Part 20
La lettre de Renotte suivait: un papier sur lequel l'encre, souvent retrempée d'eau, marquait à peine de lourds jambages avec des barres pour terminer les lignes comme on fait dans les baux notariés, le style simple et militaire d'un conscrit, l'orthographe d'une jeune personne du temps de la République, qui n'avait jamais eu le temps d'étudier.
«Mon nepveu, je te marque, par la présente, que j'ay esté chés la veuve Marie-Hélène Marker du Clos sous le vent, qu'on apèle aussi la Poule Noire dans le district du canton, à cette fin de savoir de quoy il retourne au sujet de ta conduicte avec la donzelle en question, selon que nous le marque le président par sa dernière, en date du 3 courant du mesme moys, dans laquelle nous avons trouvé la relation des imprudences de ton âge, à la Comédie, comme quoy tu t'es fourré jusqu'au col entre les mains du loup, parmy des étrangers sans patrie et aigrefins de saltimbanques, dont la fille, pour lors, a sçu abuser de ton innocence. Je ne te marque pas le mécontentement de tes père et mère, qui sera l'objet d'un envoy spécial et particulier de leur part, ayant droit sur toi en religion et par le Code; je te marque seulement que j'en suis toute malade de ce que m'a dit ladite Marie Hélène Marker, dite la Poule Noire, dont tu as sans doute ouï parler, étant bien connue, Dieu mercy, par tout le département, comme pour prognostiquer les récoltes, les numéros à la conscription et si les femmes grosses auront un garçon ou une fille. Ladite Poule Noire a fait pour moy le grand jeu et le sort des cendres dont les réponses ont toujours été les mêmes, ainsi que je vais te le marquer: que tu étais la souillure de la maison par tes farces avec une excommuniée, que la punition suivrait de près l'offense, et que tu apporterais la mort subite dans ta famille. Je te marque pareillement que le tonton Bélébon avait été avant moy chés la veuve Marie Hélène Marker, dite la Poule Noire, et a déclaré avoir eu mesmes réponses, ainsi qu'il est dit. Je n'ai donc rien de nouveau à te marquer, sinon que tu as perdu mon estime par ta faute, pour avoir été choisir justement une hérétique et une porte-malheur. Je pars ce soir pour Vannes, à cette fin de changer mon testament. Je te salue avec amitié.»
Cette lettre me chagrina beaucoup. J'avais une véritable et sincère affection pour ma tante Renotte. Mais ce qui me frappa surtout dans son contenu, ce fut cette mention: Mon oncle Bélébon l'avait précédée chez la Poule Noire. Il y a huit grandes lieues de Vannes à Landevan, et l'oncle Bélébon ne se mettait jamais en route sans avoir de bonnes raisons pour cela.
En ce moment, j'eus vaguement conscience d'une conspiration qui m'enveloppait.
Je rompis un autre cachet.
«Mon drôle, votre bon père voit bien désormais qu'il est inutile de vous prendre par la douceur. Toute la famille est indignée de votre impertinent silence. On vous somme de quitter Paris à l'instant même. Essayez de résister, il vous en cuira.
»Pour mon grand-père, qui a la goutte.
»VINCENT DE BÉLÉBON.»
Je regardai la date de cette épître. Elle était de quinze jours plus récente que les autres. La suivante, sur laquelle j'avais reconnu l'écriture élégante et indécise de l'abbé Raffroy, disait:
«Mon cher enfant,
»Il est bien étonnant que vous n'ayez pas répondu à vos bons parents. Seriez-vous malade? Votre excellente mère a fait prendre des informations chez Mme de Kervigné de Paris par Chauvelot, le marchand d'étoffes, qui est allé faire ses provisions d'hiver. Mme de Kervigné ignore votre adresse. Si vous êtes malade, faites écrire immédiatement. On vous aime dans votre famille, et vous avez à tout le moins un ami hors de votre famille. Personne ici n'a mérité le traitement que vous nous faites subir. Croyez-en les conseils de votre vieux confesseur: votre obstination double votre faute. Revenez, cher enfant, revenez bien vite et l'on tuera le veau gras à l'hôtel de la place des Lices.»
Après cette lettre, qui avait juste huit jours de date, il n'en restait que deux. La première était une demi-feuille de papier écolier pliée avec ce soin rigoureux qui est l'art de l'écrivain public; la seconde avait un large cachet de cire rouge, à nos armes, sur une belle enveloppe anglaise, azurée, vergée, satinée et lourde comme un carton. Le papier écolier disait:
«Monsieur le chevalier,
»Dans la circonstance, je prends la liberté de vous adresser ces lignes pour vous informer que la famille est en bonne santé, quoique madame est malade, madame la marquise aussi et les petits tous deux de la rougeole à la peau. C'était vous qui avait la complaisance de m'écrire mes lettres autrefois, par quoi j'ai dû aller chez Toutain, sur la place, qui sait tourner les pétitions et compliments de toute sorte, pour vous informer qu'il y a un voyage sous jeu dont on fait les malles. On parle contre vous, et monsieur écoute les Bélébon plus que je ne voudrais. Ils vont partir cinq ou six après vous. Je pense que ça vous sera utile de le savoir à l'avance. Si je suis du voyage et que vous pourrez avoir besoin d'un serviteur à gages, même pour rien et gratis, vous n'aurez qu'à me le dire, car ce n'était pas Paris qui me déplaisait, mais bien ce grand _blêche_ de Laroche et sa dame, qui me regardait comme une bête sauvage de curiosité. Veillez au grain, sans vous commander. La présente est de Joson Michais, votre matelot, qui a fait au bas sa croix de Dieu, ne sachant pas signer.»
Elle avait six jours de date.
Le papier bleu vergé n'avait que quatre jours.
«Je ne sais pas si je t'ai jamais écrit, petit bêta. Nous partons pour te frotter les oreilles d'importance. Je suis arrivé d'Afrique avant-hier, et je n'entends parler ici que de toi. L'oncle Bélébon m'a demandé si l'on obtenait encore des lettres de cachet, à Paris; je lui ai répondu que non, mais que Louis-Philippe avait rétabli la Bastille. Tu peux faire ton paquet. L'oncle, soutenu par nos deux tantes Kerfily, va te fourrer à la Bastille. Vincent préférerait la guillotine.
»Plaisanterie à part, petit frère, dans quel pétrin t'es-tu noyé? Des Grecs! une dangereuse du Marais! Ça me paraît fantastique. Et tu parles de mariage? Ah çà! tu veux donc que je te casse les deux jambes et la tête! Il y a cent ans qu'on ne s'est marié!
»Je suis colonel, à l'âge de ceux de M. Scribe. J'ai dix ans de moins que le plus jeune de mes collègues. Tu me dois du respect: je suis un enfant prodige. Mon nouveau régiment est à Versailles: je t'aurai sous la main. Nous allons arranger cette affaire-là au galop.
»Nous partons ce soir. C'est une razzia qui se prépare contre toi. Les deux Bélébon veulent te mettre à feu et à sang. N'aie pas trop peur, je suis là, prêt à déserter avec armes et bagages. Je n'ai encore rien dit, parce que je ne comprends pas trop cette histoire, mais si quelqu'un faisait mine de te molester sérieusement, nous verrions bien. Je t'aime et je grille de te voir.
»Ton meilleur ami,
»GÉRARD DE KERVIGNÉ.»
Depuis que j'avais l'âge de raison, mon frère Gérard vivait loin de nous. Ce n'était pas un officier à semestres. Il prenait sa carrière au sérieux, en garnison comme en campagne; il menait du même train sa réputation de maréchal de France en herbe et sa renommée d'homme de plaisirs. Je n'exagère point. L'armée le regardait comme promis aux plus hautes destinées. Il était venu à Vannes plusieurs fois quand j'étais au collége; ailleurs, je puis dire que je l'avais à peine entrevu pendant les années de mon adolescence. Je ne le connaissais bien que par cette fameuse miniature où il était représenté, en costume de chef d'escadron, sur la vaste tabatière de ma tante Nougat.
Cela suffisait. Je l'aimais beaucoup et je l'admirais davantage. La différence même de nos caractères et de nos propensions me portait à faire de lui mon héros. Il se mêlait bien un peu de frayeur dans cette affection, à cause de mon évidente infériorité, mais je lui pardonnais cette infériorité. D'un mot, je pense que c'est tout dire.
Cette lettre me le montra tout entier, tel que je l'avais deviné, brusque, étourdi, moqueur, mais bon comme il était brave. Je le vis devant mes yeux qui me regardait en souriant. Cela me consola pour un instant de toutes mes disgrâces. Je me servis de lui comme d'un écran pour ne plus voir les tristesses et les menaces de ma terrible correspondance.
Je suis sujet à cela. La première chose que je cherche dans les moments difficiles, c'est l'écran. A l'abri de l'écran, il y a toujours quelque oreiller où l'on peut endormir une souffrance ou une terreur.
Quel chemin il avait fait! Je me pris à compter ses grades avec complaisance. Quel chemin il allait faire encore! Une fois qu'on a le pied sur ce sommet qu'il avait atteint si jeune, on monte par bonds. Le succès passé engage le succès à venir. Oh! certes, il était l'honneur de la famille, et la famille déjà le regardait d'en bas. Que tous les autres fussent contre moi, peu m'importait, s'il était avec moi.
Et il était avec moi, je m'efforçais à le croire.
Le bon sens essayait bien de me dire qu'il serait avec moi seulement pour m'obtenir une capitulation honorable et qu'il poserait, lui aussi, comme tout le monde, en première ligne, la question d'abandonner Annette. Je ne voulais pas écouter le bon sens. Je faisais ce rêve: mon frère le colonel, défenseur d'Annette! mon frère, ce chevalier! ce preux! ce roi de notre foyer!
Je fus une heure ainsi; puis, comme mes inquiétudes revenaient peu à peu, je voulus relire sa lettre, afin d'y puiser une nouvelle dose d'illusion. Mon regard tomba sur la date: 27 octobre 1842. Nous étions au 31, et sa lettre disait: Nous partons ce soir.
Ils allaient arriver aujourd'hui même. Je consultai ma montre. Ils étaient arrivés.
Ils étaient arrivés depuis plusieurs heures.
Je me levai tout chancelant, et je gagnai comme je pus la place Saint-Sulpice, où je me jetai dans un fiacre.
J'avais le cœur serré par une épouvante nouvelle qui venait de naître en moi. A cette heure, mon refuge de la rue Saint-Sabin devait être déjà violé. Mon adresse était, en définitive, le secret de la comédie. Ma cousine avait fait semblant de le respecter, mais il était impossible qu'elle ignorât ma retraite. J'avais quitté son hôtel pour me réunir aux Laïs; là où étaient les Laïs, je devais être.
Il y avait d'ailleurs ce Laroche qui m'avait rencontré rue Saint-Sabin.
Si ma famille était là-bas! Tout ce détachement qui, selon l'expression de Gérard, venait faire une razzia contre moi! Mon père, mes deux tantes Kerfily, l'oncle Bélébon et son abominable Vincent!
Ces choses vont se perdant à cause des chemins de fer, mais, encore en 1842, les gens de Vannes qui faisaient une expédition sur Paris, arrivaient avec toute la férocité de la conquête. A l'époque de l'Exposition universelle, on vit des provinciaux marchander la carte des restaurants et exiger des _diminutions_ sous menace du commissaire de police. Personne n'ignore l'axiome de Quimper: «A PARIS, ON PEUT TOUT SE PERMETTRE!»
Ces choses vont se perdant. La prodigieuse solennité de cette phrase: _Faire le voyage de Paris_, s'est évanouie. Les études de notaires, à Landerneau, ont baissé de cent pour cent depuis qu'on ne signe plus son testament avant de monter en diligence. La capitale cesse d'être un lieu féerique et mystérieux, propice aux mensonges des voyageurs comme l'intérieur de l'Australie ou les sources du Nil. La phrase est toute faite pour exprimer ce nouvel état. La province dit maintenant: _Il ne faut pas se faire un monstre de Paris_.
Cela signifie: Paris est plus grand que Carpentras, mais c'est tout simple, puisqu'il y a plus de monde. Les maisons n'y sont pas en or. On y trouve peu de Parisiens à cinq pattes. Il faut payer les côtelettes qu'on y mange.
Les théories dénigrantes de l'oncle Bélébon sont mortes du premier coup.
Mortes aussi les appréciations profondes comme celle-ci, qui a rebattu mes oreilles d'enfant: «Les Parisiens sont forts pour donner des billets de spectacle.»
Il n'y a plus, à proprement parler, de Parisiens, parce qu'il n'y a plus de provinciaux. Quand Paris aura dépensé un milliard ou deux pour ressembler un peu à Saint-Pétersbourg les Anglais l'achèteront à 80% de perte, et il n'y aura plus que les Chinois pour le venir voir, en se promenant, le dimanche.
En 1842, Paris était Paris. La province, qui était la province, y débarquait armée jusqu'aux dents. Mes cheveux se dressèrent sur ma tête en songeant que mon père, mes deux tantes et les atroces Bélébon avaient, selon toute apparence, envahi la rue Saint-Sabin. Que s'était-il passé? L'imagination avait ici le champ libre. L'hypothèse pouvait s'étaler en long et en large. Aucune horreur n'était en dehors de la vraisemblance.
Les Laïs! Philippe, si fougueux, si terrible même, quand il n'était pas plus doux qu'une jeune fille! le père! cette âme honnête et délicate jusqu'à la souffrance! et Annette, enfin, Annette elle-même, mon amour, ma vie! avaient-ils subi le choc brutal de cette horde? N'avait-on point essayé contre eux quelque stupide avanie?
Mon père était le meilleur et le plus pacifique des hommes, mais le plus faible aussi; et qui ne connaît le pouvoir de l'entourage? Avec ces loups de Bélébon, il était capable de hurler. Et les deux tantes! pauvres excellentes femmes, végétant aux deux pôles opposés de l'absurdité humaine! Il n'était rien que mes deux tantes ne pussent oser à Paris. Et souvenez-vous qu'elles étaient à Paris pour faire justice.
Tout ce monde, c'était une croisade. Toutes ces têtes avaient jeté leurs bonnets par-dessus les moulins.
Je vous le dis: on pouvait tuer M. Laïs par un mot. Annette! Oh! je ne saurais pas exprimer mes craintes à l'égard d'Annette! La seule pensé d'Annette outragée me faisait monter la folie au cerveau.
Et ils étaient capables de cela. Bien plus, cela devait faire nécessairement partie du programme de leur voyage: Il faut se montrer vis-à-vis de ces misérables filles! Ah! ah! la province a bec et ongles!
J'eus du sang dans les yeux, parce que je vis Vincent au milieu de la modeste chambre, arrogant, insolent, grossier, sûr qu'il croyait être d'insulter sans danger. Je ne suis pas poète, mais j'ai des visions qui me passent: Philippe se dressa, secouant ses cheveux comme une crinière de lion. La tête de Vincent rebondit et sonna sur les marches de l'escalier. M. Laïs s'affaissa tout pâle et Annette se jeta aux genoux de mon père, qui balbutiait le nom du procureur du roi.
Le fiacre entrait dans la rue Saint-Sabin, j'ouvris la portière, je pris ma course comme un fou et je franchis le seuil de la pauvre maison. J'étouffais. Je m'arrêtai dans l'escalier pour écouter, mais le bruit des battements de mon cœur m'empêchait d'entendre. Le premier son que je saisis fut un éclat de rire et mes deux genoux se plièrent d'eux-mêmes, tant j'avais besoin de remercier Dieu.
Une voix parlait qui m'était inconnue. Je poussai la porte et je restai comme foudroyé par la joie qui me dilata le cœur. Mon frère Gérard était là, entre M. Laïs et Philippe; chacun d'eux tenait une de ses mains et il mettait en même temps un baiser sur le front rougissant d'Annette.
XXVI.
MON FRÈRE GÉRARD.
C'est assurément la plus joyeuse surprise que j'aie jamais éprouvée. Mon contentement fut augmenté de toute mon angoisse récente et je ne saurais dire sous quel aspect héroïque et charmant mon frère Gérard m'apparut. Il aimait son métier avec passion et quittait rarement le costume militaire; mais, en voyage, il se mettait à son aise et sacrifiait un peu à la fantaisie. Sa petite tenue n'appartenait à aucun grade; elle était simple, gracieuse et tout particulièrement coquette. J'ai parlé à propos de lui des colonels de M. Scribe. Moi, je les trouve fort jolis. Cependant mon frère Gérard ne leur ressemblait point. Il n'était ni pomponné ni musqué: c'était un prince artiste sous le harnais d'un lieutenant.
Il était jeune incroyablement. Depuis que l'armée française existe, jamais plus gracieux ni plus galant cavalier ne porta l'uniforme. Ce qu'il fallait aimer en lui, c'était l'élément soldat; il n'y avait rien dans toute sa personne qui n'appartînt au soldat. Son esprit, sa beauté, sa gaieté, sa bonté, tout était d'un soldat.
Mon Dieu, je ne crois pas être partial, et cependant, on voit au travers d'un prisme ceux qui ne font que passer. Pauvre cœur vaillant et charmant! Il a laissé dans mon souvenir l'empreinte gracieuse et vaillante d'une vision chevaleresque.
Je le reconnus d'un coup d'œil, bien que ses traits me fussent à peu près étrangers; je le reconnus indépendamment de son uniforme, auquel je ne fis d'abord aucune attention; je le reconnus à mon émotion même et au cher sourire de mon Annette, qui lui donnait son front à baiser.
Dès qu'il m'aperçut, ses yeux brillèrent.
«Ici, cadet! s'écria-t-il. As-tu bien eu l'audace d'aimer une jeune fille sans le consentement de ton aîné! Tu seras mis en pénitence!»
J'étais déjà dans ses bras. Il me prit la tête à deux mains et m'embrassa bruyamment. Puis il me tint à distance pour me regarder.
«Parbleu! grommela-t-il entre ses dents; parbleu j'étais bien sûr que ce vieux chat-huant de Bélébon mentait! Ce garçon-là a de la tête et du cœur!
--Une tête intelligente, dit Philippe.
--Et un bon cœur, ajouta M. Laïs.
--Et la Minette n'ajoute pas son mot! demanda Gérard.
--Je l'aime,» répondit Annette si fermement et si franchement que Gérard tressaillit.
Je vis comme un nuage passer sur son front. Il y avait de l'admiration, mais aussi de la pitié dans le regard qu'il jeta sur elle, et j'eus peur.
Mais il m'embrassa et je fus rassuré. Que pouvait-on craindre de ce noble et beau sourire?
«Il n'y a pas une heure que je suis ici, reprit-il, et j'en sais déjà plus long que toi, petit René. Te souviens-tu de l'oncle Kerfily?
--Vaguement, répondis-je.
--Le frère de Bel-Œil? Un vrai loup de mer, celui-là, qui faisait toujours taire le vieux Bélébon en l'appelant soldat marin. Eh bien! l'oncle Kerfily me racontait ses batailles. Il avait connu deux Laïs dans la guerre de Morée: un jeune héros....
--Mon frère Marcos! l'interrompit Philippe.
--Et un vaillant volontaire qui le couvrit de son corps pendant la fausse manœuvre de _la Danaé_, et qui reçut à sa place une blessure en pleine poitrine.
--Mon cher et bon père,» dit Annette.
M. Laïs ajouta avec son mélancolique sourire:
«Si j'avais oublié, ma blessure qui s'est rouverte me ferait souvenir.»
Gérard donna deux poignées de main, une à droite, l'autre à gauche.
«Tu vois, reprit-il, j'étais venu ici armé en guerre et me voilà cerné, enveloppé, réduit à capituler!»
Je déclare qu'en ce moment tous les obstacles avaient disparu pour moi. Je me tournai triomphant vers les Laïs et je m'écriai:
«Que vous avais-je dit!»
La figure de Gérard changea d'expression incontinent.
«Qu'est-ce qu'il vous avait dit? demanda-t-il à son tour.
Et, certes, les professeurs de déclamation théâtrale ne pourraient donner à la même question deux physionomies plus complétement opposées.
Ce fut comme si un seau d'eau froide eût tombé sur mon enthousiasme.
«René nous a dit, répliqua cependant M. Laïs, qu'il avait un bon père et une bonne mère....
--C'est vrai, jusque-là, l'interrompit Gérard.
--Et que l'un et l'autre consentiraient tôt ou tard à faire son bonheur.»
Gérard secoua la tête.
«Quoi! m'écriai-je, si notre père était assis à la place où tu es, tu crois qu'il n'éprouverait pas les mêmes sentiments que toi?
--Pas de questions indiscrètes, conscrit! me dit-il d'un ton qui me déplut absolument. Nous n'avons pas l'âge requis pour juger les papas ni les officiers.
--Voyons, mon frère, repartis-je en le couvrant de mon regard, vous êtes un homme du monde, vous savez le langage du monde. Pourquoi cet argot de caserne en présence d'une jeune personne qui, en définitive, sera Mme de Kervigné comme notre mère.
--Oh! je ne me plains pas!» s'écria Annette qui essaya de sourire.
Gérard pâlit visiblement.
«René, vous avez bien parlé, me dit-il après un court silence. On s'exprime mal, quand on a quelque chose à cacher. Je ne peux pas dire ici toute ma pensée.»
Les deux Laïs se levèrent à la fois; Gérard les retint.
«Que le diable m'emporte! s'écria-t-il cette fois de tout son cœur, c'est la première fois de ma vie que je joue ce rôle-là. Ai-je l'air d'un bien noir diplomate? Le petit m'a mis sens dessus dessous du premier coup. C'est lui le colonel et moi la recrue. Va, je ne t'en veux pas, René, mais je n'en suis pas plus à l'aise pour cela. Si j'étais vis-à-vis des gens du monde, je ne me gênerais pas, crois-le bien, mais on vaut mieux que le monde, ici, ou du moins telle est mon impression première. J'ai fait deux amis aujourd'hui: ce digne vieillard, ce brave jeune homme; j'ai vu la plus ravissante jeune fille qu'on puisse souhaiter d'appeler sa petite sœur; j'ai retrouvé un Kervigné de la bonne souche, et, vois-tu, quand je parle ainsi, moi, ce n'est pas mal. Eh bien! je ne suis pas content. Nous aurons du mal; j'aurais mieux aimé n'avoir qu'à tailler en plein bois pour te débarrasser d'une liaison indigne. A la maison, je te l'apprends si tu l'ignores, les vrais maîtres ne sont rien; c'est l'entourage qui pense et qui agit. Tout cela, Dieu sait comme! Regardez-moi bien tous: je suis un honnête garçon, et vous m'avez mis malgré moi de votre parti, mais......
--Point de mais, Gérard, mon bon frère! l'interrompis-je. Tu es leur gloire. Tu ne te doutes pas de ce que tu peux sur eux tous! Si tu es vraiment de notre parti....
--Je n'ai pas honte de vous demander votre appui, monsieur, dit le père, dont le fier visage était à peindre en ce moment.
--Vous m'avez appelé votre ami..» murmura Philippe.
Et Annette:
«Je vous aime tant, depuis que vous avez dit: Je souhaiterais celle-ci pour ma petite sœur!»
Je trouvais que c'était trop. J'avais honte et la colère me prenait. Je dis à Gérard:
«Sortons, et souviens-toi de ceci: contre nous, vous ne pouvez rien, sinon nous tuer tous les deux dans les bras l'un de l'autre.»
Il fronça le sourcil, mais son regard évita le mien.
Mon cœur bat en écrivant ces lignes, qui pour vous sont sans émotions. C'était une noble et tendre créature que ce beau soldat. Je l'accusais parce qu'il ne pouvait pas juger ma situation comme je la jugeais moi-même. Les Laïs, plus raisonnables et meilleurs que moi, ne s'irritaient point, quoique toute l'amertume du calice fût pour eux. Leur fierté n'était pas du même genre que la mienne. En de certains cas, leur fierté dépassait la mienne de cent coudées, mais elle n'était jamais de l'orgueil. La différence entre l'orgueil et la fierté, c'est que l'orgueil est sourd à la voix du cœur.
En eux, le cœur était tout. Je les ai vus toujours prêts au sacrifice.
Gérard consulta sa montre et reprit:
«Je n'ai pas tout dit, cependant! Mais qu'importe ce que je pourrais dire? Ce sont les faits qui parlent. Sortons, en effet, René: ils doivent maintenant nous attendre.
--Qui? demandai-je; mon père?
--Notre père et tous ceux qui sont venus à Paris pour toi.»
Avant de coiffer sa casquette militaire, il donna ses deux mains aux Laïs.
«Je suis content de vous avoir vus, dit-il. Peut-être ne me jugerez-vous jamais bien, car des événements se préparent qui vont nous séparer. Souvenez-vous de ceci: j'aime mon jeune frère de tout mon cœur! je vous aime non-seulement pour lui, mais pour vous-mêmes. J'ai fait une promesse à ceux qui vous attaquent aujourd'hui; votre cas est mauvais devant la loi; j'accomplirai ma promesse surtout pour vous sauvegarder contre la loi. Au revoir, et plus tôt que vous ne pensez!»
Il baisa galamment la main d'Annette et le regard qu'il lui jeta m'étonna jusqu'au trouble. Elle ne le vit point sans doute, car son sourire d'ange resta autour de ses lèvres.
Comme je passais le seuil, ils me dirent tous les trois:
«René, soyez prudent!