Part 10
--A peu près, répéta Laroche. Il resterait bien un moyen. Je suis sûr qu'un petit nigaud comme votre chevalier entrerait dans cette maison-là par la porte ou par la fenêtre.
--Faites un pas de ce côté, et je vous chasse! dit vertement ma cousine.
--Bon! bon! répondit le drôle. L'enfant n'a pourtant pas l'air de prendre le mors aux dents.... Mais monsieur est comme vous: il ne veut pas.
--Pourquoi ne veut-il pas?» demanda Aurélie, dont la curiosité fut tout à coup éveillée.
Moi, je n'étais qu'oreilles.
«Ah çà! s'écria Laroche, croyez-vous que monsieur ait pris chez lui le chevalier pour vous agrafer votre robe? Moi, au moins, je suis de selle et de brancard. Il y a un truc pour le chevalier, et je l'ai deviné.
--Voyons le truc pour le chevalier.
--Je suis comme les grands artistes: je ne me fais jamais prier. Le truc, c'est la députation.
--Comment, la députation?
--Annette Laïs et le Palais-Bourbon, voilà les deux dernières fantaisies de monsieur. Les élections sont au mois de mars. Les Kervigné de Vannes ont de l'influence....
[--]Il veut se porter dans le Morbihan?
--Ça lui est égal où. Le chevalier mange ici les voix de ses amis et connaissances.»
Le soir même de ce jour, sous prétexte d'aller quelque part où ma cousine ne pouvait me suivre, je montai en voiture après le dîner. J'avais fait toilette de visite, car je ne sortais jamais seul que pour remplir mes devoirs de jeune homme qui se lance. Pour ces choses, ma cousine était un guide très sûr; elle me faisait faire exactement ce qu'il fallait, comme il le fallait, et j'évitais, grâce à elle, ces deux écueils funestes aux débutants, l'impolitesse et l'importunité.
«Rue de Varenne! avais-je dit au cocher; mais en route j'ouvris la portière pour changer mon itinéraire, et je criai en quelque sorte malgré moi: Boulevard Beaumarchais!
--Quel numéro? me fut-il demandé.
--Allez toujours.»
Je puis affirmer qu'en sortant de l'hôtel je n'avais pas l'idée de me rendre au boulevard Beaumarchais; mais je dois avouer, d'autre part, qu'en sortant, je ne comptais pas non plus faire ma visite rue de Varenne. Il m'avait pris fantaisie d'être seul, ce soir, voilà tout.
Si quelqu'un m'eût dit que j'étais entraîné par la pensée d'Annette Laïs, je lui aurais ri au nez franchement.
Ce qui m'avait surtout frappé dans la conversation entre Laroche et ma cousine, c'était ce qui me regardait personnellement. Selon Laroche, je mangeais, chez mon cousin de Kervigné, les voix de mes amis et connaissances. Je n'étais point humilié de cette découverte qui me donnait, au contraire, de la marge. En français, cela voulait dire que je payais ma pension; j'étais à la fois trop ignorant et trop honnête pour avoir des scrupules. Le fait me semblait drôle et divertissant; je comptais en référer à la tante Renotte dans ma prochaine lettre.
Mais quant à la vertu antique d'Annette Laïs, je partageais peu les étonnements de Laroche et d'Aurélie. J'avais apporté de Bretagne des idées toutes faites sur les comédiennes, il est vrai; mais ces idées étaient en moi à l'état de renseignement indifférent; il ne s'y mêlait ni beaucoup d'amertume philosophique ni aucune pitié humanitaire. Pour peindre par la vulgarité du mot le calme de ma conscience, la misère morale des femmes de théâtre ne me faisait ni chaud ni froid. Je n'admettais pas les cruels dédains de ma cousine, mais c'était tout.
J'eus comme un mouvement de surprise en m'écoutant moi-même, quand j'ordonnai au cocher de me conduire au boulevard Beaumarchais. Je me souviens que je souris comme on fait après une bévue, mais je laissai aller. Mon cocher prit par l'hôtel de ville.
«Faut-il monter la rue Vieille-du-Temple ou la rue Saint-Antoine? me demanda-t-il.
--Cela m'est égal,» répondis-je.
Il prit la rue Vieille-du-Temple. Je l'arrêtai au coin de la rue des Filles-du-Calvaire. Je descendis et je le payai.
Il était en quelque sorte convenu avec moi-même que j'allais dépenser ma soirée à faire ce grand voyage des boulevards, du Marais à la Madeleine. Depuis mon arrivée à Paris, je n'avais pas quitté l'aile d'Aurélie, et je me sentais une certaine impatience de commencer le vrai métier de touriste. Va donc pour la Madeleine!
Je tournai du côté de la Bastille. C'était bien naturel. Ne fallait-il pas visiter tout entier ce long et magnifique cordon qui est la ceinture de Paris? Certes. Mais la chose inutile c'était d'entrer au théâtre Beaumarchais, et j'y entrai.
Dans les livres traduits de l'allemand à l'usage de Mlle de Kerfily Bel-Œil, ma tante, c'est ainsi que les cœurs sensibles vont toujours où ils ne veulent point aller. Leur route est-elle à gauche, ils courent à droite, entraînés par la bride invisible que le malin dieu d'amour a placée dans leur bouche. Ces livres fatigants auraient-ils donc raison? et faudrait-il absoudre la passion que ma tante Bel-Œil a pour eux? Je n'essayerai pas d'expliquer ce qui, pour moi, à l'heure même où j'écris, est encore inexplicable. En interrogeant mes souvenirs avec soin, avec bonne foi, je n'y trouve rien qui ait précédé cet instant. Ma vie commença là, non point avant, non point après. En présence des événements de cette soirée, bien simples pourtant, bien dépourvus de toute couleur dramatique, mon opinion est que notre libre arbitre ne fonctionne pas d'une façon permanente. Notre existence est marquée de certains jalons qu'il nous faut toucher bon gré mal gré. En un mot, il est des heures fatales que rien n'annonce, qu'aucun signe ne distingue, où il ne nous est pas permis de choisir notre chemin.
J'entrai dans cette pauvre petite salle avec un serrement de cœur presque solennel. Ce fut là précisément que mon émotion naquit, ou tout au moins, ce fut là que j'en eus pour la première fois conscience. J'allai m'asseoir à l'orchestre, où il y avait beaucoup plus de monde que l'autre soir. Le nom d'Annette Laïs était dans toutes les bouches; c'était un grand succès, comme les théâtres les plus excentriques peuvent en conquérir, par hasard, à de longs intervalles. Dans le brouhaha des conversations de l'entr'acte, le nom d'Annette Laïs venait à moi d'instinct et partout répété.
Je fus stupéfait de sentir que j'étais plein de ce nom et qu'il faisait vibrer tout mon être.
La vue même du lieu où j'étais me fournit un choc inattendu. En me retournant, j'aperçus la loge où j'avais été avec Aurélie et j'éprouvai comme un contre-coup de l'enivrante angoisse qui m'avait terrassé. J'eus la pensée de fuir, mais je ne le pouvais plus.
Pourquoi étais-je venu là? Je me fis cette question. C'était l'endroit le moins propre à cacher la petite fourberie dont je m'étais rendu coupable vis-à-vis de ma cousine; car, selon toute apparence, Laroche, le président, et peut-être aussi le docteur Josaphat, allaient être à leur poste. On allait me deviner du premier coup et au moment où je me devinais moi-même. Cela me fit peur, mais je restai.
J'avais très grande honte de mon émotion. Il me semblait que tout le monde la voyait clairement sur mon visage. Je me comparais au président à l'affût dans sa loge et à Josaphat qui devait s'afficher follement quelque part. J'étais là, moi aussi, pour Annette Laïs.
Je regardai autour de moi, cherchant ce que j'avais frayeur de voir. Il faisait une chaleur intolérable. La salle était comble et ne ressemblait pas du tout à cette autre chambrée dont j'avais gardé un souvenir bien plus précis que je ne le croyais. La jeunesse dorée du quartier disparaissait dans la foule; on n'apercevait même plus les grotesques qui étaient naguère sur le premier plan. Il y avait de vrais _beaux_, dont le galbe sentait son boulevard Montmartre, et je suis sûr que les dames des avant-scènes venaient pour le moins du faubourg Poissonnière.
C'était un succès, un fort succès, auquel les affiches du président et les courses du docteur n'étaient peut-être pas étrangères. Le théâtre fêtait ce succès. Il y avait quatre violons de plus à l'orchestre et un supplément de gaz.
La toile se leva. Je reconnus tout le commencement de la pièce, le Rhin, les brigands, etc. Au moment où la pluie de feuilles de roses et les applaudissements annonçaient à la fois Annette Laïs, je fermai les yeux et ma tête tomba sur ma poitrine. Le reste fut un songe.
XIII.
SORTIE DU THEATRE.
Le tonnerre des bravos m'éveilla. La toile était baissée. L'instant d'après, Annette rappelée avec fureur, vint saluer l'enthousiasme du public. Je la vis, cette fois, je la vis enfin: une chère enfant au visage modeste et souriant.... Mais je vous la montrerai.
Je me levai, je quittai ma place tout chancelant; j'allais à elle sans le savoir.
Je sortis du théâtre; l'air du dehors me saisit. J'essayai de m'interroger. Je ne trouvai en moi qu'une pensée: me mettre à ses genoux pour lui dire que je l'aimais. Je me révoltai contre cela, parce que rien ne m'y avait préparé. Cet amour était en moi comme un étranger. Il m'opprimait. Je ne le connaissais pas.
Mais il se fit connaître. A ma première révolte, il m'étreignit le cœur comme s'il avait eu déjà toute la force qui est dans la main de Dieu.
Je pris ma course follement le long du boulevard. J'avais conscience de fuir en vain, mais je fuyais. On ne se fuit pas soi-même, et il n'y avait déjà plus rien en moi que mon amour. Je traversai à mon insu la place de la Bastille, et je tombai faible sur le premier banc du boulevard Bourbon. Là, personne ne passait; j'étais seul, je me mis à parler haut et à pleurer.
C'était à elle que je parlais, et peut-être à Dieu. J'ai ouï bien des gens qui raillaient ces délires de l'amour enfant. Moi, j'ai peur de railler quoi que ce soit, quand je songe à la première heure de ma solitude. Je sais bien que je me couchai sur le banc et que je le saisis dans mes bras, qui frémissaient comme la chair d'un homme qu'on vient de poignarder; je sais bien que ma gorge pantelait en poussant des râles insensés. Je n'ai jamais aimé qu'elle; en dehors d'elle, ma vie a été celle d'un cénobite; j'ai le droit d'affirmer que j'étais, au point de vue de la décence, qui est la forme, et de la pudeur, qui est le fond, beaucoup au-dessus du niveau des jeunes gens de mon âge. Aucune lecture malsaine n'avait gâté mon imagination; j'avais peu d'imagination; l'élément poésie me manquait; aucun rêve précoce ne troublait ma cervelle.
Mais j'étais neuf et j'étais lion; mon premier soupir d'amour fut un rugissement.
Quand je dis lion, ce n'est pas une vanterie, et j'applique ce mot à mon amour seulement, car toute ma sève était là. Sans elle, qui a été ma vaillance et ma Providence, je serais tombé au premier choc du malheur; pour d'autres, l'amour fut un enseignement, un stimulant, une révélation; j'en sais à qui l'amour donna du génie; moi, l'amour ne m'a mené qu'à aimer.
J'ai aimé et j'aime, c'est mon passé, c'est mon présent. Les jours passeront, j'aimerai: c'est mon avenir. J'aimerai toujours la même femme, parce qu'il n'y a pour moi qu'une femme. Je n'ai point de mérite à cela; c'est ma vocation et ma passion: si le bien était de changer, si le mal était la constance, pour être constant je deviendrais criminel.
Comme je la voyais ici bien mieux qu'au théâtre! comme sa beauté m'apparaissait mille fois plus distincte qu'à la lumière de la rampe! Là-bas, l'éblouissement avait gêné mon regard; mais ici ma paupière fermée abritait à la fois mon œil et son image; je l'avais devant moi, toute pour moi, et la naïve douceur de son sourire me parlait.
Je l'ai dit, je crois: une enfant, c'était une enfant, non par la taille et la frêle indigence des formes, mais par l'indicible candeur du regard, par la limpidité profonde de la prunelle, par la pureté du trait, par le velouté de la carnation, par ce signe mystérieux enfin qui ne se décrit pas, mais qui se sent sous le pinceau ou sous la plume, et qui est le nimbe virginal.
Des bandeaux noirs, un peu ondés et teintés de reflets fauves, prenaient comme un diadème la courbe lumineuse de son front. Cela me rappelait vaguement et chèrement le pieux éclat du chœur où se chante la prière du soir, quand on aperçoit de loin la lumière répandue par les cierges derrière l'arc brisé de la fenêtre gothique. Ils tombaient en ogives, ses bandeaux que ma folie effleurait de tant de baisers, et s'épanouissaient vers la pointe des sourcils en deux gerbes de boucles légères qui appelaient le vent joueur et riaient avec lui, secouant et mêlant leurs anneaux doucement balancés. L'arc des sourcils était long et faisait ombre à de longs yeux dont le regard humide m'enveloppait le cœur: c'était je ne sais quelle languissante caresse qui couvait sous cette ligne hardiment cambrée et frangée de jais. La prunelle énorme avait des lueurs rares, mais diamantées, derrière les cils, recourbés comme de petits glaives.
Elle était Grecque, mais jamais fille de la Géorgie n'eut plus d'ombre et plus d'éclat sous ses paupières. Je songeais malgré moi au fol enthousiasme du docteur qui avait parlé de ses sourcils et des ailes de son nez. Je voudrais faire mieux et donner des coups de pinceau plus précis; je ne puis; la plume est plus habile sans doute que les muets instruments du peintre ou du sculpteur à dire les mobiles splendeurs de la nature vivante, mais que de nuances lui échappent encore! Le docteur ne se trompait pas: l'esprit, la délicatesse, la puissance aussi de cette adorable physionomie étaient cachés quelque part, autour de ces narines roses dont Dieu avait pétri les vives arrêtes dans la substance qui est le sourire des anges, mais c'était sa bouche qui riait et qui pensait, fine, gracieuse, espiègle et si tendre!
Sans doute, ils voyaient cela comme moi, tous ceux qui l'admiraient; je m'épouvantais à compter mes rivaux; je m'indignais de ce fait que cent regards avides pussent profaner chaque soir la blancheur flexible de son cou.
Eussé-je mieux aimé, pourtant, la perle au fond de la mer, dans la nuit de sa prison nacrée?
«Elle sera pour toi seul!» me criait mon amour. L'amour n'est jamais sans orgueil; l'orgueil de mon amour ajoutait:
«L'univers entier t'enviera ton trésor!»
Pauvre être que j'étais, vautré sur un banc de bois, le cerveau pris, la tête perdue, j'avais ces rêves! J'aurais fait pitié au mendiant attardé qui m'eût pris pour un épileptique. Je voulais qu'on me jalousât.
Elle pouvait avoir dix-huit ans. Elle était grande, sa taille avait autant de richesse que de souplesse, mais elle possédait en même temps une harmonie de formes si juvénile, si près d'être divine, que ses ailes de papillon lui allaient comme les ailes d'un ange.
Je restai là. Quand mon transport se calma pour faire place à une extase plus profonde, je m'agenouillai près du banc, comme pour prier, et je mis mon front dans mes mains. Je n'avais point le désir de retourner au théâtre pour la voir encore. Elle était avec moi, je l'avais bien mieux ici qu'au théâtre.
De temps en temps quelqu'un passait, me regardant et se demandant, selon la formule parisienne, comment on peut _se mettre dans des états pareils_. Paris est une ville si bien habituée à la tempérance, qu'on y dit cela même des cadavres, avant d'avoir constaté la mort. Tout ce qui chancelle est ivre, et, en tombant, le malheureux que l'apoplexie foudroie peut s'entendre insulter par ce peuple sobre qui était dimanche à la Courtille.
Et c'était bien vrai, pourtant, l'ivresse me tenait, l'ivresse qu'une nuit de lourd sommeil ne sait point guérir. Je n'étais plus que rêves, moi, l'esprit prosaïque, moi, l'imagination aux ailes coupées. Mon corps était là, près de ce banc, mon âme allait planant dans les espaces célestes.
Ce n'est pas la mémoire qui me manque; c'est la possibilité de donner une forme acceptable à l'extravagance de mes songes. Je vois encore tout ce que je vis, comme si des années ne me séparaient pas maintenant de ces heures délicieuses et accablantes. Je ne renie rien. Ce n'est pas moi qui jette le voile sur ces pauvres chers dévergondages du cœur; le voile y est, et je ne peux pas le soulever.
Je n'ai pas oublié, parce que je suis resté le même, parce que le simple contact de sa main effleurant la mienne fait revivre en moi de pareils frémissements, parce qu'il n'est pas de deuil si noir que ne puisse éclairer pour moi de son sourire, parce que je l'aime éperdument, follement, dans notre bonheur comme au temps de nos épreuves; parce que, enfin, je vis en elle, si bien en elle et si exclusivement que mon dernier soupir, marié avec le sien, rendra deux âmes à Dieu en une seule et même agonie.
Je l'aimerai au delà de la mort, je le sais, j'en suis sûr.
Le vent m'apporta le son d'une horloge; je comptai onze coups; il y avait trois heures que j'étais là. Je ne songeai point à regagner l'hôtel, mais je me levai brusquement: une idée venait de me traverser l'esprit. Je m'étais dit:
«Elle va sortir du théâtre!»
Espérais-je lui parler? Je ne crois pas. Lors de ma récente entrée dans le monde du faubourg Saint-Germain, je ne m'étais pas montré fort entreprenant, mais je n'avais éprouvé aucune de ces timidités maladives qui, pour certains débutants, font du premier pas une véritable torture. Ce qui engendre ces excessives timidités, c'est l'excès même de l'amour-propre ou bien l'écrasante conscience d'une infirmité ridicule: j'étais bien planté de corps et d'esprit, et les paresses de mon imagination me gardaient contre les puériles misères de la vanité. Je n'avais point cette terrible conviction, commune à presque tous les enfants, et qui fait leur gaucherie, que leur apparition dans un salon fixe sur eux tous les regards. Le parquet où l'on danse ne tremblait point sous mes pas; je n'avais jamais vu cabrioler les lustres, et l'aspect de la maîtresse de maison, subissant les saluts, ne m'avait causé qu'une émotion médiocre. Mais lui parler, à elle! Quel prétexte pour colorer tant d'audace! Tout était contre moi: la nuit et la rue. Ce n'était qu'une comédienne, il est vrai, mais je la voyais seule et pressant le pas vers son humble demeure; cette solitude était pour moi plus imposante que le cortége d'une reine.
Parler, c'est insulter, précisément dans ce cas. Je pouvais ignorer bien des choses, mais je ne crois pas que l'idée de l'aborder me fût jamais venue.
Je l'avais vue au théâtre, entourée d'un rayonnement qui m'avait ébloui, mais qui me gênait; je voulais glisser un regard sous son voile et la voir elle-même, la voir jeune fille. Ainsi, je la devinais plus belle.
Comme je quittais la place de la Bastille pour reprendre le boulevard, je rencontrai les premiers groupes de la jeunesse dorée qui sortait du théâtre. C'est le quartier qui s'en va de ce côté; Paris prend vers le nord-ouest, afin de regagner les latitudes fashionables. Mes beaux n'étaient pas contents; ils se plaignaient à haute voix de n'être plus les maîtres chez eux. S'ils avaient pu faire une révolution pour renvoyer la Chaussée-d'Antin, il y aurait eu des barricades. Là-bas, dans cette province qui, à de certains égards, est plus éloignée du centre que Quimper-Corentin ou Bourg en Bresse, ils veulent leurs théâtres pour eux, leur Paris à eux. Le poète a dit: Ceci tuera cela; il se peut. Ces lions de la place Baudoyer sont de terribles bêtes. L'ouvrier du faubourg est un chevalier en blouse qui a la bonté de la force; mais le lion, songez-y, n'est pas fort. Son nom n'est qu'une catachrèse empruntée aux fables de la Fontaine et fait allusion à l'âne, cousu dans une peau qui ne lui appartenait point. Méfiez-vous des lions.
A l'exemple du comte Rostopchin, qui incendia Moscou plutôt que de le livrer aux Français, la jeunesse dorée voulait déjà faire sauter son idole, afin de la soustraire au culte des profanes. Il y avait conspiration; on parlait de cabale. Il était opportun de battre les gens qui portaient des habits bien faits et des gants frais sur le dos de cette pauvre fille.
Je ne savais pas ce que c'était qu'une cabale; leurs voix passaient autour de mes oreilles comme un bourdonnement.
En arrivant aux abords du théâtre, je trouvai le tumulte des équipages. Il y avait beaucoup de voitures et plus de toilettes sans doute que l'humble monument n'en avait jamais contemplé. C'était ici une autre histoire: au lieu de la sottise épaisse, la sotte impertinence. On riait à gorge déployée, on se moquait à grand bruit, on se vengeait à cœur joie d'avoir applaudi. La fantaisie satisfaite s'excusait vis-à-vis d'elle-même, et tout en déclarant que la huitième merveille du monde, éclose à la foire, n'était pas mal, pas mal du tout, on s'étonnait d'avoir tant voyagé pour la voir.
J'entendis des choses dans ce genre-ci:
«Pour la girafe, on va bien jusqu'au Jardin des plantes!»
Je crois que beaucoup de jeunes gens, à ma place, auraient été blessés. Ma nature paisible avait parfois d'étranges et soudaines violences. Ici, je n'éprouvai ni impatience ni colère. Je passai, rêvant d'elle, pourtant, et la voyant au travers de ces murailles, maintenant si sombres. L'explication vient après coup, et je la donne pour ce qu'elle vaut. Je suppose que la notion de mépris ne pouvait s'allier en moi à la pensée d'Annette Laïs. On ne s'irrite pas contre l'averse impuissante qui ruisselle sur le sein de marbre des statues. C'est un soin d'enfant que de chasser les mouches bourdonnant autour de l'idole.
J'avais le chapeau sur les yeux, car je redoutais vaguement trois rencontres: Laroche, Josaphat et le président; mais je n'aperçus aucune figure connue dans la foule qui encombra un instant le boulevard. Trois minutes après, il n'y avait plus personne. Je repassai devant le théâtre, dont les portes principales étaient fermées. C'était une solitude triste. Toutes ces pauvres industries qui vivent autour des petits théâtres avaient plié bagage. Un chiffonnier glissait dans l'ombre à l'endroit où piaffaient naguère les chevaux. J'étais adossé contre un arbre. Il vint ramasser un bout de cigare à mes pieds, et, croyant qu'il me devait cette aubaine, il releva son regard sur moi.
Rassurez-vous: ce n'était pas le chiffonnier du roman et du drame,--cette grande figure! Je n'ai point su s'il avait commis quelque hardi forfait. Il se portait bien, avait les yeux ronds, le nez en l'air et la bouche riante, malgré sa barbe sale. Il me dit en touchant sa casquette et d'un ton d'affable courtoisie:
«De mon temps, elles sortaient par la rue des Tournelles. Ah! les biches!»
Et il piqua un _Courrier des Théâtres_ qui dormait dans le ruisseau.
C'était un oncle de notre jeunesse dorée.
Trois éclats de rire, aigus comme des trilles de fifre, sortirent d'un petit couloir, ouvert à gauche du contrôle. Mon chiffonnier poussa un soupir et s'éloigna.
«Henri, tu m'agaces!»
Un couple jaillit du couloir.
«Tu m'agaces, Ferdinand!»
Autre couple.
«Vous m'agacez tous deux!»
Le troisième groupe était une trilogie.
Henri, Ferdinand et les deux autres paraissaient enchantés. Le fait est qu'elles ont de l'esprit comme des petits démons.
«Où soupons-nous? demanda-t-on en chœur.
--Où soupons-nous?» répéta derrière moi un sombre jeune homme, biche mâle, qu'une vieille dame mystérieuse venait d'accoster et qu'elle emporta.
Le boulevard s'anima de nouveau. Des messieurs mûrs qui semblaient déguisés, quoiqu'ils n'eussent point de faux nez, sortirent de terre; je vis des fantômes de fiacres de l'autre côté de la chaussée. Quand un comédien sortait du couloir, une dame voilée surgissait à ses côtés. Où soupons-nous?
«Où soupons-nous? cria un coquin de bossu qui s'affichait au bras d'une figurante, haute comme une échelle.
--Soupons-nous? se demandèrent tristement deux pauvres laides.
--Maison d'Or, commanda un premier sujet, en drapant d'un geste royal son vieux burnous. Soupons!
--Ma fille ne soupe pas!» mentit une mère à la face du ciel.