Annette Laïs

Part 25

Chapter 253,992 wordsPublic domain

«Le père a droit de tout savoir.

--C'est vrai, m'écriai-je. J'ai soustrait l'amertume du baume, et j'ai mal fait. Sachez donc toute votre fille.»

Et je lui racontai l'épreuve folle tentée par Gérard. Il m'écouta en souriant. Ses yeux rendaient grâces au ciel.

«Elle ne s'est point défendue! dit-il, comme on chante un cantique; elle n'a point été indignée; elle a pris la main qui voulait l'outrager, elle l'a appuyée contre son cœur; elle a dit un seul mot: Mon frère! et toute l'âme de ce bon soldat s'est réveillée! Ah! je suis comme elle, je n'en veux pas à Gérard de Kervigné. Moi aussi, je lui donne le baiser de paix et je l'appelle mon fils devant Dieu.»

Il se pencha; je sentis ses lèvres glacées sur mon front.

A ce moment, sa voix changea et reprit une vague expression de frayeur pour nous dire:

«Mes enfants, quelque chose a passé devant mes yeux. Voilà que j'ai grand'peine à vous voir. C'est comme un voile qui tombe entre nous. Je ne vous vois plus. Etes-vous toujours là?»

Trois voix, brisées par les larmes, lui répondirent en même temps:

«Père, toujours.»

La sérénité revint à son front et nous vîmes le sourire qui renaissait autour de ses lèvres.

«Je sais comment il faut appeler ce quelque chose, reprit-il avec une douceur d'accent qui déjà ne sentait plus la terre. Il est permis de ne pas reconnaître ce voile qu'on n'a jamais vu et qu'on ne voit qu'une fois: c'est la mort. Mes enfants, je ne souffre pas; je sens que je reste autour de vous et en vous. Aimez-vous tendrement: ce sera encore m'aimer.»

Parmi nos mains, il choisit la main d'Annette et l'attira tout contre lui. Deux belles larmes roulèrent lentement sur sa joue, tandis qu'il murmurait:

«Toi, je vais dire à ta mère comme tu lui ressembles, et tout ce que tu m'as donné de joie. Cœur de mon cœur, ange de mon foyer ma fille, ma douce et sainte fille, c'est par toi que j'aime Dieu; tu es le bonheur de ma mort comme tu as été le sourire de ma vie....»

Ce fut un baiser long et tout plein de suavités cruelles. Les sanglots faisaient bondir le corps d'Annette.

«Votre main, René,» reprit M. Laïs dont la voix sembla raffermie tout à coup.

Je la lui donnai, tremblante qu'elle était. Il la réunit dans les siennes à celle d'Annette et prononça solennellement:

«J'ai droit; Dieu me l'a dit: Au nom de Dieu, je vous marie!»

Et il fit le signe de la croix sur nos fronts.

C'était la seconde fois que nous entendions ces mots aujourd'hui. Gérard aussi, d'un ton moitié badin, moitié sérieux, nous avait dit: Je vous marie!

Je ne sais pourquoi l'identité de cette formule fit naître en moi une comparaison entre le vieillard mourant et le robuste jeune homme en qui surabondaient le mouvement et la vie. Mon sang eut froid dans mes veines. Pour exprimer la chose comme je la sentis, je perçus la saveur de deux agonies.

M. Laïs nous repoussa et dit en se parlant à lui-même:

«Philippe va croire que je l'oublie!

--Non, mon bien-aimé père, non, répliqua Philippe, ce n'est pas m'oublier que de songer à eux.

--Viens ici. Te voilà le dernier Laïs, le chef et le père. Sois pour eux ce que tu as été pour moi, généreux et fidèle ami. Tu es la sécurité de ma dernière heure, et je ne crains rien, puisque tu restes après moi.»

Il voulut parler encore, mais sa gorge eut un râle, et Philippe, devinant son désir, déposa doucement sa tête sur l'oreiller.

En ce moment, l'agonie commença, si l'on peut appeler agonie la courte lutte qui eut lieu entre le corps épuisé et l'âme impatiente de jaillir hors de sa prison.

Nous étions agenouillés tous trois et nos regards avides retenaient le souffle sur ses lèvres.

«Je vous vois, prononça-t-il si bas que nous pûmes à peine l'entendre. Le voile est tombé. Je vous vois encore une fois, mes enfants chéris.... Adieu!»

Sa bouche resta ouverte, dans ce suprême sourire qui remerciait la bonté de Dieu. Il ne respira plus. Philippe lui ferma les yeux.

Il se fit un grand bruit dans l'antichambre, et je reconnus la voix de Joson Michais qui criait:

«Monsieur le chevalier! monsieur le chevalier!»

Je croyais courir, mais je me traînais chancelant. Il y avait une main de fer qui étreignait ma poitrine.

Je trouvai Joson Michais accroupi par terre au milieu de l'antichambre. Il leva sur moi des yeux stupides et me dit:

«Faut pas mentir! Notre monsieur Gérard a tiré sans viser. Ils n'avaient rien pu se faire avec leurs épées. La balle de l'autre colonel l'a frappé là, sous l'aisselle. Il a fait: Ah!--il est tombé roide, la figure dans l'herbe, il était mort.

XXXII.

LES NOCES.

Je ne crois pas à la Poule-Noire. L'oracle de la sorcière de Landevan s'appuyait sur deux faits également faux: Annette n'était plus une comédienne et les Laïs n'étaient pas des schismatiques. J'avais vu mourir le père, et je souhaite aux plus saints le calme de sa dernière heure. Annette avait la piété d'un ange. L'oracle ignorait le passé et le présent, comment aurait-il connu l'avenir?

Mais je crois à une chose terrible, c'est que le prophète qui prédit vaguement le malheur a grande chance de ne se point tromper.

Cela faisait déjà deux deuils qui me touchaient et dont l'un frappait directement ceux qui étaient menacés par l'oracle: M. Laïs et Gérard!

La mort entrait dans la maison de Kervigné. Son coup d'essai éclatait comme la foudre. Elle choisissait parmi nous tous le plus fort, le plus heureux. Gérard n'était plus, celui-là que tous les officiers de l'armée française admiraient et enviaient hier, Gérard, le favori de la fortune, l'éblouissant soldat, marqué pour le succès certain, le plus jeune des colonels, le mieux aimé, celui qui avait tout pour lui: le nom, la richesse et déjà la gloire, Gérard, si beau, si joyeux, si brave et si bon!

Je n'ai pas honte de l'avouer: l'idée que j'étais un porte-malheur naquit en moi en dépit de ma raison et m'écrasa.

Je ne suis pas superstitieux, mais quand le pauvre Joson Michais balbutia en pleurant: «Elle l'avait bien dit, la Poule-Noire!» ce fut comme un poignard qu'on» eût retourné dans mon cœur.

Comme la foudre aussi, la mort de Gérard chassa de Paris tous ceux qui étaient venus de Vannes. L'orgie du Palais-Royal n'eut pas de lendemain.

De nous tous, c'était Gérard que mon pauvre excellent père aimait le mieux. Les succès militaires de Gérard le flattaient outre mesure. Gérard était véritablement le lustre de sa maison.

Le départ de Paris fut bien différent de l'arrivée. On était venu armé pour la guerre et le plaisir. Au retour, la route se fit lugubre et désolée. On emportait les restes mortels du colonel vicomte de Kervigné, pour leur donner place dans la sépulture de famille, au cimetière de Carnac.

La guerre prenait fin en même temps que le plaisir. Je sus plus tard qu'au moment de la catastrophe, Laroche et les Bélébon étaient en pleine conspiration. Ce Laroche, comme presque tous les coquins, connaissait assez bien la loi. Il était le meneur et le conseil des Bélébon, qui ne connaissaient rien du tout. On comptait attaquer M. Laïs en justice pour captation et détournement de mineur.

Gérard nous eût défendus, vivant; mort, il nous protégea; car le coup de foudre dispersa momentanément nos ennemis.

De tous ceux qui étaient venus de Vannes, il ne resta que Joson Michais, et celui-là n'était pas contre nous.

Mais nous n'en avons pas fini avec la Poule-Noire. Le jeudi qui suivit le départ de ma famille, Joson reçut une lettre du pays qui lui annonçait le décès de ma bonne tante Renotte de Landevan. A l'article de la mort, elle m'avait déshérité comme étant la cause immédiate de tous les désastres qui allaient fondre sur la maison de Kervigné.

Le dimanche un billet d'Aurélie m'apprit la mort du petit Charles, mon neveu, et la maladie très dangereuse de ma petite nièce Mimi.

Le mardi de la même semaine, une lettre de ma pauvre bonne mère, largement encadrée de noir, arriva. La vue seule de l'enveloppe me terrifia. Je crus à la mort de mon père. Ce n'était pas mon père. J'étais fils unique. Ma sœur n'était plus, et Mimi râlait son agonie.

Je me mis au lit, frappé d'une congestion cérébrale. La lettre de ma mère me disait en propres termes que j'avais tué mon frère, ma sœur, les enfants, ma tante Renotte, tout le monde.

Elle était folle de douleur, la pauvre femme! Ma sœur et les deux petits étaient tout son cœur.

Cela était inouï, n'est-il pas vrai? Cela rappelait les temps ténébreux où la chambre ardente, siégeant nuit et jour, ne pouvait empêcher la mort de faucher des familles entières.

J'eus le délire pendant deux semaines. Je croyais à la Poule-Noire, ou plutôt une lugubre pensée m'était venue, je croyais au mauvais œil, à la sorcellerie, au poison. Il y avait là une influence physique ou surnaturelle. On tuait, chez moi, on tuait!

Vers le milieu de ma convalescence, je trouvai deux lettres qui étaient vieilles de date. La première annonçait deux décès, la seconde un: mes deux tantes de Kerfily et mon beau-frère le marquis.

C'était tout! Rien ne protégeait plus mon père et ma mère.

Il ne restait que les deux Bélébon!

Sans doute c'était ma fièvre, mais il me parut en ce moment plus clair que le jour que cette prodigieuse épidémie avait un nom et qu'elle s'appelait Bélébon.

Mais, alors, le monstre se mordait lui-même, car une dernière lettre m'apprit que l'oncle Bélébon venait de recevoir les derniers sacrements.

A dater de cette missive, qui était de l'abbé Raffroy, je ne reçus plus aucune nouvelle. Philippe avait désiré quitter une demeure qui lui rappelait trop de souvenirs. La maison était pleine de M. Laïs; nous le voyions partout, et Philippe, nature tendre à l'excès, malgré ses apparences de froideur, perdait le boire et le manger.

Deux mois se passèrent. Nous habitions une petite maison au revers des collines de Ménilmontant. Notre jardin, modeste et à peine large comme la façade exiguë de notre demeure, s'enlevait dans de magnifiques vergers.

Nous dominions Vincennes avec son donjon triste, entouré de riantes forêts et le cours sinueux de la Marne. J'étais homme à trouver dans cet humble paradis Capoue et ses délices; j'avais fait mes preuves à cet égard; de parti-pris je m'arrangeai pour oublier l'univers, engourdi que je comptais être bientôt dans mon paisible bonheur.

J'aimais tant, qu'il me semblait que je pouvais vivre toujours content de mon amour même. N'avais-je pas le sourire d'Annette, et que me fallait-il au delà?

Annette devint pâle. Il y eut entre nous tout à coup des malaises sans nom et d'étranges défiances. La présence de Philippe nous gênait; nous avions frayeur de son absence. L'amour tel que je l'éprouvais ne devine pas cet écueil qui est la nature même, et fatal comme tout ce qui est la nature. Cette souffrance inconnue étonnait Annette et m'épouvantait. Nous étions trop près l'un de l'autre et trop loin. Au matin, il me semblait parfois que les grands yeux d'Annette, plus grands dans sa pâleur amaigrie, avaient des traces de larmes.

Et nous nous disions cependant: Nous sommes heureux! nous sommes heureux!

Philippe avait l'air inquiet, parfois. Il souriait, d'autres fois, en nous regardant.

Joson Michais, qui remplissait chez nous l'office de factotum avec un zèle que le succès ne couronnait pas toujours, me dit un soir:

«Quoique çâ, monsié el' chevalier, avèz-vous les fièvres? Vous qu'étiez si cœuru, vous v'là comme un linge! Aussi vrai! faut pas mentir, çâ fait mal au cœur ed' vous voir changé ed' bout en bout! Est-ce que, par Pâris, nan ne vend point ed' lâ bonne médecine?»

Ce même soir, quand je voulus prendre Annette dans mes bras, comme à l'ordinaire, avant de lui souhaiter la bonne nuit, elle se retira de moi.

«Ah! m'écriai-je, il y a longtemps que je redoutais cela: vous ne m'aimez plus!»

Elle bondit. Je sentis un feu sur ma bouche. C'étaient ses lèvres. Mes doigts essayèrent de se nouer autour de sa taille. Elle était en fuite déjà.

Philippe entra.

«A ce jeu-là, gronda-t-il les sourcils froncés comme un homme en colère, on meurt ou l'on devient fou!»

Je le regardais ébahi; j'avais l'esprit tout chancelant. Il ajouta:

«Il faut vous marier.»

Annette se glissa dans la chambre. Il y avait de la honte et de l'égarement dans ses yeux.

«J'irai au couvent, murmura-t-elle, et, cette fois, je ne veux pas qu'on m'arrête en chemin!

--Au couvent!» balbutiai-je.

Et je répétais comme un malheureux insensé:

«Vous ne m'aimez plus! vous ne m'aimez plus!»

Philippe était grave. Il avait l'air d'un juge à l'audience ou mieux d'un docteur au lit du malade.

«Il faut vous marier!» prononça-t-il pour la seconde fois.

Mon frère Gérard avait dit, quelques heures avant de mourir: Je vous marie. Je vous marie! avait répété M. Laïs en mourant. C'étaient deux solennelles bénédictions. Nous étions mariés moralement et, dans la pensée de chacun de nous, le divorce restait impossible. Mais pour que ce mariage nous fît époux, il fallait l'église et la loi: l'une des deux à tout le moins. Et quel moyen prendre? La loi nous fermait la porte de son temple, l'église ne s'ouvre qu'avec la protection de la loi.

Cette nuit, je ne fermai pas l'œil. Annette couchait tout à l'autre bout de la maison et il me semblait que je ressentais les agitations de son insomnie. Le mot de Philippe était pour moi la lumière. Désormais, je savais donner un nom au dépérissement étrange et semblable qui s'opérait en nous deux. Notre pouls battait la même fièvre. Nous avions le mal d'amour, chanté ingénûment par les vieux poètes, mais dont on ne saurait plus parler, Seigneur Dieu! tant nos hypocrisies modernes montent haut leur collet. Désormais, nous entendons malice à tout. Le mot baiser commence à devenir un peu bien obscène. Nous mettons sur notre langage le voile derrière lequel brille bien plus sûrement et bien mieux la prunelle provocante du plaisir. Nos livres, tous vêtus de feuilles de figuier, ressemblent à ces trous, recouverts de ramée, piéges perfides où doit tomber le gibier imprudent.

L'art, et il s'en vante bien haut, consiste à tout dire sans rien parler. Le talent passe à l'état de pantomime, à moins qu'il ne préfère vaguer dans ce pays des précieuses métaphores dont Molière s'est tant amusé. On dirait que le grand problème consiste désormais à renfermer le vice dans des capsules sucrées, comme on fait pour certains médicaments trop amers.

Singulière pharmacie! «Habillez-moi cela!» disait un censeur du temps de Louis-Philippe; «l'attentat à la pudeur peut courir les rues s'il boutonne son paletot.»

«Messieurs, diront bientôt aux filous les passants et les sergents de ville complices, faites votre état, mais soyez décents. On n'entre plus dans la poche du prochain qu'en gants paille!»

Qui trompe-t-on, cependant, avec ces naïves hypocrisies?

Annette et moi nous avions le mal d'amour; nous vivions sous le même toit; aucune barrière n'était entre nous, sinon l'innocence d'Annette et mon respect. Philippe parlait vrai: à ce jeu, il faut mourir ou devenir fou.

Philippe avait bien trouvé le remède: le mariage; mais l'imagination a beau s'évertuer, on ne se marie pas malgré la loi, à moins d'aller faire emplette d'une de ces malodorantes bénédictions dont l'Ecosse puritaine tient boutique. Comme marieur, le forgeron de Gretna-Green me paraît de la même force que la Poule-Noire en tant qu'oracle; Philippe ne songea pas à cette banale excentricité.

Mais il nous aimait bien, et il avait peur de nous. Pour tout ce qui regardait ceux qu'il aimait, son esprit paresseux devenait actif et tenace. Quand il nous dit: il faut vous marier, c'est qu'il avait trouvé moyen de nous unir, non point selon la loi, mais de manière à contenter sa conscience et la nôtre.

Il y avait un prêtre d'origine grecque à la paroisse de Bagnolet, dont nous étions très voisins. C'était un jeune homme savant et doux qui avait nom l'abbé de Brienne. Philippe élevait très haut sa naissance, dont lui ne parlait jamais. L'abbé de Brienne vint à la maison; il nous entretint ensemble, puis séparément. Je n'ai aucunement l'intention de plaider la régularité de l'acte qu'il crut pouvoir oser et qui devait recevoir plus tard toutes les sanctions que la religion et la société exigent. Je dis que c'était un saint jeune homme, suivant de son mieux la trace miséricordieuse de son divin maître, un prêtre éloquent et hautement doué, une âme belle et modeste. Il nous confessa tous les deux. Le sacrifice de la messe fut célébré par lui dans une chapelle improvisée; il bénit notre union en présence de deux témoins, Philippe et Joson Michais, sous promesse que nous lui fîmes tous les quatre d'accomplir, aussitôt que les circonstances le permettraient, les rites et formalités imposés par l'Eglise.

Il y eut fête. Nous allâmes au tombeau de M. Laïs, qui était notre voisin aussi, car il reposait en un petit coin de cette énorme ville des morts: le cimetière du Père-Lachaise.

En chemin, Joson Michais nous quitta. Il avait son idée. Nous le retrouvâmes à la maison, qui chantait à tue-tête les interminables antiennes celtiques du mariage morbihannais. Il était ivre, mais là, solidement. D'ordinaire, il ne se dérangeait jamais. Il avait agi de parti-pris et par dévouement tout pur.

Dès qu'il nous aperçut, il se mit à danser.

«Oui mais! s'écria-t-il joyeusement, oui mais! sûr et vrai, monsié el chevâlier, faut pas mentir! y aura eu tant seulement un quelqu'un de _cyaud-de-boire_ à vos noces!»

Le contraire porte malheur. Joson Michais avait rempli un devoir sacré.

XXXIII.

JOSON MICHAIS.

Nous vécûmes cinq mois à Ménilmontant. La santé était revenue, le calme aussi; je ne ferai pas le tableau de ce souriant bonheur: il est convenu que le bonheur raconté fatigue. Nous avions eu autrefois ce rêve d'être heureux au bord de la mer; souvent, cette idée nous revenait à tous deux, à moi par le souvenir, à elle par les peintures que je lui traçais de ces merveilles inconnues, mais il ne fallait pas songer à quitter Paris. Philippe était attaché à Paris par son malheur. C'était un de ces hommes au cœur obstiné qui entretiennent patiemment leur propre souffrance.

Chaque soir il sortait seul. Je savais où il allait. Il avait besoin de cette promenade solitaire et triste qui toujours le menait au même endroit, là-bas, le long du quai, de l'autre côté du Jardin des Plantes, devant cette fenêtre éclairée sur laquelle passait de temps en temps l'ombre du bonheur, perdu pour jamais.

Philippe rentra une fois tout soucieux. Il était allé à la maison de la rue Saint-Sabin.

«Il faudrait faire une visite à l'hôtel de Kervigné, mon frère, me dit-il. J'ai idée qu'il se trame quelque chose contre vous.»

Ce fut comme si l'on m'eût parlé d'un autre monde. L'hôtel de Kervigné! il y avait des siècles entre ces souvenirs et moi! Ma vie ne sortait pas de notre intérieur, qui vivait animé par une seule âme: Annette. Je fus comme effrayé à l'idée de ces distances qui me séparaient du passé. J'interrogeai pourtant Philippe. On était venu me demander rue Saint-Sabin: des personnes inconnues qui n'avaient pas voulu dire leur nom. La voisine qui donnait ces détails avait ajouté: «Ils avaient l'air de gens de justice.»

Je répondis: «Je verrai.» Mais cela ne me frappa point.

J'allai m'asseoir ou plutôt me coucher sur le tapis, aux pieds d'Annette, qui était au piano et qui chantait:

Ma lon la Les enfants sont là.... La vache est rentrée à l'étable; Ma lon la Ave Maria, L'Angelus les endormira....

Ce refrain me montrait toujours la mer, la petite mer, avec son troupeau d'îles moutonnantes, au delà desquelles bleuit l'immense horizon de l'Océan. Je l'entendais autrefois, l'Océan, les soirs d'été, du mouillage où le flot berçait ma baleinière, parmi les mugissements joyeux des bestiaux revenant au bercail et les échos murmurants du village. La cloche tintait au lointain, la cloche qui appelle la prière et qui secoue le sommeil au-dessus des berceaux.

Ah! qu'elle était belle et jolie! et comme je l'aimais! C'était le soir aussi. Le soleil couchant tremblait au travers des jeunes feuillées du printemps. Les vergers fleuris nous envoyaient la douceur de leurs parfums. Mille fois mieux que les parfums, sa voix pénétrait tout mon être.

Il y avait un merle. Que voulez-vous, l'amour est enfant! Il y avait un beau merle, fier et noir comme un petit corbeau. Le merle est un artiste campagnard qui vient volontiers faire un tour à Paris. Je ne sais pas d'oiseau mieux fait ni plus noble sous son plumage sévère. Et quel chanteur!

Ce merle me parlait de la Bretagne presque aussi éloquemment que la chanson d'Annette. Les merles ne gazouillent pas, ils chantent. Le rossignol ressemble à ces virtuoses, favoris du succès, dont tout le monde parle. C'est un beau talent, et Dieu me garde de médire du rossignol! Mais le merle a ce chant triomphal où éclate l'orgueil de la nature.

Oh! qu'elle était belle! comme tout s'embellissait autour d'elle! Quel paradis charmant elle faisait de cette humble demeure!

A mon réveil, le lendemain matin, Joson Michais m'apporta solennellement mes bottes cirées et mon habit de ville que je n'avais pas mis depuis des mois.

«Tout de même, me dit-il, monsié Philippe veut qu'ous alliez à c't'hôtel.»

Pour la première fois, je sautai hors de mon lit sans sourire. Décidément, il fallait aller à cet hôtel. Je m'habillai. Toutes ces choses ne m'étaient plus familières. Annette m'embrassa comme pour un long voyage et je partis.

C'était un long voyage, en effet. De ce jour-là, je n'ai jamais revu notre ermitage de Ménilmontant.

Paris me sembla tumultueux, troublé, insupportable. Je ne savais plus Paris. Je ne comprenais plus comment chaque roue de voiture n'écrasait pas un passant. Le bruit m'étourdissait; je ne voyais rien.

Comme j'arrivais au boulevard, je m'entendis appeler par mon nom.

Une tête s'allongea hors de la portière d'un coupé, tout près de moi, et me dit:

«Parbleu! voilà un miracle! D'où sortez-vous? J'ai mis votre nom parmi ceux qui peuvent témoigner en faveur de ma chaîne. Cela vous contrarie-t-il? Je lorgne l'Académie. Mais ils abominent les idées. Vous savez que Meyerbeer a dit que la juxtasonnance était une absurdité. Toute l'harmonie de la valse infernale de _Robert_ est fondée là-dessus. J'ai répondu dans le _Ménestrel_. Il a trois pieds et demi de nez! Berlioz me soutient en dessous. Ah! coquin! vous nous avez volé cet amour d'Annette Laïs... Dites donc! c'est prodigieux, ces décès, chez vous là-bas! Aurélie m'a conté pour la Poule-Noire. Je trouve le cas étonnant. J'ai par devers moi des observations congénères. Avec la chaîne, on eût réglé tout cela. Voulez-vous que je vous mène?

J'étais si bien noyé, qu'il me fallut le mot juxtasonnance pour reconnaître le docteur Josaphat. Comme je refusais son offre obligeante, il me prit par le bouton de ma redingote et ajouta tout bas:

«Vous aurez peut-être entendu parler du bain galvanique? C'est une grosse affaire. Ah! ah! s'ils croient que je vais m'arrêter à des badauderies comme les cigarettes Raspail. J'entrevois le criterium, c'est clair! Il faut renouveler de fond en comble: cela dérange leur petit train-train de clinique. J'ai remplacé le forceps, l'autre jour, par la chaîne, dans un accouchement désespéré: trois jumeaux, mes enfants! Je peux le dire, car sans moi ils arrivaient morts! Ils ont vécu soixante-seize heures. Hein! Ma chaîne arrachera les dents quand je voudrai. A propos! ai-je rêvé qu'on parlait de vous interdire?»

Un embarras de voitures eut lieu. Il me salua de la main en criant:

«On n'en meurt pas. Venez me voir! Je vous montrerai mon piano juxtasonnant, à compteur, pour savoir le nombre exact des vibrations. C'est nécessaire. L'oreille ne vaut rien pour la musique. Il faut un compas. Mille choses aimables à notre Annette.»

M'interdire! Pourquoi pas me délivrer une lettre de cachet? Avions-nous rétrogradé de soixante-dix ans? L'oncle Bélébon était-il parvenu à faire réédifier la Bastille!

«Bon! ce n'est que toi! s'écria Aurélie en m'apercevant. J'attendais M. de Sauvagel.»

Elle était en deuil.