Part 26
«Ah! malheureux enfant! s'interrompit-elle. C'est un massacre, là-bas! On dirait le choléra! Moi qui suis une Parisienne, maintenant, je n'ai pas peur de la Poule-Noire. Mais, en Bretagne, on est si reculé! M. de Sauvagel fait un ouvrage sur les superstitions bretonnes; en connais-tu de curieuses? C'est un jeune homme qui percera, désormais. Le docteur et lui ont beaucoup discuté à propos de la Poule-Noire. M. de Sauvagel prend la chose de haut et rattache le fait à l'ancien culte des druides, d'autant qu'il y a des dolmens à Landevan. La Poule-Noire, pour lui, est le même être que la Vénus-Noire de Locminé. Il est d'accord avec le Dictionnaire d'Ogée, et pense que ce doit être une divinité éthiopienne. Il parle de tout cela dans son livre, qui sera couronné par l'Académie française; nous avons des promesses. Le docteur, lui, prétend que Sauvagel n'a pas inventé la poudre; mais c'est jalousie. Il ajoute qu'une idée biscornue comme cela peut tuer tout un pays. C'est du magnétisme, à ce qu'il dit. Et le fait est que j'ai été bien malade, une fois que je croyais avoir bu du laudanum. Mais que vas-tu devenir, malheureux enfant, que vas-tu devenir?
--J'ignore ce dont je suis menacé, répondis-je, mais, au moins, d'après vos paroles, je vois que le malheur n'a atteint ni mon père ni ma mère.
--Qu'entends-tu par le malheur? La mort? Ils sont en vie, c'est vrai; mais c'est tout. Ils ont été tous les deux très malades et ta mère est restée comme folle de la perte de ses deux petits-enfants. Te figures-tu la maison vide et deux pauvres vieillards abandonnés.... Qu'est-ce qu'on me veut?»
Une grande jeune fille, pensionnaire des pieds à la tête, entra et vint gauchement l'embrasser. Elle avait l'air sournois de celles à qui l'on défend de naître femmes, mais on voyait bien que, malgré tout, la beauté, la grâce et le charme allaient faire explosion en elle au premier jour.
«C'est Marguerite! me dit Aurélie avec mauvaise humeur; notre aînée: une perche pour la taille; deux fois trop grande pour son âge! Edouard est mieux quoiqu'il essaye de faire l'homme. Ces bambins! ils sont venus pour les vacances de Pâques. Ah! nous avons passé vingt-huit ans!»
Ma cousine Marguerite baissa les yeux. Elle n'avait garde de rire.
«Va, biche, reprit Aurélie. C'est le pauvre petit cousin de Bretagne. Dis à Julienne de jouer avec toi au corbillon.
«Cela ne veut plus de poupée!» s'interrompit-elle en s'adressant à moi.
Edouard vint aussi: un beau gars dont la barbe se permettait de pousser! Aurélie faisait pitié. Elle aurait tant voulu me les montrer au biberon. Elle m'avoua qu'elle avait envoyé Sauvagel en Bretagne pendant les vacances de Pâques. Dans l'escalier, elle avait pris mon pas pour celui de Sauvagel, et telle était la cause de sa mauvaise humeur.
«Et vous êtes ensemble? me demanda-t-elle brusquement, dès que nous fûmes seuls. Tu as le cou cassé tout net.... Maintenant, voilà l'histoire; j'ai cru d'abord que mon mari en était, par rancune contre la petite; mais c'est un homme comme il faut, en définitive, et il reste bien au-dessus de tout cela. D'ailleurs, l'âge vient, la goutte le mord, il laisse de côté ses habitudes et se réfugie dans le travail. Il grandit, au palais. Sais-tu que je serais encore bien jeune pour être la femme d'un garde des sceaux! Voilà donc l'histoire: c'est Laroche. Il nous a quittés et fait des affaires. Un fin matois! Bel homme et capable d'entrer chez le roi sans se faire annoncer! Ton pauvre père et ta pauvre mère sont réduits à rien, tu sais. Les Bélébon taillent en plein drap....
--Comment, les Bélébon! m'écriai-je.
--Tu n'en comptais plus qu'un? Erreur. Ça vit cent ans, pas une heure de moins! Le bonhomme a été administré deux fois, et il court comme un chat maigre. Laroche fait des voyages en Bretagne. On parle d'adoption pour Vincent. Ce doit être une idée de Laroche, qui est un Normand et demi. Quant à toi, tu vas être coffré bel et bien, mon mignon!
--Mais de quel droit?
--J'ai causé de cela avec le président. Il est assez de ton côté, parce qu'il connaît le Bélébon.... et surtout Laroche. Mais il ne fera rien; il est en hausse et a besoin plus que jamais des gens de là-bas pour la députation. La députation peut le mener loin. Le premier président s'en va. Le moment est d'or! Il dit que, dans ton affaire, tout est possible. Tu as donné prise. Il y a de gros mots à prononcer, et il suffit d'un seul, comédienne....
--Le docteur Josaphat m'a parlé d'interdiction....
--Ah! tu as vu ce fou! il n'y entend rien. A quoi bon t'interdire! Tous les mineurs sont interdits d'avance. Lis ton Code au titre _De la puissance paternelle_. Moi, je l'ai parcouru pour toi. L'interdiction viendra plus tard. Maintenant, je te le répète, on va te coffrer purement et simplement. Déjeunes-tu avec nous?»
Pour la première fois, l'idée que je pourrais être séparé d'Annette naquit en moi. Mon cœur cessa de battre et je chancelai sur ma chaise.
«Bah! bah! me dit Aurélie, on te tiendra huit jours, tu feras ta soumission et tout sera fini. Les Bélébon veulent te marier.»
Ma tête tomba sur ma poitrine.
«Ah ça! s'écria ma cousine, voilà pourtant six ou sept mois que cet amour dure. Il faut un terme à tout!
--Savent-ils où me trouver? balbutiai-je.
--Ah! pauvre minet! La police de Paris! Et Laroche derrière!»
Je me levai tout tremblant.
«Voyons! voyons! vas-tu faire comme elle et te trouver mal! dit ma cousine avec inquiétude. Je m'en souviendrai longtemps de l'affaire de Saint-Cyr! on est toujours dupe de son obligeance. Ecoute, si tu étais tout seul, je t'offrirais bien une retraite ici. Et encore que penserait M. de Sauvagel!... Mais ta Danaé, il ne faut pas y songer. Vous vivez aux crochets du frère, à ce qu'on dit?»
Je ne répliquai point. Elle poursuivit:
«Qu'est-ce qu'il fait donc, celui-là? Des découpures. Est-ce vrai? Là dedans, vois-tu, tout a une odeur de saltimbanquerie. Des découpures! Moi, j'ai cru que tu allais te mettre au théâtre. Si tu as besoin d'un peu d'argent, tu sais, c'est de bon cœur.»
Je saluai ma cousine et je sortis, bien qu'elle essayât de me retenir.
J'avais la tête en feu. Ma poitrine était serrée comme dans un étau. J'essayais en vain de faire le jour parmi le trouble de mes pensées.
Au moment où je mettais le pied dans la rue, je vis Joson Michais qui se promenait de long en large sur le trottoir et qui semblait me guetter. Il accourut à moi.
«M. Philippe m'a envoyé, me dit-il. Y â du tâbâc, aussi vrai!»
Je le regardai d'un air absorbé. Les paroles ne me venaient point pour l'interroger.
«Faut pas vous faire trop de chagrin, quoique çà, poursuivit-il. Je ne mens point, y â du tâbâc! Mais on nâvigue au plus près, un aviron sous le vent, et on attend le flot.... Ils sont venus pour vous pincer, quoi!
--Qui donc est venu?
--Mines d'argousins, pour vrai! C'est pas des contre-amiraux, préfets maritimes! Çà vous a l'œil de commissaires ou riz-pain-sel et soldats-marins, de gendarmes en permission. L'ancien domestique ed' mâme la présidente rôde dans les vergers. Quand c'est qu'on aura l'occasion de lui glisser deux mots à l'oreille, à celui-là, c'est avec plaisir.... comme quoi, monsié Philippe m'a coulé: rue du Regard! Nâge!
--Je ne peux pas rentrer à la maison?
--Pas mêche!
--Que faire? mon Dieu! que faire?
Il n'y a pas beaucoup de passants dans la rue du Regard. Néanmoins, je commençais à faire spectacle, criant et me tordant les mains sur le trottoir.
«Viens!» ordonnai-je à Joson Michais.
Et je pris ma course vers le jardin du Luxembourg.
La première idée qui me vint fut de fuir en Angleterre avec Annette.
Mais de l'argent!
Je parlais tout haut. Joson m'entendait.
«Pour quant à çâ, me dit-il, j'ai un petit saint-frusquin, là-bas, par Plouharnel: une vingtaine d'écus, pas moins... mais le manger coûte cher en Angleterre.»
On travaillait à transformer en jardin anglais la pépinière du Luxembourg. Je m'arrêtai au milieu d'un massif et l'idée ne me vint même pas de remercier ce pauvre bon garçon.
«Va me chercher Annette, m'écriai-je, tout de suite.
--C'est que, monsié el chevâlier....
--Répliques-tu?
--Non, monsié el chevalier.... Mais....»
Il prit sa course, je le rappelai.
«Que vas-tu lui dire? Ecoute: qu'elle prenne mes habits, ses hardes. Nous partons.
--Pour quel endroit?
--Je n'en sais rien.... Va!
--Oui, monsié el chevâlier.»
Je le rappelai encore pour lui ordonner de revenir avec Annette. Cette fois, il se fâcha et me répondit la tête haute:
«Faut pas mentir! Si monsié el chevâlier a cru que je le laisserais partir seul....
--Va, et ne sois pas longtemps.
--Nâge partout!»
Il s'enfuit comme un cerf qui serait chaussé de gros souliers ferrés.
Moi j'eus peur dès que je fus seul. Il me sembla que ces bosquets étaient pleins d'agents de police occupés à me poursuivre. Je me sentais positivement traqué. Les promeneurs, les gardiens, les terrassiers, tous me regardaient d'un mauvais œil.
La puissance paternelle! J'aurais voulu avoir le Code et lire ces terribles articles qui me condamnaient. Etait-il possible que j'eusse négligé d'apprendre ce que j'avais tant besoin de savoir.
Ce n'était pas la prison elle-même qui m'épouvantait, c'était la perte d'Annette. La seule idée que je pouvais être séparé d'Annette me laissait écrasé, sans force et sans courage.
Il y a loin du Luxembourg à Ménilmontant. J'attendis environ deux heures. C'était peu. Je ne puis exprimer ce que cet espace de temps me dura. J'essayais de trouver un expédient; je cherchais de me tracer une ligne de conduite. Impossible. Le chaos était dans mon cerveau; chaque fois qu'une idée y voulait naître, elle était aussitôt étouffée. Je ne pouvais penser qu'à Annette. Je me représentais notre pauvre maison entourée d'une espèce d'armée. Je me reprochais d'avoir parlé de hardes et de paquets: comment traverser avec des paquets ces lignes de circonvallation formidables? Ces paquets allaient trahir Annette; on allait faire main-basse sur elle, l'arrêter peut-être; non, mieux que cela, la suivre! J'avais éventé ma propre piste; j'avais mis l'ennemi sur mes traces!
Tout cela me paraissait tellement certain que je me couchai, découragé, sur l'herbe. La résistance était impossible. J'en étais à me dire que j'allais me laisser prendre et emmener par les sbires, quand la voix de Joson Michais m'éveilla.
«Là v'lâ, monsieur el chevâlier,» me dit-il en essuyant son front baigné de sueur.
Il avait un lourd paquet sur les épaules. Annette elle-même était chargée.
Je sautai sur mes pieds, et je me jetai à son cou. Il y avait des mois que je ne l'avais vue.
«Annette! ma petite femme chérie! m'écriai-je, tu me suivras partout, n'est-ce pas? Il n'est pas en leur pouvoir de nous séparer!»
Elle passa son bras sous le mien.
«Philippe est resté, me dit-elle pour ne pas donner de soupçons. Il voulait que je prisse tout son argent. J'ai arrêté nos places à la diligence pour Vannes.
--Pour Vannes! répétai-je abasourdi.
--Nous n'irons que jusqu'à.... Comment appelles-tu cet endroit-là, Joson?
--Jusqu'à Bilher, en haut de la côte, c'est sûr.
--De là, poursuivit Annette, nous prendrons une charrette pour gagner Auray, et d'Auray une voiture qui nous conduira à Etel. Ai-je bien retenu tous les noms, au moins, Joson?
--Je ne comprends pas... commençai-je.
--C'est convenu avec Philippe.
-Qu'est-ce que nous ferons à Etel?
--Et Philippe viendra nous y voir! Allons, Joson! explique à René, puisque l'idée est de toi.»
Joson se recueillit et parla ainsi:
«Il y a donc que vous ne pouvez pas poser ici, dans Paris, puisque l'argousin vous y suit sur vos talons depuis â ce matin et qu'y â du tâbâc, aux quatre aires de vent dans le temps.»
Je regardai autour de moi avec inquiétude.
«Quoique çâ, n'y a pas de danger, à c't'heure, s'interrompit Joson, rapport à ce que nous avons couru des bords, vent devant, à droite, à gauche et partout. J'ai donc dit: l'Angleterre, c'est trop cher y vivre dans le besoin. Il y a Plouharnel, chez nous, d'où je suis natif de père et mère, mais trop connu et sujet à ce que le Vincent Bélébon y vient ribotter de temps en temps avec les bambochardes qui fréquentent les soldats du port Penthièvre. En plus que c'est bien proche de Carnac où est le château de Monsieur et Madame. Ej'ne mens point, Dieu est Dieu! J'ai fait la pêche comme mousse au Magoër, de l'autre bord de la rivière d'Etel. C'est propre et blanc comme un linge. Les ceux de Vannes n'y a pas mis les pieds depuis que le monde dure, rapport à la rivière, et que çâ ne mène nulle part. J'arrive donc au Magoër avec les Castaouët de Paimpol: les Castaouët, c'est vous, sauf respect: des métayers ruinés qui se fait pêcheurs. Ni vu ni connu. Cent francs de maison, cent francs de pommes de terre: çâ fait l'année, et si la pêche donne, nom d'un cœur, faut pas mentir, on la passera douce, à l'abri du danger! Cric, crac! mon père était pas l'évêque. As-tu ton sac? pends ton hamac au clou qu'est dans le mur, ma vieille. C'est dit; n, i, ni, fini: un ris à la grand'voile et va-t'en voir à midi s'il fait nuit dans Paris.»
Tel fut le discours de Joson, qui mit le chapeau de cuir à la main et se tint immobile, dans la position d'un matelot au cabotage, satisfait des talents oratoires que la bonté du ciel lui a prodigués.
XXXIV.
ETEL.
A l'heure qu'il est, Joson Michais raconte encore à ses neveux de Basse Bretagne comme quoi monsié el chevâlier jetait sa langue aux chiens dans Paris, et comme quoi, lui, Joson, mit la barre tout au vent et sauva l'équipage.
«En foi de quoi, petit merlus du saint bon Dieu, ajouta-t-il, jamais mentir! Un quelqu'un qu'a perdu la cârte est bon qu'à noyer, v'lâ la vraie vérité. S'y a du tâbâc, ouvre l'œil, la main à l'écoute, et pare à m'en chauffer une chopine à la santé de Monsieur, Madame et les enfants, quoique çâ!»
Deux heures après avoir quitté la pépinière du Luxembourg, nous étions dans la diligence de Bretagne: nous deux en bas, Joson sous la bâche, où il chantait à tue-tête la chanson des gars de Locminé «pour pas faire semblant d'avoir peur de l'argousin, soldat-marin ou gendarme de terre.»
Annette laissait à Paris son meilleur ami, Philippe, qu'elle n'avait jamais quitté d'un jour; elle y laissait aussi un tombeau bien-aimé; je voyais parfois ses yeux se mouiller, mais elle me souriait à travers ses larmes. Le voyage fut gai, malgré tout. Nous ne pouvions pas être malheureux l'un près de l'autre. Dans les millions de pages que l'on a écrites sur l'amour, il n'y a qu'une chose absolument et souverainement vraie, c'est l'accusation d'égoïsme. L'amour qui confond deux cœurs en les isolant du reste du monde, amoindrit tout sentiment qui sort de son cercle étroit.
Son but providentiel étant la fondation, il cherche l'avenir en lui-même, écartant à la fois, par une force instinctive, l'extérieur et le passé. Il se suffit, parce qu'il est famille, dès l'instant où il naît. De là vient l'angoisse, mêlée à la joie du vieux père et de la vieille mère, quand le cœur de l'enfant chéri bat et va s'éveiller. C'est déjà la conception de la nouvelle famille; l'autre ne sera plus que le second plan du bonheur: le passé d'où l'on s'arrache pour s'élancer dans l'avenir.
J'ai vu de grandes douleurs ainsi faites, des parents abandonnés, maudissant la nature et revêtant un deuil qui ne devait jamais finir.
Mais nous n'avions point rejeté le souvenir de Philippe, ce grand, ce généreux ami. Philippe était avec nous; son nom venait à chaque instant sur nos lèvres. Nous le mettions de nos gaietés et de nos mélancolies.
Tout se passa comme Joson Michais l'avait réglé dans sa sagesse. Comme nous manquions de passe-ports, nous eûmes bien quelques alertes aux relais, le brave uniforme de la gendarmerie nous procura quelques émotions; mais, en somme, on n'avait pas fait jouer le télégraphe à cause de nous et personne ne nous adressa de questions indiscrètes. Joson descendait de temps en temps et venait à la portière nous dire avec triomphe:
«Oui, mais! èz-vous entendu ce que je leur chante, quand c'est qu'ils font mine d'y mettre leur nez? Quoique câ, appuie, si tu veux, caïmans! Pas de risque, avec cette brise-là, tant que je suis en vigie sur la dunette. Chauffe!»
Je me souviens de l'effet que produisit sur Annette notre entrée dans le Morbihan par la grande lande de Beignon. Nous étions en Bretagne depuis la veille au soir, mais le département d'Ille-et-Vilaine est une Bretagne normande qui ne dit rien à l'imagination. A Beignon seulement commence «la terre de granit.» _Mor-bihan, Men-bras_, dit le proverbe celtique: Petite mer, grande pierre!
Ce n'est qu'une pierre, en effet, depuis la rivière d'Aff jusqu'à l'Océan, une pierre que le genêt drape de son manteau d'or, parmi les forêts de pins qui grondent comme la tempête et l'interminable échiquier des fossés couronnés de chênes. La dent du roc est partout, perçant la bruyère ou le sillon.
Le jour naissait au moment où le sabot de nos chevaux fit tinter les cailloux de la lande. Il y a là du vent toujours. Le froid éveilla Annette, qui mit la tête à la portière et s'écria:
«Est-ce que c'est déjà la mer?»
Dans cette aube, la lande grise ondulait à perte de vue comme un lac immense que la gelée eût tout à coup pétrifié. La route montait une pente monotone. Rien ne la bornait. Le ciel avait des tons de cendre. Le vent apportait l'odeur des bruyères, qui ressemble à l'odeur d'un lointain incendie.
«Non, ce n'est pas la mer,» répondis-je.
J'avais le cœur plein. On a beau faire. Le vent de la patrie caresse l'âme. C'était pour moi comme un amer et doux baiser.
A l'horizon, une plaie de pourpre apparut, qui alla s'ouvrant avec lenteur comme les lèvres d'une longue blessure. Des clairs mystérieux se firent dans la masse des nuages, dont les contours se frangèrent de nuances métalliques. Au loin, par delà les vagues immobiles de cette mer qui nous entourait, des paysages naquirent et moururent, éclairés de lueurs bizarres. C'était comme une féerie mouvante voilée tout à coup et tout à coup revenant en lumière; des forêts, découpant sur un ciel d'acier poli la dentelle de leurs cimes, un clocher noir poignardant l'aurore, des sapins tranchant la silhouette de leur plumage au-devant du miroir de l'étang, des moulins à vent tournant avec une vitesse folle, un château carré, sombre sur la pelouse où courait le caprice des blanches allées et percé de cent fenêtres dont chacune était un diamant.
Et plus près, car l'industrie est là et le miracle, c'est que sa prose a gagné la poésie contagieuse, plus près un obélisque de briques, échevelant le désordre de son épaisse fumée.
«Est-ce vrai, tout cela?» me demanda encore Annette.
Je ne savais. Je ne l'avais jamais vu.
Il est une heure pour voir la lande bretonne; deux heures, à vrai dire: le lever et le coucher du soleil. Les clochers sortent mieux le soir sur la ligne bleue qui surmonte l'horizon de nuages; mais la forêt, mais le grand sapin isolé, mais le moulin, éveillé avant l'aube, tout ce prodigieux décor où vivent les contes du chercheur de pain, c'est le matin. Il y a des âmes plein l'air. Aveugle qui ne reconnaît pas là le pays des fées!
La diligence montait, le vent allait par rafales courtes et rares. La lumière était lente, lente à venir. Quelque chose passa sur la gloire du ciel ouvert; les contours de l'horizon s'amollirent, puis se noyèrent. C'était la brume qui jamais ne manque. Nous ne vîmes plus que la lande nue avec ses rangées d'arbres maigres, courant selon des lignes fantastiques et ses pierres groupées qui ressemblent à d'immenses troupeaux endormis.
Cet aspect vous pénètre comme un froid. Annette murmura toute frissonnante:
«Oh! c'est triste, triste.»
C'est triste. Elle avait raison. Cela parle un langage austère qui s'est perdu dans le temps et que nous n'entendons plus. Ailleurs, il faut la ruine peuplée de fantômes pour évoquer le passé; ici, non. Le passé va le long de la route que nul monument ne borde, les fantômes sont partout; c'est la patrie du souvenir obstiné. Cette croix brisée qu'il faut deviner sous l'herbe chante plus haut qu'une haute tour.
Avant d'être croix, ne fut-elle pas menhir? Combien s'écoula-t-il de jours depuis que le druide mit sa pointe en terre? C'est vieux. Rien n'a changé ici pendant les siècles. Ce qui vous serre la poitrine, c'est le temps.
La diligence montait; les chevaux fumaient grandis par la vapeur. Nous franchîmes le sommet de la côte.
«Voici la Bretagne! dis-je, saisi malgré moi par cette vaste et morne uniformité.
--C'est grand,» pensa tout haut Annette qui eut un soupir.
Devant nos yeux, jusqu'au clocher lointain de Campénéac qui semblait un point dans l'espace, la lande, toujours la lande, traversée par la route étroite et droite.
Annette se renversa au fond de la voiture. J'eus peine pour mon pays. Nous autres Bretons, nous sommes fiers de la Bretagne.
Je ne suis pas poète. Si j'avais été poète, j'aurais initié ma compagne aux arcanes de cette sévère beauté. C'est grand! avait-elle dit. Dans ce mot, il y avait de l'effroi.
Je gardai le silence: je ne suis pas poète. Mais, Dieu soit loué, la nature n'a pas besoin des poètes. Je les aimerais, les poètes, n'était la nature, et ma rancune vient de ce qu'ils me l'ont trop souvent gâtée. Elle n'a dit à aucun tous ses secrets.
Il est de muettes correspondances, écrites avec cette encre qu'on nomme sympathique. Vous ne voyez que la page blanche jusqu'à l'heure où vous communiquez au papier le degré de chaleur qu'il faut pour vivifier les caractères. Alors, l'œil étonné voit la pensée surgir.
Il plut à la nature de soulever son voile. Ce n'est pas la lumière de midi qui convient à ce mystique paysage; ce n'est pas non plus la grise lueur du crépuscule. Le soleil dépassa l'horizon et resta sous les nuées, étageant les plans discrètement et donnant à chaque relief le piédestal de son ombre. La couleur naquit, riche et remplie de suprêmes harmonies dans son apparente uniformité. La masse dorée des genêts épineux ondula, formant de grandes îles, dans ce lac d'un rose obscur, glacé de vert, que faisait la bruyère; le tronc des pins montra ses fentes carminées, la cime lointaine des chênes rougit, la foule des pierres prit une forme.
Nous vîmes les unes, couchées fièrement semblables à des sphinx énormes, tandis que les autres, rangées en rond, tenaient un grave conseil et que d'autres encore, horde turbulente, précipitaient vers le val leur course désordonnée. Çà et là, le fossé déchirant la terre, faisait éclater des nuances violentes; un ormeau, sorti de la fente d'une roche, pendait sur la route, une flaque d'eau mirait le ciel; et tout près, sur un tertre, tombeau d'un héros inconnu, la fougère agitée secouait ses ailes, parmi les troncs difformes et farineux des bouleaux.
Tout s'animait; la fumée bleuâtre montait du toit du sabotier; devant le bouquet de hêtres, l'aigle bretonne, la cocarde aux ailes de goëland, planait et criait au plus haut des airs, et l'horizon élargi montrait les opulents rivages de cet océan, infécond mais superbe.
«C'est beau! c'est beau!» murmura Annette qui se laissa glisser dans mes bras.
Le lendemain, nous couchâmes dans une cabane de pêcheurs, au Magoër, en la paroisse de Plouhinec, sur la rive droite de la rivière d'Etel.
On ment assez, en Bretagne, malgré l'axiome! «Faut pas mentir;» mais pour mentir avec fruit, quand on veut cacher son origine et son pays, il faut beaucoup de talent. Il y a d'abord le langage, divisé en trois dialectes principaux; Vannes, Quimper, Tréguier, qui eux-mêmes se subdivisent en une quantité de patois, de telle sorte qu'un vrai bretonnant reconnaît la provenance d'un passant rien qu'à la manière dont il dit: «Dieu vous bénisse.» Il y a ensuite le costume, chose importante, solennelle, sacrée, qui varie, non pas de district à district, mais de paroisse à paroisse, et qu'on ne peut abandonner sans honte.