était une de ses armes, et il les lui fallait toutes.

Après le repas, elle se retira, selon l'habitude, dans la chambre de ma mère. Tout en riant, tout en chantant, elle s'était recueillie en elle-même. L'heure sonnait de jouer son va-tout. Elle avait compté sur un plus long délai, mais elle était prête.

«Je vous appelai tous autour de moi, me disait-elle en me racontant plus tard les émotions de cet instant: toi, René, mon petit Philippe et ma petite Anna. Je songeai à mon cher père, qui est un saint auprès de Dieu, et je me sentis comme entourée de bons anges.»

Ma mère était triste. C'était l'effet que produisaient sur elle désormais le bruit et les rires. Annette savait d'avance qu'il ne serait pas difficile d'amener l'entretien sur une pente favorable, car elle avait peine chaque jour à fuir les questions dont on l'accablait. Son embarras était de frapper un coup décisif et d'arriver en si peu de temps à pousser l'émotion jusqu'à ce paroxysme contagieux qui se gagne de proche en proche; car ce n'était pas le cœur de ma mère seulement qu'Annette avait à emporter d'assaut, c'était aussi, c'était surtout le cœur de mon père.

Elle prit son ouvrage qui était une broderie et s'assit sur un tabouret sous le bras en tapisserie du grand fauteuil de sa maîtresse.

Elles gardaient toutes les deux le silence. Ma mère rêvait; Annette cherchait. Ma mère dit, comme si elle eût obéi malgré elle au secret désir de sa jeune compagne:

«Il y a des moments où je crois que vous m'avez trompée, Anna. Il est impossible que vous soyez une fille de la campagne.»

Anna poussa un gros soupir en répondant:

«Jamais je ne vous ai dit que la vérité, madame.