Chapter 25
Et il descendit en courant, faisant résonner ses talons sur les marches de l'escalier.
VII
Tandis que Stépane Arcadiévitch allait à Pétersbourg remplir ce devoir naturel aux fonctionnaires, et qu'ils ne songent pas à discuter, quelque incompréhensible qu'il soit pour d'autres, «se rappeler au souvenir du Ministre,» et qu'en même temps il se disposait, muni de l'argent nécessaire, à passer agréablement le temps aux courses et ailleurs, Dolly partait pour la campagne, à Yergoushovo, une terre qu'elle avait reçue en dot, et dont la forêt avait été vendue au printemps. C'était à cinquante verstes du Pakrofsky de Levine.
La vieille maison seigneuriale de Yergoushovo avait disparu depuis longtemps. Le prince s'était contenté d'agrandir et de réparer une des ailes pour en faire une habitation convenable.
Du temps où Dolly était enfant, vingt ans auparavant, cette aile était spacieuse et commode, quoique placée de travers dans l'avenue. Maintenant, tout tombait en ruines. Lorsque Stépane Arcadiévitch était venu au printemps à la campagne pour la vente du bois, sa femme l'avait prié de donner un coup d'oeil à la maison afin de la rendre habitable. Stépane Arcadiévitch, désireux, comme tout mari coupable, de procurer à sa femme une vie matérielle aussi commode que possible, s'était empressé de faire recouvrir les meubles de cretonne et de faire poser des rideaux. On avait nettoyé le jardin, planté des fleurs, fait un petit pont du côté de l'étang; mais beaucoup de détails plus essentiels furent négligés, et Daria Alexandrovna le constata avec douleur. Stépane Arcadiévitch avait beau faire, il oubliait toujours qu'il était père de famille, et ses goûts restaient ceux d'un célibataire. Rentré à Moscou, il annonça avec fierté à sa femme que tout était en ordre, qu'il avait installé la maison en perfection, et lui conseilla fort de s'y transporter. Ce départ lui convenait sous bien des rapports: les enfants se plairaient à la campagne, les dépenses diminueraient; et enfin il serait plus libre. De son côté, Daria Alexandrovna pensait qu'il était nécessaire d'emmener les enfants après la scarlatine, car la plus jeune de ses filles se remettait difficilement. Elle laissait à la ville, entre autres ennuis, des comptes de fournisseurs auxquels elle n'était pas fâchée de se soustraire. Enfin, elle avait l'arrière-pensée d'attirer chez elle sa soeur Kitty, à laquelle on avait recommandé des bains froids, et qui devait rentrer en Russie vers le milieu de l'été. Kitty lui écrivait que rien ne pouvait lui sourire autant que de terminer l'été à Yergoushovo, dans ce lieu si plein de souvenirs d'enfance pour toutes deux.
La campagne, revue par Dolly au travers de ses impressions de jeunesse, lui semblait à l'avance un refuge contre tous les ennuis de la ville; si la vie n'y était pas élégante, et Dolly n'y tenait guère, elle pensait la trouver commode et peu coûteuse, et les enfants y seraient heureux! Les choses furent tout autres quand elle revint à Yergoushovo en maîtresse de maison.
Le lendemain de leur arrivée, il plut à verse; le toit fut transpercé et l'eau tomba dans le corridor et la chambre des enfants; les petits lits durent être transportés au salon. Jamais on ne put trouver une cuisinière pour les domestiques. Des neuf vaches que contenait l'étable, les unes, au dire de la vachère, étaient pleines, les autres se trouvaient trop jeunes ou hors d'âge; par conséquent, pas de beurre à espérer et pas de lait. Poules, poulets, oeufs, tout manquait; il fallut se contenter pour la cuisine de vieux coqs filandreux. Impossible d'obtenir des femmes pour laver les planchers, toutes étaient à sarcler. L'un des chevaux, trop rétif, ne se laissant pas atteler, les promenades en voiture se trouvèrent impraticables. Quant aux bains, il fallut y renoncer: le troupeau avait raviné le bord de la rivière, et de plus on se trouvait trop en vue des passants. Les promenades à pied près de la maison étaient elles-mêmes dangereuses; les clôtures mal entretenues du jardin n'empêchaient plus le bétail d'entrer, et il y avait dans le troupeau un taureau terrible, qui mugissait, et qu'on accusait de donner des coups de cornes. Dans la maison, pas une armoire à robes! le peu d'armoires qui s'y trouvaient ne fermaient pas, ou bien s'ouvraient d'elles-mêmes quand on passait devant. À la cuisine, pas de marmites; à la buanderie, pas de chaudron pour la lessive, pas même une planche à repasser pour les femmes de chambre!
Au lieu de trouver le repos qu'elle espérait, Dolly tomba dans le désespoir; sentant son impuissance en face d'une situation qui lui apparaissait terrible, elle retenait avec peine ses larmes. L'intendant, un ancien vaguemestre, qui avait séduit Stépane Arcadiévitch par sa belle prestance, et de suisse avait passé intendant, ne prenait aucun souci des chagrins de Daria Alexandrovna; il se contentait de répondre respectueusement:
«Impossible de rien obtenir, le monde est si mauvais», et ne bougeait pas.
La position eût été sans issue si chez les Oblonsky, comme dans la plupart des familles, il ne se fût trouvé ce personnage aussi utile qu'important, malgré ses attributions modestes, la bonne des enfants, Matrona Philémonovna. Celle-ci calmait sa maîtresse, lui assurait que tout se débrouillerait, et agissait sans bruit et sans embarras. Elle fit, aussitôt arrivée, la connaissance de la femme de l'intendant, et dès les premiers jours alla prendre le thé sous les acacias avec elle et son mari. C'est là que les affaires de la maison furent discutées. Un club, auquel se joignirent le starosta et le teneur de livres, se forma sous les arbres. Peu à peu, les difficultés de la vie s'y aplanirent. Le toit fut réparé; une cuisinière, amie de la femme du starosta, arrêtée; on acheta des poules; les vaches donnèrent tout à coup du lait; les clôtures furent réparées; on mit des crochets aux armoires, qui cessèrent de s'ouvrirent intempestivement; le charpentier installa la buanderie; la planche à repasser, recouverte d'un morceau de drap de soldat, s'étendit de la commode au dossier d'un fauteuil, et l'odeur des fers à repasser se répandit dans la pièce où travaillaient les femmes de chambre.
«La voilà, dit Matrona Philémonovna en montrant la planche à sa maîtresse: il n'y avait pas de quoi vous désespérer.»
On trouva même moyen de construire en planches une cabine de bain sur la rivière, et Lili put commencer à se baigner. L'espoir d'une vie commode, sinon tranquille, devint presque une réalité pour Daria Alexandrovna. Pour elle, c'était chose rare qu'une période de calme avec six enfants. Mais les inquiétudes et les tracas représentaient les seules chances de bonheur qu'eût Dolly; privée de ce souci, elle aurait été en proie aux idées noires causées par ce mari qui ne l'aimait plus. Au reste, ces mêmes enfants qui la préoccupaient par leur santé ou leurs défauts, la dédommageaient aussi de ses peines par une foule de petites joies. Pour être invisibles et semblables à de l'or mêlé à du sable, elles n'en existaient pas moins, et si, aux heures de tristesse, elle ne voyait que le sable, à d'autres moments l'or reparaissait. La solitude de la campagne rendit ces joies plus fréquentes; souvent, tout en s'accusant de partialité maternelle, Dolly ne pouvait s'empêcher d'admirer sa petite famille groupée autour d'elle, et de se dire qu'il était rare de rencontrer six enfants aussi beaux et, chacun dans son genre, aussi charmants.
Elle se sentait alors heureuse et fière.
VIII
Pendant le carême de la Saint-Pierre, Dolly mena ses enfants à la communion. Quoiqu'elle étonnât souvent ses parents et ses amies par sa liberté de pensée sur les questions de foi, Daria Alexandrovna n'en avait pas moins une religion qui lui tenait à coeur. Cette religion n'avait guère de rapport avec les dogmes de l'Église, et ressemblait étrangement à la métempsycose; pourtant Dolly remplissait et faisait strictement remplir dans sa famille les prescriptions de l'Église. Elle ne voulait pas seulement par là prêcher d'exemple, elle obéissait à un besoin de son âme, et en ce moment elle se tourmentait à l'idée de ne pas avoir fait communier ses enfants de l'année. Elle résolut d'accomplir ce devoir.
On s'y prit à l'avance pour décider les toilettes des enfants; des robes furent arrangées, lavées, allongées; on rajouta des volants, on mit des boutons neufs, des noeuds de rubans. L'Anglaise se chargea de la robe de Tania, et fit faire bien du mauvais sang à Daria Alexandrovna; les entournures se trouvèrent trop étroites, les pinces du corsage trop hautes; Tania faisait peine à voir, tant cette robe lui rendait les épaules étroites. Heureusement Matrona Philémonovna eut l'idée d'ajouter de petites pièces au corsage pour l'élargir, et une pèlerine pour dissimuler les pièces. Le mal fut réparé; mais on en était venu aux paroles amères avec l'Anglaise.
Tout étant terminé, les enfants, parés et rayonnants de joie, se réunirent un dimanche matin sur le perron, devant la calèche attelée, attendant leur mère pour se rendre à l'église. Grâce à la protection de Matrona Philémonovna, on avait remplacé à la calèche le cheval rétif par celui de l'intendant. Daria Alexandrovna parut en robe de mousseline blanche, et l'on partit.
Dolly s'était coiffée et habillée avec soin, presque avec émotion. Jadis elle avait aimé la toilette pour se faire belle et élégante, afin de plaire; mais, en prenant de l'âge, elle perdit un goût de parure qui la forçait de constater que sa beauté avait disparu. Maintenant, pour ne pas faire ombre au tableau, à côté de ses jolis enfants, elle revenait à une certaine recherche de toilette, toutefois sans qu'elle songeât à s'embellir. Elle partit après un dernier coup d'oeil au miroir.
Personne à l'église, excepté les paysans et les gens de la maison; mais elle remarqua l'admiration que ses enfants et elle-même inspiraient au passage. Les enfants furent aussi charmants de visage que de tenue. Le petit Alexis eut bien quelques distractions causées par les pans de sa veste, dont il aurait voulu admirer l'effet par derrière, mais il était si gentil! Tania fut comme une petite femme, et prit soin des plus jeunes. Quant à Lili, la dernière, elle fut ravissante; tout ce qu'elle voyait lui causait l'admiration la plus vive, et il fut difficile de ne pas sourire quand, après avoir reçu la communion, elle dit au prêtre: «Please some more».
En rentrant à la maison, les enfants, sous l'impression de l'acte solennel qu'ils venaient d'accomplir, furent sages et tranquilles. Tout alla bien jusqu'au déjeuner; mais à ce moment Grisha se permit de siffler, et, qui pis est, refusa d'obéir à l'Anglaise, et fut privé de dessert! Quand elle apprit le méfait de l'enfant, Dolly, qui, présente, eût tout adouci, dut soutenir la gouvernante et confirmer la punition. Cet épisode troubla la joie générale.
Grisha se mit à pleurer, disant que Nicolas avait sifflé aussi, mais que lui seul était puni, et que, s'il pleurait, c'était à cause de l'injustice de l'Anglaise, et non pour avoir été privé de tarte. Daria Alexandrovna, attristée, voulut arranger la chose.
Pendant ce temps, le coupable, réfugié au salon, s'était assis sur l'appui de la fenêtre, et, en traversant cette pièce, Dolly l'aperçut, ainsi que Tania, debout devant lui, une assiette à la main. Sous prétexte de faire un dîner à ses poupées, la petite fille avait obtenu la permission d'emporter un morceau de tarte dans la chambre des enfants, et c'était à son frère qu'elle l'apportait. Grisha, tout en pleurant sur l'injustice dont il se croyait victime, mangeait en sanglotant et disait à sa soeur au milieu de ses larmes: «Mange aussi, mangeons à nous deux». Tania, pleine de sympathie pour son frère, mangeait les larmes aux yeux, avec le sentiment d'avoir accompli une action généreuse.
Ils eurent peur en apercevant leur mère, mais l'expression de son visage les rassura; ils coururent aussitôt vers elle, lui baisèrent les mains de leurs bouches pleines de tarte, et la confiture mêlée aux larmes leur barbouilla toute la figure.
«Tania, ta robe neuve; Grisha...» disait la mère souriant d'un air attendri, tout en cherchant à préserver de taches les habits neufs.
Les belles toilettes ôtées, on mit des robes ordinaires aux filles et de vieilles vestes aux garçons, on fit atteler le char à bancs, et l'on alla chercher des champignons au bois. Au milieu des cris de joie, les enfants remplirent une grande corbeille de champignons. Lili elle-même en trouva un. Autrefois, il fallait que miss Hull les lui cherchât; ce jour-là, elle le découvrit toute seule, et ce fut un enthousiasme général. «Lili a trouvé un champignon!»
La journée se termina par un bain à la rivière; les chevaux furent attachés aux arbres, et le cocher Terenti, les laissant chasser les mouches de leurs queues, s'étendit sous les bouleaux, alluma sa pipe, et s'amusa des rires et des cris joyeux qui partaient de la cabine.
Daria Alexandrovna aimait à baigner elle-même les enfants, quoique ce ne fût pas chose facile de les empêcher de faire des sottises, ni de se retrouver dans la collection de bas, de souliers, de petits pantalons qu'il fallait, le bain fini, reboutonner et rattacher. Ces jolis corps d'enfants qu'elle plongeait dans l'eau, les yeux brillants de ces têtes de chérubins, ces exclamations à la fois effrayées et rieuses, au premier plongeon, ces petits membres qu'il fallait ensuite réintroduire dans leurs vêtements, tout l'amusait.
La toilette des enfants était à moitié faite lorsque des paysannes endimanchées passèrent devant la cabine de bain et s'arrêtèrent timidement. Matrona Philémonovna héla l'une d'elles pour lui donner à faire sécher du linge tombé à la rivière, et Daria Alexandrovna leur adressa la parole. Les paysannes commencèrent par rire, en se cachant la bouche de la main, ne comprenant pas bien ses questions, mais elles s'enhardirent peu à peu, et gagnèrent le coeur de Dolly par leur sincère admiration des enfants.
«Regarde-la donc: est-elle jolie? et blanche comme du sucre! dit l'une d'elles en montrant Tania... mais bien maigre! ajouta-t-elle en secouant la tête.
--C'est parce qu'elle a été malade.
--Et celui-ci, le baigne-t-on aussi? dit une autre en désignant le dernier-né.
--Oh non, il n'a que trois mois, répondit Dolly avec fierté.
--Vrai?
--Et toi, as-tu des enfants?
--J'en ai eu quatre: il m'en reste deux, fille et garçon. J'ai sevré le dernier avant le carême.
--Quel âge a-t-il?
--Il est dans sa deuxième année.
--Pourquoi l'as-tu nourri si longtemps?
--C'est l'usage chez nous: trois carêmes.»
On continua à causer des enfants, de leurs maladies, du mari; le voyait-on souvent?
Daria Alexandrovna prenait intérêt à la conversation autant que les paysannes, et n'avait aucune envie de s'en aller. Elle était contente de voir que ces femmes lui enviaient le nombre de ses enfants et leur beauté. Puis elles la firent rire, et offensèrent miss Hull par leurs observations sur la toilette de celle-ci. Une des plus jeunes regardait de tous ses yeux l'Anglaise, se rhabillant la dernière, et mettant plusieurs jupons les uns par-dessus les autres. Au troisième, la paysanne n'y tint plus et s'écria involontairement: «Regarde donc ce qu'elle en met, cela ne finit pas!» Et toutes de rire.
IX
Daria Alexandrovna, un mouchoir sur la tête, entourée de ses petits baigneurs, approchait de la maison, lorsque le cocher s'écria: «Voilà un monsieur qui vient au-devant de nous: ce doit être le maître de Pakrofsky.»
À sa grande joie, Dolly reconnut effectivement le paletot gris, le chapeau mou et le visage ami de Levine; elle était toujours heureuse de le voir, mais elle fut particulièrement satisfaite ce jour-là de se montrer dans toute sa gloire, à lui qui, mieux que personne, pouvait comprendre ce qui la rendait triomphante.
En l'apercevant, Levine crut voir l'image du bonheur intime qui faisait son rêve.
«Vous ressemblez à une couveuse, Daria Alexandrovna.
--Que je suis contente de vous voir, dit-elle en lui tendant la main.
--Contente! et vous ne m'avez rien fait dire? Mon frère est chez moi; c'est par Stiva que j'ai su que vous étiez ici.
--Par Stiva? demanda Dolly étonnée.
--Oui, il m'a écrit que vous étiez à la campagne, et pense que vous me permettrez peut-être de vous être bon à quelque chose;» et, tout en parlant, Levine se troubla, s'interrompit, et marcha près du char à bancs en arrachant sur son passage des petites branches de tilleul qu'il mordillait. Il songeait que Daria Alexandrovna trouverait sans doute pénible de voir un étranger lui offrir l'aide qu'elle aurait dû trouver en son mari. En effet, la façon dont celui-ci se déchargeait de ses embarras domestiques sur un tiers, déplut à Dolly, et elle comprit que Levine le sentait; elle appréciait en lui ce tact et cette délicatesse.
«J'ai bien compris que c'était une façon aimable de me dire que vous me verriez avec plaisir, et j'en ai été touché. J'imagine que vous, habituée à la ville, devez trouver le pays sauvage; si je puis vous être bon à quelque chose, disposez de moi, je vous en prie.
--Oh! merci, dit Dolly. Le début n'a pas été sans ennuis, c'est vrai, mais maintenant tout va à merveille, grâce à ma vieille bonne», ajouta-t-elle en désignant Matrona Philémonovna qui, comprenant qu'il était question d'elle, adressa à Levine un sourire amical de satisfaction. Elle le connaissait bien, savait qu'il ferait un bon parti pour _leur demoiselle_ et s'intéressait à lui.
«Veuillez prendre place, nous nous serrerons un peu, dit-elle.
--Non, je préfère vous suivre à pied. Enfants, lequel d'entre vous veut faire la course avec moi pour rattraper les chevaux?»
Les enfants connaissaient peu Levine, et ne se rappelaient pas bien quand ils l'avaient vu, mais ils n'éprouvèrent envers lui aucune timidité. Les enfants sont souvent grondés pour n'être pas aimables avec les grandes personnes; c'est que l'enfant le plus borné n'est jamais dupe d'une hypocrisie qui échappe parfois à l'homme le plus pénétrant; son instinct l'avertit infailliblement. Or, quelque défaut qu'on pût reprocher à Levine, on ne pouvait l'accuser de manquer de sincérité; aussi les enfants partagèrent-ils à son égard les bons sentiments exprimés par le visage de leur mère. Les deux aînés répondirent à son invitation, et coururent avec lui comme avec leur bonne, miss Hull ou leur mère. Lili voulut aussi aller à lui; il l'installa sur son épaule et se mit à courir en criant à Dolly:
«Ne craignez rien, Daria Alexandrovna, je ne lui ferai pas de mal.»
Et, en voyant combien il était prudent et adroit dans ses mouvements, Dolly le suivit des yeux avec confiance.
Levine redevenait enfant avec des enfants, surtout à la campagne et dans la société de Dolly, pour laquelle il éprouvait une véritable sympathie; celle-ci aimait à le voir dans cette disposition d'esprit, qui n'était pas rare chez lui; elle s'amusa de la gymnastique à laquelle il se livrait avec les petits, de ses rires avec miss Hull, à laquelle il parlait anglais à sa façon, et de ses récits sur ce qu'il faisait chez lui.
Après le dîner, seuls ensemble sur le balcon, il fut question de Kitty.
«Vous savez, Kitty va venir passer l'été avec moi?
--Vraiment, répondit Levine en rougissant; et il détourna aussitôt la conversation...
--Ainsi, je vous envoie deux vaches, et si vous tenez absolument à payer, et que cela ne vous fasse pas rougir de honte, vous donnerez cinq roubles par mois.
--Mais je vous assure que cela n'est plus nécessaire. Je m'arrange.
--Dans ce cas, j'examinerai, avec votre permission, vos vaches et leur nourriture: tout est là.»
Et pour ne pas aborder le sujet épineux dont il mourait d'envie de s'informer, il exposa à Dolly tout un système sur l'alimentation des vaches, système qui les rendait de simples machines destinées à transformer le fourrage en lait, etc. Il avait peur de détruire un repos si chèrement reconquis.
«Vous avez peut-être raison, mais tout cela exige de la surveillance, et qui s'en chargera?» répondit Dolly sans aucune conviction.
Maintenant que l'ordre s'était rétabli dans son ménage, sous l'influence de Matrona Philémonovna, elle n'avait nul désir d'y rien changer; d'ailleurs, les connaissances scientifiques de Levine lui étaient suspectes, et ses théories lut semblaient douteuses et peut-être nuisibles. Le système de Matrona Philémonovna était incomparablement plus clair: il consistait à donner plus de foin aux deux vaches laitières, et à empêcher le cuisinier de porter les eaux grasses de la cuisine à la vache de la blanchisseuse; Dolly tenait surtout à parler de Kitty.
X
«Kitty m'écrit qu'elle aspire à la solitude et au repos, commença Dolly après un moment de silence.
--Sa santé est-elle meilleure? demanda Levine avec émotion.
--Dieu merci, elle est complètement rétablie; je n'ai jamais cru à une maladie de poitrine.
--J'en suis bien heureux!--dit Levine; et Dolly crut lire sur son visage la touchante expression d'une douleur inconsolable.
--Dites-moi, Constantin Dmitrich, dit Dolly en souriant avec bonté et un peu de malice: pourquoi en voulez-vous à Kitty?
--Moi! mais je ne lui en veux pas du tout, répondit-il.
--Oh si! pourquoi n'êtes-vous venu chez aucun de nous à votre dernier voyage à Moscou?
--Daria Alexandrovna! dit-il en rougissant jusqu'à la racine des cheveux. Comment vous, bonne comme vous l'êtes, n'avez-vous pas pitié de moi, sachant.....
--Mais je ne sais rien.
--Sachant que j'ai été repoussé!--et toute la tendresse qu'il avait éprouvée un moment auparavant pour Kitty, s'évanouit au souvenir de l'injure reçue.
--Pourquoi supposez-vous que je le sache?
--Parce que tout le monde le sait.
--C'est ce qui vous trompe: je m'en doutais, mais je ne savais rien de positif.
--Eh bien, vous savez tout maintenant.
--Ce que je savais, c'est qu'elle était vivement tourmentée par un souvenir auquel elle ne permettait pas qu'on fît allusion. Si elle ne m'a rien confié, à moi, c'est qu'elle n'a rien confié à personne. Qu'y a-t-il eu entre vous? dites-le-moi!
--Je viens de vous le dire.
--Quand cela s'est-il passé?
--La dernière fois que j'ai été chez vos parents.
--Savez-vous que Kitty me fait une peine extrême, dit Dolly. Vous souffrez dans votre amour-propre....
--C'est possible, dit Levine, mais.....»
Elle l'interrompit.
«Mais elle, la pauvre petite, est vraiment à plaindre! Je comprends tout maintenant.
--Excusez-moi si je vous quitte, Daria Alexandrovna, dit Levine en se levant. Au revoir.
--Non, attendez, s'écria-t-elle en le retenant par la manche. Asseyez-vous encore un moment.
--Je vous en supplie, ne parlons plus de tout cela,--dit Levine se rasseyant, tandis qu'une lueur de cet espoir qu'il croyait à jamais évanoui se rallumait en son coeur.
--Si je ne vous aimais pas, dit Dolly les yeux pleins de larmes, si je ne vous connaissais pas comme je vous connais.....»
Le sentiment qu'il croyait mort remplissait le coeur de Levine plus vivement que jamais.
«Oui, je comprends tout maintenant, continua Dolly. Vous autres hommes, qui êtes libres dans votre choix, vous pouvez savoir clairement qui vous aimez, tandis qu'une jeune fille doit attendre, avec la réserve imposée aux femmes; il vous est difficile de comprendre cela, mais une jeune fille peut souvent ne savoir que répondre.
--Oui, si son coeur ne parle pas.
--Même si son coeur a parlé. Songez-y: vous qui avez des vues sur une jeune fille, vous pouvez venir chez ses parents, l'approcher, l'observer, et vous ne la demandez en mariage que lorsque vous êtes sûr qu'elle vous plaît.
--Cela ne se passe pas toujours ainsi.
--Il n'en est pas moins vrai que vous ne vous déclarez que lorsque votre amour est mûr, ou lorsque, de deux personnes, l'une l'emporte dans vos préférences. Mais la jeune fille? On prétend qu'elle choisisse quand elle ne peut jamais répondre que oui ou non.
--Il s'agit du choix entre moi et Wronsky,--pensa Levine, et le mort qui ressuscitait dans son âme lui sembla mourir une seconde fois en torturant son coeur.