Annette Laïs

Part 2

Chapter 23,942 wordsPublic domain

«Assurément, assurément, répéta ma tante Renotte, moi, ma bonne, je dis que, si Julie te donne une troisième poupée, tu perdras la tête tout à fait, et qu'il n'y aura plus de place pour René à la maison. M'écoutes-tu, monsieur de Kervigné?

--Parbleu! repartit mon père.

--Tu fais bien. Il y a donc que l'an dernier, les Kervigné de Paris ont pris les bains de mer à Lorient. Il faisait froid: la présidente est venue me voir pour passer au moins un jour sans grelotter dans la vase. Elle a trouvé mon petit manoir gentil, à ce qu'il paraît, car elle a fait venir son président, et ils sont restés chez moi six semaines. Quant à ça, je les ai traités de mon mieux. Le président est brave homme, la présidente est encore jolie et coquette à faire pitié, mais bonne femme. Tâche d'écouter, mon Bélébon; l'esprit est de se taire quand quelqu'un parle; toi, Nougat, à ton assiette?

--Elle est d'un commun? eut le malheur de murmurer Bel-Œil.

--Tu dis? s'écria ma tante Renotte. Ton petit zieu n'est pas commun, toi, ni ton grand non plus. Garde-m'en de la graine, s'ils fleurissent. Ça vaudra cher à Landevan? Je sais bien que personne ne s'intéresse à mon grand nigaud de René, mais c'est égal, j'en ferai quelque chose toute seule, c'est décidé. Il y a donc que j'ai écrit de ma bonne encre aux Kervigné de Paris, voici un mois, pour leur dire de quoi il retourne ici....

--De quoi il retourne? répéta mon père qui fronça le sourcil pour tout de bon.

--Ne te fâche pas, toi, on t'aime, et quand on parle de toi, c'est plein la bouche. Seulement, tu es coiffé de ton aîné; ça ne fait pas la jambe du cadet. Laisse aller? Il y a donc que la présidente m'a répondu au nom de son mari comme quoi elle était bien reconnaissante de ses vacances à Landevan et du beurre frais, et des crêpes et du cidre doux. Je lui en mettais toutes les semaines en bouteille, qui moussait mieux que du champagne. Et que Landevan est joli comme un amour, à ce qu'elle dit....

--Ces femmes de la capitale, grommela Bélébon.

--Gratte-toi si ça te démange, mon oncle, mais la paix! Voilà le fin mot; le président fera entrer mon neveu René chez le garde des sceaux, lui donnera le logement et la table, le poussera dans le monde et obtiendra, malgré le bureau, toutes les facilités pour qu'il puisse faire son droit: Ça te va-t-il, monsieur de Kervigné?

--Dame!» fit mon père.

Il regarda tour à tour ses deux conseillers, l'oncle Bélébon et l'abbé Raffroy.

L'oncle Bélébon était absurde, égoïste, prétentieux, mais non point méchant. Il avait intérêt, pour ses petites affaires personnelles, à opérer le vide autour de mon père et de ma mère.

»Dame!» répéta-t-il.

Et M. Raffroy:

«Dame!»

Mon père, ainsi édifié, posa son couteau et sa fourchette. Il repoussa en arrière sa perruque frisée à l'enfant, qui pendait trop sur son front, et dit avec autorité:

«Je mettrai quelqu'un que je sais bien à la porte, si je ne peux pas obtenir qu'on serve le pomard en même temps que le médoc. Saperbleure! chez moi, les domestiques ne sont pas les maîtres! As-tu entendu ce qu'on a dit pour le chevalier, madame?

--Voici notre petit Charles qui parle couramment, sais-tu? répondit ma mère. Dis à ton bon papa: »Cha'ot aimé gâteaux,» amour.

--Cha'ot veut pas!» repartit mon neveu.

Ma mère l'embrassa avec transport.

«Ce sera, dit sèchement ma sœur la marquise, le premier Kervigné qu'on aura vu dans les bureaux.

--Il y a longtemps qu'ils ne vont plus à la croisade!» prononça la tante Renotte entre ses dents.

Puis avec éclat, et en accompagnant son invitation d'un énorme coup de poing qu'elle me donna dans le dos.

«Et toi, innocent, parleras-tu?

--Ah! s'écria l'oncle Bélébon, c'est bien heureux que la poudre soit inventée!

Vincent eut un gros rire. Cela ne lui réussit pas. Ma tante Renotte lui lança un revers de main qui, au contraire, réussit à miracle. Ma tante Nougat avait la bouche pleine, mais ma tante Bel-Œil protesta, en disant.

--Cela ne se fait pas dans la bonne société.

--Ah! soupira le marquis en se penchant vers elle, vous qui avez de si belles manières, ma tante!»

Elle leva son meilleur œil vers le ciel et mon beau-frère ajouta:

«Cet odieux rustre de Vincent a encaissé le soufflet tout de même!»

C'était une consolation.

Mais que faisais-je et que pensais-je au milieu de cette discussion orageuse dont j'étais le sujet? Je crois bien me souvenir que j'essayais de planter mon couteau debout en équilibre sur mon assiette et que je n'y pouvais point réussir.

L'idée d'aller à Paris ne m'était pas encore venue. Les jeunes gens qui ont beaucoup lu connaissent Paris d'avance, mais moi, je ne m'étais fait de Paris qu'une image très vague et qui n'avait éveillé en moi aucun désir. Le désir naquit à l'instant même où se montrait la possibilité de le satisfaire. C'est ma nature. Je n'ai rien rêvé à long terme. Je ne suis pas poète. L'amour lui-même qui a rempli ma vie ne s'est allumé en moi qu'à son heure et s'est éveillé d'un seul coup. Je doute qu'un poète eût aimé comme je l'ai fait. L'amour des poètes s'exhale un peu au dehors; le mien fut comme la fournaise qui concentre en elle-même ses ardeurs.

J'en étais encore à l'équilibre de mon couteau quand on apporta, en grande cérémonie, le nougat médicamenteux de ma tante et un édifice de pâtisserie sur les quatre faces duquel on pouvait lire le nom de Julie entouré de guirlandes. Cela fit diversion. Les toasts recommencèrent et chez nous, ce n'était pas un petit débit. J'eus une bonne demi-heure pour réfléchir. Ma tante Renotte seule m'examinait; les autres avaient oublié déjà l'incident.

«Une chanson, tonton Bélébon! demanda mon père.

--Combien je préfère la romance!» insinua Bel-Œil.

Mais une imposante majorité réclamait la chanson.

Mon oncle Bélébon était un de ces chanteurs qui parlent la musique comme faisaient les comédiens au fort temps du vaudeville. Sa voix était un baryton rocailleux et tremblotant qui ne sortait point par sa bouche, mais par son nez. Ayant tout l'esprit de la famille, il entendait malice aux choses les plus simples et vous lançait des regards d'intelligence en disant le deri dera ou malonlanla, latourlarira. Il se leva, il prit son verre, et, la main sur le cœur, il commença:

On dit qu'aux noces de Thétis Tous les dieux s'assemblèrent; Junon, Pallas, Cérès, Iris Et Vénus s'y trouvèrent.

Sur le mot Junon, il cligna de l'œil à l'adresse de ma mère qui faisait danser Mimi, la sœur de Charlot; Pallas fut pour Bel-Œil, Cérès pour Nougat, Iris pour une maigre cousine qui nous venait de Pontivy aux jours solennels. Au mot de Vénus, il salua profondément ma sœur la marquise.

«Il est charmant!» déclarèrent toutes ces dames.

Je ne sais pas ce que Bel-Œil aurait donné à cette heure pour filer un roman, traduit de l'allemand, avec un cœur sensible. Son petit zieu et son grand zieu peignaient la langueur de son âme. Elles sont bien à plaindre, ces tendres natures. Au moins, Nougat aimait ce qui ne lui résistait point.

A la fin de sa chanson, mon oncle Bélébon, couvert d'applaudissements, réclama le silence d'un geste à la fois noble et gracieux.

«Voici la vingt-deuxième fois, dit-il en homme sûr de son succès, remarquez ce nombre, marquis, mon neveu, vingt-deux, les deux pigeons! voici la vingt-deuxième fois que nous fêtons la naissance de Vénus, à qui cet oiseau était consacré par la fable. Il y a vingt-deux ans, tu étais un brin d'amour, madame, et Kervigné, ah! le polisson!»

Ici, bravos et rires.

«.... Ah! le polisson! le p, p, p, p, p-polisson! (Explosion de gaieté.) Il y a vingt-deux ans, les deux pigeons étaient mariés depuis quatre printemps. Mon neveu Gérard avait l'âge de Charlot, cher ange.

--Cha'ot s'embête! proclama ici mon neveu distinctement.

--Quel amour!

--Où va-t-il chercher ces choses-là? dit ma mère en pleurant de joie.

--Cha'ot veut monter sur la table, ajouta l'amour.

On l'y mit aussitôt et il cassa du premier pas trois verres et une bouteille.

«Il fera des siennes comme son grand-père!» s'écria mon oncle Bélébon qui ne savait à quoi raccrocher son discours.

Julie bâillait, pauvre femme; elle regrettait en outre pour son ménage tous ces objets cassés. Mon beau-frère le marquis peignait la résignation. Quand il venait chez nous, il était décidé à tout: c'était le roi des gendres.

«Ecoutez papa! cria Vincent Bélébon comme braient les ânes. Ecoutez papa, nom d'un cœur!

--Vous voyez bien que le garçon n'est pas sans intelligence! dit mon oncle tout attendri. Pour en revenir, Vénus et l'amour.... les ris et les grâces.... les deux pigeons et l'occasion de cette date qui est gravée dans tous les cœurs.... Je propose la santé....

--Des deux pigeons? l'interrompit ma tante Renotte

--Saperbleure! décida mon père, je t'ai vu bon, mon oncle, mais pas aujourd'hui.»

Tonton Bélébon se rassit consterné. Les verres se choquaient tout de même. Ma tante Renotte me tira les cheveux par derrière et me demanda:

«Veux-tu partir, oui ou non, ma chatte?

--Oui,» répondis-je.

Sa voix de stentor couvrit aussitôt le brouhaha général.

«Regarde un peu voir par ici, monsieur de Kervigné, dit-elle, nous avons à te causer. René veut partir après-demain matin pour aller chez son oncle de Paris.

--Saperbleure! s'écria mon père qui était sincèrement échauffe, ça m'est bien égal!

Ma sœur la marquise se pinça les lèvres; elle n'avait pas grande idée de moi. Mon oncle Bélébon haussa les épaules et dit:

«Celui-là dans la capitale! Il manque donc de badauds là-bas?»

Ma mère lâcha les deux petits et me regarda étonnée. Elle avait par hasard entendu.

«Toi, fils René, tu veux partir!» murmura-t-elle.

Sa voix, plus émue que je ne l'aurais espéré, fut couverte par celle de mes deux tantes, qui crièrent à la fois, savoir, Bel-Œil:

«Le bonheur n'est pas au sein des villes!»

Et Nougat:

«En route, mauvaise troupe!»

Mon père ajouta:

«Messieurs et dames, redîner demain pour le départ du chevalier! Bon appétit, bonne conscience, saperbleure! Il ne faut pas que le garçon nous quitte comme un enfant trouvé! Viens m'embrasser, mon bonhomme, et qu'on serve le café chaud!»

III.

DERNIERE MATINEE.

Je m'endormis, ce soir-là, sans avoir pris la peine de m'interroger moi-même. Mon sommeil fut agité, quoique je ne me fusse point départi de ma sobriété ordinaire. Je m'éveillai rompu avec un mal de tête qui m'aveuglait. Je voulus descendre au jardin; la vue des vieux grands arbres de notre petit bosquet me mit des larmes dans les yeux. Je remontai; on faisait ma chambre et je fus obligé de me réfugier au salon. Il est certain qu'il ne m'était jamais arrivé de regarder attentivement les portraits de famille dont le cordon régnait au-dessus des lambris. Notre salon était vaste; il y avait une douzaine de grands portraits, pour le moins, sans compter les miniatures pendues des deux côtés de la cheminée. Ce n'étaient point des toiles magistrales, mais la plupart d'entre elles étaient peintes dans ce sentiment naïf qui fait préjuger la ressemblance et dire: Ce devait être cela. Il y avait trois officiers généraux, dont l'un était bardé de fer, deux paisibles visages encadrés dans de vastes perruques et une tête mélancolique coiffée à la Mirabeau. Cette tête était tombée sous la Terreur. Les dames, malgré la différence des costumes et des coiffures, avaient toutes un air de famille, ce qui tenait à l'uniformité de la pose souriante qu'elles avaient choisie. Elles se présentaient de trois quarts, une main à l'éventail, l'autre attachant une rose au corsage; une seule, sans doute la compagne du chevalier bardé de fer, tenait un faucon sur le poing.

Je restai longtemps à regarder cela. Très longtemps. J'éprouvais deux sentiments inconciliables et dont la réunion est une des bizarreries de l'esprit humain: ce cordon d'aïeux qu'il me semblait n'avoir jamais vu, tant chaque figure et chaque costume me découvrait aujourd'hui de détails inconnus, prenait une voix et me disait:

«Tu vas donc t'en aller, René, mon ami, tu vas donc t'en aller!»

La veille, j'aurais pu passer toute la journée en compagnie de ces dignes seigneurs et de ces vénérables dames sans avoir même la fantaisie de les regarder; mais il est certain qu'aujourd'hui tous leurs yeux étaient fixés sur moi. Quand je bougeais, toutes leurs prunelles me suivaient. Il y avait autour de ces lèvres dont le vermillon avait coulé, de vagues et mélancoliques sourires; la pensée me vint que les aïeules allaient me tendre leurs roses fanées comme on donne un souvenir à celui qui s'en va.

Je regardais ces tableaux pour la première fois, et pour la première fois ils me parlaient.

Le salon avait un ameublement d'acajou dont les formes roides et carrées rappelaient le style impérial. Je me souvenais quelle fête ç'avait été quand on avait recouvert les fauteuils et le canapé en velours d'Utrecht jaune, à l'occasion de la première communion de Julie. J'étais tout petit enfant alors, mais ces dates restent dans la mémoire. Depuis lors, bien qu'il y eût douze ans écoulés, on disait toujours «le meuble neuf,» et, sauf aux grandes occasions, on n'en voyait jamais que les housses. La veille, on avait enlevé les housses pour le jour de la naissance de Julie; le meuble neuf me sauta aux yeux, et ce fut comme si une voix m'eût raconté en un seul mot toute l'histoire de mon enfance. Je n'avais pas été gâté, en ce sens que les caresses allaient toutes à mon frère ou à ma sœur, mais j'en étais encore à savoir ce que c'était qu'un mauvais traitement. Mon père et ma mère étaient de bonnes gens. Vers ma onzième année, j'avais eu la maladie de langueur et je me souvenais bien qu'ils échangeaient des regards tristes en me suivant à la dérobée. Ils m'aimaient. Le fauteuil où mon père s'asseyait d'habitude me l'affirma ce matin avec tant de soudaine énergie, que j'en eus le cœur serré.

Le salon n'avait pas encore été balayé, parce qu'on s'était couché tard la veille. Il y avait autour de la chaise basse de ma mère, à droite de la cheminée, des débris de rubans. Charlot et Mimi, les deux chers anges, s'étaient amusés à ravager son bonnet fleuri, pendant qu'elle se payait en baisers la dévastation de sa coiffure. Je ramassai les rubans, je les baisai et je pleurai. Ce n'était guère ma nature. En tête des choses qui amollissent le cœur, il faut placer l'idée d'une séparation prochaine. Je n'aurais pas su dire pourquoi je pleurais.

Joson Michais, notre rustique valet de chambre, ôta ses sabots à la porte et entra pieds nus, son plumeau sous le bras.

«Quoique ça, me dit-il en français de Vannes, avec sa voix qui cassait les vitres, vous allez donc dans c'te grand bourg là-bâs, où n'y a point de bon Dieu, monsieur el chevâlier?»

Joson Michais parlait breton quand il était de belle humeur. Je fis de vains efforts pour lui répondre.

«Ma mère est-elle levée? demandai-je.

--Quoique câ, non, répliqua-t-il. Vous avez l'air fâilli, à ce mâtin, monsieur el chevâlier.... Mais il faut qu'il soit grand tout de même eç'Paris pour y bouter tous les Bretons ed' pâr chez nous qui s'y départent ed'puis el' jour de l'an jusqu'à la Saint-Sylvestre! Bonjour à vous, mais quoique çâ, j'irais d'avec vous vâlet, s'il vous en faut, je ne mens point.

--A Paris, Joson, repartis-je, je n'aurai pas besoin de valet.

--Quoique çâ!.... C'était l'idée ed' voir du pays, pas vrai, monsieur el chevâlier? Mâdame m'a dit comme çâ que je vous dise qu'â m'a dit de vous dire d'y monter chez elle tout à persent, je ne mens point.»

J'eus un tremblement comme si le froid m'eût saisi tout à coup. Joson se mit à épousseter, parce que le pas lent et lourd de mon père se faisait entendre sous le vestibule. Je ne me rappelais point l'avoir vu levé de si bonne heure.

«As-tu bien dormi, chevalier? me demanda-t-il de sa belle voix de basse-taille. J'ai pensé à toi cette nuit, poursuivit-il en éloignant du geste notre brave valet. Embrasse-moi. Te voilà beau garçon, ma parole, et la Renotte a raison. Elle pourrait bien t'avantager, sais-tu, bonhomme? Nous n'y verrions point de mal. Les deux autres ont tiré sur nous un petit peu: ça ne peut pas être autrement; les premiers venus ont les bons morceaux. Saperbleure! la loi a beau chanter; j'ai oublié tout mon latin de collége, excepté _tarde venientibus ossa_. Bon appétit, bonne conscience! Arrive à l'heure si tu veux ta part du potage. Ceci est un conseil, mais tu auras de nous autre chose que des conseils; nous t'aimons autant que les autres. Je regrette maintenant de ne pas t'avoir mis l'habit d'aspirant sur le dos. Tu aurais été capitaine de vaisseau quand Gérard sera général. Le diable, c'est l'argent. Mon gendre le marquis a de belles espérances qui ne sont pas de la monnaie. Quand le choléra-morbus aura passé deux ou trois fois sur le Morbihan, mon gendre le marquis aura peut-être des rentes. Viens çà, chevalier.»

Il me prit la tête à deux mains brusquement et m'embrassa comme il ne l'avait fait de sa vie.

«Si je savais vous causer du chagrin en partant, mon père, dis-je avec une entière bonne foi, je resterais.

--Du chagrin, répéta-t-il, oui et non. Te voilà qui prends des airs de notre Gérard. C'est sûr que tu étais plus à nous que les autres et que nous allons rester seuls. Mais les innocents voient souvent plus juste que ces grands esprits comme l'oncle Bélébon. Renotte a dit vrai; à dix-neuf ans, il faut faire quelque chose.... Mangerais-tu bien un morceau, toi, bonhomme?

--Je n'ai pas faim, mon père, répondis-je.

--Souviens-toi d'une chose. J'ai pris des renseignements. A Paris, ils ne font que deux repas: c'est malsain tout plein. Quand l'estomac travaille à vide, ça le délabre en rien de temps.... Joson! Joson Michais, méchant matelot! Une beurrée et un verre de madère! Comment va ta vieille mère Scholastique? Du bois mort, hein? Prends une bouteille de bordeaux à la cave, une poule où tu voudras, et qu'elle fasse un bouillon rouge....--Oui, oui, mârci, mârci.--On te dit: Une beurrée, limace! Tu devrais être revenu! Et ne lèche pas mon madère.»

J'écoutais les larmes aux yeux. Aujourd'hui ma paupière semblait avoir besoin de larmes. C'était pour mon père comme pour les portraits des ancêtres: il me semblait que mon regard pénétrait pour la première fois dans ce naïf et bon cœur.

Il dévora sa beurrée de pain de seigle. Son appétit même m'attendrissait. En admettant pour vraie cette fameuse maxime: Bon appétit, bonne conscience, quelle conscience il avait, mon père!

«Tu conçois bien, reprit-il la bouche pleine, les gens qui ne marchent pas assez deviennent podagres. Il ne faut pas endormir l'estomac. Dis donc, mon gaillard! tu as entendu chanter par-ci par-là que ton frère Gérard faisait des siennes. C'est bon dans le militaire. Une graine de magistrat doit vivre en Caton.... et, d'ailleurs, ton frère Gérard savait de bonne heure ce que parler veut dire. Toi, tu es un peu simplet pour ton âge. Tu serais capable de t'attacher et ça ne vaut pas le diable. Fais attention à ceci: depuis Guy de Kervigné, chevalier, seigneur de Quesnoy, qui était avec Alain Fergent à la croisade, il n'y a pas eu un seul exemple de mésalliance dans notre maison!»

Ceci fut dit d'un ton grave que mon père ne prenait point d'habitude. Je m'inclinai en souriant.

«Ma parole! ma parole! murmura-t-il. Notre Gérard était ainsi voilà cinq ans. Mais j'y pense, ta mère veut te voir, et je te préviens qu'elle n'est pas de bonne humeur, à cause des cinquante louis. Ces diables d'officiers! Enfin, les petits de son marquis n'ont pas encore manqué, je suppose... Monte, mon bonhomme, et dis à ta maman de ne pas se faire attendre pour le déjeuner.»

Il m'embrassa sur les deux joues, me promettant de me donner plus tard une grande quantité d'autres bons conseils.

Ma mère était couchée encore quand j'entrai dans sa chambre. Elle s'était même rendormie d'un sommeil léger en m'attendant. Il y avait chez ma mère des jouets dans tous les coins, des bonbons sur tous les meubles. C'était le paradis des petits. Le bruit de mon pas l'éveilla. Elle me dit avec un bon sourire:

«Le pauvre Cha'ot a mal digéré son dîner d'hier, et la petite Mimi fait des dents. A-t-il bien les yeux de son père, ce Cha'ot! Et les drôles de petites idées! Avant le dîner, il disait: «Cha'ot manger carafe!» Je voulais te parler, René, pour ton grand voyage, puisque c'est bien décidé. On dit qu'il y a rue Saint-Roch un remède contre les vers. Achète-m'en six paquets avec l'instruction détaillée. Est-ce étonnant que tous les enfants aient des vers! Voyons! assieds-toi, et causons.»

Pour m'asseoir, je fus obligé de déplacer deux polichinelles et trois tambours.

«Cela te fait-il du chagrin de nous quitter, René?» me demanda ma mère dont la main caressante glissa dans mes cheveux.

Mes yeux mouillés lui répondirent.

«Tu es un bon et cher enfant, reprit-elle. Tu vas bien nous manquer! Je ne sais pas de qui tu tiens cette lenteur d'esprit, cette paresse.... mais tu as un excellent cœur! On ne peut pas être un sot avec des yeux comme les tiens. Prends seulement de l'expérience et fais-toi au travail. La magistrature est une belle carrière. Pendant que j'y pense, achète-moi aussi une douzaine de hochets à la guimauve pour les dents de Mimi. Cela se vend passage Colbert. Il paraît qu'on fait des corsets mécaniques qui soutiennent la taille des petits garçons. Je ne demande pour Charlot que la taille de son père. Tu es gentil, quand tu veux, René, il faut te faire aimer de la présidente. Il y a des choses qui font bien venir. Dis-lui que nous parlons souvent d'elle. Je comptais lui écrire, mais je n'aurai pas le temps, parce que les petits passeront la journée ici. Ah çà! tu n'es pas une jeune fille, et je veux te parler la bouche ouverte. Paris est un lieu dangereux. Ton frère Gérard y a mené une fort mauvaise conduite. Ah! Il ne faut pas m'en vouloir si je me console avec les enfants de Julie! J'espère que tu suivras une tout autre route, toi. Si tu te comportais comme Gérard....

--Il me semble, l'interrompis-je, car j'avais pour mon frère l'officier une sincère affection, il me semble que Gérard a été beaucoup moins loin que M. le marquis de Tréfontaines.»

Elle sourit avec complaisance.

«Il en a eu, celui-là, une jeunesse!» murmura-t-elle.

Mais c'était purement de l'admiration, sans mélange aucun de censure ou de blâme.

«Ce n'est pas la même chose, reprit-elle. Le marquis a tant de distinction! Je ne peux t'expliquer cela, parce que tu n'es pas à la hauteur, mais c'est bien différent. Gérard m'a vieillie de dix ans, songe à cela, mon René; chaque fois que tu seras pour faire une faute, dis-toi dans ta conscience: «Cela retombera sur le cœur de ma mère.»

Je ne peux exprimer à quel point cette dernière parole me frappa. L'impression fut si forte qu'elle résista à ce qui suivit.

«Je ne te dis pas de vivre comme un moine, reprit en effet ma mère. Dans le monde, il arrive des cas.... Enfin, tu verras bien: on dit qu'à Paris, chacun fait ce qu'il veut et que les dames entreprennent volontiers l'éducation des jeunes gens en tout bien tout honneur. Quand tu te dégourdirais un peu avec des personnes de ta sorte, je n'y verrais pas grand mal....

»Seigneur Jésus!» s'interrompit-elle, je bavarde, et j'allais oublier le principal! Deux chaînes magnéto-sympathiques contre les convulsions du premier âge. C'est annoncé dans notre journal, et notre journal n'est pas comme les autres qui annoncent au hasard. Il ne recommande que les bonnes choses. C'est un journal de confiance.