Anna Karénine, Tome I

Chapter 16

Chapter 163,853 wordsPublic domain

Au moment où Levine rentrait chez lui, de la plus belle humeur du monde, il entendit un son de clochettes du côté du perron d'entrée.

«Quelqu'un arrive du chemin de fer, pensa-t-il: c'est l'heure du train de Moscou... Qui peut venir? Serait-ce mon frère Nicolas? Ne m'a-t-il pas dit qu'au lieu d'aller à l'étranger, il viendrait peut-être chez moi?»

Il eut peur un moment que cette arrivée n'interrompît ses plans de printemps; mais, honteux de ce sentiment égoïste, il ouvrit aussitôt, dans sa pensée, les bras à son frère, et se prit à espérer, avec une joie attendrie, que c'était bien lui que la clochette annonçait.

Il pressa son cheval, et, au tournant d'une haie d'acacias qui lui cachait la maison, il aperçut dans un traîneau de louage un voyageur en pelisse.--Ce n'était pas son frère.

«Pourvu que ce soit quelqu'un avec qui l'on puisse causer!» pensa-t-il.

«Mais, s'écria-t-il en reconnaissant Stépane Arcadiévitch, c'est le plus aimable des hôtes! Que je suis content de te voir! «J'apprendrai certainement de lui si elle est mariée,» se dit-il.

Même le souvenir de Kitty ne lui faisait plus de mal, par ce splendide jour de printemps.

«Tu ne m'attendais guère? dit Stépane Arcadiévitch en sortant de son traîneau, la figure tachetée de boue, mais rayonnante de santé et de plaisir. Je suis venu: 1° pour te voir; 2° pour tirer un coup de fusil, et 3° pour vendre le bois de Yergoushovo.

--Parfait? Que dis-tu de ce printemps? Comment as-tu pu arriver jusqu'ici en traîneau?

--En télègue c'est encore plus difficile, Constantin Dmitritch, dit le cocher, une vieille connaissance.

--Enfin je suis très heureux de te voir,» dit Levine en souriant avec une joie enfantine.

Il mena son hôte dans la chambre destinée aux visiteurs, où l'on apporta aussitôt son bagage: un sac, un fusil dans sa gaine, et une boite de cigares. Levine se rendit ensuite chez l'intendant pour lui faire ses observations sur le trèfle et le labourage.

Agathe Mikhaïlovna, qui avait à coeur l'honneur de la maison, l'arrêta au passage dans le vestibule pour lui adresser quelques questions au sujet du dîner.

«Faites ce que vous voudrez, mais dépêchez-vous,» répondit-il en continuant son chemin.

Quand il rentra, Stépane Arcadiévitch, lavé, peigné et souriant, sortait de sa chambre. Ils montèrent ensemble au premier.

«Que je suis donc content d'être parvenu jusqu'à toi! Je vais enfin être initié aux mystères de ton existence! Vraiment je te porte envie. Quelle maison! Comme tout y est commode, clair, gai, disait Stépane Arcadiévitch, oubliant que les jours clairs et le printemps n'étaient pas toujours là. Et ta vieille bonne! quelle brave femme! Il ne manque qu'une jolie soubrette en tablier blanc; mais cela ne cadre pas avec ton style sévère et monastique.»

Entre autres nouvelles intéressantes, Stépane Arcadiévitch raconta à son hôte que Serge Ivanitch comptait venir à la campagne cet été; il ne dit pas un mot des Cherbatzky, et se contenta de transmettre les amitiés de sa femme; Levine apprécia cette délicatesse. Comme toujours, il avait amassé pendant sa solitude une foule d'idées et d'impressions qu'il ne pouvait communiquer à son entourage et qu'il versa dans le sein de Stépane Arcadiévitch. Tout y passa: sa joie printanière, ses plans et ses déboires agricoles, ses remarques sur les livres qu'il avait lus, et surtout l'idée fondamentale du travail qu'il avait entrepris d'écrire, lequel, sans qu'il s'en doutât, était la critique de tous les ouvrages d'économie rurale. Stépane Arcadiévitch, aimable et prompt à tout saisir, se montra plus particulièrement cordial cette fois; Levine crut même remarquer une certaine considération pour lui, qui le flatta, jointe à une nuance de tendresse.

Les efforts réunis d'Agathe Mikhaïlovna et du cuisinier eurent pour résultat que les deux amis, mourant de faim, se jetèrent sur la zakouska en attendant la soupe, mangèrent du pain, du beurre, des salaisons, des champignons, et que Levine fit enfin monter la soupe, sans attendre les petits pâtés confectionnés par le cuisinier avec l'espoir d'éblouir leur hôte; mais Stépane Arcadiévitch, habitué à d'autres dîners, ne cessa de trouver tout excellent: les liqueurs faites à la maison, le pain, le beurre, les salaisons, les champignons, la soupe aux orties, la poule à la sauce blanche, le vin de Crimée, furent jugés délicieux.

«Parfait, parfait! dit-il en allumant une grosse cigarette après le rôti. Je me fais l'effet d'avoir échappé aux secousses et au tapage d'un navire, pour aborder sur une rive hospitalière. Ainsi tu dis que l'élément représenté par le travailleur doit être étudié en dehors de tout autre, et servir de guide dans le choix des procédés économiques? Je suis un profane dans ces questions, mais il me semble que cette théorie et ses applications auront une influence sur le travailleur.....

--Oui, mais attends; je ne parle pas d'économie politique, mais d'économie rurale considérée comme une science. Il faut en étudier les données, les phénomènes, de même que pour les sciences naturelles, et l'ouvrier au point de vue économique et ethnographique.....»

Agathe Mikhaïlovna entra en ce moment avec des confitures.

«Mes compliments, Agathe Mikhaïlovna, dit Stépane Arcadiévitch en baisant le bout de ses doigts potelés.

--Quelles salaisons et quelles liqueurs! Eh bien, Kostia, n'est-il pas temps de partir?» ajouta-t-il.

Levine jeta un regard par la fenêtre sur le soleil qui disparaissait derrière la cime encore dénudée des arbres.

«Il en est temps; Kousma, qu'on attelle,» cria-t-il, descendant l'escalier en courant.

Stépane Arcadiévitch descendit aussi, et alla soigneusement retirer lui-même son fusil de sa gaine; c'était une arme d'un modèle nouveau et coûteux.

Kousma, qui sentait venir un bon pourboire, ne le quittait pas; il l'aida à mettre ses bas et ses bottes de chasse, et Stépane Arcadiévitch se laissa faire avec complaisance.

«Si le marchand Rébénine vient en notre absence, fais-moi le plaisir, Kostia, de dire qu'on le reçoive et qu'on le fasse attendre.

--C'est à lui que tu vends ton bois?

--Oui; le connais-tu?

--Certainement, j'ai eu affaire à lui _positivement et définitivement!_»

Stépane Arcadiévitch se mit à rire. «Positivement et définitivement» étaient les mots favoris du marchand.

«Oui, il parle très drôlement.--Elle comprend où va son maître!» ajouta-t-il en caressant Laska, qui tournait en jappant autour de Levine, lui léchant tantôt la main, tantôt la botte ou le fusil.

Un petit équipage de chasse les attendait à la porte.

«J'ai fait atteler, quoique ce soit tout près d'ici; mais si tu le préfères, nous irons à pied.

--Du tout, j'aime autant la voiture,» dit Stépane Arcadiévitch en s'asseyant dans le char à bancs; il s'enveloppa les pieds d'un plaid tigré et alluma un cigare.

«Comment peux-tu te passer de fumer, Kostia! Le cigare, ce n'est pas seulement un plaisir, c'est comme le couronnement du bien-être. Voilà la vraie existence! c'est ainsi que je voudrais vivre!

--Qui t'en empêche? dit Levine en souriant.

--Oui, tu es un homme heureux, car tu possèdes tout ce que tu aimes: tu aimes les chevaux, tu en as; des chiens, tu en as, ainsi qu'une belle chasse; enfin, tu adores l'agronomie, et tu peux t'en occuper!

--C'est peut-être que j'apprécie ce que je possède, et ne désire pas trop vivement ce que je n'ai pas,» répondit Levine en pensant à Kitty.

Stépane Arcadiévitch le comprit, mais le regarda sans mot dire.

Levine lui était reconnaissant de n'avoir pas encore parlé des Cherbatzky, et d'avoir deviné, avec son tact ordinaire, que c'était là un sujet qu'il redoutait; mais en ce moment il aurait voulu, sans faire de questions, savoir à quoi s'en tenir sur ce même sujet.

«Comment vont tes affaires?» dit-il enfin, se reprochant de ne penser qu'à ce qui l'intéressait personnellement.

Les yeux de Stépane Arcadiévitch s'allumèrent.

«Tu n'admets pas qu'on puisse désirer du pain chaud quand on a sa portion congrue; selon toi, c'est un crime, et moi, je n'admets pas qu'on puisse vivre sans amour, répondit-il, ayant compris à sa façon la question de Levine. Je n'y puis rien, je suis ainsi fait, et vraiment, quand on y songe, on fait si peu de tort à autrui, et tant de plaisir à soi-même!

--Eh quoi? y aurait-il un nouvel objet, demanda son ami.

--Oui, frère! Tu connais le type des femmes d'Ossian, ces femmes qu'on ne voit qu'en rêve? Eh bien, elles existent parfois en réalité, et sont alors terribles. La femme, vois-tu, c'est un thème inépuisable: on a beau l'étudier, on rencontre toujours du nouveau.

--Ce n'est pas la peine de l'étudier alors.

--Oh si! Je ne sais plus quel est le grand homme qui a dit que le bonheur consistait à chercher la vérité et non à la trouver...»

Levine écoutait sans rien dire, mais il avait beau faire, il ne pouvait entrer dans l'âme de son ami, et comprendre le charme qu'il éprouvait à ce genre d'études.

XV

L'endroit où Levine conduisit Oblonsky était non loin de là, dans un petit bois de trembles: il le posta dans un coin couvert de mousse et un peu marécageux, quoique débarrassé de neige; quant à lui, il se plaça du côté opposé, près d'un bouleau double, appuya son fusil à une des branches inférieures, ôta son caftan, se serra une ceinture autour du corps, et fit quelques mouvements de bras pour s'assurer que rien ne le gênerait pour tirer.

La vieille Laska, qui le suivait pas à pas, s'assit avec précaution en face de lui, et dressa les oreilles. Le soleil se couchait derrière le grand bois, et du côté du levant les jeunes bouleaux mêlés aux trembles se dessinaient nettement avec leurs branches tombantes et leurs bourgeons presque épanouis.

Dans le grand bois, là où la neige n'avait pas complètement disparu, on entendait l'eau s'écouler à petit bruit en nombreux ruisselets; les oiseaux gazouillaient en voltigeant d'un arbre à l'autre. Par moments, le silence semblait complet; on entendait alors le bruissement des feuilles sèches remuées par le dégel ou par l'herbe qui poussait.

«En vérité, on voit et l'on entend croître l'herbe!» se dit Levine en remarquant une feuille de tremble, humide et couleur d'ardoise, que soulevait la pointe d'une herbe nouvelle sortant du sol. Il était debout, écoutant et regardant tantôt la terre couverte de mousse, tantôt Laska aux aguets, tantôt la cime encore dépouillée des arbres de la forêt, qui s'étendait comme une mer au pied de la colline, puis le ciel obscurci qui se couvrait de petits nuages blancs. Un vautour s'envola dans les airs en agitant lentement ses ailes au-dessus de la forêt; un autre prit la même direction et disparut. Dans le fourré, le gazouillement des oiseaux devint plus vif et plus animé; un hibou éleva la voix au loin; Laska dressa l'oreille, fit quelques pas avec prudence et pencha la tête pour mieux écouter. De l'autre côté de la rivière, un coucou poussa deux fois son petit cri, puis s'arrêta tout enroué.

«Entends-tu? déjà le coucou! dit Stépane Arcadiévitch en quittant sa place.

--Oui, j'entends, dit Levine, mécontent de rompre le silence. Attention maintenant: cela va commencer.»

Stépane Arcadiévitch retourna derrière son buisson, et l'on ne vit plus que l'étincelle d'une allumette, suivie de la petite lueur rouge de sa cigarette, et une légère fumée bleuâtre. «Tchik, tchik;» Stépane Arcadiévitch armait son fusil.

«Qu'est-ce qui crie là? demanda-t-il en attirant l'attention de son compagnon sur un bruit sourd, qui faisait penser à la voix d'un enfant s'amusant à imiter le hennissement d'un cheval.

--Tu ne sais pas ce que c'est? C'est un lièvre mâle. Mais attention, ne parlons plus,» cria presque Levine en armant son fusil à son tour. Un sifflement se fit entendre dans le lointain avec le rythme si connu du chasseur, et, deux ou trois secondes après, ce sifflement se répéta et se changea en un petit cri enroué. Levine leva les yeux à droite, à gauche, et vit enfin au-dessus de sa tête, dans le bleu un peu obscurci du ciel, au-dessus de la cime doucement balancée des trembles, un oiseau qui volait vers lui; son cri, assez semblable au bruit que ferait une étoffe qu'on déchirerait en mesure, lui résonna à l'oreille; il distinguait déjà le long bec et le long cou de la bécasse; mais à peine l'eut-il visée, qu'un éclair rouge brilla du buisson derrière lequel se tenait Oblonsky; l'oiseau s'agita, dans l'air comme frappé d'une flèche. Un second éclair, et l'oiseau, cherchant vainement à se rattraper, battit de l'aile pendant une seconde, et tomba lourdement à terre.

«Est-ce que je l'ai manquée? cria Stépane Arcadiévitch qui ne voyait rien à travers la fumée.

--La voilà, dit Levine en montrant Laska, une oreille en l'air, l'oiseau dans la gueule, remuant le bout de sa queue, et rapportant lentement le gibier à son maître, avec une espèce de sourire, comme pour faire durer le plaisir.

--Je suis bien aise que tu aies touché, dit Levine, tout en éprouvant un certain sentiment d'envie.

--Mon fusil a raté du canon droit; vilaine affaire, répondit Stépane Arcadiévitch en rechargeant son arme. Ah! en voilà encore une!» Effectivement des sifflements se succédèrent, rapides et perçants. Deux bécasses volèrent au-dessus des chasseurs, se poursuivant l'une l'autre; quatre coups partirent, et les bécasses, comme des hirondelles, tournèrent sur elles-mêmes et tombèrent.

... La chasse fut excellente. Stépane Arcadiévitch tua encore deux pièces, et Levine également deux, dont l'une ne se retrouva pas. Le jour baissait de plus en plus. Vénus à la lueur argentée se montrait déjà au couchant, et au levant Arcturus brillait de son feu rouge un peu sombre. Levine apercevait par intervalles la Grande Ourse. Les bécasses ne se montraient plus, mais Levine résolut de les attendre jusqu'à ce que Vénus, qu'il distinguait entre les branches de son bouleau, s'élevât à l'horizon, et que la Grande Ourse fût entièrement visible. L'étoile avait dépassé les bouleaux, et le char de la Grande Ourse brillait déjà dans le ciel, qu'il attendait encore.

«N'est-il pas temps de rentrer?» demanda Stépane Arcadiévitch.

Tout était calme dans la forêt: pas un oiseau n'y bougeait.

«Attendons encore, répondit Levine.

--Comme tu voudras.»

Ils étaient en ce moment à quinze pas l'un de l'autre.

«Stiva, s'écria tout à coup Levine, tu ne m'as pas dit si ta belle-soeur était mariée, ou si le mariage est près de se faire?» Il se sentait si calme, son parti était si résolument pris, que rien, croyait-il, ne pouvait l'émouvoir. Mais il ne s'attendait pas à la réponse de Stépane Arcadiévitch.

«Elle n'est pas mariée et ne songe pas au mariage, elle est très malade, et les médecins l'envoient à l'étranger. On craint même pour sa vie.

--Que dis-tu là? cria Levine. Malade...., mais qu'a-t-elle? Comment.....»

Pendant qu'ils causaient ainsi, Laska, les oreilles dressées, examinait le ciel au-dessus de sa tête et les regardait d'un air de reproche.

«Ils ont bien choisi leur temps pour causer, pensait Laska. En voilà une qui vient, la voilà,--juste. Ils la manqueront.»

Au même instant, un sifflement aigu perça les oreilles des deux chasseurs, et tous deux, ajustant leurs fusils, tirèrent ensemble; les deux coups, les deux éclairs furent simultanés. La bécasse battit de l'aile, plia ses pattes minces, et tomba dans le fourré.

«Voilà qui est bien! ensemble..... s'écria Levine courant avec Laska à la recherche du gibier; qu'est-ce donc qui m'a fait tant de peine tout à l'heure? Ah oui! Kitty est malade, se rappela-t-il. Que faire? c'est triste!

--Je l'ai trouvée! Bonne bête!» fit-il en prenant l'oiseau de la gueule de Laska pour la mettre dans son carnier presque plein.

XVI

En rentrant, Levine questionna son ami sur la maladie de Kitty et les projets des Cherbatzky: il entendit sans déplaisir les réponses d'Oblonsky, sentant, sans oser se l'avouer, qu'il lui restait un espoir quelconque, et presque satisfait que celle qui l'avait tant fait souffrir, souffrit à son tour. Mais quand Stépane Arcadiévitch parla des causes de la maladie de Kitty et prononça le nom de Wronsky, il l'interrompit:

«Je n'ai aucun droit d'être initié à des secrets de famille auxquels je ne m'intéresse nullement.»

Stépane Arcadiévitch sourit imperceptiblement en remarquant la transformation soudaine de Levine, qui, en une seconde, avait passé de la gaieté à la tristesse, comme cela lui arrivait souvent.

«As-tu conclu ton affaire avec Rébénine, pour le bois? demanda-t-il.

--Oui, il me donne un prix excellent: 38 000 roubles, dont huit d'avance et le reste en six ans. Ce n'a pas été sans peine; personne ne m'en offrait davantage.

--Tu donnes ton bois pour rien, dit Levine d'un air sombre.

--Comment cela, pour rien? dit Stépane Arcadiévitch avec un sourire de bonne humeur, sachant d'avance que Levine serait maintenant mécontent de tout.

--Ton bois vaut pour le moins 800 roubles la déciatine.

--Voilà bien votre ton méprisant, à vous autres grands agriculteurs, quand il s'agit de nous, pauvres diables de citadins! Et cependant, qu'il s'agisse de faire une affaire, nous nous en tirons encore mieux que vous. Crois-moi, j'ai tout calculé; le bois est vendu dans de très bonnes conditions, et je ne crains qu'une chose, c'est que le marchand ne se dédise. C'est du bois de chauffage, et il n'y en aura pas plus de 30 sagènes par déciatine; or il m'en donne 200 roubles la déciatine.»

Levine sourit dédaigneusement.

«Voilà le genre de ces messieurs de la ville, pensa-t-il, qui pour une fois en dix ans qu'ils viennent à la campagne, et pour deux ou trois mots du vocabulaire campagnard qu'ils appliquent à tort et à travers, s'imaginent qu'ils connaissent le sujet à fond; «il y aura 30 sagènes»... il parle sans savoir un mot de ce qu'il avance.--Je ne me permets pas de t'en remontrer quand il s'agit des paperasses de ton administration, dit-il, et si j'avais besoin de toi, je te demanderais conseil. Et toi, tu t'imagines comprendre la question des bois? Elle n'est pas si simple. D'abord as-tu compté tes arbres?

--Comment cela, compter mes arbres? dit en riant Stépane Arcadiévitch, cherchant toujours à tirer son ami de son accès de mauvaise humeur. Compter les sables de la mer, compter les rayons des planètes, qu'un génie y parvienne...

--C'est bon, c'est bon. Je te réponds que le génie de Rébenine y parvient; il n'y a pas de marchand qui achète sans compter, à moins qu'on ne lui donne le bois pour rien, comme toi. Je le connais ton bois, j'y chasse tous les ans; il vaut 500 roubles la déciatine, argent comptant, tandis qu'il t'en offre 200 avec des échéances. Tu lui fais un cadeau de 35 000 roubles pour le moins.

--Laisse donc ces comptes imaginaires, dit plaintivement Stépane Arcadiévitch; pourquoi alors personne ne m'a-t-il offert ce prix-là?

--Parce que les marchands s'entendent entre eux, et se dédommagent entre concurrents. Je connais tous ces gens-là. J'ai eu affaire à eux, ce ne sont pas des marchands, mais des revendeurs à la façon des maquignons; aucun d'eux ne se contente d'un bénéfice de 10 ou 15 p. 0/0; il attendra jusqu'à ce qu'il puisse acheter pour 20 kopecks ce qui vaut un rouble.

--Tu vois les choses en noir.

--Pas le moins du monde,» dit tristement Levine au moment où ils approchaient de la maison.

Une télègue solide, et solidement attelée d'un cheval bien nourri, était arrêtée devant le perron; le gros commis de Rébenine, serré dans son caftan, tenait les rênes. Le marchand lui-même était déjà entré dans la maison, et vint au-devant des deux amis à la porte du vestibule. Rébenine était un homme d'âge moyen, grand et maigre, portant moustaches; son menton proéminent était rasé; il avait les yeux ternes et à fleur de tête. Vêtu d'une longue redingote bleu foncé, avec des boutons placés très bas par derrière, il portait des bottes hautes, et par-dessus ses bottes de grandes galoches. Il s'avança vers les arrivants avec un sourire, s'essuyant la figure avec son mouchoir, et cherchant à serrer sa redingote qui n'en avait aucun besoin; puis il tendit à Stépane Arcadiévitch une main qui semblait vouloir attraper quelque chose.

«Ah! vous voilà arrivé? dit Stépane Arcadiévitch eu lui donnant la main. C'est fort bien.

--Je n'aurais pas osé désobéir aux ordres de Votre Excellence, quoique les chemins soient bien mauvais. Positivement, j'ai fait la route à pied, mais je suis venu au jour fixé. Mes hommages, Constantin Dmitritch,--dit-il en se tournant vers Levine, avec l'intention d'attraper aussi sa main; mais celui-ci eut l'air de ne pas remarquer ce geste, et sortit tranquillement les bécasses de son carnier.--Vous vous êtes divertis à chasser? Quel oiseau est-ce donc? ajouta Rébenine en regardant les bécasses avec mépris. Quel goût cela a-t-il?--et il hocha la tête d'un air désapprobateur, comme s'il eut éprouvé des doutes sur la possibilité d'apprêter, pour le rendre mangeable, un volatile pareil.

--Veux-tu passer dans mon cabinet? dit Levine en français... Entrez dans mon cabinet, vous y discuterez mieux votre affaire.

--Où cela vous conviendra,» répondit le marchand sur un ton de suffisance dédaigneuse, voulant bien faire comprendre que si d'autres pouvaient éprouver des difficultés à conclure une affaire, lui n'en connaissait jamais.

Dans le cabinet, Rébenine chercha machinalement des yeux l'image sainte, mais, l'ayant trouvée, il ne se signa pas; il jeta un regard sur les bibliothèques et les rayons chargés de livres, du même air de doute et de dédain qu'il avait eu pour la bécasse.

«Eh bien!... avez-vous apporté l'argent? demanda Stépane Arcadiévitch.

--Nous ne serons pas en retard pour l'argent, mais nous sommes venus causer un peu.

--Qu'avons-nous à causer? mais asseyez-vous donc.

--On peut bien s'asseoir, dit Rébenine en s'asseyant et en s'appuyant au dossier d'un fauteuil, de la façon la plus incommode. Il faut céder quelque chose, prince: ce serait péché que de ne pas le faire... Quant à l'argent, il est tout prêt, définitivement jusqu'au dernier kopeck; de ce côté-là, il n'y aura pas de retard.»

Levine, qui rangeait son fusil dans une armoire et s'apprêtait à quitter la chambre, s'arrêta aux dernières paroles du marchand:

«Vous achetez le bois à vil prix, dit-il: il est venu me trouver trop tard. Je l'aurais engagé à en demander beaucoup plus.»

Rébenine se leva et toisa Levine en souriant.

«Constantin Dmitritch est très serré, dit-il en s'adressant à Stépane Arcadiévitch; on n'achète définitivement rien avec lui. J'ai marchandé son froment et je donnais un beau prix.

--Pourquoi vous ferais-je cadeau de mon bien? Je ne l'ai ni trouvé ni volé.

--Faites excuse; par le temps qui court, il est absolument impossible de voler; tout se fait, par le temps qui court, honnêtement et ouvertement. Qui donc pourrait voler? Nous avons parlé honorablement. Le bois est trop cher; je ne joindrais pas les deux bouts. Je dois prier le prince de céder quelque peu.

--Mais votre affaire est-elle conclue ou ne l'est-elle pas? Si elle est conclue, il n'y a plus à marchander; si elle ne l'est pas, c'est moi qui achète le bois.»

Le sourire disparut des lèvres de Rébenine. Une expression d'oiseau de proie, rapace et cruelle, l'y remplaça. De ses doigts osseux il déboutonna aussitôt sa redingote, offrant aux regards sa chemise, son gilet aux boutons de cuivre, sa chaîne de montre, et il retira de son sein un gros portefeuille usé.

«Le bois est à moi, s'il vous plaît, et il fit rapidement un signe de croix et tendit sa main. Prends mon argent, je prends ton bois. Voilà comment Rébenine entend les affaires; il ne compte pas ses kopecks, bredouilla-t-il tout en agitant son portefeuille d'un air mécontent.

«À ta place je ne me presserais pas, dit Levine.

--Mais je lui ai donné ma parole,» dit Oblonsky étonné.

Levine sortit de la chambre en fermant violemment la porte; le marchand le regarda sortir et hocha la tête en souriant.