Annette Laïs

Part 27

Chapter 273,903 wordsPublic domain

Nous étions les Costouët de Paimpol, le mari et la femme, Jean Costouët et Anna Costouët. Il peut vous sembler que le nom manque d'euphonie, mais il était bien choisi. Chez nous, le Floch, le Goff et Costaouët peuplent des communes entières, comme Martin, Picard et Durand en France, comme Meyer, Schwartz et Müller en Allemagne, comme Brown, Smith et Johnson en Angleterre.

Les Costaouët de Paimpol devaient parler breton d'abord et subsidiairement le dialecte de Cornouailles. Ils devaient avoir le costume de Paimpol et leurs papiers.

Faut dire la vérité! Joson Michais fut obligé d'entasser un véritable monceau de mensonges pour nous faire un état civil dans ce hameau du Magoër, où il y avait une quinzaine de feux, sans autre autorité constituée que le brigadier de la douane.

Le maire était à Plouhinec, le syndic des gens de mer à Etel, de l'autre côté de l'eau. Nous donnâmes quelques douceurs au brigadier de la douane et à ses préposés, des sans cœurs de soldat-marins, au dire de Joson, et nous envoyâmes de temps en temps une douzaine de rougets, frais comme la rose, à M. le maire. Cela suffit pour nous mettre en règle. Deux de nos enfants furent inscrits à la mairie et baptisés à la paroisse sans autres papiers que notre rôle d'équipage.

Mais le rôle d'équipage, par quel moyen le put-on obtenir?

Quelques années avant l'époque dont je parle, Etel était un pauvre hameau comme le Magoër. Un homme s'était trouvé, un humble fondateur, qui dépensait son argent et sa vie à l'œuvre qu'il s'était imposée. Il venait d'élever Etel à la position de commune; il était en train d'y bâtir une église. A l'heure où j'écris, Etel a près de deux mille habitants, c'est un port de mer. Cela grandit et va devenir une ville.

Je ne demande pas pour ce digne homme la gloire de Romulus, et je pense qu'on l'embarrasserait fort en lui érigeant une statue. Mais depuis qu'Etel est une ville, des gens riches y sont venus qui oppriment le pauvre fondateur. Eternelle histoire. _Sic vos non vobis!_ criait Virgile. Le maire d'Etel a travaillé pour des gros marchands de sardines qui jamais n'ont travaillé que pour eux-mêmes et qui sont arrivés tranquillement après la besogne faite. Je me souviens du maire d'Etel comme d'un ami.

En sa qualité de syndic des gens de mer, ce brave maire, M. Bourgeais, fit délivrer un rôle de pêche à Joson qui avait ses papiers en règle; Joson eut droit et devoir d'embarquer deux mousses. Je fus l'un et Annette l'autre: Jean et Anna Costaouët de Paimpol, l'homme et la femme. Il ne fallut pas une année pour faire d'Anna Costaouët un matelot fini.

A ceux qui jugent les pêcheurs de nos côtes par l'excellente littérature de l'Opéra-Comique, je n'ai rien à expliquer. Ils trouveront le fait tout simple. Pour être pêcheuse, on met une tunique rouge, liserée de noir, et l'on apprend une barcarolle d'Auber, cela suffit amplement. A ceux qui connaissent la mer et le métier, je dirai: Annette le voulut.

«Où tu iras, j'irai, décida-t-elle; ce que tu feras, je le ferai.»

Elle vint avec moi, elle fit comme moi. Plus d'une fois, en franchissant la barre de la rivière d'Etel, qui est dure en tout temps et terrible dès qu'il y a un peu de mer, elle fut couverte par la lame. Elle riait. J'étais là.

Nous eûmes notre premier enfant; Philippe Costaouët, quatre mois après notre arrivée au Magoër. Joson Michais fut son parrain et l'une de nos voisines sa marraine. Nous étions trop heureux, et souvent il m'arrivait de remercier Dieu passionnément. Annette ne regrettait rien: je le croyais alors. J'aimais à veiller près de son souriant sommeil, cherchant à deviner quelles joies tranquilles passaient dans son rêve. Au pied du lit, dans le coffre de chêne aux parois hautes et naïvement sculptées, le petit Philippe dormait. Je le trouvais plus beau que l'Amour: il ressemblait à sa mère.

Annette s'éveillait à son moindre cri. Pour elle, le réveil était encore un sourire. Son devoir de mère devenait le plus charmant de tous les jeux, et l'enfant rassasié qui s'endormait de nouveau sur sa poitrine l'embellissait mieux qu'une splendide parure. C'est au milieu d'un pauvre cadre aussi que rayonnent les vierges de Raphaël.

C'est bien le cher, l'admirable tableau qui tente le pinceau et le génie: la trinité humaine qui reflète le divin mystère de l'autre Trinité: un même amour en trois personnes: un seul bonheur, mais tout le bonheur.

La fenêtre de notre maisonnette regardait le sud-est. Ce ne sont pas les arbres ici qui font le paysage. L'herbe est rare. Nous avions un petit enclos, formé de quatre murs en pierres sèches qui ressemblaient à des digues. Quelques cerisiers aguerris à l'orage et un grand figuier y luttaient contre le vent d'aval. Dès juillet, le vent avait brûlé toutes les feuilles du figuier, mais il n'en donnait pas moins des fruits délicieux. Entre la grève et la mer, il n'y avait qu'un étroit sentier, conduisant à la caserne de la douane. Aux grandes marées, le flot venait dans nos fraisiers.

La rivière d'Etel, large comme la Loire, ridait son eau bleue sous nos croisées. Tous les jours, à fin de flot, l'escadre des barques de pêche, tumultueuse comme une charge de cavalerie, défilait devant nous. Au delà de l'eau, la petite ville, gracieuse et fraîche comme son nom, étageait ses modestes maisons sur la falaise aride.

Tout est aride, sauf la mer. C'est l'Océan qu'on ensemence et la récolte est au fond de l'eau, sur ces grèves noyées où paît l'innombrable troupeau de Neptune. La forêt n'a pas ses racines dans le sol: ce sont les mâts de mille barques, incessamment balancées; le vent siffle dans ces branches droites et nues, agitant la flamme qui claque à la rafale comme le fouet impatient du postillon, ou enflant avec fracas ces larges voiles brunes qui vont faire jaillir l'écume de la lame éventrée.

Les fruits enfin ne sont ni la pomme vermeille ni l'enivrante opulence du raisin; les voilà, les fruits, dans ces paniers à la forme pure et antique: c'est de l'argent vivant qui scintille et chatoie sous le soleil, c'est ce tas de cristal qu'on remue à la pelle comme le blé, c'est le miracle annuel de cette pêche qui vient, car tout désert à sa manne, mettre la provision de pain noir dans la huche vide de la chaumière bretonne: c'est la sardine, humble richesse des grèves infertiles.

Avec la sardine, le pauvre élève ses enfants, et, voyez, avec la sardine, l'âpre capital trouve encore moyen d'acheter son hôtel à la ville et son château à la campagne.

Un si petit poisson! Mais le pauvre mange peu et, pour le jeûne d'un millier de pauvres, il n'y a guère que la gourmandise d'un seul capital. Tout est bien. Qu'on meure d'indigestion ou de faim, et la place est la même au cimetière.

Il y a des riches à Etel. La sardine y fait venir de Paris des robes de soie. Néanmoins et malgré tout l'eau de Cologne qu'on y dépense chez «les bourgeois,» Vespasien y verrait mentir son proverbe impérial. A Etel, l'argent a de l'odeur.

Au dessus d'Etel, la falaise rejoignait la lande, morne et grande, coupée çà et là au lointain par de riantes oasis; à gauche, la rivière remontait jusqu'aux vieux ombrages sous lesquels saint Cado força le diable à lui construire une chaussée; à droite, c'était la mer où Rohellans, le noir écueil, s'élève une tour, au devant des horizons perdus de Quiberon.

La pêche était pour nous un déguisement bien plus qu'une nécessité, mais je suis pêcheur par vocation et je me surprenais à désirer que notre bon Philippe mît un terme à ses envois, qui nous faisaient trop riches. On ne saurait dépenser au Magoër plus d'argent que nous en dépensions. Sous le costume pimpant, coquet, mais correct, des Eteloises, Annette m'éblouissait. Je la voyais toujours gaie et contente, le petit venait bien; nous étions trop heureux.

Parfois, le soir, quand nous courions des bords devant l'entrée pour doubler la barre contre le vent, j'apercevais mon adorée madone sur la dune, à la pointe du phare, avec son enfant dans ses bras. Son mouchoir flottait comme un baiser qu'on envoie. Si j'avais été poète....

«Lofez, quoique çâ, monsié el chevâlier, me disait Joson Michais, sans vous commander, si c'est que vous ne voulez pas perdre la bârque.... Tenez! c't'âmour d'âgneau à tendu son petit bras, aussi vrai comme Dieu est au paradis!»

Et il oubliait d'orienter la voile. Nous embarquions deux ou trois seaux d'eau. «Ah! soldats-marins! peltas! gabeloux! gendarmes!»

Notre petite Anna vint la deuxième année. Il y eut deux berceaux.

Puis une autre année se passa encore. Notre Philippe avait des cheveux blonds frisés. Il parlait, il courait déjà sur le sable.

Il y a des jours si beaux qu'ils font craindre l'orage. Une des histoires antiques qui m'ont le plus frappé est celle de cet homme qui redoutait son bonheur et qui jeta son anneau à la mer pour établir lui-même une compensation à sa félicité trop complète. La mer lui rendit son anneau, et il dit: Jupiter me condamne.

J'aurais voulu un nuage dans mon ciel bleu. Je m'endormais souvent avec la pensée que je serais éveillé par un coup de tonnerre.

Il y avait quatre ans que nous étions au Magoër. Personne ne nous avait inquiétés. Nous étions oubliés. Chaque heure écoulée devenait une garantie de sécurité.

Un soir, je me promenais avec ma femme et mes deux enfants le long de la rivière. Nous avions remonté jusqu'au pont Lorois qui était alors en construction et sur lequel on passait déjà pour aller de Port Louis au fort Penthièvre. Une calèche venait du côté de Lorient. Il n'est pas rare de voir les touristes suivre ce chemin à cette heure, afin de coucher à Carnac et de visiter au soleil levant le fameux champ des pierres druidiques.

La calèche contenait un jeune couple, et deux enfants.

C'étaient des gens de Paris. On le voyait à la toilette des enfants. Rien ne ressemble aux enfants de Paris.

Certes, je ne suis pas de ceux qui admirent ces précoces élégances. Mais l'enfance embellit tout, et j'aime les enfants. Les enfants de Paris étaient restés dans mon souvenir. J'admirai ceux-ci, qui étaient charmants, et je dis:

«Philippe et Anna seraient comme ceux-là....»

Annette me regarda et devint si pâle que je m'élançai pour la soutenir.

«Je ne regrette rien! m'écriai-je. Je ne changerais pas mon sort pour celui d'un roi!»

Elle me sourit, mais elle resta pensive. J'avais le cœur serré. Il me sembla que cette calèche, environnée de son nuage de poussière, emportait quelque chose de notre bonheur.

XXXV.

COUP DE FOUDRE

Annette restait seule souvent. Pendant mes absences quotidiennes, elle n'avait que mon souvenir à qui parler. Peut-être que la parole qui m'était échappée répondait en elle à quelque mystérieux regret. Les mères veulent tout pour leurs enfants. C'était une nature forte et droite, mais impressionnable à l'excès et tendre jusqu'à l'inquiétude. Dans cette parole, qui n'avait aucune portée cachée, peut-être avait-elle vu pour moi le germe de tout un malheur.

J'avais dit:

«Philippe et Anna seraient comme ceux-là....»

Donc, je trouvais en ceux-là, ou du moins dans le luxe parisien qui les entourait, quelque chose que Philippe et Anna pouvaient envier. Nos deux petits étaient habillés comme les enfants du pays. Mais qu'ils étaient roses, et frais et robustes! Philippe balbutiait le breton aussi bien que le français. Sur mon honneur, comme ils étaient je les voulais.

Jamais Annette elle-même ne m'avait semblé plus charmante sous le costume parisien. Je ne la souhaitais pas autrement.

Quinze jours s'écoulèrent. Je m'étais bien gardé de revenir sur cet entretien. Je le croyais oublié. Annette me demanda une fois si je voulais qu'elle prît une femme pour l'aider auprès de ses enfants. Elle était avec moi, s'il est possible, plus affectueuse que de coutume, mais je la voyais souvent pensive. Elle entendait mal ce qu'on lui disait. A plusieurs reprises, le soir, il me sembla qu'elle essuyait ses yeux après avoir embrassé Anna ou Philippe.

Nous eûmes une voisine pour garder les enfants. J'appris qu'Annette avait fait deux voyages à Hennebont, petite ville distante de trois lieues, sur la route de Vannes.

Après la pêche, maintenant, quand je rentrais, j'avais peur. De quoi? Je n'aurais point su le dire, mais du plus loin que mon œil pouvait atteindre, j'interrogeais la pointe du phare, et dès que j'apercevais Annette, mon cœur était soulagé. Craignais-je de ne l'y plus voir? L'idée qu'elle pouvait me fuir était-elle entrée en moi? Oh! non, mille fois non! C'eût été un commencement de folie. Mais je souffrais. Il ne faut point essayer d'expliquer l'instinct ni le définir. La vérité, c'est que les pressentiments ne trompent jamais.

Un soir, j'eus beau regarder, je ne vis pas à l'extrémité de la dune cette forme bien-aimée qui était mon vrai phare. Joson remarqua comme moi l'absence d'Annette, car il borda un aviron sans mot dire pour aller plus vite.

Je sautai sur le sable et je montai la falaise en courant. Il fallait qu'Annette fut bien malade.

A la maison, je trouvai la voisine avec les deux enfants qui pleuraient, demandant leur mère. Annette était partie depuis le matin.

«Elle va revenir!» m'écriai-je.

Mais il y avait sur la table une lettre à mon adresse; c'était l'écriture d'Annette. Je l'ouvris, et Joson, qui entrait, me soutint comme je tombais à la renverse.

XXXVI.

L'ABBE RAFFROY.

Joson me porta sur mon lit. Je ne prononçai pas une parole dans le premier moment. Je ne sais pas bien si j'avais lu la lettre ou si la première ligne seule m'avait étourdi comme un coup de massue; ce dont je suis sûr, c'est que le contenu de la lettre m'échappait en cet instant. Ma fièvre d'autrefois était revenue foudroyante. La crise était plus forte, le rêve plus violent, mais les mêmes symptômes surgissaient.

Joson envoya un gars du village chercher un médecin à Port-Louis. Quand le médecin arriva, j'avais le transport.

Je voyais Annette dans un salon qui était beau sans avoir rien de féerique: le salon qu'elle aurait dû avoir. J'entendais le piano de la rue Saint-Sabin, le piano qui se taisait depuis quatre ans. Il était là, mais ses sons voilés semblaient venir de loin, de bien loin. Et il chantait, comme une voix dont les douceurs étaient infinies, le pauvre cher refrain:

Ma lon la Les enfants sont là.... La vache est rentrée à l'étable; Ma lon la Ave Maria, L'Angelus les endormira....

Les enfants! Ils étaient là, en effet, dans la calèche, auprès de leur mère: la calèche du pont Lorois. Ils avaient le costume mignon et coquet de ces deux petits Parisiens qui allaient à Carnac. Que mon Philippe était beau! Que mon Anna était gentille! Et Annette! Cela ne m'étonnait point de la voir en toilette de grande dame.

Le fort de ma crise ne dura qu'une nuit, cette fois. Pendant seize heures, j'eus cette étrange fatigue de me sentir partagé entre deux familles que je voyais distinctement, entre deux bonheurs qui me sollicitaient, disant chacun: Je suis la vérité. Ma souffrance était de chercher, avec ce terrible acharnement de la fièvre lequel des deux était le songe. Etais-je le touriste de la calèche? Etais-je le pêcheur du Magoër? Pêcheur, moi! le chevalier de Kervigné! C'était ici le roman et l'impossible. Pourquoi ces habits de malheureux à mes enfants? Que faisais-je dans ce taudis?

Je peinais à suivre ces invraisemblances et cependant la réalité a une force qui ne se dément point. Elle frappait sans cesse à la porte de ma pensée.

Et je riais sur les coussins de ma calèche. Et Annette riait. Et les petits me montraient, riant aussi, sur le chemin, auprès du pont Lorois, une pauvre famille: deux enfants avec le père et la mère. Cette famille, c'était nous. Je m'épuisais.

Le médecin de Port-Louis n'avait pas inventé la chaîne magnétique; il ne s'occupait même pas de juxtasonnance. C'était un mâle docteur, barbu et presque goudronné. Peu d'hommes peuvent se vanter de m'avoir fait respirer une pareille odeur de pipe. Ancien chirurgien-major à bord de _l'Hécate_, cinq pieds six pouces, couchant sur la dure, à ce qu'il disait, dans des draps camphrés, portant aux doigts une bague et six verrues, nez généreusement bourgeonné, pieds carrés, odorants et bossus, chapeau démocratique, opinions intolérantes, linge de la semaine passée, tel était le docteur Kermalahault.

Il se moquait des systèmes, celui-là; il n'avait point de système; il traitait par les amers, à moins qu'on ne préférât les sirupeux. Le baume d'acier! voilà sa panacée. Sa lancette était grande comme un sabre. Il me conseilla des bains de mer bouillis, se fit donner cent sous, et partit content pour aller, de son pied léger voir un malade à Hennebont. Il n'y a pas loin, nous dit-il, trois pipes, cinq gouttes et deux chopines. Aucun pêcheur de la côte ne voudrait _avaler sa gaffe_ sans le docteur Kermalahault. C'est un vrai. Pour cent sous il vous met au cimetière.

Le surlendemain, j'avais ma raison. Je pus lire la lettre d'Annette,

«Mon René chéri,

»Tu as dit, en regardant les deux jolis enfants de la calèche au pont Lorois: «Philippe et Anna seraient» comme cela. Il faut qu'ils soient comme cela. Ta femme ne t'a jamais tant aimé.

»ANNETTE.»

Une idée terrible me traversa l'esprit. Ma femme était le seul obstacle entre mes parents et moi, c'est-à-dire entre moi et la fortune. La pensée de mourir lui était-elle venue?

Elle avait pu se dire: il est riche maintenant; il est seul héritier....

Mais elle avait l'esprit si droit et le cœur si pieux! Et puis m'abandonner! abandonner les petits! L'idée passa si vite qu'elle n'eut pas le temps de me rendre fou.

Le théâtre, cela ne se pouvait. Annette était incapable d'aller contre ma volonté exprimée.

Que peut faire une femme, cependant?

Il ne me plaît pas de ménager ici une puérile surprise. J'ignore en quoi consisterait l'art des romanciers habiles, vis-à-vis d'une situation qui est pour moi un souvenir gracieux et touchant. Je ne veux point d'art. Si j'ai des lectrices, elles sentiront battre mon cœur au travers de ces simples mots qui amènent à mes yeux une larme et un sourire: Annette s'était enfuie de chez moi pour aller chez mon père.

Le temps n'était plus de se sacrifier, puisque deux fois Dieu l'avait rendue mère. C'était l'heure de combattre. Annette tentait la bataille.

Peut-être l'idée de cette suprême épreuve était-elle née en elle avant l'occasion qui la mûrit tout un coup. Dans le cœur de toute femme, il y a un petit coin poétique; chez la femme, l'imagination la plus sobre n'exclut pas l'élément romanesque.

Ici, d'ailleurs, tout n'était pas roman, tant s'en fallait. Annette savait beaucoup mieux que moi ce qui se passait chez nous à Vannes. Des événemens graves avaient eu lieu, auxquels étant donné l'état de mon esprit, je n'aurais pas prêté toute l'attention convenable; d'autres plus graves encore se préparaient. Il était temps d'agir, grand temps, sinon de la façon choisie par Annette, du moins d'une façon quelconque.

Mon père et ma mère n'étaient pas heureux à la maison. Les Bélébon avaient décidément élu domicile à notre hôtel de la place des Lices. Personne n'était plus là pour leur tenir tête. Ils régnaient en maîtres.

Avant tout, mon père avait besoin de compagnie. Il préférait la tyrannie de ces deux intrus à la solitude. Quant à ma mère, le chagrin profond qu'elle avait éprouvé à la perte de sa fille et des deux petits changeait sa paresse d'esprit native en un véritable engourdissement. Elle ne vivait plus, elle végétait, endormie dans sa douleur comme la marmotte dans son trou. Elle n'en voulait point sortir; entre elle et les objets extérieurs il y avait son deuil, et son état de sommeil désespéré rendait la présence des Bélébon encore plus indispensable à mon père.

De tous les amis de la famille, un seul était resté: l'abbé Raffroy, aumônier des Incurables. C'était l'honneur même, mais sa nature timide et vacillante valait peu en face de la volonté résolue des deux Bélébon.

J'ignorais tout cela; je puis dire même que je ne voulais point le savoir. Annette le savait.

Elle avait aisément deviné mes répugnances. Elle respectait mon bonheur égoïste. Elle n'avait point de confident.

J'ai dit qu'elle avait fait deux voyages à Hennebont. Le premier de ces voyages avait eu pour but de mettre à la poste, à mon insu, une lettre pour l'abbé Raffroy, le second, de recevoir sa réponse poste restante.

Ce fut d'après cette réponse qu'elle partit pour Vannes.

Je raconterai désormais sa campagne comme j'en appris plus tard les détails, soit par elle, soit par le bon abbé Raffroy, soit par mon père et ma mère.

L'abbé la reçut sévèrement et accueillit mal le récit de notre mariage extra-réglementaire. Il blâma le prêtre qui nous avait unis et déclara à la pauvre Annette que, devant l'Eglise comme devant la loi, nos enfants étaient des bâtards.

Ce premier pas était cruel. Annette pleura. L'aumônier avait bon cœur et me gardait cette affection qu'on a toujours pour le fils d'une maison amie. La beauté angélique d'Annette m'excusa d'autant à ses yeux. Il fut séduit peut-être par cette exquise douceur, par cette adorable résignation qui avait rallié jadis le pauvre Gérard à notre cause. Il demanda à Annette ce qu'elle voulait, en définitive, quels étaient ses projets, son plan, ses espoirs.

Annette avait bien de tout cela un peu, mais si peu, et le peu qu'elle avait était si vague! Elle avoua qu'elle avait compté grandement sur les conseils et même sur l'aide de M. l'abbé.

Dès lors, l'excellent homme, à son insu, devint le complice d'Annette. Ce sont là, croyez-moi, les meilleurs complices.

C'était le matin. Annette avait couché à l'auberge. Il fit servir à déjeuner. Rien d'étonnant ni de malséant à ce qu'une bonne paysanne de la côte déjeune chez M. l'abbé. On envoie de temps en temps un panier de langoustes, de crevettes, d'huîtres et de poissons; ce n'est qu'une politesse rendue. Mais, en déjeunant, on conspire.

M. Raffroy, en honnête cœur qu'il était, ne pouvait souffrir les Bélébon. Il y a toujours un petit coin par où le diable se glisse. Cette aversion donna chez lui un bon coup d'épaule à la charité chrétienne.

Il fallut d'abord éclairer la position. Elle était ardue, Seigneur Dieu! et depuis quatre ans, les Bélébon, grâce aux avis de Laroche, avaient fait du chemin!

Laroche n'habitait point la Bretagne, mais il y faisait de fréquents voyages. C'était maintenant un monsieur d'importance, un homme d'affaires, un entrepreneur. La conviction de l'abbé Raffroy était que Laroche avait des actions dans la maison Bélébon.

Le jour même de mes vingt et un ans, on avait introduit au tribunal civil de Vannes une demande en interdiction contre moi. Il se présentait des difficultés sérieuses. Rarement peut-on rendre, en ces matières, un jugement contre un défendeur dont l'absence ne permet point de constater la position intellectuelle et morale, mais la terrible besogne qui fatigue incessamment les cours d'appel prouve que les juges de première instance n'y regardent pas toujours à deux fois. _Errare humanum est_, dit l'adage.

Si un homme me volait ma bourse et me traduisait pour ce fait en justice, je le prierais d'accepter ma montre avec ma bénédiction. Si après avoir accepté ma montre il me prenait au collet, j'abandonnerais l'habit. S'il me saisissait aux cheveux, je suis chauve.

Je fus interdit. Je l'ignorai. On est mieux caché au Magoër et mieux exilé aussi que dans les forêts de gommiers de l'Australie ou dans les pampas de l'Amérique.

Une fois l'interdiction prononcée tout était dit, car je n'étais pas là, ni personne en mon lieu et place pour interjeter appel. J'étais incapable à perpétuité de contracter mariage.