Chapter 30
«Il ne me faut rien, rien que ce bonheur!» pensa-t-il en fixant les yeux sur le bouton de la sonnette, placé entre les deux glaces de la voiture; et il se représenta Anna telle qu'il l'avait vue la dernière fois. «Plus je vais, plus je l'aime!.. Et voilà le jardin de la villa Wrede. Où peut-elle bien être? Pourquoi m'a-t-elle écrit un mot sur la lettre de Betsy?» C'était la première fois qu'il y songeait; mais il n'avait pas le temps de réfléchir. Il arrêta le cocher avant d'atteindre l'avenue, descendit tandis que la voiture marchait encore, et entra dans l'allée qui menait à la maison: il n'y vit personne; mais en regardant à droite dans le parc, il aperçut Anna, le visage couvert d'un voile épais; il la reconnut à sa démarche, à la forme de ses épaules, à l'attache de sa tête, et sentit comme un courant électrique. Sa joie de vivre se communiquait à ses mouvements et à sa respiration.
Quand ils furent près l'un de l'autre, elle lui prit vivement la main:
«Tu ne m'en veux pas de t'avoir fait venir? J'ai absolument besoin de te voir,--dit-elle, et le pli sévère de sa lèvre sous son voile changea subitement la disposition joyeuse de Wronsky.
--Moi, t'en vouloir? mais comment et pourquoi es-tu ici?
--Peu importe, dit-elle en passant le bras sous celui de Wronsky; viens, il faut que je te parle.»
Il comprit qu'un nouvel incident était survenu, et que leur entretien n'aurait rien de doux; aussi fut-il gagné par l'agitation d'Anna sans en connaître la cause.
«Qu'y a-t-il?» demanda-t-il en lui serrant le bras et cherchant à lire sur son visage.
Elle fit quelques pas en silence pour reprendre haleine, et s'arrêta tout à coup.
«Je ne t'ai pas dit hier, commença-t-elle en respirant avec effort et parlant rapidement, qu'en rentrant des courses avec Alexis Alexandrovitch, je lui ai tout avoué..., je lui ai dit que je ne pouvais plus être sa femme,.... enfin tout.»
Il l'écoutait, penché vers elle, comme s'il eût voulu adoucir l'amertume de cette confidence; mais aussitôt qu'elle eut parlé, il se redressa et son visage prit une expression fière et sévère.
«Oui, oui, cela valait mille fois mieux. Je comprends ce que tu as dû souffrir!» Mais elle n'écoutait pas et cherchait à deviner les pensées de son amant; pouvait-elle imaginer que l'expression de ses traits se rapportât à la première idée que lui avait suggérée le récit qu'il venait d'entendre; au duel, qu'il croyait dorénavant inévitable! jamais Anna n'y avait songé, et l'interprétation qu'elle donna au changement de physionomie de Wronsky fut très différente.
Depuis la lettre de son mari, elle sentait au fond de l'âme que tout resterait comme par le passé, qu'elle n'aurait pas la force de sacrifier sa position dans le monde, ni son fils, à son amant. La matinée passée chez la princesse Tverskoï l'avait confirmée dans cette conviction; néanmoins elle attachait une grande importance à son entrevue avec Wronsky, elle espérait que leur situation respective en serait changée. Si dès le premier moment il avait dit sans hésitation: «Quitte tout et viens avec moi», elle aurait même abandonné son fils; mais il n'eut aucun mouvement de ce genre, et lui sembla plutôt blessé et mécontent.
«Je n'ai pas souffert, cela s'est fait de soi-même, dit-elle avec une certaine irritation, et voilà.....» Elle retira de son gant la lettre de son mari.
«Je comprends, je comprends, interrompit Wronsky en prenant la lettre sans la lire, et en cherchant à calmer Anna. Je ne désirais que cette explication pour consacrer entièrement ma vie à ton bonheur.
--Pourquoi me dis-tu cela? puis-je en douter? dit-elle. Si j'en doutais.......
--Qui vient là? dit tout à coup Wronsky en désignant deux dames qui venaient à leur rencontre. Peut-être nous connaissent-elles...» Et il entraîna précipitamment Anna dans une allée de côté.
«Cela m'est si indifférent!--dit celle-ci; ses lèvres tremblaient, et il sembla à Wronsky qu'elle le regardait sous son voile avec une expression de haine étrange.--Je le répète: dans toute cette affaire, je ne doute pas de toi; mais lis ce qu'il m'écrit.» Et elle s'arrêta de nouveau.
Wronsky, tout en lisant la lettre, s'abandonna involontairement, comme il l'avait fait tout à l'heure en apprenant la rupture d'Anna avec son mari, à l'impression qu'éveillait en lui la pensée de ses rapports avec ce mari offensé; malgré lui il se représentait la provocation qu'il recevrait le lendemain, le duel, le moment où, toujours calme et froid, il serait en face de son adversaire, et, après avoir déchargé son arme en l'air, attendrait que celui-ci tirât sur lui;... et les paroles de Serpouhowskoï lui traversèrent l'esprit: «Mieux vaut ne pas s'enchaîner.» Comment faire entendre cela à Anna?
Après avoir lu la lettre, il leva sur son amie un regard qui manquait de décision; elle comprit qu'il avait réfléchi, et que, quelque chose qu'il dît, ce ne serait pas le fond de sa pensée. Il ne répondait pas à ce qu'elle avait attendu de lui; son dernier espoir s'évanouissait.
«Tu vois quel homme cela fait? dit-elle d'une voix tremblante.
--Pardonne-moi, interrompit Wronsky, mais je n'en suis pas fâché... Pour Dieu, laisse-moi achever, ajouta-t-il en la suppliant du regard de lui donner le temps d'expliquer sa pensée. Je n'en suis pas fâché parce qu'il est impossible d'en rester là, comme il le suppose.
--Pourquoi cela?» demanda Anna d'une voix altérée, n'attachant plus aucun sens à ses paroles, car elle sentait son sort décidé.
Wronsky voulait dire qu'après le duel, qu'il jugeait inévitable, cette situation changerait forcément, mais il dit tout autre chose:
«Cela ne peut durer ainsi. J'espère maintenant que tu le quitteras, et que tu me permettras--ici il rougit et se troubla--de songer à l'organisation de notre vie commune; demain......»
Elle ne le laissa pas achever:
«Et mon fils? Tu vois ce qu'il écrit: il faudrait le quitter. Je ne le puis, ni ne le veux.
--Mais, au nom du ciel, vaut-il mieux ne pas quitter ton fils, et continuer cette existence humiliante?
--Pour qui est-elle humiliante?
--Pour tous, mais pour toi surtout.
--Humiliante! ne dis pas cela, ce mot n'a pas de sens pour moi, murmura-t-elle d'une voix tremblante. Comprends donc que, du jour où je t'ai aimé, tout dans la vie s'est transformé pour moi: rien n'existe à mes yeux en dehors de ton amour; s'il m'appartient toujours, je me sens à une hauteur où rien ne peut m'atteindre. Je suis fière de ma situation parce que... je suis fière.....» Elle n'acheva pas, des larmes de honte et de désespoir étouffaient sa voix. Elle s'arrêta en sanglotant.
Lui aussi sentit quelque chose le prendre au gosier, et pour la première fois de sa vie il se vit prêt à pleurer, sans savoir ce qui l'attendrissait le plus: sa pitié pour celle qu'il était impuissant à aider et dont il avait causé le malheur, ou le sentiment d'avoir commis une mauvaise action.
«Un divorce serait-il donc impossible?» dit-il doucement. Elle secoua la tête sans répondre. «Ne pourrais-tu le quitter en emmenant l'enfant?
--Oui, mais tout dépend de lui maintenant; il faut que j'aille le rejoindre», dit-elle sèchement; son pressentiment s'était vérifié: tout restait comme par le passé.
«Je serai mardi à Pétersbourg et nous déciderons.
--Oui, répondit-elle, mais ne parlons plus de tout cela.»
La voiture d'Anna, qu'elle avait renvoyée avec l'ordre de venir la reprendre à la grille du jardin Wrede, approchait.
Anna dit adieu à Wronsky et partit.
XXIII
La commission du 2 juin siégeait généralement le lundi. Alexis Alexandrovitch entra dans la salle, salua, comme d'ordinaire, le président et les membres de la commission, et s'assit à sa place, posant la main sur les papiers préparés devant lui, parmi lesquels se trouvaient ses documents particuliers et ses notes sur la proposition qu'il comptait soumettre à ses collègues. Au reste, les notes était superflues, car non seulement rien ne lui échappait de ce qu'il avait préparé, mais il se croyait encore tenu de repasser au dernier moment dans sa mémoire les sujets qu'il voulait traiter. Il savait d'ailleurs que l'instant venu, lorsqu'il se verrait en face de son adversaire qui chercherait à prendre une physionomie indifférente, la parole lui viendrait d'elle-même, avec toute la netteté nécessaire, et que chaque mot porterait. En attendant, il écoutait la lecture du rapport habituel de l'air le plus innocent, le plus inoffensif. Personne n'aurait pensé, en voyant cet homme à la tête penchée, à l'aspect fatigué, palpant doucement de ses mains blanches, aux veines légèrement gonflées, aux doigts longs et maigres, les bords du papier blanc posé devant lui, que, quelques minutes après, ce même homme allait prononcer un discours qui soulèverait une véritable tempête, obligerait les membres de la commission à crier plus fort les uns que les autres, en s'interrompant mutuellement, et forcerait le président à les rappeler à l'ordre. Quand le rapport fut terminé, Alexis Alexandrovitch, d'une voix faible, déclara qu'il avait quelques observations à présenter au sujet de la question à l'ordre du jour. L'attention générale se porta sur lui. Alexis Alexandrovitch éclaircit sa voix, toussa légèrement, et, sans regarder son adversaire, comme il le faisait toujours quand il débitait un discours, s'adressa au premier venu, assis devant lui, qui se trouva être un petit vieillard modeste, sans la moindre importance dans la commission. Quand il en vint au point capital, aux lois organiques, son adversaire sauta de son siège et lui répondit; Strémof, qui faisait aussi partie de la commission et qu'il piquait au vif, se défendit également. La séance fut des plus orageuses; mais Alexis Alexandrovitch triompha, et sa proposition fut acceptée; on nomma trois nouvelles commissions, et le lendemain, dans certain milieu pétersbourgeois, il ne fut question que de cette séance. Le succès d'Alexis Alexandrovitch dépassa même son attente.
Le lendemain matin, le mardi, Karénine, en s'éveillant, se rappela avec plaisir son triomphe de la veille, et ne put réprimer un sourire, malgré son désir de paraître indifférent, quand son chef de cabinet, pour lui être agréable, lui parla des rumeurs qu'excitait la réunion de la veille.
Alexis Alexandrovitch, absorbé par le travail, oublia complètement que ce mardi était le jour fixé pour le retour de sa femme; aussi fut-il désagréablement impressionné quand un domestique vint lui annoncer qu'elle était arrivée.
Anna était rentrée à Pétersbourg le matin de bonne heure; son mari ne l'ignorait pas, puisqu'elle avait demandé une voiture par dépêche; mais il ne vint pas la recevoir, et elle fut prévenue qu'il était occupé avec son chef de cabinet. Après l'avoir fait avertir de son retour, Anna alla dans son appartement, et y fit déballer ses effets, attendant toujours qu'Alexis Alexandrovitch parût; mais une heure se passa, et il ne parut pas; sous prétexte d'ordres à donner, elle entra dans la salle à manger, parla au domestique à voix haute, avec intention, toujours sans succès; elle entendit son mari reconduire jusqu'à la porte son chef de cabinet; d'habitude, il sortait après cette conférence, elle le savait et voulait absolument le voir pour régler leurs rapports futurs; il fallut se décider à entrer dans le cabinet de travail d'Alexis Alexandrovitch. Celui-ci en uniforme, prêt à sortir, était accoudé à une petite table et regardait tristement devant lui. Anna le vit avant qu'il l'aperçût, et comprit qu'il pensait à elle. Karénine, à sa vue, voulut se lever, hésita, rougit, ce qui ne lui arrivait guère, puis, se levant enfin brusquement, il fit quelques pas vers elle, en fixant les yeux sur son front et sa coiffure, pour éviter son regard. Quand il fut près de sa femme, il lui prit la main et l'invita à s'asseoir.
«Je suis très content de vous savoir rentrée,» dit-il en s'asseyant près d'elle avec le désir évident de parler, mais en s'arrêtant chaque fois qu'il ouvrait la bouche. Quoique préparée à cette entrevue, et disposée à l'accuser et à le mépriser, Anna ne trouvait rien à dire et avait pitié de lui. Leur silence se prolongea assez longtemps.
«Serge va bien?--dit-il enfin; et, sans attendre de réponse, il ajouta: --Je ne dînerai pas à la maison: il faut que je sorte tout de suite.
--Je voulais partir pour Moscou, dit Anna.
--Non, vous avez très, très bien fait de rentrer,» répondit-il. Et le silence recommença.
Le voyant incapable d'aborder la question, Anna prit la parole elle-même.
«Alexis Alexandrovitch, dit-elle en le regardant sans baisser les yeux sous ce regard fixé sur sa coiffure. Je suis une femme mauvaise et coupable; mais je reste ce que j'étais, ce que je vous ai avoué être, et je suis venue vous dire que je ne pouvais changer.
--Je ne vous demande pas cela,--répondit-il aussitôt d'un ton décidé, la colère lui rendant toutes ses facultés et, cette fois, regardant Anna en face, avec une expression de haine:--Je le supposais, mais ainsi que je vous l'ait dit et écrit, continua-t-il d'une voix brève et perçante, ainsi que je vous le répète encore, je ne suis pas tenu de le savoir, je veux l'ignorer; toutes les femmes n'ont pas comme vous la bonté de se hâter de donner à leurs maris cette agréable nouvelle. (Il insista sur le mot «agréable».) J'ignore tout tant que le monde n'en sera pas averti, ni mon nom déshonoré. C'est pourquoi je vous préviens que nos relations doivent rester ce qu'elles ont toujours été; je ne chercherai à mettre mon honneur à l'abri que dans le cas où vous vous compromettriez.
--Mais nos relations ne peuvent rester ce qu'elles étaient,» dit Anna timidement en le regardant avec frayeur.
En le retrouvant avec ses gestes calmes, sa voix railleuse, aiguë et un peu enfantine, toute la pitié qu'elle avait d'abord éprouvée disparut devant la répulsion qu'il lui inspirait; elle n'eut qu'une crainte, celle de ne pas s'expliquer d'une façon assez précise sur ce que devaient être leurs relations.
«Je ne puis être votre femme, quand je....»
Karénine eut un rire froid et mauvais.
«Le genre de vie qu'il vous a plu de choisir se reflète jusque dans votre manière de comprendre, mais je méprise et respecte trop, je veux dire que je respecte trop votre passé et méprise trop le présent pour que mes paroles prêtent à l'interprétation que vous leur donnez.»
Anna soupira et baissa la tête.
«Au reste, continua-t-il en s'échauffant, j'ai peine à comprendre que, n'ayant rien trouvé de blâmable à prévenir votre mari de votre infidélité, vous ayez des scrupules sur l'accomplissement de vos devoirs d'épouse.
--Alexis Alexandrovitch, qu'exigez-vous de moi?
--J'exige de ne jamais rencontrer cet homme. J'exige que vous vous comportiez de telle sorte que _ni le monde ni nos gens_ ne puissent vous accuser; j'exige, en un mot, que vous ne le receviez plus. Il me semble que ce n'est pas beaucoup demander. Je n'ai rien de plus à vous dire; je dois sortir et ne dînerai pas à la maison.»
Il se leva et se dirigea vers la porte. Anna se leva aussi; il la salua sans parler, et la laissa sortir la première.
XXIV
Jamais, malgré l'abondance de la récolte, Levine n'éprouva autant de déboires que cette année et ne constata plus clairement ses mauvais rapports avec les paysans. Lui-même n'envisageait plus ses affaires au même point de vue, et n'y prenait plus le même intérêt. De toutes les améliorations introduites par lui avec tant de peine, il ne résultait qu'une lutte incessante, dans laquelle lui, le maître, défendait son bien, tandis que les ouvriers défendaient leur travail. Combien de fois n'eut-il pas à le remarquer cet été? Tantôt c'était le trèfle réservé pour les semences qu'on lui fauchait comme fourrage prétextant un ordre de l'intendant, mais uniquement parce que ce trèfle semblait plus facile à faucher; le lendemain, c'était une nouvelle machine à faner qu'on brisait, parce que celui qui la conduisait trouvait ennuyeux de sentir une paire d'ailes battre au-dessus de sa tête. Puis c'étaient les charrues perfectionnées qu'on ne se décidait pas à employer, les chevaux qu'on laissait paître un champ de froment, parce qu'au lieu de les veiller la nuit on dormait autour du feu allumé dans la prairie; enfin trois belles génisses, oubliées sur le regain de trèfle, moururent et jamais il ne fut possible de convaincre le berger que le trèfle en était cause. On consola le maître en lui racontant que douze vaches avaient péri en trois jours chez le voisin.
Levine n'attribuait pas ces ennuis à des rancunes personnelles de la part des paysans; il constatait seulement avec chagrin que ses intérêts resteraient forcément opposés à ceux des travailleurs.
Depuis longtemps il sentait sa barque sombrer, sans qu'il s'expliquât comment l'eau y pénétrait; il avait cherché à se faire illusion, mais maintenant le découragement l'envahissait; la campagne lui devenait antipathique, il n'avait plus goût à rien.
La présence de Kitty dans le voisinage aggravait ce malaise moral; il aurait voulu la voir, et ne pouvait se résoudre à aller chez sa soeur. Quoiqu'il eût senti en la revoyant sur la grand'route qu'il l'aimait toujours, le refus de la jeune fille mettait entre eux une barrière infranchissable. «Je ne saurais lui pardonner de m'accepter parce qu'elle n'a pas réussi à en épouser un autre», se disait-il, et cette pensée la lui rendait presque odieuse. «Ah! si Daria Alexandrovna ne m'avait pas parlé....., j'aurais pu la rencontrer par hasard, et tout se serait peut-être arrangé, mais désormais c'est impossible,..... impossible!»
Dolly lui écrivit un jour pour lui demander une selle de dame pour Kitty, l'invitant à l'apporter lui-même. Ce fut le coup de grâce; comment une femme de sentiments délicats pouvait-elle ainsi abaisser sa soeur?
Il déchira successivement dix réponses.
Il ne pouvait venir et ne pouvait pas davantage se retrancher derrière des empêchements invraisemblables, ou, qui pis est, prétexter un départ. Il envoya donc la selle sans un mot de réponse, et le lendemain, sentant qu'il avait commis une grossièreté, il partit pour faire une visite lointaine, laissant son intendant chargé des affaires qui lui étaient devenues si pesantes. Swiagesky, un de ses amis, lui avait récemment rappelé sa promesse de venir chasser la bécasse; jusqu'ici, au milieu des occupations qui le retenaient, cette chasse, qui le tentait beaucoup, n'avait pu lui faire entreprendre ce petit voyage. Maintenant il fut content de s'éloigner de la maison, du voisinage des Cherbatzky, et d'aller chasser, remède auquel il avait recours dans ses jours de tristesse.
XXV
Il n'y avait dans le district de Sourof ni chemins de fer ni routes postales, et Levine partit en tarantass avec ses chevaux. À mi-chemin, il fit halte chez un riche paysan; celui-ci, un vieillard chauve, bien conservé, avec une grande barbe rousse grisonnant près des joues, ouvrit la porte cochère en se serrant contre le mur pour faire place à la troïka; il pria Levine d'entrer dans la maison.
Une jeune femme proprement vêtue, des galoches à ses pieds nus, lavait le plancher à l'entrée de l'izba; elle s'effraya en apercevant le chien de Levine et poussa un cri, mais elle se rassura quand on lui dit qu'il ne mordait pas. De son bras à la manche retroussée elle indiqua la porte de la chambre d'honneur, et cacha son visage en se remettant à laver, courbée en deux.
«Vous faut-il le samovar?
--Oui, je te prie.»
Dans la grande chambre, chauffée par un poêle hollandais, et divisée en deux par une cloison, se trouvaient en fait de meubles: une table ornée de dessins coloriés, au-dessus de laquelle étaient suspendues les images saintes, un banc, deux chaises, et près de la porte une petite armoire contenant la vaisselle. Les volets, soigneusement fermés, ne laissaient pas pénétrer de mouches, et tout était si propre, que Levine fit coucher Laska dans un coin près de la porte, de crainte qu'elle ne salît le plancher, après les nombreux bains qu'elle avait pris dans toutes les mares de la route.
«Bien sûr, vous allez chez Nicolas Ivanitch Swiagesky, dit le vieux paysan en s'approchant de Levine, lorsque celui-ci sortit de la chambre pour examiner la cour et les dépendances. Il s'arrête aussi chez nous en passant.»
Pendant qu'il parlait, la porte cochère cria une seconde fois sur ses gonds, et des ouvriers entrèrent dans la cour, revenant des champs avec les herses et les charrues.
Le vieillard quitta Levine, s'approcha des chevaux, vigoureux et bien nourris, et aida à dételer.
«Qu'a-t-on labouré?
--Les champs de pommes de terre. Hé! Fédor, laisse là ton cheval près de l'abreuvoir, tu en attelleras un autre.»
La belle jeune femme en galoches rentra en ce moment dans la maison avec deux seaux pleins d'eau, et d'autres femmes, jeunes, belles, laides ou vieilles, avec ou sans enfants, apparurent.
Le samovar se mit à chanter; les ouvriers, ayant dételé leurs chevaux, allèrent dîner, et Levine, faisant retirer ses provisions de la calèche, invita le vieillard à prendre le thé. Le paysan, visiblement flatté, accepta, tout en se défendant.
Levine, en buvant le thé, le fit jaser.
Dix ans auparavant ce paysan avait pris en ferme d'une dame 120 déciatines, et l'année précédente les avait achetées; il louait en même temps 300 déciatines à un autre voisin: une portion de cette terre était sous-louée; le reste, une quarantaine de déciatines, était exploité par lui avec ses enfants et deux ouvriers.
Le vieux se lamentait, assurait que tout allait mal, mais c'était par convenance, car il cachait difficilement l'orgueil que lui inspiraient son bien-être, ses beaux enfants, son bétail et, par-dessus tout, la prospérité de son exploitation. Dans le courant de la conversation il prouva qu'il ne repoussait pas les innovations, cultivait les pommes de terre en grand, labourait avec des charrues, qu'il nommait «charrues de propriétaire», semait du froment et le sarclait, ce que Levine n'avait jamais pu obtenir chez lui.
«Cela occupe les femmes, dit-il.
--Eh bien, nous autres propriétaires n'en venons pas à bout.
--Comment peut-on mener les choses à bien avec des ouvriers? c'est la ruine. Voilà Swiagesky par exemple, dont nous connaissons bien la terre: faute de surveillance, il est rare que sa récolte soit bonne.
--Mais comment fais-tu, toi, avec tes ouvriers?
--Oh! nous sommes entre paysans; nous travaillons nous-mêmes, et si l'ouvrier est mauvais, il est vite chassé: on s'arrange toujours avec les siens.
--Père, on demande du goudron», vint dire à la porte la jeune femme aux galoches.
Le vieux se leva, remercia Levine, et, après s'être longuement signé devant les saintes images, il sortit.
Lorsque Levine entra dans la chambre commune pour appeler son cocher, il vit toute la famille à table; les femmes servaient debout. Un grand beau garçon, la bouche pleine, racontait une histoire qui faisait rire tout le monde, mais principalement la jeune femme, occupée à remplir de soupe une grande écuelle où chacun puisait.
Levine emporta de cet intérieur de paysans aisés une impression douce et durable, qu'il garda pendant le reste de son voyage.
XXVI
Swiagesky était maréchal de son district; plus âgé que Levine de cinq ans, il était marié depuis longtemps; sa belle-soeur, une jeune fille très sympathique, vivait chez lui, et Levine savait, comme les jeunes gens à marier savent ces choses-là, qu'on désirait la lui voir épouser. Quoiqu'il songeât au mariage, et qu'il fût persuadé que cette aimable personne ferait une charmante femme, il aurait trouvé aussi vraisemblable de voler dans les airs que de l'épouser. La crainte d'être pris pour un prétendant lui gâtait le plaisir qu'il se proposait de sa visite, et l'avait fait réfléchir en recevant l'invitation de son ami.