Chapter 7
--Cela ne fait rien, répliqua la comtesse en lui prenant la main; avec vous, j'aurais fait le tour du monde sans m'ennuyer. Vous êtes une de ces aimables femmes avec lesquelles on peut causer ou se taire agréablement. Quant à votre fils, n'y pensez pas, je vous prie; il est impossible de ne jamais se quitter.»
Les yeux de Mme Karénine souriaient tandis qu'elle écoutait immobile.
«Anna Arcadievna a un petit garçon d'environ huit ans, expliqua la comtesse à son fils; elle ne l'a jamais quitté et se tourmente de l'avoir laissé seul.
--Nous avons causé tout le temps de nos fils avec la comtesse. Je parlais du mien, et elle du sien, dit Mme Karénine en s'adressant à Wronsky avec ce sourire caressant qui illuminait son visage.
--Cela a dû vous ennuyer, répondit-il en lui renvoyant aussitôt la balle dans ce petit assaut de coquetterie. Mais elle ne continua pas sur le même ton, et, se tournant vers la vieille comtesse:
--Merci mille fois, la journée d'hier a passé trop rapidement. Au revoir, comtesse.
--Adieu, ma chère, répondit la comtesse. Laissez-moi embrasser votre joli visage et vous dire tout simplement, comme une vieille femme peut le faire, que vous avez fait ma conquête.»
Quelque banale que fût cette phrase, Mme Karénine en parut touchée; elle rougit, s'inclina légèrement et pencha son visage vers la vieille comtesse; puis elle tendit la main à Wronsky avec ce même sourire qui semblait appartenir autant à ses yeux qu'à ses lèvres. Il serra cette petite main, heureux comme d'une chose extraordinaire d'en sentir la pression ferme et énergique.
Mme Karénine sortit d'un pas rapide.
«Charmante, dit encore la comtesse. Le fils était du même avis, et suivit des yeux la jeune femme tant qu'il put apercevoir sa taille élégante; il la vit s'approcher de son frère, le prendre par le bras et lui parler avec animation; il était clair que ce qui l'occupait n'avait aucun rapport avec lui, Wronsky, et il en fut contrarié.
--Eh bien, maman, vous allez tout à fait bien? demanda-t-il à sa mère en se tournant vers elle.
--Très bien, Alexandre a été charmant, Waria a beaucoup embelli: elle a un air intéressant.--Et elle parla de ce qui lui tenait au coeur: du baptême de son petit-fils, but de son voyage à Pétersbourg, et de la bienveillance de l'empereur pour son fils aîné.
--Voilà Laurent, dit Wronsky en apercevant le vieux domestique. Partons, il n'y a plus beaucoup de monde.»
Il offrit le bras à sa mère, tandis que le domestique, la femme de chambre et un porteur se chargeaient des bagages. Comme ils quittaient le wagon, ils virent courir plusieurs hommes, suivis du chef de gare, vers l'arrière du train. Un accident était survenu, tout le monde courait du même côté, «Qu'y a-t-il? où? il est tombé? écrasé?» disait-on. Stépane Arcadiévitch et sa soeur étaient aussi revenus et, tout émus, se tenaient près du wagon pour éviter la foule.
Les dames rentrèrent dans la voiture, pendant que Wronsky et Stépane Arcadiévitch s'enquéraient de ce qui s'était passé.
Un homme d'équipe ivre, ou la tête trop enveloppée à cause du froid pour entendre le recul du train, avait été écrasé.
Les dames avaient appris le malheur par le domestique avant le retour de Wronsky et d'Oblonsky; ceux-ci avaient vu le cadavre défiguré; Oblonsky était tout bouleversé et prêt à pleurer.
«Quelle chose affreuse! si tu l'avais vu, Anna! quelle horreur!» disait-il.
Wronsky se taisait; son beau visage était sérieux, mais absolument calme.
«Ah! si vous l'aviez vu, comtesse, continuait Stépane Arcadiévitch; et sa femme est là, c'est terrible; elle s'est jetée sur le corps de son mari. On dit qu'il était seul à soutenir une nombreuse famille. Quelle horreur!
--Ne pourrait-on faire quelque chose pour elle?» murmura Mme Karénine.
Wronsky la regarda.
«Je reviens tout de suite, maman,» dit-il en se tournant vers la comtesse.
Et il sortit du wagon.
Quand il revint au bout de quelques minutes, Stépane Arcadiévitch parlait déjà à la comtesse de la nouvelle cantatrice, et celle-ci regardait avec impatience du côté de la porte.
«Partons maintenant,» dit Wronsky.
Ils sortirent tous ensemble. Wronsky marchait devant avec sa mère, et derrière eux venaient Mme Karénine et son frère, ils furent rejoints par le chef de gare qui courait après Wronsky.
«Vous avez remis 200 roubles au sous-chef de gare. Veuillez indiquer, monsieur, l'usage auquel vous destinez cette somme.
--C'est pour la veuve, répondit Wronsky en haussant les épaules; à quoi bon cette question?
--Vous avez donné cela?--cria Oblonsky derrière lui; et, serrant le bras de sa soeur, il ajouta:
--Très bien, très bien! n'est-ce pas que c'est un charmant garçon? Mes hommages, comtesse.»
Et il s'arrêta avec sa soeur pour chercher la femme de chambre de celle-ci.
Quand ils sortirent de la gare, la voiture des Wronsky était déjà partie; on parlait de tous côtés du malheur qui venait d'arriver.
«Quelle mort affreuse! disait un monsieur en passant près d'eux. On dit qu'il est coupé en deux.
--Quelle belle mort, au contraire, fit observer un autre: elle a été instantanée.
--Comment ne prend-on pas plus de précautions,» dit un troisième.
Mme Karénine monta en voiture, et son frère remarqua avec étonnement que ses lèvres tremblaient, et qu'elle retenait avec peine ses larmes.
«Qu'as-tu, Anna? lui demanda-t-il quand ils se furent un peu éloignés.
--C'est un présage funeste, répondit-elle.
--Quelle folie! dit son frère. Tu es ici, c'est l'essentiel. Tu ne saurais croire combien je fonde d'espérances sur ta visite.
--Connais-tu Wronsky depuis longtemps? demanda-t-elle.
--Oui. Tu sais que nous avons l'espoir qu'il épouse Kitty.
--Vraiment? dit Anna doucement. Maintenant parlons de toi, ajouta-t-elle en secouant la tête comme si elle eût voulu repousser une pensée importune et pénible. Parlons de tes affaires. J'ai reçu ta lettre et me voilà.
--Oui, tout mon espoir est en toi, dit Stépane Arcadiévitch.
--Raconte-moi tout, alors.»
Stépane Arcadiévitch commença son récit.
En arrivant à la maison, il fit descendre sa soeur de voiture, et, après lui avoir serré la main en soupirant, il retourna à ses occupations.
XIX
Lorsque Anna entra, Dolly était assise dans son petit salon, occupée à faire lire en français un beau gros garçon à tête blonde, le portrait de son père.
L'enfant lisait, tout en cherchant à arracher de sa veste un bouton qui tenait à peine; sa mère l'avait grondé plusieurs fois, mais la petite main potelée revenait toujours à ce malheureux bouton; il fallut l'arracher tout à fait et le mettre en poche.
«Laisse donc tes mains tranquilles, Grisha,» disait la mère, en reprenant sa couverture au tricot, ouvrage qui durait depuis longtemps, et qu'elle retrouvait toujours dans les moments difficiles; elle travaillait nerveusement, jetant ses mailles et comptant ses points. Quoiqu'elle eût dit la veille à son mari que l'arrivée de sa soeur lui importait peu, elle n'en avait pas moins tout préparé pour la recevoir.
Absorbée, écrasée par son chagrin, Dolly n'oubliait pourtant pas que sa belle-soeur Anna était la femme d'un personnage officiel important, une grande dame de Pétersbourg.
«Au bout du compte, Anna n'est pas coupable, se disait-elle je ne sais rien d'elle qui ne soit en sa faveur, et nos relations ont toujours été bonnes et amicales.» Le souvenir qu'elle avait gardé de l'intérieur des Karénine à Pétersbourg ne lui était cependant pas agréable. Elle avait cru démêler quelque chose de faux dans leur genre de vie.
«Mais pourquoi ne la recevrais-je pas! Pourvu toutefois qu'elle ne se mêle pas de me consoler! pensait Dolly; je les connais, ces résignations et consolations chrétiennes, et je sais ce qu'elles valent.»
Dolly avait passé ces derniers jours seule avec ses enfants; elle ne voulait parler de sa douleur à personne, et ne se sentait cependant pas de force à causer de choses indifférentes. Il faudrait bien maintenant s'ouvrir à Anna, et tantôt elle se réjouissait de pouvoir enfin dire tout ce qu'elle avait sur le coeur, tantôt elle souffrait à la pensée de cette humiliation devant sa soeur, à lui, dont il faudrait subir les raisonnements et les conseils.
Elle s'attendait à chaque minute à voir entrer sa belle-soeur, et suivait de l'oeil la pendule; mais, comme il arrive souvent en pareil cas, elle s'absorba, n'entendit pas le coup de sonnette, et lorsque des pas légers et le frôlement d'une robe près de la porte lui firent lever la tête, son visage fatigué exprima l'étonnement et non le plaisir.
«Comment, tu es déjà arrivée? s'écria-t-elle en allant au-devant d'Anna pour l'embrasser.
--Dolly, je suis bien heureuse de te revoir!
--Moi aussi, j'en suis heureuse,» répondit Dolly avec un faible sourire, en cherchant à deviner d'après l'expression du visage d'Anna ce qu'elle pouvait avoir appris, «Elle sait tout,» pensa-t-elle en remarquant la compassion qui se peignait sur ses traits. «Viens que je te conduise à ta chambre, continua-t-elle en cherchant à éloigner le moment d'une explication.
--Est-ce là Grisha? Mon Dieu, qu'il a grandi, dit Anna en embrassant l'enfant sans quitter des yeux Dolly; puis elle ajouta en rougissant: permets-moi de rester ici.»
Elle ôta son châle et, secouant la tête d'un geste gracieux, débarrassa ses cheveux noirs frisés de son chapeau, qui s'y était accroché.
«Que tu es brillante de bonheur et de santé, dit Dolly presque avec envie.
--Moi? oui, répondit Anna. Mon Dieu, Tania, est-ce toi? la contemporaine de mon petit Serge?--dit-elle en se tournant vers la petite fille qui entrait en courant; elle la prit par la main et l'embrassa.
--Quelle charmante enfant? mais montre-les-moi tous.»
Elle se rappelait non seulement le nom et l'âge des enfants, mais leur caractère, leurs petites maladies; Dolly en fut touchée.
«Eh bien, allons les voir, dit-elle; mais Wasia dort, c'est dommage.»
Après avoir vu les enfants, elles revinrent au salon, seules cette fois; le café y était servi. Anna s'assit devant le plateau, puis, l'ayant repoussé, elle dit en se tournant vers sa belle-soeur:
«Dolly, il m'a parlé.»
Dolly la regarda froidement; elle s'attendait à quelque phrase de fausse sympathie, mais Anna ne dit rien de ce genre.
«Dolly, ma chérie, je ne veux pas te parler en sa faveur, ni te consoler: c'est impossible; mais, chère amie, tu me fais peine, peine jusqu'au fond du coeur!»
Des larmes brillaient dans ses yeux; elle se rapprocha de sa belle-soeur et, de sa petite main ferme, s'empara de celle de Dolly, qui, malgré son air froid et sec, ne la repoussa pas.
«Personne, répondit-elle, ne peut me consoler; tout est perdu pour moi.»
En disant ces mots, l'expression de son visage s'adoucit un peu. Anna porta à ses lèvres la main amaigrie qu'elle tenait dans la sienne, et la baisa.
«Mais, Dolly, que faire à cela? dit-elle; comment sortir de cette affreuse position?
--Tout est fini, il ne me reste rien à faire, répondit Dolly, car ce qu'il y a de pis, comprends-le bien, c'est de me sentir liée par les enfants; je ne peux pas le quitter, et vivre avec lui m'est impossible; le voir est une torture.
--Dolly, ma chérie, il m'a parlé; mais je voudrais entendre ce que tu as à dire, toi; raconte-moi tout.»
Dolly la regarda d'un air interrogateur; l'affection et la sympathie la plus sincère se lisaient dans les yeux d'Anna.
«Je veux bien, répondit-elle. Mais je te dirai tout, depuis le commencement. Tu sais comment je me suis mariée? L'éducation de maman ne m'a pas seulement laissée innocente, elle m'a laissée absolument sotte... Je ne savais rien. On dit que les maris racontent leur passé à leurs femmes, mais Stiva... (elle se reprit), Stépane Arcadiévitch, ne m'a jamais rien dit. Tu ne le croiras pas, mais jusqu'ici je me suis imaginée qu'il n'avait jamais connu d'autre femme que moi? J'ai vécu huit ans ainsi! Non seulement je ne le soupçonnais pas d'infidélité, mais je croyais une chose pareille impossible. Et avec des idées semblables, imagine-toi ce que j'ai éprouvé en apprenant tout à coup cette horreur... cette vilenie... Croire à son bonheur sans aucune arrière-pensée et--continua Dolly en cherchant à retenir ses sanglots--recevoir une lettre de lui... une lettre de lui à sa maîtresse, la gouvernante de mes enfants... Non, c'est trop cruel!»
Elle prit son mouchoir et y cacha son visage.
«J'aurais pu encore admettre un moment d'entraînement, continua-t-elle au bout d'un instant, mais cette dissimulation, cette ruse continuelle pour me tromper, et pour qui? C'est affreux! tu ne peux comprendre cela!
--Ah si! je comprends, ma pauvre Dolly, dit Anna en lui serrant la main.
--Et tu t'imagines qu'il se rend compte, lui, de l'horreur de ma position? continua Dolly. Aucunement: il est heureux et content.
--Oh non! interrompit vivement Anna: Il m'a fait peine, il est plein de remords.
--En est-il capable? dit Dolly en scrutant le visage de sa belle-soeur.
--Oui, je le connais: je n'ai pu le regarder sans avoir pitié de lui. Au reste nous le connaissons toutes deux. Il est bon, mais fier, et comment ne serait-il pas humilié? Ce qui me touche en lui (Anna devina ce qui devait toucher Dolly), c'est qu'il souffre à cause des enfants, et qu'il sent qu'il t'a blessée, tuée, toi qu'il aime... oui, oui, qu'il aime plus que tout au monde,» ajouta-t-elle vivement pour empêcher Dolly de l'interrompre. «Non, elle ne me pardonnera jamais,» répète-t-il constamment.
Dolly écoutait attentivement sa belle-soeur sans la regarder.
«Je comprends qu'il souffre: le coupable doit plus souffrir que l'innocent, s'il sent qu'il est la cause de tout le mal, dit-elle; mais comment puis-je pardonner? comment puis-je être sa femme après elle? Vivre avec lui dorénavant sera d'autant plus un tourment que j'aime toujours mon amour d'autrefois...»
Les sanglots lui coupèrent la parole, mais, comme un fait exprès, sitôt qu'elle se calmait un peu, le sujet qui la blessait le plus vivement lui revenait aussitôt à la pensée.
«Elle est jeune, elle est jolie, continua-t-elle. Par qui ma beauté et ma jeunesse ont-elles été prises? Par lui, par ses enfants! J'ai fait mon temps, tout ce que j'avais de bien a été sacrifié à son service: maintenant une créature plus fraîche et plus jeune lui est naturellement plus agréable. Ils ont certainement parlé de moi ensemble; pis que cela, ils m'ont passée sous silence, conçois-tu?» Et son regard s'enflammait de jalousie.
«Que viendra-t-il me dire après cela? pourrai-je d'ailleurs le croire! Jamais. Non, tout est fini pour moi, tout ce qui constituait la récompense de mes peines, de mes souffrances... Le croirais-tu? tout à l'heure je faisais travailler Grisha? Jadis c'était une joie pour moi: maintenant c'est un tourment. Pourquoi me donner ce souci? pourquoi ai-je des enfants? Ce qu'il y a d'affreux, vois-tu, c'est que mon âme tout entière est bouleversée; à la place de mon amour, de ma tendresse, il n'y a que de la haine, oui, de la haine. Je pourrais le tuer et...
--Chère Dolly, je conçois tout cela, mais ne te torture pas ainsi; tu es trop agitée, trop froissée pour voir les choses sous leur vrai jour.»
Dolly se calma, et pendant quelques minutes toutes deux gardèrent le silence.
«Que faire? Anna, penses-y et aide-moi. J'ai tout examiné et je ne trouve rien.»
Anna non plus ne trouvait rien, mais son coeur répondait à chaque parole, à chaque regard douloureux de sa belle-soeur.
«Voici ce que je pense, dit-elle enfin; comme soeur je connais son caractère et cette faculté de tout oublier (elle fit le geste de se toucher le front), faculté propice à l'entraînement, mais aussi au repentir. Actuellement il ne croit pas, il ne comprend pas qu'il ait pu faire ce qu'il a fait.
--Non, il l'a compris et le comprend encore, interrompit Dolly. D'ailleurs tu m'oublies, moi: le mal en est-il plus léger pour moi?
--Attends. Quand il m'a parlé, je t'avoue n'avoir pas mesuré toute l'étendue de votre malheur; je n'y voyais qu'une chose: la désunion de votre famille; il m'a fait peine. Après avoir causé avec toi, je vois, comme femme, autre chose encore: je vois ta souffrance et ne puis te dire combien je te plains! Mais, Dolly, ma chérie, tout en comprenant ton malheur, il est un côté de la question que j'ignore: je ne sais pas jusqu'à quel point tu l'aimes encore. Toi seule, tu peux savoir si tu l'aimes assez pour pardonner. Si tu le peux, pardonne.
--Non,--commença Dolly, mais Anna l'interrompit en lui baisant la main.
--Je connais le monde plus que toi, dit-elle; je sais la façon d'être des hommes comme Stiva. Tu prétends qu'ils ont parlé de toi ensemble? N'en crois rien. Ces hommes peuvent commettre des infidélités, mais leur femme et leur foyer domestique n'en restent pas moins un sanctuaire pour eux. Ils établissent entre ces femmes, qu'au fond ils méprisent, et leur famille une ligne de démarcation qui n'est jamais franchie. Je ne conçois pas bien comment cela peut-être, mais cela est.
--Mais songe donc qu'il l'embrassait.
--Écoute, Dolly, ma chérie. J'ai vu Stiva quand il était amoureux de toi; je me souviens du temps où il venait pleurer près de moi en me parlant de toi; je sais à quelle hauteur poétique il te plaçait, et je sais que plus il a vécu avec toi, plus tu as grandi dans son admiration. C'était devenu pour nous un sujet de plaisanterie que son habitude de dire à tout propos: «Dolly est une femme étonnante.» Tu as toujours été et resteras toujours un culte pour lui: ceci n'a pas été un entraînement de son coeur.
--Mais si cet entraînement recommençait?
--C'est impossible.
--Aurais-tu pardonné, toi?
--Je n'en sais rien, je ne puis dire... Oui, je le puis, reprit Anna après avoir pesé cette situation intérieurement, je le puis certainement. Je ne serais plus la même, mais je pardonnerais, et de telle sorte que le passé fût effacé.
--Cela va sans dire, interrompit vivement Dolly, répondant à une pensée qui l'avait plus d'une fois occupée: sinon ce ne serait plus le pardon.--Viens maintenant, que je te conduise à ta chambre,» dit-elle en se levant. Chemin faisant, elle entoura de ses bras sa belle-soeur.
«Chère Anna, combien je suis heureuse que tu sois venue. Je souffre moins, beaucoup moins.»
XX
Anna passa toute la journée à la maison, c'est-à-dire chez les Oblonsky, et ne reçut aucune des personnes qui, informées de son arrivée, vinrent lui rendre visite. Toute sa matinée se passa entre Dolly et ses enfants; elle envoya un mot à son frère pour lui dire de venir dîner à la maison. «Viens, Dieu est miséricordieux,» écrivit-elle.
Oblonsky dîna donc chez lui; la conversation fut générale, et sa femme le tutoya, ce qu'elle n'avait pas encore fait; leurs rapports restaient froids, mais il n'était plus question de séparation, et Stépane Arcadiévitch entrevoyait la possibilité d'un raccommodement.
Kitty vint après le dîner; elle connaissait à peine Anna et n'était pas sans inquiétude sur la réception que lui ferait cette grande dame de Pétersbourg dont chacun chantait les louanges; elle sentit bien vite qu'elle plaisait; Anna fut touchée de la jeunesse et de la beauté de Kitty; de son côté, Kitty fut aussitôt sous le charme et s'éprit d'Anna comme les jeunes filles savent s'éprendre de femmes plus âgées qu'elles. Rien d'ailleurs dans Anna ne faisait penser à la femme du monde ou à la mère de famille; on eût dit une jeune fille de vingt ans, à voir sa taille souple, la fraîcheur et l'animation de son visage, si une expression sérieuse et presque triste, dont Kitty fut frappée et charmée, n'eût parfois assombri son regard. Anna, quoique parfaitement simple et sincère, semblait porter en elle un monde supérieur dont l'élévation était inaccessible à une enfant.
Après le dîner, Anna s'était vivement approchée de son frère qui fumait un cigare pendant que Dolly rentrait dans sa chambre.
«Stiva, dit-elle en indiquant la porte de cette chambre d'un signe de tête, va, et que Dieu te vienne en aide!»
Il comprit et, jetant son cigare, disparut derrière la porte.
Anna s'assit sur un canapé, entourée des enfants. Les deux aînés et par imitation le cadet s'étaient accrochés à leur nouvelle tante avant même de se mettre à table; ils jouaient à qui se rapprocherait le plus d'elle, à qui tiendrait sa main, l'embrasserait, jouerait avec ses bagues ou se suspendrait aux plis de sa robe.
«Voyons, reprenons nos places,» dit Anna.
Et Grisha, d'un air fier et heureux, plaça sa tête blonde sous la main de sa tante et l'appuya sur ses genoux.
«Et à quand le bal maintenant? dit-elle en s'adressant à Kitty.
--À la semaine prochaine; ce sera un bal superbe, un de ces bals auxquels on s'amuse toujours.
--Il y en a donc où l'on s'amuse toujours? dit Anna d'un ton de douce ironie.
--C'est bizarre, mais c'est ainsi. Chez les Bobristhchiff on s'amuse toujours; chez les Nikitine aussi; mais chez les Wéjekof on s'ennuie invariablement. N'avez-vous donc jamais remarqué cela?
--Non, chère enfant; il n'y a plus pour moi de bal amusant,--et Kitty entrevit dans les yeux d'Anna ce monde inconnu qui lui était fermé,--il n'y en a que de plus ou moins ennuyeux.
--Comment pouvez-_vous_ vous ennuyer au bal?
--Pourquoi donc ne puis-je m'y ennuyer, _moi_?»
Kitty pensait bien qu'Anna devinait sa réponse.
«Parce que vous y êtes toujours la plus belle.»
Anna rougissait facilement, et cette réponse la fit rougir.
«D'abord, reprit-elle, cela n'est pas, et d'ailleurs, si cela était, peu m'importerait!
--Irez-vous à ce bal? demanda Kitty.
--Je ne pourrai m'en dispenser, je crois. Prends celle-ci, dit-elle à Tania qui s'amusait à retirer les bagues de ses doigts blancs et effilés.
--Je voudrais tant vous voir au bal.
--Eh bien, si je dois y aller, je me consolerai par la pensée de vous faire plaisir. Grisha, ne me décoiffe pas davantage, dit-elle en rajustant une natte avec laquelle l'enfant jouait.
--Je vous vois au bal en toilette mauve.
--Pourquoi en mauve précisément? demanda Anna en souriant. Allez, mes enfants, vous entendez que miss Hull vous appelle pour le thé, dit-elle en envoyant les enfants dans la salle à manger. Je sais pourquoi vous voulez de moi à cette soirée; vous en attendez un grand résultat.
--Comment le savez-vous? C'est vrai.
--Oh! le bel âge que le vôtre! continua Anna. Je me souviens de ce nuage bleu qui ressemble à ceux que l'on voit en Suisse sur les montagnes. On aperçoit tout au travers de ce nuage, à cet âge heureux où finit l'enfance, et tout ce qu'il recouvre est beau, est charmant! Puis apparaît peu à peu un sentier qui se resserre et dans lequel on entre avec émotion, quelque lumineux qu'il semble... Qui n'a pas passé par là!
Kitty écoutait en souriant. «Comment a-t-elle passé par là? pensait-elle; que je voudrais connaître son roman!» Et elle se rappela l'extérieur peu poétique du mari d'Anna.
«Je suis au courant, continua celle-ci; Stiva m'a parlé; j'ai rencontré Wronsky ce matin à la gare, il me plaît beaucoup.
--Ah! il était là? demanda Kitty en rougissant. Qu'est-ce que Stiva vous a raconté?
--Il a bavardé. Je serais enchantée si cela se faisait, j'ai voyagé hier avec la mère de Wronsky et elle n'a cessé de me parler de ce fils bien-aimé; je sais que les mères ne sont pas impartiales, mais...
--Que vous a dit sa mère?
--Bien des choses, c'est son favori; néanmoins on sent que ce doit être une nature chevaleresque; elle m'a raconté, par exemple, qu'il avait voulu abandonner toute sa fortune à son frère; que dans son enfance il avait sauvé une femme qui se noyait; en un mot, c'est un héros,» ajouta Anna en souriant et en se souvenant des deux cents roubles donnés à la gare.
Elle ne rapporta pas ce dernier trait, qu'elle se rappelait avec un certain malaise; elle y sentait une intention qui la touchait de trop près.
«La comtesse m'a beaucoup priée d'aller chez elle, continua Anna, et je serais contente de la revoir; j'irai demain... Stiva reste, Dieu merci, longtemps avec Dolly, ajouta-t-elle en se levant d'un air un peu contrarié, à ce que crut remarquer Kitty.