Anna Karénine, Tome I

Chapter 17

Chapter 173,874 wordsPublic domain

«Tout ça, c'est un effet de jeunesse, définitivement, un pur enfantillage. Croyez-moi, j'achète pour ainsi dire pour la gloire, et parce que je veux qu'on dise: «C'est Rébenine qui a acheté la forêt d'Oblonsky», et Dieu sait si je m'en tirerai! Veuillez m'écrire nos petites conventions.»

Une heure plus tard, le marchand s'en retournait chez lui dans sa télègue, bien enveloppé de sa fourrure, avec son marché en poche.

«Oh! ces messieurs! dit-il à son commis: toujours la même histoire!

--C'est comme cela, répondit le commis en lui cédant les rênes pour accrocher le tablier de cuir du véhicule. Et par rapport à l'achat Michel Ignatich?

--Hé! hé!...»

XVII

Stépane Arcadiévitch rentra au salon, les poches bourrées de liasses de billets n'ayant cours que dans trois mois, mais que le marchand réussit à lui faire prendre en acompte. Sa vente était conclue, il tenait l'argent en portefeuille; la chasse avait été bonne; il était donc parfaitement heureux et content, et aurait voulu distraire son ami de la tristesse qui l'envahissait; une journée si bien commencée devait se terminer de même.

Mais Levine, quelque désir qu'il eût de se montrer aimable et prévenant pour son hôte, ne pouvait chasser sa méchante humeur; l'espèce d'ivresse qu'il éprouva en apprenant que Kitty n'était pas mariée fut de courte durée. Pas mariée et malade! malade d'amour peut-être pour celui qui la dédaignait! c'était presque une injure personnelle. Wronsky n'avait-il pas en quelque sorte acquis le droit de le mépriser, lui, Levine, puisqu'il dédaignait celle qui l'avait repoussé! C'était donc un ennemi. Il ne raisonnait pas cette impression, mais se sentait blessé, froissé, mécontent de tout, et particulièrement de cette absurde vente de forêt, qui s'était faite sous son toit, sans qu'il pût empêcher Oblonsky de se laisser tromper.

«Eh bien! est-ce fini? dit-il en venant au-devant de Stépane Arcadiévitch; veux-tu souper?

--Ce n'est pas de refus. Quel appétit on a à la campagne. C'est étonnant! Pourquoi n'as-tu pas offert un morceau à Rébenine?

--Que le diable l'emporte!

--Sais-tu que ta manière d'être avec lui m'étonne? Tu ne lui donnes même pas la main, pourquoi?

--Parce que je ne la donne pas à mon domestique, et mon domestique vaut cent fois mieux que lui.

--Quelles idées arriérées! Et la fusion des classes, qu'en fais-tu?

--J'abandonne cette fusion aux personnes à qui elle est agréable; quant à moi, elle me dégoûte.

--Décidément, tu es un _rétrograde_.

--À vrai dire, je ne me suis jamais demandé ce que j'étais: je suis tout bonnement Constantin Levine, rien de plus.

--Et Constantin Levine de bien mauvaise humeur, dit en souriant Oblonsky.

--C'est vrai, et sais-tu pourquoi? À cause de cette vente ridicule; excuse le mot.»

Stépane Arcadiévitch prit un air d'innocence calomniée et répondit par une grimace plaisante.

«Voyons, quand quelqu'un a-t-il vendu n'importe quoi sans qu'on lui dise aussitôt: «Vous auriez pu vendre plus cher?» et personne ne songe à offrir ces beaux prix avant la vente. Non, je vois que tu as une dent contre cet infortuné Rébenine.

--C'est possible, et je te dirai pourquoi. Tu vas me traiter encore d'arriéré et me donner quelque vilain nom, mais je ne puis m'empêcher de m'affliger en voyant la noblesse, cette noblesse à laquelle, en dépit de la fusion des classes, je suis heureux d'appartenir, allant toujours s'appauvrissant. Si encore cet appauvrissement tenait à des prodigalités, à une vie trop large, je ne dirais rien: vivre en grands seigneurs, c'est affaire aux nobles, et eux seuls s'y entendent. Aussi ne suis-je pas froissé de voir les paysans acheter nos terres; le propriétaire ne fait rien, le paysan travaille, il est juste que le travailleur prenne la place de celui qui reste oisif, c'est dans l'ordre. Mais ce qui me vexe et m'afflige, c'est de voir dépouiller la noblesse par l'effet, comment dirais-je, de son _innocence_. Ici c'est un fermier polonais qui achète à moitié prix, d'une dame qui habite Nice, une superbe terre. Là c'est un marchand qui prend en ferme pour un rouble la déciatine ce qui en vaut dix. Aujourd'hui c'est toi qui, sans rime ni raison, fais à ce coquin un cadeau d'une trentaine de mille roubles.

--Eh bien après? fallait-il compter mes arbres un à un?

--Certainement, si tu ne les a pas comptés, sois sûr que le marchand l'a fait pour toi; et ses enfants auront le moyen de vivre et de s'instruire: ce que les tiens n'auront peut-être pas.

--Que veux-tu? à mes yeux, il y a mesquinerie à cette façon de calculer. Nous avons nos affaires, ils ont les leurs, et il faut bien qu'ils fassent leurs bénéfices. Au demeurant, c'est une chose sur laquelle il n'y a plus à revenir.... Et voilà mon omelette favorite qui arrive, puis Agathe Mikhaïlovna nous donnera certainement un verre de sa bonne eau-de-vie.»

Stépane Arcadiévitch se mit à table, plaisanta gaiement Agathe Mikhaïlovna et assura n'avoir pas mangé de longtemps un dîner et un souper pareils.

«Au moins vous avez, vous, une bonne parole à donner, dit Agathe Mikhaïlovna, tandis que Constantin Dmitritch, ne trouvât-il qu'une croûte de pain, la mangerait sans rien dire, et s'en irait.»

Levine, malgré ses efforts pour dominer son humeur triste et sombre, restait morose; il y avait une question qu'il ne se décidait pas à faire, ne trouvant ni l'occasion de la poser à son ami, ni la forme à lui donner. Stépane Arcadiévitch était rentré dans sa chambre, s'était déshabillé, lavé, revêtu d'une belle chemise tuyautée et enfin couché, que Levine rôdait encore autour de lui, causant de cent bagatelles, sans avoir le courage de demander ce qui lui tenait à coeur.

«Comme c'est bien arrangé, dit-il en sortant du papier qui l'enveloppait un morceau de savon parfumé, attention d'Agathe Mikhaïlovna dont Oblonsky ne profitait pas. Regarde donc, c'est vraiment une oeuvre d'art.

--Oui, tout se perfectionne, de notre temps, dit Stépane Arcadiévitch avec un bâillement plein de béatitude. Les théâtres, par exemple, et--bâillant encore--ces amusantes lumières électriques.

--Oui, les lumières électriques, répéta Levine..... Et ce Wronsky, où est-il maintenant? demanda-t-il tout à coup en déposant son savon.

--Wronsky? dit Stépane Arcadiévitch en cessant de bâiller, il est à Pétersbourg. Il est parti peu après toi, et n'est plus revenu à Moscou. Sais-tu, Kostia, continua-t-il en s'accoudant à la table placée près de son lit, et en appuyant sur sa main un visage qu'éclairaient comme deux étoiles ses yeux caressants et un peu somnolents, si tu veux que je te le dise, tu es en partie coupable de toute cette histoire: tu as eu peur d'un rival, et je te répète ce que je te disais alors, je ne sais lequel de vous deux avait le plus de chances. Pourquoi n'avoir pas été de l'avant? je te disais bien que.....,--et il bâilla intérieurement tâchant de ne pas ouvrir la bouche.

--Sait-il ou ne sait-il pas la démarche que j'ai faite? se demanda Levine en le regardant. Il y a de la ruse et de la diplomatie dans sa physionomie; --et, se sentant rougir, il regarda Oblonsky sans parler.

--Si elle a éprouvé un sentiment quelconque, continua celui-ci, c'était un entraînement très superficiel, un éblouissement de cette haute aristocratie et de cette position dans le monde, éblouissement que sa mère a subi plus qu'elle.»

Levine fronça le sourcil. L'injure du refus lui revint au coeur comme une blessure toute fraîche. Heureusement, il était chez lui, dans sa propre maison, et chez soi on se sent plus fort.

«Attends, attends, interrompit-il. Tu parles d'aristocratie? Veux-tu me dire en quoi consiste celle de Wronsky ou de tout autre, et en quoi elle autorise le mépris que l'on a eu de moi? Tu le considères comme un aristocrate. Je ne suis pas de cet avis. Un homme dont le père est sorti de la poussière grâce à l'intrigue, dont la mère a été en liaison Dieu sait avec qui. Oh non! Les aristocrates sont pour moi des hommes qui peuvent montrer dans leur passé trois ou quatre générations honnêtes, appartenant aux classes les plus cultivées (ne parlons pas de dons intellectuels remarquables, c'est une autre affaire), n'ayant jamais fait de platitudes devant personne, et n'ayant eu besoin de personne, comme mon père et mon grand-père. Et je connais beaucoup de familles semblables. Pour toi, tu fais des cadeaux de 30 000 roubles à un coquin, et tu me trouves mesquin de compter mes arbres; mais tu recevras des appointements, et que sais-je encore, ce que je ne ferai jamais. Voilà pourquoi j'apprécie ce que m'a laissé mon père et ce que me donne mon travail, et je dis que c'est nous qui sommes les aristocrates, et non pas ceux qui vivent aux dépens des puissants de ce monde, et qui se laissent acheter pour 20 kopecks!

--À qui en as-tu? je suis de ton avis,--répondit gaiement Oblonsky en s'amusant de la sortie de son ami, tout en sentant qu'elle le visait.--Tu n'es pas juste pour Wronsky; mais il n'est pas question de lui. Je te le dis franchement: à ta place, je partirais pour Moscou et.....

--Non; je ne sais si tu as connaissance de ce qui s'est passé, et du reste cela m'est égal..... J'ai demandé Catherine Alexandrovna, et j'ai reçu un refus qui me rend son souvenir pénible et humiliant.

--Pourquoi cela? quelle folie!

--N'en parlons plus. Excuse-moi si tu m'as trouvé malhonnête avec toi. Maintenant tout est expliqué.»

Et, reprenant ses allures ordinaires:

«Tu ne m'en veux pas, Stiva? Je t'en prie, ne me garde pas rancune, dit-il en lui prenant la main.

--Je n'y songe pas; je suis bien aise, au contraire, que nous nous soyons ouverts l'un à l'autre. Et sais-tu? la chasse est bonne le matin. Si nous y retournions? je me passerais bien de dormir et j'irais ensuite tout droit à la gare.

--Parfaitement.»

XVIII

Wronsky, quoique absorbé par sa passion, n'avait rien changé au cours extérieur de sa vie. Il avait conservé toutes ses relations mondaines et militaires. Son régiment gardait une place importante dans son existence, d'abord parce qu'il l'aimait, et plus encore parce qu'il y était adoré; on ne se contentait pas de l'y admirer, on le respectait, on était fier de voir un homme de son rang et de sa valeur intellectuelle placer les intérêts de son régiment et de ses camarades au-dessus des succès de vanité ou d'amour-propre auxquels il avait droit. Wronsky se rendait compte des sentiments qu'il inspirait et se croyait, en quelque sorte, tenu de les entretenir. D'ailleurs la vie militaire lui plaisait par elle-même.

Il va sans dire qu'il ne parlait à personne de son amour; jamais un mot imprudent ne lui échappait, même lorsqu'il prenait part à quelque débauche entre camarades (il buvait, du reste, très modérément), et il savait fermer la bouche aux indiscrets qui se permettaient la moindre allusion à ses affaires de coeur. Sa passion était cependant connue de la ville entière, et les jeunes gens enviaient précisément ce qui pesait le plus lourdement à son amour, la haute position de Karénine, qui contribuait à mettre sa liaison en évidence.

La plupart des jeunes femmes, jalouses d'Anna, qu'elles étaient lasses d'entendre toujours nommer «juste», n'étaient pas fâchées de voir leurs prédictions vérifiées, et n'attendaient que la sanction de l'opinion publique pour l'accabler de leur mépris: elles tenaient déjà en réserve la boue qui lui serait jetée quand le moment serait venu. Les personnes d'expérience et celles d'un rang élevé voyaient à regret se préparer un scandale mondain.

La mère de Wronsky avait d'abord appris avec un certain plaisir la liaison de son fils; rien, selon elle, ne pouvait mieux achever de former un jeune homme qu'un amour dans le grand monde; ce n'était, d'ailleurs pas sans un certain plaisir qu'elle constatait que cette Karénine, qui semblait si absorbée par son fils, n'était, après tout, qu'une femme comme une autre, chose du reste fort naturelle pour une femme belle et élégante, pensait la vieille comtesse. Mais cette manière de voir changea lorsqu'elle sut que son fils, afin de ne pas quitter son régiment et le voisinage de Mme Karénine, avait refusé un avancement important pour sa carrière; d'ailleurs, au lieu d'être la liaison brillante et mondaine qu'elle aurait approuvée, voilà qu'elle apprenait que cette passion tournait au tragique, à la Werther, et elle craignait de voir son fils commettre quelque sottise. Depuis le départ imprévu de celui-ci de Moscou, elle ne l'avait pas revu, et l'avait fait prévenir par son frère qu'elle désirait sa visite. Ce frère aîné n'était guère plus satisfait, non qu'il s'inquiétât de savoir si cet amour était profond ou éphémère, calme ou passionné, innocent ou coupable (lui-même, quoique père de famille, entretenait une danseuse et n'avait pas le droit d'être sévère), mais il savait que cet amour déplaisait en haut lieu, et blâmait son frère en conséquence.

Wronsky, outre ses relations mondaines et son service, avait une passion qui l'absorbait: celle des chevaux. Des courses d'officiers devaient avoir lieu cet été-là; il se fit inscrire et acheta une jument anglaise pur sang; malgré son amour, et quoiqu'il y mît de la réserve, ces courses avaient pour lui un attrait très vif. Pourquoi d'ailleurs ces deux passions se seraient-elles nui? Il lui fallait un intérêt quelconque, en dehors d'Anna, pour le reposer des émotions violentes qui l'agitaient.

XIX

Le jour des courses de Krasnoé-Selo, Wronsky vint, plus tôt que d'habitude, manger un bifteck dans la salle commune des officiers; il n'était pas trop rigoureusement tenu à restreindre sa nourriture, son poids répondant aux quatre pouds exigés, mais il ne fallait pas engraisser, et il s'abstenait en conséquence de sucre et de farineux. Il s'assit devant la table, sa redingote déboutonnée laissant apercevoir un gilet blanc, et ouvrit un roman français; les deux bras appuyés sur la table, il semblait absorbé par sa lecture, mais ne prenait cette attitude que pour se dérober aux conversations des allants et venants; sa pensée était ailleurs.

Il songeait au rendez-vous que lui avait donné Anna après les courses; depuis trois jours il ne l'avait pas vue, et se demandait si elle pourrait tenir sa promesse, car son mari venait de rentrer à Pétersbourg d'un voyage à l'étranger. Comment s'en assurer? C'était à la villa de Betsy, sa cousine, qu'ils s'étaient rencontrés pour la dernière fois; il n'allait chez les Karénine que le moins possible; oserait-il s'y rendre?

«Je dirai simplement que je suis chargé par Betsy de savoir si elle compte venir aux courses; oui certainement, j'irai,» décida-t-il intérieurement; et son imagination lui peignit si vivement le bonheur de cette entrevue, que son visage rayonna de joie au-dessus de son livre.

«Fais dire chez moi qu'on attelle au plus vite la troïka à la calèche,» dit-il au garçon qui lui servait son bifteck tout chaud sur un plat d'argent. Il attira vers lui l'assiette et se servit.

On entendait dans la salle de billard voisine un bruit de billes, et des voix causant et riant; deux officiers se montrèrent à la porte; l'un d'eux, tout jeune, à la figure délicate, était récemment sorti du corps des pages; l'autre, gras et vieux, avait de petits yeux humides et un bracelet au bras.

Wronsky les regarda et continua à manger et à lire tout à la fois, d'un air mécontent, comme s'il ne les eût pas remarqués.

«Tu prends des forces, hein? demanda le gros officier en s'asseyant près de lui.

--Comme tu vois, répondit Wronsky en s'essuyant la bouche et en fronçant le sourcil, toujours sans les regarder.

--Tu ne crains pas d'engraisser? continua le gros officier et en avançant une chaise au plus jeune.

--Quoi? demanda Wronsky en découvrant ses dents avec une grimace d'ennui et d'aversion.

--Tu ne crains pas d'engraisser?

--Garçon, du xérès!» cria Wronsky sans lui répondre, et il transporta son livre de l'autre côté de l'assiette pour continuer à lire.

Le gros officier prit la carte des vins, la tendit au plus jeune et lui dit:

«Vois donc ce que nous pourrions boire.

--Du vin du Rhin, si tu veux,» répondit celui-ci en tâchant de saisir son imperceptible moustache, tout en regardant timidement Wronsky du coin de l'oeil.

Voyant qu'il ne bougeait pas, il se leva et dit: «Allons dans la salle de billard.»

Le gros officier se leva aussi, et ils se dirigèrent du coté de la porte.

Au même moment entra un capitaine de cavalerie, grand et beau garçon nommé Yashvine; il fit aux deux officiers un petit salut dédaigneux et s'approcha de Wronsky.

«Ah! te voilà,» cria-t-il en lui posant vivement sa grande main sur l'épaule. Wronsky mécontent se retourna, mais son visage reprit aussitôt une expression douce et amicale.

«C'est bien fait, Alexis, dit le capitaine de sa voix sonore, mange maintenant et avale un petit verre par là-dessus.

--Je n'ai pas faim.

--Ce sont les inséparables,» dit Yashvine en regardant d'un air moqueur les deux officiers qui s'éloignaient, et il s'assit, pliant ses grandes jambes, étroitement serrées dans son pantalon d'uniforme, et trop longues pour la hauteur des chaises.

«Pourquoi n'es-tu pas venu au théâtre hier? la Numérof n'était vraiment pas mal; où as-tu été?

--Je me suis attardé chez les Tverskoï.

--Ah!»

Yashvine était, au régiment, le meilleur ami de Wronsky, bien qu'il fût aussi joueur que débauché. On ne pouvait dire de lui que c'était un homme sans principes; il en avait, mais ils étalent foncièrement immoraux. Wronsky admirait sa force physique exceptionnelle, qui lui permettait de boire comme un tonneau sans s'en apercevoir, et de se passer, au besoin, complètement de sommeil; il n'admirait pas moins sa force morale, qui le rendait redoutable même à ses chefs, dont il savait se faire respecter aussi bien que de ses camarades. Au club anglais, il passait pour le premier des joueurs, parce que, sans jamais cesser de boire, il risquait des sommes considérables avec un calme et une présence d'esprit imperturbables.

Si Wronsky éprouvait pour Yashvine de l'amitié et une certaine considération, c'est qu'il savait que sa propre fortune et sa position sociale n'entraient pour rien dans l'attachement que lui témoignait celui-ci; il était aimé pour lui-même. Aussi Yashvine était-il le seul homme auquel Wronsky eût voulu parler de son amour, persuadé que, malgré son mépris affecté pour toute espèce de sentiment, il pourrait seul comprendre sa passion avec ce qu'elle avait de sérieux et d'absorbant. Il le savait en outre incapable de bavardages et de médisances, et ces raisons réunies lui rendaient toujours sa présence agréable.

«Ah oui!--dit le capitaine, lorsque le nom des Tverskoï eut été prononcé; et il mordit sa moustache en le regardant de son oeil noir brillant.

--Et toi, qu'as-tu fait? as-tu gagné?

--Huit mille roubles, dont trois qui ne rentreront peut-être pas.

--Alors je puis te faire perdre,--dit Wronsky en riant; son camarade avait parié une forte somme sur lui.

--Je n'entends pas perdre. Mahotine seul est à craindre.»

Et la conversation s'engagea sur les courses, le seul sujet intéressant du moment.

«Allons, j'ai fini,--dit Wronsky en se levant. Yashvine se leva aussi en étirant ses longues jambes.

--Je ne puis dîner de si bonne heure, mais je vais boire quelque chose. Je te suis. Garçon, du vin, cria-t-il de sa voix tonnante. Cette voix était une célébrité au régiment. Non, au fait, c'est inutile, cria-t-il aussitôt après; si tu rentres chez toi, je t'accompagne.»

XX

Wronsky occupait une grande izba finnoise très propre, et divisée en deux par une cloison. Pétritzky demeurait avec lui au camp, aussi bien qu'à Pétersbourg; il dormait lorsque Wronsky et Yashvine entrèrent.

«Assez dormir, lève-toi,» dit Yashvine en allant secouer le dormeur par l'épaule, derrière la cloison où il était couché, le nez enfoncé dans son oreiller.

Pétritzky sauta sur ses genoux et regarda autour de lui.

«Ton frère est venu, dit-il à Wronsky: il m'a réveillé; que le diable l'emporte, et il a dit qu'il reviendrait.»

Là-dessus, il se rejeta sur l'oreiller en ramenant sa couverture.

«Laisse-moi tranquille, Yashvine,--cria-t-il avec colère à son camarade, qui s'amusait à lui retirer sa couverture; puis, se tournant vers lui et ouvrant les yeux:--Tu ferais mieux de me dire ce que je devrais boire pour m'ôter de la bouche ce goût désagréable.

--De l'eau-de-vie, avant tout, ordonna Yashvine de sa grosse voix: Tereshtchenko, vite un verre d'eau-de-vie et des concombres à ton maître, cria-t-il en s'amusant lui-même de la sonorité de sa voix.

--Tu crois? demanda Pétritzky en se frottant les yeux avec une grimace; en prendras-tu aussi? Si c'est à deux, je veux bien. Wronsky, tu boiras aussi?»

Et, quittant son lit, il s'avança enveloppé d'une couverture tigrée, les bras en l'air, chantonnant en français: «Il était un roi de Thulé.»

«Boiras-tu, Wronsky?

--Va te promener, répondit celui-ci, qui endossait une redingote apportée par son domestique.

--Où comptes-tu aller? lui demanda Yashvine en voyant approcher de la maison une calèche attelée de trois chevaux. Voilà ta troïka.

--À l'écurie, et de là chez Bransky, avec lequel j'ai une affaire à régler,» dit Wronsky.

Il avait effectivement promis à Bransky de lui porter de l'argent, et celui-ci demeurait à dix verstes de Péterhof,--mais ses camarades comprirent aussitôt qu'il allait encore ailleurs.

Pétritzky cligna de l'oeil avec une grimace qui signifiait: «nous savons ce que Bransky veut dire», et continua à chanter.

«Ne t'attarde pas,» se contenta de dire Yashvine, et, changeant de conversation: «Et mon roman, fait-il ton affaire?» demanda-t-il en regardant par la fenêtre le cheval du milieu qu'il avait vendu.

Au moment où Wronsky allait sortir, Pétritzky l'arrêta en criant:

«Attends donc, ton frère m'a laissé une lettre et un billet pour toi. Qu'en ai-je fait? C'est là la question, déclama Pétritzky, élevant l'index au-dessus de son nez.

--Parle donc, es-tu bête! dit Wronsky en souriant.

--Je n'ai pas fait de feu dans la cheminée. Ce doit être ici quelque part.

--Voyons, pas de contes: où est la lettre?

--Je t'assure que je l'ai oublié; j'ai peut-être vu tout cela en rêve! Attends, attends, ne te fâche pas; si tu avais bu comme je l'ai fait hier, tu ne saurais même pas où tu as couché; je vais tâcher de me rappeler.»

Pétritzky retourna derrière la cloison et se recoucha.

«C'est ainsi que j'étais couché, et lui se tenait là, oui, oui, oui, m'y voilà.»

Et il tira une lettre de dessous son matelas.

Wronsky prit la lettre qu'accompagnait un billet de son frère; c'était bien ce qu'il supposait: sa mère lui reprochait de n'être pas venu la voir, et son frère lui disait qu'il avait à lui parler.

«En quoi cela les regarde-t-il?» murmura-t-il, pressentant de quoi il s'agissait, et il chiffonna les deux papiers, qu'il introduisit entre les boutons de sa redingote, avec l'intention de les relire en route plus attentivement.

Au moment de quitter l'izba, il rencontra deux officiers dont l'un appartenait à son régiment. L'habitation de Wronsky servait volontiers de lieu de réunion.

«Où vas-tu?

--À Péterhof pour affaire.

--Le cheval est-il arrivé?

--Oui, mais je ne l'ai pas encore vu.

--On dit que Gladiator, de Mahotine, boite.

--Des bêtises! Mais comment ferez-vous pour courir avec une boue pareille?»

«Voilà mes sauveurs!» cria Pétritzky en voyant entrer les nouveaux venus. Son ordonnance, debout devant lui, tenait sur un plateau de l'eau-de-vie et des concombres salés. «C'est Yashvine qui m'ordonne de boire pour me rafraîchir.

--Vous nous avez donné de l'agrément hier soir, dit un des officiers; grâce à vous, nous n'avons pu dormir de la nuit.

--Il faut vous dire comment cela s'est terminé! se mit à raconter Pétritzky. Wolkof est grimpé sur un toit, et nous a annoncé de là qu'il était triste. Faisons de la musique, ai-je proposé: une marche funèbre. Et au son de la marche funèbre il s'est endormi sur son toit.