Anie Illustrated version

Part 14

Chapter 144,068 wordsPublic domain

C'est à ce moment, sans doute, qu'est passé celui qui t'a dit m'avoir vue en compagnie de M. Burn; ce ne peut être qu'à ce moment, puisque nous ne sommes pas restés ensemble plus de huit ou dix minutes. J'avoue que je n'ai pas bien conscience du temps, car j'étais mal à mon aise. Je n'avais su que répondre quand il m'avait montré de la surprise de me rencontrer à Bordeaux, alors qu'il me croyait en Champagne; et je ne savais aussi que dire pendant qu'il m'examinait: je sentais que ma grossesse sautait aux yeux, ainsi que ma confusion. Ces quelques instants, dont on me fait un crime, m'ont pourtant été bien cruels. Enfin il me quitta avec un air de pitié qui n'était pas pour me rendre courage, et je rentrai à la maison, me reprochant cette malheureuse sortie, mais sans prévoir les conséquences qu'elle allait avoir.

Voilà la vérité, idole de mon coeur, toute la vérité, telle que je te l'ai dite franchement, telle que je te la répète pour qu'elle te rassure, te calme, pour qu'elle t'empêche de douter de moi. Interroge ta conscience, mon chéri, et je suis sûre que sa voix te répondra que tu ne peux pas me soupçonner. Écoute-la, écoute aussi la raison qui te dira que je serais la plus bête ou la plus folle des femmes de te tromper. Suis-je cette bête? Suis-je cette folle? Folle d'amour, oui, je la suis; folle d'amour pour toi, je l'ai été du jour où je t'ai vu, et je la serai jusqu'à la mort. Parce que je t'ai écouté, parce que j'ai cédé à ta parole, à tes beaux yeux, à ta passion, à ton élégance, à ta noblesse, à tout ce qui fait ton prestige, peux-tu supposer que j'aurais cédé à un autre? Mais il n'y a qu'un Gaston au monde pour moi, et il ne peut pas me faire un crime de ce qu'il est irrésistible.

C'est m'accuser du plus misérable et du plus lâche des crimes, de penser que M. Burn peut être pour moi autre chose qu'un indifférent. Est-ce que j'aurais eu des yeux pour toi, est-ce que je t'aurais écouté, est-ce que je me serais donnée si j'avais aimé ce pauvre garçon, ou même si simplement, j'avais été aimée de lui? Il est orphelin, il est riche, il ne dépend de personne, ni d'une famille, ni de rien: aimée par lui, je me serais fait épouser, et malade comme il l'est, ayant besoin de soins, j'imagine que cela n'aurait pas été difficile... au cas où il m'aurait aimée, bien entendu.

As-tu un indice, une preuve, n'importe quoi qui laisse supposer que j'aie fait ce calcul? Je te le demande, et m'en rapporte à tes souvenirs pour la réponse.

Quand nous nous sommes vus, avais-je l'air d'une fille gardée par un sentiment tendre, un amour, un engagement, des projets quelconques? T'ai-je jamais opposé la moindre résistance dans tout ce que tu as voulu de moi? N'ai-je pas été aussi souple entre tes mains, aussi docile à tes désirs que peut l'être une fille libre de toute dépendance étrangère.

Je ne dis pas cela pour m'être donnée à toi, car j'ai cédé autant à mon amour qu'au tien, mais pour le reste, pour tout ce qui s'est passé à partir de ce moment.

Quand tu as voulu que je cache ma grossesse, t'ai-je opposé de la résistance? Et, cependant, j'avais bien le droit d'élever la voix et de te dire que, puisque j'étais une honnête fille, tu avais des devoirs d'honnête homme envers moi. L'ai-je fait? Non. Tu m'as représenté que tu devais ménager ton père, et les lois du monde auquel tu appartiens, qu'il fallait attendre, ne rien brusquer, et sans résistance, mais non sans souffrance, sans honte, sans chagrin j'ai accepté ce que tu voulais.

Tu as trouvé que je devais quitter ma soeur et notre maison pour venir me cacher ici, je t'ai obéi sans t'opposer d'objections, bien que je ne fusse pas assez aveugle pour ne pas voir ce que serait la vie que tu m'imposais, loin de toi dont je serais séparée, loin des miens, prisonnière, abandonnée, seule avec mes pensées qui ne seraient pas gaies, je l'imaginais bien.

Est-ce qu'à ce moment j'aurais accepté si M. Burn ne m'avait pas été étranger?

Je n'ai vu que toi, je n'ai pensé qu'à la plus grande marque d'amour qu'il me fût possible de te donner.

Pour tout dire, pour être franche jusqu'au bout, j'ajoute que j'ai pensé aussi à notre enfant, et que ce que je faisais pour toi, tu le lui rendrais.

Que tu doutes de moi, que tu m'accuses, rien ne peut m'être plus cruel, et il faut que je t'aime comme je t'aime, que je sois ton esclave, ta chose, pour le supporter sans révolte; mais, enfin, si douloureux que cela soit, dans le moment où tu me frappes de tes soupçons, je ne perds pas tout courage parce que je sais que je te ferai revenir à d'autres sentiments, et qu'il n'y a de coupable en toi que ta nature inquiète et jalouse. Tu es ainsi, et ne peux rien contre toi; ton esprit toujours en éveil t'emporte et rien ne t'arrête, ni la raison, ni la vraisemblance, ni la justice, jusqu'à ce que la voix de ton coeur parle et te montre ton erreur.

Mais si je peux, maintenant que je te connais, accepter ces doutes, je ne veux pas qu'ils effleurent notre enfant; je ne veux pas que tu le regardes de cet air sombre et anxieux dont tu regardes la mère en te posant toutes sortes de questions folles ou absurdes: pour lui je ferai tous les sacrifices; et par lui tu auras toujours la femme la plus tendre, la plus soumise, la plus dévouée, la plus fidèle jusqu'à mon dernier soupir.

De toi à lui il n'y a pas de questions à te poser, tu n'as qu'un mot à dire:--Je suis son père, et lui dois la tendresse, les soins, l'amour d'un père.

C'est pour lui que je t'écris cette longue lettre, bien plus que pour moi, car, malgré tout, je sens que je n'ai pas à plaider ma cause qui est si bonne qu'en ce moment même, j'en suis sûre, tu ne penses qu'à me faire oublier le chagrin que tu m'as causé. Sois tranquille, cela ne sera pas difficile, et tu n'auras qu'à paraître pour me trouver telle que j'ai toujours été et serai toujours.

Ta bien aimée,

LÉONTINE»

Il avait lu les lettres précédentes aussi vivement que le permettait leur écriture peu nette; de celle-là au contraire, il pesa chaque mot, chaque phrase, et quand il arriva à la fin, il la reprit au commencement.

Mais, si attentif qu'il fût, il n'y trouva rien qu'il ne connût déjà, si ce n'est des indications sur le caractère et la nature de Léontine qui justifiaient tous les soupçons.

Malgré ses protestations d'amour et ses serments, il paraissait bien certain que cette coquette de village avait manoeuvré entre Arthur Burn et Gaston de façon à les ménager également, écrivant très probablement à celui-ci les mêmes lettres qu'à celui-là, sans savoir au juste lequel des deux était le plus «idole de son coeur», à moins qu'ils ne le fussent ni l'un ni l'autre.

S'il en était ainsi, et tout semblait l'indiquer, on comprenait par quelles incertitudes, Gaston, passionnément épris de cette femme, avait passé et quels avaient été ses soupçons; mais, si toute sa vie il s'était débattu contre l'obsession du doute, lui qui mieux que tout autre était en situation de trancher la question de paternité, n'était-ce pas folie de s'imaginer qu'après trente ans passés on verrait clair là où il s'était perdu dans l'obscurité, n'ayant pour se guider que ces lettres? Quand on les relirait cent fois comme Gaston les avait lues, elles ne livreraient pas plus leur secret que trente ans auparavant: des inductions, des hypothèses, elles les permettaient toutes; des certitudes, elles n'en fourniraient aucune, si les dernières n'étaient pas plus précises que celles-là.

Elles ne l'étaient point: partout Léontine se défendait contre la jalousie de Gaston par de vagues protestations; nulle part elle ne prenait corps à corps un des griefs, auxquels elle répondait: «Je t'aime, compte là-dessus»; et c'était toujours le morne refrain.

Après la liasse de la mère, il passa à celle du fils, beaucoup plus volumineuse. Parcourant seulement les premières lettres, écrites d'une écriture enfantine, il ne commença une lecture sérieuse qu'avec celles où l'enfant devenait jeune homme, et tout de suite il put constater que si, au lieu de vouloir éclaircir une question de paternité, c'était une question de maternité, il n'admettrait jamais que ce garçon, simple et droit, au coeur tendre, mais discret et réservé dans ses expansions, pouvait être le fils de cette coquette, dont chaque mot criait la tromperie. Tel se montrait le collégien, tel était le soldat, avec seulement en plus la fermeté et le sérieux que donne l'âge, mais si franchement, que, dans cette confession qui sans interruption se continuait de la dix-huitième à la trentième année, on voyait comme si on l'avait suivi jour par jour l'éveil de son esprit et de ses idées, la formation de son caractère et de ses sentiments, l'ouverture de son jeune coeur au rêve d'abord, plus tard à la pensée, plus tard encore à la vie.

Alors il se produisit ce fait que cette lecture, commencée avec la pensée et l'espoir qu'elle tournerait contre le capitaine, concluait au contraire en sa faveur: puisqu'il était si peu le fils de sa mère, à qui avait-il pris les qualités natives que chaque lettre révélait en lui, si ce n'est à son père?

Et, pour qui connaissait Gaston, il semblait bien que c'était lui qui fût ce père.

XI

Ce n'était pas la première fois qu'il s'apercevait que les honnêtes gens éprouvent dans la vie des difficultés et des embarras qui n'entravent pas la marche des coquins.

Coquin, il eût sans remords supprimé ce testament, et les choses auraient suivi leur cours.

Mais, honnête homme, il ne pouvait pas employer un moyen qui, pour faire le bonheur des siens, faisait sûrement son malheur à lui, en empoisonnant sa vie.

Il se connaissait et savait que ce n'était pas quand chaque matin, aux premiers instants qui suivent le réveil, on passe l'examen de sa conscience, qu'on pourrait la charger d'un pareil poids: toutes les subtilités du raisonnement ne tenaient pas contre ce chiffon de papier qui, aux yeux de la loi, faisait du capitaine l'héritier de Gaston, et, tant qu'on ne lui aurait pas restitué la fortune dont légalement il était propriétaire, on ne pouvait pas espérer le repos.

Telle était la vérité; le reste ne reposait que sur les sophismes du coeur et de l'intérêt personnel. Et encore se sentait-il convaincu que, s'il était seul, l'intérêt personnel ne s'obstinerait pas dans ces faux raisonnements, qui n'avaient tant de puissance que parce qu'ils tenaient quand même et malgré tout au bonheur de sa femme et de sa fille.

Arrivé à cette conclusion, il n'avait qu'à rentrer chez lui, prendre le testament de Gaston et le remettre à Rébénacq.

Cependant il n'en fit rien, et les raisons ne lui manquèrent pas pour différer ce sacrifice: du côté du capitaine, il n'y avait pas urgence et quelques jours de plus ou de moins étaient de peu d'importance; du côté des siens, il ne pouvait pas ainsi sans préparation leur porter ce coup, qui jetait sa femme dans le désespoir et brisait le mariage de sa fille; enfin, lui-même avait besoin de réfléchir encore et de se reconnaître dans le dédale de contradictions où il se débattait. Ce n'était pas à la légère qu'il devait se décider; aucun inconvénient à attendre; rien que des avantages; en tout cas, on verrait.

Les journées s'écoulèrent longues et agitées, les nuits plus longues encore, plus agitées; mais que peut le temps sur ce qui ne dépend que de notre volonté! fatalement la situation ne pouvait pas changer tant qu'il ne se résoudrait pas, soit à déchirer le testament, soit à le déposer aux mains de Rébénacq, et par conséquent ses tourments, ses inquiétudes, ses angoisses, resteraient ce qu'ils étaient, avec le remords en plus de son impuissance.

Cet état n'avait pas pu se prolonger sans éveiller l'attention de sa femme et de sa fille, et, comme à toutes leurs questions il avait toujours répondu qu'il n'était point malade, elles avaient cherché entre elles quelles pouvaient être les causes de ces changements d'humeur, et madame Barincq s'était arrêtée à l'idée qu'il fallait les attribuer au mariage d'Anie.

--Ton père t'aime trop, il ne peut pas s'habituer à la pensée que bientôt tu seras perdue pour lui.

--Je ne serai pas perdue pour lui, mais, alors même que nous devrions être séparés, je sais qu'il m'aime assez pour accepter ce sacrifice s'il avait la conviction que c'est pour mon bonheur. Seulement il faudrait que cette conviction fût bien solide chez lui, et peut-être ne l'est-elle pas au point de ne pas laisser place à l'inquiétude.

--Avec un homme charmant comme le baron, quelles inquiétudes veux-tu qu'il ait?

--Je ne veux pas qu'il en ait, je ne dis pas qu'il en a; mais enfin cela est possible; et si cela est, sa préoccupation s'expliquerait tout naturellement.

--Si ton père avait des craintes, il m'en ferait part; je suis autant que lui intéressée à ton bonheur. D'ailleurs, quelles craintes M. d'Arjuzanx peut-il lui inspirer?

--Si je les connaissais, nous serions fixées.

--Je l'interrogerai.

L'occasion était trop belle quand sa femme le questionna sur ses inquiétudes pour qu'il n'en profitât pas: en même temps qu'elles justifiaient son souci qu'il ne pouvait pas nier, elles avaient l'avantage de préparer la rupture des projets de mariage.

--Si je n'ai pas de griefs précis à reprocher au baron, je ne suis cependant pas rassuré.

--Pourquoi ne m'en parlais-tu pas?

--Précisément parce que les griefs précis me manquent... et que je trouve inutile de te tourmenter... si, comme je l'espère, il n'y a rien contre le baron.

--Alors, pourquoi te tourmentes-tu toi-même?

--Parce que je voudrais savoir ce que je n'apprends pas.

--Savoir quoi?

Ce qu'on veut dire quand on parle de lui, ou plutôt ce qu'on veut ne pas dire: n'as-tu pas été frappée des réticences qu'on emploie à son égard?

--Réticences... c'est beaucoup.

--Le mot ne fait rien à la chose; pourquoi ces étonnements polis quand il est question du baron? Pourquoi ces silences quand on voit que nous serions disposés à l'accepter pour gendre au cas où Anie l'agréerait?

--L'envie.

--C'est possible; ce n'est pas certain.

--Alors, quoi?

--C'est ce que je cherche. Voilà pourquoi je ne voudrais pas te voir considérer comme fait un mariage qui, en réalité, peut ne pas se faire.

--Tu ne voudrais pas le rompre pour si peu.

--Non, certes; mais j'envisage sa rupture comme possible si...

--Si....

--Si je trouve ce que je cherche. Et cela, tu en conviendras, me donne bien le droit d'être préoccupé.

--Enfin, que cherches-tu?

--A voir clair dans ce qui est obscur; à faire préciser ce qui est vague et insaisissable.

--Le baron est un galant homme.

--Je le crois.

--Un honnête homme.

--J'en suis sûr.

--Alors?

--Galant homme, honnête homme, on peut être mauvais mari: la responsabilité d'un père qui marie sa fille est trop lourde pour qu'il laisse rien au hasard.

--Tu t'inquiètes à tort.

--Qu'en sais-tu? Je pourrais te dire que de ton côté tu t'obstines à tort aussi dans ton parti-pris de ne voir que ce que tu désires: si ce mariage peut se faire, il peut ne pas se faire.

--Il se fera.

--Tu ne peux pas le souhaiter plus vivement que moi.

--Ce serait folie de prendre au sérieux des propos en l'air; il n'y a rien, il ne peut y avoir rien contre le baron, et ce que tu crois de la suspicion est simplement de l'envie: envie chez ses amis parce qu'Anie lui apporte une belle fortune; envie chez nos amis, à nous, parce qu'il apporte à Anie un beau nom.

Il s'attendait à cette résistance et n'alla pas plus loin; maintenant que l'ouverture était faite, il pourrait revenir sur cette rupture, et amener peu à peu l'esprit de sa femme à en admettre la possibilité, afin que le jour où elle se produirait elle ne fût pas un coup de foudre.

Avec Anie il procéda de la même façon, mais l'accueil qu'elle fit à ses paroles entortillées ne ressembla en rien à celui de sa mère:

--S'il y a dans ce mariage quelque chose qui t'inquiète, lui dit-elle, le mieux est d'y renoncer tout de suite.

--Tu n'en souffrirais pas, ma chérie?

--Pas du tout, je t'assure; quand tu m'as fait part de la demande de M. d'Arjuzanx, je t'ai répondu que je n'en étais ni charmée ni fâchée; j'en suis toujours au même point; je crois t'avoir dit aussi, faisant mon examen de conscience, que je ne trouvais en moi qu'une parfaite indifférence à son égard; bien que depuis ce jour-là nous nous soyons rencontrés cinq fois, je n'ai point changé. Dans ces conditions, je pense donc que, ce mariage ne t'offrant plus les avantages que tu y trouvais, surtout une entière sécurité, le mieux est de le rompre avant d'aller plus loin.

--Tu ne le regretterais point?

--Comment pourrais-je le regretter, puisque je ne sais pas encore si je l'accepterai!

--Alors ces entrevues de Biarritz n'ont rien produit?

--Elles auraient produit un ennui réel si elles n'avaient pas eu lieu au bord de la mer, qui était une distraction, et si, d'autre part, elles n'avaient pas été égayées par le capitaine.

--Ah! le capitaine.

Cette exclamation fut prononcée d'un ton qui frappa Anie.

--Que trouves-tu d'étonnant à ce que je dis là?

Il l'examinait; pendant un certain temps il la regarda sans répondre.

--Je me demande, dit-il, si tu n'accordes pas au capitaine des mérites que tu refuses au baron.

--Il n'y a aucune comparaison à faire entre eux.

De nouveau il garda le silence, et elle fut toute surprise de voir que les mains de son père tremblaient comme si elles étaient agitées par une profonde émotion.

--Qu'as-tu? demanda-t-elle.

Il ne répondit pas, et il se mit à marcher en long, en large, à pas saccadés, la tête haute, les yeux brillants, les lèvres frémissantes.

--Une idée! dit-il tout à coup en s'arrêtant devant elle, une idée que me suggère ta réflexion à propos du capitaine, et qui me fait te demander de répondre franchement à la question que je vais te poser.

--Elle est donc bien grave, cette question, qu'elle te met dans cet état d'agitation?

--La plus grave qui puisse se présenter pour toi, pour moi.

--Alors dis tout de suite.

--Si le capitaine avait demandé ta main, ta réponse aurait elle été celle que tu as faite au baron?

--Mais... papa.

--Je t'en prie, je t'en supplie, ma chérie, sois franche avec ton père; tu ne sais pas quelles conséquences peut avoir la réponse que je demande.

--Mais je m'en doute bien un peu, à ton trouble.

--Alors, parle, parle.

--Eh bien, je reconnais, pour parler comme toi, que j'accorde au capitaine des mérites que je ne vois pas dans le baron.

--Et ces mérites auraient-ils été assez grands pour que, malgré son manque de naissance ou plutôt malgré la tare de sa naissance, et aussi malgré son manque de fortune, tu l'acceptes comme mari?

--Justement parce que, grâce à l'héritage de mon oncle, la fortune ne compte pas pour moi, j'aurais aimé à choisir mon mari en dehors de toute préoccupation d'argent; ne pas le refuser parce qu'il aurait été pauvre, ne pas l'accepter parce qu'il aurait été riche.

--Et la naissance?

--Ça, c'est une autre affaire: il est certain que dans le monde le baron d'Arjuzanx, dont les ancêtres occupaient des charges auprès du roi Henri, fait une autre figure que le capitaine Valentin Sixte.

--Tu l'aurais donc refusé pour cette tare?

--Je ne dis pas ça: J'aurais regretté que le capitaine n'eût pas le nom du baron; mais je regrette encore bien plus à tous les autres points de vue que le baron ne soit pas le capitaine.

--Ah! ma chère enfant!

--Tu voulais de la franchise.

--Ma chère petite Anie, ma fille, mon enfant bien-aimée, ma chérie.

Il l'avait prise dans ses bras et il l'embrassait.

--Le capitaine m'a demandée? dit-elle.

--Non.

--Ah!

--Mais cela ne fait rien.

--Cela fait tout au contraire. Comment peux-tu me poser de pareilles questions! Je ne t'ai répondu que parce que je croyais à cette demande.

Elle se dégagea des bras de son père et alla à la fenêtre pour cacher sa confusion.

Doucement il vint à elle, et, lui mettant la main sur l'épaule avec tendresse:

--Ne me suppose pas des intentions qui sont loin de ma pensée, dit-il; rien, je t'assure, ne peut m'être plus doux que ce que tu viens de m'apprendre, rien, rien.

En effet; plus d'une fois il avait vaguement entrevu un mariage entre Anie et Sixte comme la fin des angoisses au milieu desquelles il se débattait désespérément. Tout, de cette façon, était tranché pour le mieux: Anie ne perdait pas la fortune de son oncle, et, de son côté, Sixte héritait de son père; ainsi se conciliaient les droits de chacun; pas de luttes, pas de sacrifices ni d'un côté ni de l'autre; plus de doutes sur la validité du testament, pas plus que sur la filiation du capitaine: ce n'était ni comme fils, ni comme légataire qu'il jouissait de la fortune de Gaston, mais comme mari d'Anie; et, de son côté, ce n'était pas en qualité de nièce qu'elle gardait cette jouissance, mais comme femme du capitaine.

S'il ne s'était pas arrêté à cette idée lorsqu'elle avait traversé son esprit, s'il n'avait même pas voulu l'examiner lorsqu'elle lui revenait malgré ses efforts pour la chasser, c'est qu'il la considérait comme un misérable calcul, et la spéculation honteuse d'une conscience aux abois; n'était-ce pas vendre sa fille? et de sa vie, de son bonheur, payer leur repos à tous et la fortune? Mais, du moment que spontanément, et sans que ce fût un sacrifice pour elle, Anie préférait le capitaine au baron, la situation se retournait; à marier Anie et le capitaine il n'y avait plus ni calcul ni spéculation, on ne la vendait plus et, en même temps qu'on tranchait l'inextricable difficulté du testament, en même temps qu'on faisait un juste partage de la succession de Gaston entre ceux qui, à des titres divers, avaient des droits pour la recueillir, on assurait le bonheur de ceux qu'on mariait. Quel meilleur mari pouvait-on souhaiter pour Anie que ce beau garçon intelligent, franc, loyal, que cet officier distingué devant qui s'ouvrait le plus brillant avenir? Quelle femme pouvait-il trouver qui fût comparable à Anie? De là son élan de joie quand il avait entendu Anie venir au-devant du désir qu'il n'avait même pas osé former.

--Tu m'as parlé franchement, reprit-il, parce que le capitaine te plaît, et aussi parce que tu sais que, de ton côté, tu plais au capitaine.

--Mais je ne sais rien du tout! s'écria-t-elle en se retournant vers son père.

--Tu ne le sais pas, j'en suis certain; il ne te l'a pas dit, je le crois; mais cela n'empêche pas que tu n'en sois sûre; une jeune fille ne se trompe pas là-dessus; c'est là l'essentiel; le reste est de peu d'importance.

--Que veux-tu donc?

--Que tu épouses le capitaine, puisqu'il te plaît.

--Mais ce ne sont pas les jeunes filles qui épousent, on les épouse.

--Si le baron ne te plaît pas, et si au contraire le capitaine te plaît, il y a d'autre part tant d'avantage à ce que ton mariage avec le capitaine se fasse, que nous devons nous unir pour qu'il réussisse.

--Mais je ne peux pas lui demander de m'épouser.

--Il ne s'agit pas de cela. Ce qu'il faut avant tout, c'est que tu refuses M. d'Arjuzanx.

--C'est facile et j'y suis toute disposée. Je n'ai accepté ces entrevues que pour t'obéir. Tu veux maintenant que nous les supprimions, je t'obéis encore bien plus volontiers. Quoi qu'il arrive, je ne regretterai point M. d'Arjuzanx. Je n'ai pour lui ni antipathie ni répulsion; il m'est indifférent, voilà tout; et ce n'est vraiment pas assez pour l'épouser: ami, oui; mari, non. De son côté, ce que tu désires est donc fait. Seulement, je serais curieuse de savoir pourquoi tu le voulais pour gendre il y a un mois, et pourquoi tu ne le veux plus aujourd'hui.

Il resta un moment assez embarrassé.

--N'était-il pas alors ce qu'il est encore? et du côté du capitaine as-tu appris des choses qui te le montrent sous un jour plus favorable?

Il avait eu le temps de se remettre:

--J'ai à plusieurs reprises entendu parler de M. d'Arjuzanx d'une façon qui ne m'a pas plu.

--Que disait-on?