Chapter 19
--Je promets tout; comment veux-tu cependant que je sois tranquille après ce que tu viens de me confier? Puis-je rester calme quand tu l'es si peu?
--Moi! répéta-t-elle. Il est vrai que je me tourmente, mais cela passera si tu ne me parles plus de rien.
--Je ne comprends pas.....
--Je sais, interrompit-elle, combien ta nature loyale souffre de mentir; tu me fais pitié, et bien souvent je me dis que tu as sacrifié ta vie pour moi.
--C'est précisément ce que je me disais de toi! je me demandais tout à l'heure comment tu avais pu t'immoler pour moi! Je ne me pardonne pas de t'avoir rendue malheureuse!
--Moi, malheureuse! dit-elle en se rapprochant de lui et le regardant avec un sourire plein d'amour. Moi! mais je suis semblable à un être mourant de faim auquel on aurait donné à manger! Il oublie qu'il a froid et qu'il est couvert de guenilles, il n'est pas malheureux. Moi, malheureuse! Non, voilà mon bonheur.....»
La voix du petit Serge qui rentrait se fit entendre. Anna jeta un coup d'oeil autour d'elle, se leva vivement, et porta rapidement ses belles mains chargées de bagues vers Wronsky qu'elle prit par la tête; elle le regarda longuement, approcha son visage du sien, l'embrassa sur les lèvres et les yeux, puis elle voulut le repousser et le quitter, mais il l'arrêta.
«Quand? murmura-t-il en la regardant avec transport.
--Aujourd'hui à une heure,» répondit-elle à voix basse en soupirant, et elle courut au-devant de son fils. Serge avait été surpris par la pluie au parc, et s'était réfugié dans un pavillon avec sa bonne.
«Eh bien, au revoir, dit-elle à Wronsky, il faut maintenant que je m'apprête pour les courses; Betsy m'a promis de venir me chercher.»
--Wronsky regarda sa montre, et partit précipitamment.
XXIV
Wronsky était si ému et si préoccupé qu'ayant regardé l'aiguille et le cadran il n'avait pas vu l'heure.
Tout pénétré de la pensée d'Anna, il regagna sa calèche sur la route, marchant avec précaution le long du chemin boueux. Sa mémoire n'était plus qu'instinctive, et lui rappelait seulement ce qu'il avait résolu de faire, sans que la réflexion intervînt. Il s'approcha de son cocher endormi sur son siège, le réveilla machinalement, observa les nuées de moucherons qui s'élevaient au-dessus de ses chevaux en sueur, sauta dans sa calèche et se fit conduire chez Bransky; il avait déjà fait six à sept verstes lorsque la présence d'esprit lui revint; il comprit alors qu'il était en retard, et regarda de nouveau sa montre. Elle marquait cinq heures et demie.
Il devait y avoir plusieurs courses ce jour-là. D'abord les chevaux de trait, puis une course d'officiers de deux verstes, une seconde de quatre; celle où il devait courir était la dernière. À la rigueur, il pouvait arriver à temps en sacrifiant Bransky, sinon il risquait de ne se trouver sur le terrain que lorsque la cour serait arrivée, et ce n'était pas convenable. Malheureusement Bransky avait sa parole; il continua donc la route en recommandant au cocher de ne pas ménager ses chevaux. Cinq minutes chez Bransky, et il repartit au galop; ce mouvement rapide lui fit du bien. Peu à peu il oubliait ses soucis pour ne sentir que l'émotion de la course et le plaisir de ne pas la manquer; il dépassait toutes les voitures venant de Pétersbourg ou des environs.
Personne chez lui que son domestique le guettant sur le seuil de la porte; tout le monde était déjà parti.
Pendant qu'il changeait de vêtements, son domestique eut le temps de lui raconter que la seconde course était commencée, et que plusieurs personnes s'étaient informées de lui.
Wronsky s'habilla sans se presser,--car il savait garder son calme,--et se fit conduire en voiture aux écuries. On voyait de là un océan d'équipages de toutes sortes, des piétons, des soldats, et toutes les tribunes chargées de spectateurs.--La seconde course devait en effet avoir lieu, car il entendit un coup de cloche. Il avait rencontré près de l'écurie l'alezan de Mahotine, Gladiator, qu'on menait couvert d'une housse orange et bleue avec d'énormes oreillères.
«Où est Cord? demanda-t-il au palefrenier.
--À l'écurie,--on selle.»
Frou-frou était toute sellée dans sa stalle ouverte, et on allait la faire sortir.
«Je ne suis pas en retard?
--_All right, all right_, dit l'Anglais, ne vous inquiétez de rien.»
Wronsky jeta un dernier regard sur les belles formes de sa jument, et la quitta à regret;--elle tremblait de tous ses membres. Le moment était propice pour s'approcher des tribunes sans être remarqué; la course de deux verstes s'achevait, et tous les yeux étaient fixés sur un chevalier-garde et un hussard derrière lui, fouettant désespérément leurs chevaux en approchant du but. On affluait vers ce point de tous côtés, et un groupe de soldats et d'officiers de la garde saluaient avec des cris de joie le triomphe de leur officier et de leur camarade.
Wronsky se mêla à la foule au moment où la cloche annonçait la fin de la course, tandis que le vainqueur, couvert de boue, s'affaissait sur sa selle et laissait tomber la bride de son étalon gris pommelé, essoufflé et trempé de sueur.
L'étalon, raidissant péniblement les jarrets, arrêta avec difficulté sa course rapide; l'officier, comme au sortir d'un rêve, regardait autour de lui et souriait avec effort. Une foule d'amis et de curieux l'entoura.
C'était à dessein que Wronsky évitait le monde élégant qui circulait tranquillement eu causant, autour de la galerie; il avait déjà aperçu Anna, Betsy et la femme de son frère, et ne voulait pas s'approcher d'elles, pour éviter toute distraction. Mais à chaque pas il rencontrait des connaissances qui l'arrêtaient au passage et lui racontaient quelques détails de la dernière course, ou lui demandaient la cause de son retard.
Pendant qu'on distribuait les prix dans le pavillon, et que chacun se dirigeait de ce côté, Wronsky vit approcher son frère Alexandre; comme Alexis, c'était un homme de taille moyenne et un peu trapu; mais il était plus beau, quoiqu'il eût le visage très coloré et un nez de buveur; il portait l'uniforme de colonel avec des aiguillettes.
«As-tu reçu ma lettre? dit-il à son frère,--on ne te trouve jamais.»
Alexandre Wronsky, malgré sa vie débauchée et son penchant à l'ivrognerie, fréquentait exclusivement le monde de la cour. Tandis qu'il causait avec son frère d'un sujet pénible, il savait garder la physionomie souriante d'un homme qui plaisanterait d'une façon inoffensive, et cela à cause des yeux qu'il sentait braqués sur eux.
«Je l'ai reçue; je ne comprends pas de quoi _tu_ t'inquiètes.
--Je m'inquiète de ce qu'on m'a fait remarquer tout à l'heure ton absence, et ta présence à Péterhof lundi.
--Il y a des choses qui ne peuvent être jugées que par ceux qu'elles intéressent directement,--et l'affaire dont tu te préoccupes est telle....
--Oui, mais alors on ne reste pas au service, on ne....
--Ne t'en mêle pas,--c'est tout ce que je demande.» Alexis Wronsky pâlit, et son visage mécontent eut un tressaillement; il se mettait rarement en colère, mais quand cela arrivait, son menton se prenait à trembler, et il devenait dangereux. Alexandre le savait et sourit gaiement.
«Je n'ai voulu que te remettre la lettre de notre mère; réponds-lui et ne te fais pas de mauvais sang avant la course.--_Bonne chance_,» ajouta-t-il en français, en s'éloignant.
Dès qu'il l'eût quitté, Wronsky fut accosté par un autre.
«Tu ne reconnais donc plus tes amis? Bonjour, mon cher!» C'était Stépane Arcadiévitch, le visage animé, les favoris bien peignés et pommadés, aussi brillant dans le monde élégant de Pétersbourg qu'à Moscou.
«Je suis arrivé d'hier et me voilà ravi d'assister à ton triomphe.--Quand nous reverrons-nous?
--Entre demain au mess,» dit Wronsky, et, s'excusant de le quitter, il lui serra la main et se dirigea vers l'endroit où les chevaux avaient été amenés pour la course d'obstacles.
Les palefreniers emmenaient les chevaux épuisés par la dernière course, et ceux de la course suivante apparaissaient les uns après les autres. C'étaient pour la plupart des chevaux anglais, bien sanglés et encapuchonnés,--on aurait dit d'énormes oiseaux.
Frou-frou, belle dans sa maigreur, approchait, posant un pied après l'autre d'un pas élastique et rebondissant;--non loin de là, on ôtait à Gladiator sa couverture; les formes superbes, régulières et robustes de l'étalon, avec sa croupe splendide et ses pieds admirablement taillés, attirèrent l'attention de Wronsky.
Il voulut se rapprocher de Frou-frou, mais quelqu'un l'arrêta encore au passage.
«Voilà Karénine,--il cherche sa femme qui est dans le pavillon, l'avez-vous vue?
--Non,» répondit Wronsky, sans tourner la tête du côté où on lui indiquait Mme Karénine, et il rejoignit son cheval.
À peine eut-il le temps d'examiner quelque chose qu'il fallait rectifier à la selle, qu'on appela ceux qui devaient courir pour leur distribuer leurs numéros d'ordre. Ils approchèrent tous, sérieux, presque solennels, et plusieurs d'entre eux fort pâles: ils étaient dix-sept.--Wronsky eut le n° 7.
«En selle!» cria-t-on.
Wronsky s'approcha de son cheval; il se sentait, comme ses camarades, le point de mire de tous les regards, et, comme toujours, le malaise qu'il en éprouvait rendait ses mouvements plus lents.
Cord avait mis son costume de parade en l'honneur des courses; il portait une redingote noire boutonnée jusqu'au cou; un col de chemise fortement empesé faisait ressortir ses joues,--il avait des bottes à l'écuyère et un chapeau rond. Calme et important, selon son habitude, il était debout à la tête du cheval et tenait lui-même la bride. Frou-frou tremblait et semblait prise d'un accès de fièvre; ses yeux pleins de feu regardaient Wronsky de côté. Celui-ci passa le doigt sous la sangle de la selle,--la jument recula et dressa les oreilles,--et l'Anglais grimaça un sourire à l'idée qu'on pût douter de la façon dont il sellait un cheval.
«Montez, vous serez moins agité,» dit-il.
Wronsky jeta un dernier coup d'oeil sur ses concurrents: il savait qu'il ne les verrait plus pendant la course. Deux d'entre eux se dirigeaient déjà vers le point de départ. Goltzen, un ami et un des plus forts coureurs, tournait autour de son étalon bai sans pouvoir le monter. Un petit hussard de la garde, en pantalon de cavalerie, courbé en deux sur son cheval pour imiter les Anglais, faisait un temps de galop. Le prince Kouzlof, blanc comme un linge, montait une jument pur sang qu'un Anglais menait par la bride. Wronsky connaissait comme tous ses camarades l'amour-propre féroce de Kouzlof, joint à la _faiblesse_ de ses nerfs. Chacun savait qu'il avait peur de tout,--mais à cause de cette peur, et parce qu'il savait qu'il risquait de se rompre le cou, et qu'il y avait près de chaque obstacle un chirurgien avec des infirmiers et des brancards, il avait résolu de courir.
Wronsky lui sourit d'un air approbateur; mais le rival redoutable entre tous, Mahotine sur Gladiator, n'était pas là.
«Ne vous pressez pas, disait Cord à Wronsky, et n'oubliez pas une chose importante: devant un obstacle, il ne faut ni retenir ni lancer son cheval, --il faut le laisser faire.
--Bien, bien, répondit Wronsky en prenant les brides
--Menez la course si cela se peut, sinon ne perdez pas courage, quand bien même vous seriez le dernier.»
Sans laisser à sa monture le temps de faire le moindre mouvement, Wronsky s'élança vivement sur l'étrier, se mit légèrement en selle, égalisa les doubles rênes entre ses doigts, et Cord lâcha le cheval. Frou-frou allongea le cou en tirant sur la bride; elle semblait se demander de quel pied il fallait partir, et balançait son cavalier sur son dos flexible en avançant d'un pas élastique. Cord suivait à grandes enjambées. La jument, agitée, cherchait à tromper son cavalier et tirait tantôt à droite, tantôt à gauche; Wronsky la rassurait inutilement de la voix et du geste.
On approchait de la rivière, du côté où se trouvait le point de départ; Wronsky, précédé des uns, suivi des autres, entendit derrière lui, sur la boue du chemin, le galop d'un cheval. C'était Gladiator monté par Mahotine; celui-ci sourit en passant, montrant ses longues dents. Wronsky ne répondit que par un regard irrité. Il n'aimait pas Mahotine, et cette façon de galoper près de lui et d'échauffer son cheval lui déplut; il sentait d'ailleurs en lui son plus rude adversaire.
Frou-frou partit au galop du pied gauche, fit deux bonds, et, fâchée de se sentir retenue par le bridon, changea d'allure et prit un trot qui secoua fortement son cavalier.--Cord, mécontent, courait presque aussi vite qu'elle à côté de Wronsky.
XXV
Le champ de courses, une ellipse de quatre verstes, s'étendait devant le pavillon principal et offrait neuf obstacles: la rivière,--une grande barrière haute de deux archines, en face du pavillon,--un fossé à sec, --un autre rempli d'eau,--une côte rapide,--une banquette irlandaise (l'obstacle le plus difficile), c'est-à-dire un remblai couvert de fascines, derrière lequel un second fossé invisible obligeait le cavalier à sauter deux obstacles à la fois, au risque de se tuer;--après la banquette, encore trois fossés, dont deux pleins d'eau,--et enfin le but, devant le pavillon. Ce n'était pas dans l'enceinte même du cercle que commençait la course, mais à une centaine de sagènes en dehors, et sur cet espace se trouvait le premier obstacle, la rivière, qu'on pouvait à volonté sauter ou passer à gué.
Les cavaliers se rangèrent pour le signal, mais trois fois de suite il y eut faux départ; il fallut recommencer. Le colonel qui dirigeait la course commençait à s'impatienter,--lorsque enfin au quatrième commandement les cavaliers partirent.
Tous les yeux, toutes les lorgnettes étaient dirigés vers les coureurs.
«Ils sont partis! les voilà!» cria-t-on de tous côtés.
Et pour mieux les voir, les spectateurs se précipitèrent isolément ou par groupes vers l'endroit d'où on pouvait les apercevoir. Les cavaliers se dispersèrent d'abord un peu; de loin, ils semblaient courir ensemble, mais les fractions de distance qui les séparaient avaient leur importance.
Frou-frou, agitée et trop nerveuse, perdit du terrain au début, mais Wronsky, tout en la retenant, prit facilement le devant sur deux ou trois chevaux, et ne fut bientôt plus précédée que par Gladiator, qui la dépassait de toute sa longueur, et par la jolie Diane en tête de tous, portant le malheureux Kouzlof, à moitié mort d'émotion.
Pendant ces premières minutes, Wronsky ne fut pas plus maître de lui-même que de sa monture.
Gladiator et Diane se rapprochèrent et franchirent la rivière presque d'un même bond; Frou-frou s'élança légèrement derrière eux comme portée par des ailes: au moment où Wronsky se sentait dans les airs, il aperçut sous les pieds de son cheval Kouzlof se débattant avec Diane de l'autre côté de la rivière (il avait lâché les rênes après avoir sauté, et son cheval s'était abattu sous lui); Wronsky n'apprit ces détails que plus tard, il ne vit qu'une chose alors, c'est que Frou-frou reprendrait pied sur le corps de Diane. Mais Frou-frou, semblable à un chat qui tombe, fit un effort du dos et des jambes tout en sautant, et retomba à terre par-dessus le cheval abattu.
«Oh ma belle!» pensa Wronsky.
Après la rivière, il reprit pleine possession de son cheval, et le retint même un peu, avec l'intention de sauter la grande barrière derrière Mahotine, qu'il ne comptait distancer que sur l'espace d'environ deux cents sagènes libre d'obstacles.
Cette grande barrière s'élevait juste en face du pavillon impérial; l'empereur lui-même, la cour, une foule immense les regardait approcher.
Wronsky sentait tous ces yeux braqués sur lui, mais il ne voyait que les oreilles de son cheval, la terre disparaissant devant lui, la croupe de Gladiator et ses pieds blancs battant le sol en cadence, et conservant toujours la même distance en avant de Frou-frou. Gladiator s'élança à la barrière, agita sa queue écourtée et disparut aux yeux de Wronsky sans avoir heurté l'obstacle.
«Bravo!» cria une voix.
Au même moment, les planches de la barrière passèrent comme un éclair devant Wronsky, son cheval sauta sans changer d'allure, mais il entendit derrière lui un craquement: Frou-frou, animée par la vue de Gladiator, avait sauté trop tôt et frappé la barrière de ses fers de derrière; son allure ne varia cependant pas, et Wronsky, la figure éclaboussée de boue, comprit que la distance n'avait pas diminué, en apercevant devant lui la croupe de Gladiator, sa queue coupée et ses rapides pieds blancs.
Frou-frou sembla faire la même réflexion que son maître, car, sans y être excitée, elle augmenta sensiblement de vitesse et se rapprocha de Mahotine en obliquant vers la corde, que Mahotine conservait cependant. Wronsky se demandait si l'on ne pourrait pas le dépasser de l'autre côté de la piste, lorsque Frou-frou, changeant de pied, prit elle-même cette direction. Son épaule, brunie par la sueur, se rapprocha de la croupe de Gladiator. Pendant quelques secondes ils coururent tout près l'un de l'autre; mais, pour se rapprocher de la corde, Wronsky excita son cheval, et vivement, sur la descente, dépassa Mahotine, dont il entrevit le visage couvert de boue; il lui sembla que celui-ci souriait. Quoique dépassé, il était là, tout près, et Wronsky entendait toujours le même galop régulier et la respiration précipitée mais nullement fatiguée de l'étalon.
Les deux obstacles suivants, le fossé et la barrière, furent aisément franchis, mais le galop et le souffle de Gladiator se rapprochaient; Wronsky força le train de Frou-frou et sentit avec joie qu'elle augmentait facilement sa vitesse; le son des sabots de Gladiator s'éloignait.
C'était lui maintenant qui menait la course comme il l'avait souhaité, comme le lui avait recommandé Cord; il était sûr du succès. Son émotion, sa joie et sa tendresse pour Frou-frou allaient toujours croissant. Il aurait voulu se retourner, mais n'osait regarder derrière lui, et cherchait à se calmer et à ne pas surmener sa monture. Un seul obstacle sérieux, la banquette irlandaise, lui restait à franchir; si, l'ayant dépassé, il était toujours en tête, son triomphe devenait infaillible. Lui et Frou-frou aperçurent la banquette de loin, et tous deux, le cheval et le cavalier, éprouvèrent un moment d'hésitation. Wronsky remarqua cette hésitation aux oreilles de la jument, et levait déjà la cravache, lorsqu'il comprit à temps qu'elle savait ce qu'elle devait faire. La jolie bête prit son élan et, comme il le prévoyait, s'abandonna à la vitesse acquise qui la transporta bien au delà du fossé; puis elle reprit sa course en mesure et sans effort, sans avoir changé de pied.
«Bravo, Wronsky!» crièrent des voix. Il savait que ses camarades et ses amis se tenaient près de l'obstacle, et distingua la voix de Yashvine, mais sans le voir.
«Oh ma charmante! pensait-il de Frou-frou, tout en écoutant ce qui se passait derrière lui.... Il a sauté,» se dit-il en entendant approcher le galop de Gladiator.
Un dernier fossé, large de deux archines, restait encore; c'est à peine si Wronsky y faisait attention, mais, voulant arriver premier, bien avant les autres, il se mit à rouler son cheval. La jument s'épuisait; son cou et ses épaules étaient mouillés, la sueur perlait sur son garrot, sa tête et ses oreilles; sa respiration devenait courte et haletante. Il savait cependant qu'elle serait de force à fournir les deux cents sagènes qui le séparaient du but, et ne remarquait l'accélération de la vitesse que parce qu'il touchait presque terre. Le fossé fut franchi sans qu'il s'en aperçût. Frou-frou s'envola comme un oiseau plutôt qu'elle ne sauta; mais en ce moment Wronsky sentit avec horreur qu'au lieu de suivre l'allure du cheval, le poids de son corps avait porté à faux en retombant en selle, par un mouvement aussi inexplicable qu'impardonnable. Comment cela s'était-il fait? il ne pouvait s'en rendre compte, mais il comprit qu'une chose terrible lui arrivait: l'alezan de Mahotine passa devant lui comme un éclair.
Wronsky touchait la terre d'un pied: la jument s'affaissa sur ce pied, et il eut à peine le temps de se dégager qu'elle tomba complètement, soufflant péniblement et faisant, de son cou délicat et couvert de sueur, d'inutiles efforts pour se relever; elle gisait à terre et se débattait comme un oiseau blessé: par le mouvement qu'il avait fait en selle, Wronsky lui avait brisé les reins; mais il ne comprit sa faute que plus tard. Il ne voyait qu'une chose en ce moment: c'est que Gladiator s'éloignait rapidement, et que lui il était là, seul, sur la terre détrempée, devant Frou-frou abattue, qui tendait vers lui sa tête et le regardait de ses beaux yeux. Toujours sans comprendre, il tira sur la bride. La pauvre bête s'agita comme un poisson pris au filet, et chercha à se redresser sur ses jambes de devant; mais, impuissante à relever celles de derrière, elle retomba tremblante sur le côté. Wronsky, pâle et défiguré par la colère, lui donna un coup de talon dans le ventre pour la forcer à se relever; elle ne bougea pas, et jeta à son maître un de ses regards parlants, en enfonçant son museau dans le sol.
«Mon Dieu, qu'ai-je fait? hurla presque Wronsky en se prenant la tête à deux mains. Qu'ai-je fait?»
Et la pensée de la course perdue, de sa faute humiliante et impardonnable, de la malheureuse bête brisée, tout l'accabla à la fois. «Qu'ai-je fait?»
On accourait vers lui, le chirurgien et son aide, ses camarades, tout le monde. À son grand chagrin, il se sentait sain et sauf.
Le cheval avait l'épine dorsale rompue; il fallut l'abattre. Incapable de proférer une seule parole, Wronsky ne put répondre à aucune des questions qu'on lui adressa; il quitta le champ de courses, sans relever sa casquette tombée, marchant au hasard sans savoir où il allait; il était désespéré! Pour la première fois de sa vie, il était victime d'un malheur auquel il ne pouvait porter remède, et dont il se reconnaissait seul coupable!
Yashvine courut après lui avec sa casquette, et le ramena à son logis; au bout d'une demi-heure, il se calma et reprit possession de lui-même; mais cette course fut pendant longtemps un des souvenirs les plus pénibles, les plus cruels, de son existence.
XXVI
Les relations d'Alexis Alexandrovitch et de sa femme ne semblaient pas changées extérieurement; tout au plus pouvait-on remarquer que Karénine était plus surchargé de besogne que jamais.
Dès le printemps, il partit selon son habitude pour l'étranger, afin de se remettre des fatigues de l'hiver en faisant une cure d'eaux.
Il revint en juillet et reprit ses fonctions avec une nouvelle énergie. Sa femme s'était installée à la campagne aux environs de Pétersbourg, comme d'ordinaire; lui restait en ville.
Depuis leur conversation, après la soirée de la princesse Tverskoï, il n'avait plus été question entre eux de soupçons ni de jalousie; mais le ton de persiflage habituel à Alexis Alexandrovitch lui fut très commode dans ses rapports actuels avec sa femme; sa froideur avait augmenté, quoiqu'il ne semblât conserver de cette conversation qu'une certaine contrariété; encore n'était-ce guère qu'une nuance, rien de plus.
«Tu n'as pas voulu t'expliquer avec moi, semblait-il dire, tant pis pour toi, c'est à toi maintenant de venir à moi, et à mon tour de ne pas vouloir m'expliquer.» Et il s'adressait à sa femme par la pensée, comme un homme furieux de n'avoir pu éteindre un incendie qui dirait au feu: «Brûle, va, tant pis pour toi!»
Lui, cet homme si fin et si sensé quand il s'agissait de son service, ne comprenait pas ce que cette conduite avait d'absurde, et s'il ne comprenait pas, c'est que la situation lui semblait trop terrible pour oser la mesurer. Il préféra enfouir son affection pour sa femme et son fils dans son âme, comme en un coffre scellé et verrouillé, et prit même envers l'enfant une attitude singulièrement froide, ne l'interpellant que du nom de «jeune homme», de ce ton ironique qu'il prenait avec Anna.