Anna Karénine, Tome I

Chapter 22

Chapter 223,812 wordsPublic domain

Elle apprit qu'en dehors de la vie instinctive qui avait été la sienne, il existait une vie spirituelle, dans laquelle on pénétrait par la religion, mais une religion qui ne ressemblait en rien à celle que Kitty avait pratiquée depuis l'enfance, et qui consistait à aller à la messe et aux vêpres, à la Maison des Veuves, où l'on rencontrait des connaissances, et à apprendre par coeur des textes slavons avec un prêtre de la paroisse. C'était une religion élevée, mystique, liée aux sentiments les plus purs, et à laquelle on croyait, non par devoir, mais par amour.

Kitty apprit tout cela autrement qu'en paroles. Mme Stahl lui parlait comme à une aimable enfant qu'on admire, ainsi qu'un souvenir de jeunesse, et ne fit allusion qu'une seule fois aux consolations qu'apportent la foi et l'amour aux douleurs humaines, ajoutant que le Christ compatissant n'en connaît pas d'insignifiantes; puis aussitôt elle changea de conversation; mais dans chacun des gestes de cette dame, dans ses regards _célestes_, comme les appelait Kitty, dans ses paroles, et surtout dans son histoire qu'elle connaissait par Varinka, Kitty découvrait «ce qui était important», et ce qu'elle avait ignoré jusque-là.

Cependant, quelle que fût l'élévation de nature de Mme Stahl, quelque touchante que fût son histoire, Kitty remarquait involontairement certains traits de caractère qui l'affligeaient. Un jour, par exemple, qu'il fut question de sa famille, Mme Stahl sourit dédaigneusement: c'était contraire à la charité chrétienne. Une autre fois, Kitty remarqua, en rencontrant chez elle un ecclésiastique catholique, que Mme Stahl tenait son visage soigneusement dans l'ombre d'un abat-jour, et souriait d'une façon singulière. Ces deux observations, bien que fort insignifiantes, lui causèrent une certaine peine, et la firent douter de Mme Stahl; Varinka, en revanche, seule, sans famille, sans amis, n'espérant rien, ne regrettant rien après sa triste déception, lui semblait une perfection. C'était par Varinka qu'elle apprenait qu'il fallait s'oublier et aimer son prochain pour devenir heureuse, tranquille et bonne, ainsi qu'elle voulait l'être. Et une fois qu'elle l'eut compris, Kitty ne se contenta plus d'admirer, mais se donna de tout son coeur à la vie nouvelle qui s'ouvrait devant elle. D'après les récits que Varinka lui fit sur Mme Stahl et d'autres personnes qu'elle lui nomma, Kitty se traça un plan d'existence; elle décida que, à l'exemple d'Aline, la nièce de Mme Stahl, dont Varinka l'entretenait souvent, elle rechercherait les pauvres, n'importe où elle se trouverait, qu'elle les aiderait de son mieux, qu'elle distribuerait des Évangiles, lirait le Nouveau Testament aux malades, aux mourants, aux criminels: cette dernière idée la séduisait particulièrement. Mais elle faisait ces rêves en secret, sans les communiquer à sa mère, ni même à son amie.

Au reste, en attendant le moment d'exécuter ses plans sur une échelle plus vaste, il ne fut pas difficile à Kitty de mettre ses nouveaux principes en pratique; aux eaux, les malades et les malheureux ne manquent pas: elle fit comme Varinka.

La princesse remarqua bien vite combien Kitty était sous l'influence de ses _engouements_, comme elle appelait Mme Stahl, et surtout Varinka, que Kitty imitait non seulement dans ses bonnes oeuvres, mais presque dans sa façon de marcher, de parler, de cligner des yeux. Plus tard elle reconnut que sa fille passait par une certaine crise intérieure indépendante de l'influence exercée par ses amies.

Kitty lisait le soir un Évangile français prêté par Mme Stahl: ce que jamais elle n'avait fait jusque-là; elle évitait toute relation mondaine, s'occupait des malades protégés par Varinka, et particulièrement de la famille d'un pauvre peintre malade nommé Pétrof.

La jeune fille semblait fière de remplir, dans cette famille, les fonctions de soeur de charité. La princesse n'y voyait aucun inconvénient, et s'y opposait d'autant moins que la femme de Pétrof était une personne très convenable, et qu'un jour la _Fürstin_, remarquant la beauté de Kitty, en avait fait l'éloge, l'appelant un «ange consolateur». Tout aurait été pour le mieux si la princesse n'avait redouté l'exagération dans laquelle sa fille risquait de tomber.

«_Il ne faut rien outrer_,» lui disait-elle en français.

La jeune fille ne répondait pas, mais elle se demandait dans le fond de son coeur si, en fait de charité, on peut jamais dépasser la mesure dans une religion qui enseigne à tendre la joue gauche lorsque la droite a été frappée, et à partager son manteau avec son prochain. Mais ce qui peinait la princesse, plus encore que cette tendance à l'exagération, c'était de sentir que Kitty ne lui ouvrait pas complètement son coeur. Le fait est que Kitty faisait un secret à sa mère de ses nouveaux sentiments, non qu'elle manquât d'affection ou de respect pour elle, mais simplement parce qu'elle était sa mère, et qu'il lui eût été plus facile de s'ouvrir à une étrangère qu'à elle.

«Il me semble qu'il y a quelque temps que nous n'avons vu Anna Pavlovna, dit un jour la princesse en parlant de Mme Pétrof. Je l'ai invitée à venir, mais elle m'a semblé contrariée.

--Je n'ai pas remarqué cela, maman, répondit Kitty en rougissant subitement.

--Tu n'as pas été chez elle ces jours-ci?

--Nous projetons pour demain une promenade dans la montagne, dit Kitty.

--Je n'y vois pas d'obstacle», répondit la princesse, remarquant le trouble de sa fille et cherchant à en deviner la cause.

Varinka vint dîner le même jour, et annonça qu'Anna Pavlovna renonçait à l'excursion projetée pour le lendemain; la princesse s'aperçut que Kitty rougissait encore.

«Kitty, ne s'est-il rien passé de désagréable entre toi et les Pétrof? lui demanda-t-elle quand elles se retrouvèrent seules. Pourquoi ont-ils cessé d'envoyer les enfants et de venir eux-mêmes?»

Kitty répondit qu'il ne s'était rien passé et qu'elle ne comprenait pas pourquoi Anna Pavlovna semblait lui en vouloir, et elle disait vrai; mais si elle ne connaissait pas les causes du changement survenu en Mme Pétrof, elle les devinait, et devinait ainsi une chose qu'elle n'osait pas avouer à elle-même, encore moins à sa mère, tant il aurait été humiliant et pénible de se tromper.

Tous les souvenirs de ses relations avec cette famille lui revenaient les uns après les autres: elle se rappelait la joie naïve qui se peignait sur le bon visage tout rond d'Anna Pavlovna, à leurs premières rencontres; leurs conciliabules secrets pour arriver à distraire le malade, à le détacher d'un travail qui lui était défendu, à l'emmener promener; l'attachement du plus jeune des enfants, qui l'appelait «ma Kitty», et ne voulait pas aller se coucher sans elle. Comme tout allait bien alors! Puis elle se rappela la maigre personne de Pétrof, son long cou sortant de sa redingote brune, ses cheveux rares et frisés, ses yeux bleus avec leur regard interrogateur, dont elle avait eu peur d'abord; ses efforts maladifs pour paraître animé et énergique quand elle était près de lui: elle se souvint de la peine qu'elle avait eue à vaincre la répugnance qu'il lui inspirait, ainsi que tous les poitrinaires, du mal qu'elle se donnait pour trouver un sujet de conversation.

Elle se souvint du regard humble et craintif du malade quand il la regardait, de l'étrange sentiment de compassion et de gêne éprouvé au début, puis remplacé par celui du contentement d'elle-même et de sa charité. Tout cela n'avait pas duré longtemps, et depuis quelques jours il était survenu un brusque changement. Anna Pavlovna n'abordait plus Kitty qu'avec une amabilité feinte, et surveillait sans cesse son mari. Pouvait-il être possible que la joie touchante du malade à son approche fût la cause du refroidissement d'Anna Pavlovna?

«Oui, se dit-elle, il y avait quelque chose de peu naturel, et qui ne ressemblait en rien à sa bonté ordinaire, dans la façon dont Anna Pavlovna m'a dit avant-hier d'un air contrarié: «Eh bien! voilà qu'il n'a pas voulu prendre son café sans vous, et il vous a attendu, quoiqu'il fût très affaibli.» Peut-être lui ai-je été désagréable quand je lui ai offert le plaid; c'était pourtant bien simple, mais Pétrof a pris ce petit service d'une façon étrange, et m'a tant remerciée que j'en étais mal à l'aise; et ce portrait de moi qu'il a si bien réussi; mais surtout ce regard triste et tendre! Oui, oui, c'est bien cela! se répéta Kitty avec effroi; mais cela ne peut être, ne doit pas être! Il est si digne de pitié!» ajouta-t-elle intérieurement.

Ces craintes empoisonnaient le charme de sa nouvelle vie.

XXXIV

Le prince Cherbatzky vint rejoindre les siens avant la fin de la cure; il avait été de son côté à Carlsbad, puis à Baden et à Kissingen, pour y retrouver des compatriotes et, comme il disait, «recueillir un peu d'air russe».

Le prince et la princesse avaient des idées fort opposées sur la vie à l'étranger. La princesse trouvait tout parfait et, malgré sa position bien établie dans la société russe, jouait à la dame européenne: ce qui ne lui allait pas, car c'était une dame russe par excellence.

Quant au prince, il trouvait au contraire tout détestable, la vie européenne insupportable, tenait à ses habitudes russes avec exagération, et cherchait à se montrer moins Européen qu'il ne l'était en réalité.

Le prince revint maigri, avec des poches sous les yeux, mais plein d'entrain, et cette heureuse disposition d'esprit ne fit qu'augmenter quand il trouva Kitty en voie de guérison.

Les détails que lui avait donnés la princesse sur l'intimité de Kitty avec Mme Stahl et Varinka, et ses remarques sur la transformation morale que subissait leur fille, avaient attristé le prince et réveillé en lui le sentiment habituel de jalousie qu'il éprouvait pour tout ce qui pouvait soustraire Kitty à son influence, en l'entraînant dans des régions inabordables pour lui; mais ces fâcheuses nouvelles se noyèrent dans l'océan de bonne humeur et de gaieté qu'il rapportait de Carlsbad.

Le lendemain de son arrivée, le prince, vêtu de son long paletot, ses joues, un peu bouffies et couvertes de rides, encadrées dans un faux-col empesé, alla à la source avec sa fille; il était de la plus belle humeur du monde.

Le temps était splendide; la vue de ces maisons gaies et proprettes, entourées de petits jardins, des servantes allemandes à l'ouvrage, avec leurs bras rouges et leurs figures bien nourries, le soleil resplendissant, tout réjouissait le coeur; mais, plus on approchait de la source, plus on rencontrait de malades, dont l'aspect lamentable contrastait péniblement avec ce qui les entourait, dans ce milieu germanique si bien ordonné.

Pour Kitty, cette belle verdure et les sons joyeux de la musique formaient un cadre naturel à ces visages connus dont elle suivait les transformations bonnes ou mauvaises; mais pour le prince il y avait quelque chose de cruel à l'opposition de cette lumineuse matinée de juin, de l'orchestre jouant gaiement la valse à la mode, et de ces moribonds venus des quatre coins de l'Europe et se traînant là languissamment.

Malgré le retour de jeunesse qu'éprouvait le prince, et son orgueil quand il tenait sa fille favorite sous le bras, il se sentait honteux et gêné de sa démarche ferme et de ses membres vigoureux. En face de toutes ces misères, il éprouvait le sentiment d'un homme déshabillé devant du monde.

«Présente-moi à tes nouveaux amis, dit-il à sa fille en lui serrant le bras du coude; je me suis mis à aimer ton affreux Soden pour le bien qu'il t'a fait; mais vous avez ici bien des tristesses... Qui est-ce...?»

Kitty lui nomma les personnes de leur connaissance; à l'entrée du jardin, ils rencontrèrent Mlle Berthe avec sa conductrice, et le prince eut plaisir à voir l'expression de joie qui se peignit sur le visage de la vieille femme au son de la voix de Kitty: avec l'exagération d'une Française, elle se répandit en politesses, et félicita le prince d'avoir une fille si charmante, dont elle éleva le mérite aux nues, la déclarant un trésor, une perle, un ange consolateur.

«Dans ce cas, c'est l'ange n° 2, dit le prince en souriant: car elle assure que Mlle Varinka est l'ange n° 1.

--Oh oui! Mlle Varinka est vraiment un ange, allez», assura vivement Mlle Berthe.

Ils rencontrèrent Varinka elle-même dans la galerie; elle vint à eux avec hâte, portant un élégant sac rouge à la main.

«Voilà papa arrivé!»lui dit Kitty.

Varinka fit un salut simple et naturel qui ressemblait à une révérence, et entama la conversation avec le prince sans fausse timidité.

--Il va sans dire que je vous connais, et beaucoup, lui dit le prince en souriant, d'un air qui prouva à Kitty, à sa grande joie, que son amie plaisait à son père.

--Où allez-vous si vite?

--Maman est ici, répondit la jeune fille en se tournant vers Kitty: elle n'a pas dormi de la nuit, et le docteur lui a conseillé de prendre l'air; je lui porte son ouvrage.

--Voilà donc l'ange n° 1,» dit le prince, quand Varinka se fut éloignée.

Kitty s'aperçut qu'il avait envie de la plaisanter sur son amie, mais qu'il était retenu par l'impression favorable qu'elle lui avait produite.

«Eh bien, nous allons tous les voir, les uns après les autres, tes amis, même Mme Stahl, si elle daigne me reconnaître.

--Tu la connais donc, papa? demanda Kitty avec crainte, en remarquant un éclair ironique dans les yeux de son père.

--J'ai connu son mari, et je l'ai un peu connue elle-même, avant qu'elle se fût enrôlée dans les piétistes.

--Qu'est-ce que ces piétistes, papa? demanda Kitty, inquiète de voir donner un nom à ce qui lui paraissait d'une si haute valeur en Mme Stahl.

--Je n'en sais trop rien; ce que je sais, c'est qu'elle remercie Dieu de tous les malheurs qui lui arrivent, y compris celui d'avoir perdu son mari, et cela tourne au comique quand on sait qu'ils vivaient fort mal ensemble.... Qui est-ce? Quelle pauvre figure!--demanda-t-il en voyant un malade, en redingote brune, avec un pantalon blanc formant d'étranges plis sur ses jambes amaigries; ce monsieur avait soulevé son chapeau de paille, et découvert un front élevé que la pression du chapeau avait rougi, et qu'entouraient de rares cheveux frisottants.

--C'est Pétrof, un peintre,--répondit Kitty en rougissant,--et voilà sa femme, ajouta-t-elle en montrant Anna Pavlovna, qui, à leur approche, s'était levée pour courir après un des enfants sur la route.

--Pauvre garçon! il a une charmante physionomie. Pourquoi ne t'es-tu pas approchée de lui? Il semblait vouloir te parler.

--Retournons vers lui, dit Kitty, en marchant résolument vers Pétrof... Comment allez-vous aujourd'hui?» lui demanda-t-elle.

Celui-ci se leva en s'appuyant sur sa canne, et regarda timidement le prince.

«C'est ma fille, dit le prince; permettez-moi de faire votre connaissance.»

Le peintre salua et sourit, découvrant ainsi des dents d'une blancheur étrange.

«Nous vous attendions hier, princesse,» dit-il à Kitty.

Il trébucha en parlant, mais, pour ne pas laisser croire que c'était involontaire, il refit le même mouvement.

«Je comptais venir, mais Varinka m'a dit qu'Anna Pavlovna avait renoncé à sortir.

--Comment cela? dit Pétrof ému et commençant aussitôt à tousser en cherchant sa femme du regard.

--Annette, Annette!» appela-t-il à haute voix, tandis que de grosses veines sillonnaient comme des cordes son pauvre cou blanc et mince.

Anna Pavlovna approcha.

«Comment se fait-il que tu aies envoyé dire que nous ne sortirions pas? demanda-t-il à voix basse, d'un ton irrité, car il s'enrouait facilement.

--Bonjour, princesse, dit Anna Pavlovna avec un sourire contraint qui ne ressemblait en rien à son accueil d'autrefois.

--Enchantée de faire votre connaissance, ajouta-t-elle en se tournant vers le prince. On vous attendait depuis longtemps.

--Comment as-tu pu faire dire que nous ne sortirions pas? murmura de nouveau la voix éteinte du peintre, que l'impuissance d'exprimer ce qu'il sentait irritait doublement.

--Mais, bon Dieu, j'ai simplement cru que nous ne sortirions pas, dit sa femme d'un air contrarié.

--Pourquoi? quand cela?......» Il fut pris d'une quinte de toux et fit de la main un geste désolé.

Le prince souleva son chapeau et s'éloigna avec sa fille.

«Oh! les pauvres gens, dit-il en soupirant.

--C'est vrai, papa, répondit Kitty, et ils ont trois enfants, pas de domestiques, et aucune ressource pécuniaire! Il reçoit quelque chose de l'Académie, continua-t-elle avec animation pour tâcher de dissimuler l'émotion que lui causait le changement d'Anna Pavlovna à son égard...--Voilà Mme Stahl,» dit Kitty en montrant une petite voiture dans laquelle était étendue une forme humaine enveloppée de gris et de bleu, entourée d'oreillers et abritée par une ombrelle. Derrière la malade se tenait son conducteur, un Allemand bourru et bien portant. À côté d'elle marchait un comte suédois à chevelure blonde, que Kitty connaissait de vue. Quelques personnes s'étaient arrêtées près de la petite voiture et considéraient cette dame comme une chose curieuse.

Le prince s'approcha. Kitty remarqua aussitôt dans son regard cette pointe d'ironie qui la troublait. Il adressa la parole à Mme Stahl dans ce français excellent que si peu de personnes parlent de nos jours en Russie, et se montra extrêmement aimable et poli.

«Je ne sais si vous vous souvenez encore de moi, mais c'est mon devoir de me rappeler à votre souvenir pour vous remercier de votre bonté pour ma fille, dit-il en ôtant son chapeau sans le remettre.

--Le prince Alexandre Cherbatzky? dit Mme Stahl en levant sur lui ses yeux _célestes_, dans lesquels Kitty remarqua une ombre de mécontentement. Enchantée de vous voir. J'aime tant votre fille!

--Votre santé n'est toujours pas bonne?

--Oh! j'y suis faite maintenant, répondit Mme Stahl, et elle présenta le comte suédois.

--Vous êtes bien peu changée depuis les dix ou onze ans que je n'ai eu l'honneur de vous voir.

--Oui, Dieu qui donne la croix, donne aussi la force de la porter. Je me demande souvent pourquoi une vie semblable se prolonge!--Pas ainsi, dit-elle d'un air contrarié à Varinka, qui l'enveloppait d'un plaid sans parvenir à la satisfaire.

--Pour faire le bien sans doute, dit le prince dont les yeux riaient.

--Il ne nous appartient pas de juger, répondit Mme Stahl, qui surprit cette nuance d'ironie dans la physionomie du prince.--Envoyez-moi donc ce livre, cher comte.--Je vous en remercie infiniment d'avance, dit-elle en se tournant vers le jeune Suédois.

--Ah! s'écria le prince qui venait d'apercevoir le colonel de Moscou; et, saluant Mme Stahl, il alla le rejoindre avec sa fille.

--Voilà notre aristocratie, prince, dit le colonel avec une intention railleuse, car lui aussi était piqué de l'attitude de Mme Stahl.

--Toujours la même, répondit le prince.

--L'avez-vous connue avant sa maladie, c'est-à-dire avant qu'elle fût infirme?

--Oui, je l'ai connue au moment où elle a perdu l'usage de ses jambes.

--On prétend qu'il y a dix ans qu'elle ne marche plus.

--Elle ne marche pas parce qu'elle a une jambe plus courte que l'autre; elle est très mal faite.

--C'est impossible, papa! s'écria Kitty.

--Les mauvaises langues l'assurent, ma chérie; et ton amie Varinka doit en voir de toutes les couleurs. Oh! ces dames malades!

--Oh non! papa, je t'assure, Varinka l'adore! affirma vivement Kitty. Et elle fait tant de bien! Demande à qui tu voudras: tout le monde la connaît, ainsi que sa nièce Aline.

--C'est possible, répondit son père en lui serrant doucement le bras, mais il vaudrait mieux que personne ne sût le bien qu'elles font.»

Kitty se tut, non qu'elle fût sans réponse, mais parce que ses pensées secrètes ne pouvaient pas même être révélées à son père. Chose étrange cependant: quelque décidée qu'elle fût à ne pas se soumettre aux jugements de son père, à ne pas le laisser pénétrer dans le sanctuaire de ses réflexions, elle sentait bien que l'image de sainteté idéale qu'elle portait dans l'âme depuis un mois venait de s'effacer sans retour, comme ces formes que l'imagination aperçoit dans des vêtements jetés au hasard, et qui disparaissent d'elles-mêmes quand on se rend compte de la façon dont ils ont été jetés. Elle ne conserva plus que l'image d'une femme boiteuse qui restait couchée pour cacher sa difformité, et qui tourmentait la pauvre Varinka pour un plaid mal arrangé; il lui devint impossible de retrouver dans sa pensée l'ancienne Mme Stahl.

XXXV

L'entrain et la bonne humeur du prince se communiquaient à tout son entourage; le propriétaire de la maison lui-même n'y échappait pas. En rentrant de sa promenade avec Kitty, le prince invita le colonel, Marie Evguénievna, sa fille, et Varinka à prendre le café, et fit dresser la table sous les marronniers du jardin. Les domestiques s'animèrent aussi bien que le propriétaire sous l'influence de cette gaieté communicative, d'autant plus que la générosité du prince était bien connue. Aussi, une demi-heure après, cette joyeuse société russe réunie sous les arbres fit-elle l'envie du médecin malade qui habitait le premier; il contempla en soupirant ce groupe heureux de gens bien portants.

La princesse, un bonnet à rubans lilas posé sur le sommet de sa tête, présidait à la table couverte d'une nappe très blanche, sur laquelle on avait placé la cafetière, du pain, du beurre, du fromage et du gibier froid; elle distribuait les tasses et les tartines, tandis que le prince, à l'autre bout de la table, mangeait de bon appétit en causant gaiement. Il avait étalé autour de lui toutes ses emplettes de boîtes sculptées, couteaux à papier, jeux de honchets, etc., rapportés de toutes les eaux d'où il revenait, et il s'amusait à distribuer ces objets à chacun, sans oublier Lischen, la servante et le maître de la maison. Il tenait à celui-ci les discours les plus comiques dans son mauvais allemand, et lui assurait que ce n'étaient pas les eaux qui avaient guéri Kitty, mais bien son excellente cuisine, et notamment ses potages aux pruneaux. La princesse plaisantait son mari sur ses manies russes, mais jamais, depuis qu'elle était aux eaux, elle n'avait été si gaie et si animée. Le colonel souriait comme toujours des plaisanteries du prince, mais il était de l'avis de la princesse quant à la question européenne, qu'il s'imaginait étudier avec soin. La bonne Marie Evguénievna riait aux larmes, et Varinka elle-même, au grand étonnement de Kitty, était gagnée par la gaieté générale.

Kitty ne pouvait se défendre d'une certaine agitation intérieure; sans le vouloir, son père avait posé devant elle un problème qu'elle ne pouvait résoudre, en jugeant, comme il l'avait fait, ses amis et cette vie nouvelle qui lui offrait tant d'attraits. À ce problème se joignait pour elle celui du changement de relations avec les Pétrof, qui lui avait paru ce jour-là plus évident encore et plus désagréable. Son agitation augmentait en les voyant tous si gais, et elle éprouvait le même sentiment que, lorsque petite fille, on la punissait, et qu'elle entendait de sa chambre les rires de ses soeurs sans pouvoir y prendre part.

«Dans quel but as-tu bien pu acheter ce tas de choses? demanda la princesse en souriant à son mari et lui offrant une tasse de café.

--Que veux-tu? on va se promener, on s'approche d'une boutique, on est aussitôt accosté: «Erlaucht, Excellenz, Durchlaucht!» Oh! quand on en venait à Durchlaucht, je ne résistais plus, et mes dix thalers y passaient.

--C'était uniquement par ennui, dit la princesse.

--Mais certainement, ma chère, car l'ennui est tel, qu'on ne sait où se fourrer.

--Comment peut-on s'ennuyer? Il y a tant de choses à voir en Allemagne maintenant, dit Marie Evguénievna.

--Je sais tout ce qu'il y a d'intéressant maintenant: je connais la soupe aux pruneaux, le saucisson de pois, je connais tout.

--Vous avez beau dire, prince, leurs institutions sont intéressantes, dit le colonel.