Chapter 4
Ce qui tout d'abord était vague et incompréhensible se précisait maintenant, et s'expliquait : on la croyait l'héritière de son oncle, et l'on prenait rang pour épouser cet héritage.
Quand la vérité serait connue, que deviendraient ces prétendants si empressés aujourd'hui ? son mariage, déjà si difficile, n'en serait rendu que plus difficile encore : on ne se remet pas d'une si lourde déception.
V
Jusqu'à minuit Barincq resta au piano, et sans relâche joua avec l'énergie et l'entrain d'un musicien de profession qui cherche à faire ajouter une gratification à son cachet : à l'entendre, on pouvait croire qu'il n'avait pas d'autre souci que le plaisir de ses invités et cela même était relevé avec des commentaires où la sympathie manquait.
— Il fait très bien danser, M. Barincq.
— Avec un brio étonnant...
— Surtout pour la circonstance.
— Madame Barincq m'a dit qu'il aimait tendrement son frère.
— La pensée de l'héritage fait oublier celle du frère.
Cependant, dans les courts instants de repos qui coupaient les danses, son visage s'allongeait, ses lèvres s'abaissaient, et quand Anie le regardait elle lisait dans ses yeux la sombre préoccupation qui, plus d'une fois, lui eût fait oublier son rôle si elle ne le lui avait rappelé en posant simplement sa main sur le piano ; alors il frappait bruyamment quelques mesures comme s'il se réveillait et se remettait à jouer jusqu'à ce qu'un nouveau repos laissât retomber le poids de cette préoccupation sur son cœur.
Et sa pensée était toujours la même : ne trouverait-il pas un moyen pour partir par le train du matin, et parmi ces gens qu'il amusait n'en découvrirait-il pas un à qui il pourrait emprunter le prix de son voyage en Béarn ?
Vers minuit, le petit prodige qui ne dansait pas, mais prenait plaisir à voir danser, s'endormit, et sa mère, l'ayant étendue sur une chaise longue dans l'atelier d'Anie, voulut relayer Barincq au piano ; il eut alors la liberté d'approcher ceux dont il n'avait pu jusqu'à ce moment tâter que de loin la bourse en même temps que la bonne volonté.
Malheureusement, il avait toujours été d'une timidité paralysante pour demander quoi que ce fût, et les conditions dans lesquelles il devait risquer sa tentative la rendaient presque impossible pour lui : parmi ces gens il n'avait pas un ami, et il s'en trouvait même dont il ignorait le nom ; comment s'adresser à eux, leur expliquer ce qu'il désirait, les toucher ?
A la fin, il se décida pour la femme d'un inventeur de papiers pharmaceutiques avec laquelle il se croyait en assez bons termes, pour avoir maintes fois rendu des services au mari à l'_Office cosmopolitain_ : riche maintenant, elle avait connu la misère assez durement pour que sa fille en fût réduite pendant dix ans à chanter dans les plus humbles cafés-concerts, et cela, s'imaginait-il, devait la rendre douce aux misères des autres ; d'ailleurs, qu'étaient cent francs pour elle !
Décidé à risquer son aventure avec elle, il la conduisait dans le _hall_, et là, pendant qu'elle dégustait, à petites gorgées, une tasse de chocolat, que Barnabé lui avait servie, avec une hésitation qui étranglait ses paroles, il exposa sa demande.
Mais précisément parce qu'elle connaissait la misère, elle avait acquis un flair d'une rare subtilité pour deviner au premier mot ce qui devait tourner à l'emprunt : comment ! ce prétendu héritier en était réduit à risquer une demande embarrassée quand il pouvait parler haut ? Certainement, il y avait là-dessous quelque chose de louche. A côté de l'héritier légitime il y a bien souvent le légataire choisi. Il convenait donc d'être sur ses gardes.
Il avait à peine parlé de son frère qu'elle l'arrêta.
— Vraiment, c'était héroïque d'avoir la force de faire danser ses amis en un pareil moment. Quel courage ! quelle volonté ! Elle l'avait examiné au piano, et, en voyant ses efforts pour se contenir, elle avait eu les larmes aux yeux. Ce n'était certainement pas elle qui, comme certaines personnes, s'étonnerait qu'on pût s'amuser en des circonstances si cruelles.
Ainsi encouragé, il avait sans trop de circonlocutions abordé la question d'argent ; alors elle avait montré un vrai chagrin : — Quelle malechance de n'avoir que quelque menue monnaie dans sa bourse ! Heureusement cela pouvait se réparer ; s'il voulait bien venir chez elle vers midi, elle se serait alors entendue avec son mari, et ils se feraient un plaisir de mettre à sa disposition toutes les sommes dont il pouvait avoir besoin ; si elle fixait midi, c'est que son mari, souffrant, ne se levait qu'après onze heures et demie.
Comme il avait eu soin de dire qu'il partait à neuf heures du matin, la défaite était assez claire pour qu'il ne pût pas insister ; il avait remercié, et, le chocolat avalé, il l'avait ramenée dans le salon, se demandant à qui, maintenant, s'adresser.
Il tournait et retournait cette question les yeux perdus dans le vague ; quand Barnabé, qui circulait de groupe en groupe son plateau à la main, lui fit un signe pour le prier de venir dans la cuisine ; il le suivit.
L'embarras de Barnabé était si manifeste, qu'il craignit quelque accident.
— Qu'est-ce qui vous manque ? Avez-vous cassé quelque chose ?
— La grande carafe, mais ce n'est pas de ça qu'il s'agit.
— Alors ?
— Voilà la chose : par ce que j'ai entendu, sans écouter, il paraîtrait que vous êtes dans les arias pour votre voyage. Si ce n'est que ça, je peux mettre demain matin deux cents francs à votre disposition, et avec plaisir, monsieur Barincq, croyez-le ; quand tout le monde sera parti, j'irai les chercher et vous les apporterai.
Les larmes lui montèrent aux yeux ; avant qu'il eût dominé son émotion, Barnabé s'était sauvé son plateau à la main.
Quand il reprit sa place au piano, ceux des invités qui s'étaient étonnés qu'il pût si bien les faire danser se dirent que, décidément, la joie d'hériter était scandaleuse : on pleure son frère, que diable ! ou tout au moins les convenances exigent qu'on ne se réjouisse pas publiquement de sa mort.
Maintenant il n'avait plus qu'un souci : faire sa valise à temps pour ne pas manquer le train de neuf heures, car il ne pouvait pas compter sur sa femme qui, morte de fatigue quand les derniers danseurs partiraient au soleil levant, n'aurait plus de forces que pour se mettre au lit.
Vers trois heures du matin on voulut bien encore le remplacer, et il monta à son cabinet où, après avoir retiré habit et gilet, il atteignit une vieille valise en cuir, qui ne lui avait pas servi depuis quinze ans. En quel état allait-il la trouver ? Elle était bien poussiéreuse, durcie, une courroie manquait, la clef était perdue ; mais enfin elle pouvait encore aller tant bien que mal.
Comme il ne devait rester à Ourteau que le temps strictement nécessaire à l'enterrement de son frère, il ne lui fallait que peu de linge ; une chemise, des mouchoirs, une cravate blanche ; mais il lui fut difficile de trouver une chemise à peu près mettable, et encore dut-il recoudre tous les boutons de celle sur laquelle son choix s'arrêta. Heureusement son habit, son gilet et son pantalon avaient été réparés en vue de la soirée, ils seraient décents pour conduire le deuil : il n'entrerait point en misérable dans la vieille église où, en son enfance, il occupait près de son père et de son frère la place d'honneur, et n'aurait point à rougir de sa pauvreté sous les regards curieux de ses amis de jeunesse.
C'est dans le monde où les bals se suivent et s'enchaînent qu'on arrive tard et qu'on part tôt ; dans celui où les occasions de s'amuser ne reviennent pas tous les soirs, on profite gloutonnement de celles qui se présentent, on arrive de bonne heure et l'on ne s'en va plus. Il en fut ainsi pour les invités de madame Barincq ; quand le soleil se leva ils dansaient encore ; il fallut pour les chasser le froid et la dure lumière du matin qui ne respecte rien ; d'ailleurs, la faim se faisait sentir plus encore que la fatigue, et depuis deux heures Barnabé, qui avait vidé les bouteilles et les soupières, gratté l'os du jambon, raclé l'assiette au beurre, n'offrait plus que du sirop de groseille noyé d'eau, ce qui était tout à fait insuffisant.
Enfin, à six heures le hall fut vide et le père, la mère et la fille se trouvèrent seuls en face l'un de l'autre, tandis que dans la cuisine Barnabé se préparait à partir.
— Allons nous coucher, dit madame Barincq, nous avons bien gagné quelques heures de bon sommeil.
Barnabé s'approcha de Barincq :
— Je reviens dans un quart d'heure, dit-il discrètement, le temps d'aller et de revenir.
Mais, bien qu'il eût parlé à mi-voix, madame Barincq l'avait entendu.
— Pourquoi Barnabé veut-il revenir ? demanda-t-elle à son mari.
Il eût préféré que cette question ne lui fût pas adressée, mais il ne pouvait pas ne pas y répondre ; Il dit donc ce qui s'était passé, sa demande, le refus qui l'avait accueillie, l'invention de Barnabé.
Madame Barincq leva au ciel ses mains tremblantes d'indignation.
— Emprunter à un domestique ! s'écria-t-elle, il ne manquait plus que ça.
— Barnabé s'est conduit en ami, dit Anie en tâchant d'intervenir.
— Ne vas-tu pas défendre ton père ? s'écria madame Barincq ; tu ferais bien mieux de lui demander comment il compte rendre cet argent.
Sans attendre que cet appel à l'intervention de sa fille eût produit un effet, elle se tourna vers son mari :
— Et quand veux-tu partir ? demanda-t-elle.
— A 9 heures 30.
— Ce matin ?
— Je n'ai que juste le temps pour arriver demain à l'heure de l'enterrement.
— Et tu nous laisses au milieu de ce désordre, sans personne pour nous aider ? comment allons-nous nous en tirer ? je suis morte de fatigue.
— Pour cela, maman, ne t'inquiète pas, dit Anie, je n'irai pas à l'atelier aujourd'hui et avant ce soir tout sera mis en état.
— Si tu prends le parti de ton père, je n'ai plus rien à dire. Adieu.
Sans un mot de plus elle quitta le hall pour monter au premier étage.
— N'emportes-tu rien ? demanda Anie lorsqu'elle fut seule avec son père.
— J'ai fait ma valise cette nuit et l'ai descendue je vais mettre mon habit dedans et serai prêt à partir.
— Sans déjeuner ?
— Barnabé m'a dit qu'il ne restait rien.
— Je vais te faire du café ; pendant ce temps, la porteuse de pain arrivera.
Comme elle se dirigeait vers la cuisine, il l'arrêta :
— Tu ne vas pas allumer le feu, habillée comme tu l'es ?
— Ma robe n'a plus grand'chose à craindre, dit-elle en se regardant.
En effet, elle était en lambeaux, déchirée aux entournures et surtout à la taille par les doigts gros des danseurs.
— Elle a le feu à craindre, dit-il.
— Eh bien, je me déshabille et reviens tout de suite.
— Tu ferais mieux de te coucher.
— Crois-tu que je sois fatiguée pour une nuit passée à danser ? A mon âge, cela serait honteux.
Quand elle redescendit, elle trouva son père, qui avait revêtu ses vêtements de tous les jours, en train de boucler sa valise. Vivement elle alluma un feu de braise et mit dessus une bouillotte d'eau ; puis elle ouvrit la porte du jardin.
— Où vas-tu ? demanda-t-il.
— J'ai mon idée.
Elle revint presque aussitôt, tenant d'un air triomphant un œuf dans chaque main.
— Il me semblait bien avoir entendu les poules chanter, dit-elle ; au moins tu ne partiras pas à jeun ; deux œufs frais, une bonne tasse de café, te remettront un peu des fatigues de cette nuit, d'autant plus dures pour toi qu'elles s'ajoutaient à ton chagrin. Pauvre père, je t'assure que je t'ai plaint de tout mon cœur, et que plus d'une fois je me suis reproché le supplice que je t'imposais en te faisant jouer ces airs de danse qui exaspéraient ta douleur.
— Au moins t'es-tu amusée ?
— Je devrais te dire oui, mais cela ne serait pas vrai.
— Tu as éprouvé quelque déception ?
Elle hésita un moment, non parce qu'elle ne comprenait pas à quelle déception son père faisait allusion, mais parce qu'elle avait une certaine honte à répondre.
— J'ai été demandée en mariage plus de dix fois depuis hier soir, dit-elle enfin avec un demi-sourire.
— Eh bien ?
— Eh bien, sais-tu à qui ces demandes s'adressaient ?
— A toi, bien sûr.
— A moi ta fille, non ; à moi l'héritière de mon oncle, oui ; sur une parole de maman, mal entendue ou mal comprise, on s'est imaginé que la fortune de mon oncle allait nous revenir, et chacun a voulu prendre rang.
— Et si ce qu'on s'est imaginé se réalisait ?
— As-tu des raisons pour le croire ?
— Le croire, non ; l'espérer, oui : car je ne peux pas admettre que Gaston, malgré notre rupture, ne t'ait rien laissé par son testament, toi, sa nièce, contre qui il n'avait aucun grief.
— Mais s'il n'a pas fait de testament ?
— Alors ce ne serait pas une part quelconque de sa fortune qui te reviendrait, ce serait de cette fortune entière que nous hériterions.
Que cela soit, je te promets que je n'épouserai aucun de mes prétendants de cette nuit : les vilains bonshommes, hypocrites et plats.
VI
En entrant dans la gare d'Orléans, après une course d'une heure et demie faite à pied, sa petite valise à la main, il vit le rapide de Bordeaux partir devant lui.
Autrefois, quand de Paris il retournait au pays natal, c'était ce train qu'il prenait toujours ; une voiture l'attendait à la gare de Puyoo, et de là le portait rapidement à Ourteau où il arrivait assez à temps encore pour passer une bonne nuit dans son lit.
Maintenant au lieu du rapide, l'omnibus ; au lieu d'un confortable compartiment de première, les planches d'un wagon de troisième ; au lieu d'une voiture en descendant du train, les jambes.
Son temps heureux avait été celui de la jeunesse, le dur était celui de la vieillesse ; la ruine avait fait ce changement.
Il eût pu lui aussi mener la vie tranquille du gentilhomme campagnard, sans souci dans son château, honoré de ses voisins, cultivant ses terres, élevant ses bêtes, soignant son vin, car il aimait comme son frère les travaux des champs, et même plus que lui, en ce sens au moins qu'à cette disposition se mêlait un besoin d'améliorations qui n'avait jamais tourmenté son aîné, plus homme de tradition que de science et de progrès.
Avec une origine autre que la sienne, il en eût été probablement ainsi, et comme ils n'étaient que deux enfants, ils se fussent trouvés assez riches, la fortune paternelle également partagée entre eux, pour mener cette existence chacun de son côté : l'aîné sur la terre patrimoniale, le jeune dans quelque château voisin. Mais, bien que sa famille fut fixée en Béarn depuis assez longtemps déjà, elle était originaire du pays Basque, et comme telle fidèle aux usages de ce pays où le droit d'aînesse est toujours assez puissant pour qu'on voie communément les puînés ne pas se marier afin que la branche aînée s'enrichisse par l'extinction des autres.
Élevés dans ces principes ils s'étaient habitués à l'idée que l'aîné continuerait le père, avec la fortune du père, dans le château du père, et que le cadet ferait son chemin dans le monde comme il pourrait cela était si naturel pour eux, si légitime, que ni l'un ni l'autre, le dépouillé pas plus que l'avantagé, n'avait pensé à s'en étonner. A la vérité ils savaient qu'une loi, qui est le Code civil prohibe ses arrangements, mais cette loi bonne pour les gens du nord, n'avait aucune valeur dans le pays basque ; et Basques ils étaient, non Normands ou Bourguignons.
D'ailleurs, cette perspective de vie laborieuse n'avait rien pour effrayer le cadet, ou contrarier ses goûts qui dès l'enfance s'étaient affirmés tout différents de ceux de son aîné. Tandis que pour celui-là rien n'existait en dehors des chevaux, de la chasse, de la pêche, lui était capable de travail d'esprit et même de travail manuel ; s'il aimait aussi la chasse et la pêche, elles ne le prenaient pourtant pas tout entier ; il lisait, dessinait, faisait de la musique ; au collège de Pau il couvrait ses livres, ses cahiers et les murailles de bonshommes, à Ourteau pendant les vacances il construisait des mécaniques ou des outils qui par leur ingéniosité émerveillaient son père, son frère, aussi bien que les gens du village qui les voyaient.
N'était-ce pas là l'indice d'une vocation ? Pourquoi n'utiliserait-il pas les dispositions dont la nature l'avait doué ?
A quinze ans pendant les grandes vacances, tout seul, c'est-à-dire sans les conseils d'un homme du métier et en se faisant aider seulement par le maréchal-ferrant du village il avait construit une petite machine à vapeur qui, pour ne pouvoir rendre aucun service pratique n'en était pas moins très ingénieuse et révélait des aptitudes pour la mécanique. Il est vrai qu'elle coûtait vingt ou trente fois plus cher qu'une du même genre construite par un mécanicien de profession ; mais à cela quoi d'étonnant, c'était un apprentissage.
Il est assez rare que l'esprit de recherches et de découvertes se spécialise : inventeur, on l'est pour tout, les petites comme les grandes choses, on l'est spontanément, en quelque sorte sans le vouloir, et cela est vrai surtout quand dès la jeunesse on n'a pas été rigoureusement enfermé dans des études délimitées.
Il en avait été ainsi pour lui. Au lieu de le diriger son père l'avait laissé libre ; et puisqu'il paraissait également bien doué pour le dessin, la mécanique, la musique, qu'importait qu'il étudiât ceci plutôt que cela ? Plus tard il choisirait le chemin qui lui plairait le mieux, il n'y avait pas de doute qu'avec des aptitudes comme les siennes, il ne trouvât au bout la fortune et peut-être même la gloire.
Sans études préalables qui l'eussent guidé, sans relations qui l'eussent soutenu, sans camaraderies officielles qui l'eussent poussé, après des années de luttes, de déceptions, d'efforts inutiles, de fièvre, de procès, c'était la ruine qu'il avait trouvée.
Cependant ses débuts avaient été heureux ; pendant ses premières années à Paris, tout ce qu'il avait essayé lui avait réussi, et quelques-unes de ses inventions simplement pratiques, sans aucunes visées à la science, avaient eu assez de vogue pour qu'il pût croire qu'elles lui constitueraient de jolis revenus tant que durerait la validité de ses brevets.
Il n'avait donc qu'à marcher librement et à suivre la voie ouverte : il était bien l'homme que l'enfant annonçait.
C'est ce qu'à sa place un autre eût fait sans doute ; mais il y avait en lui du chercheur, du rêveur, l'argent gagné ne suffisait pas à son ambition, il lui fallait plus et mieux.
A la mort de son père, son frère et lui, fidèles à la tradition, avaient réglé leurs affaires de succession, non d'après la loi française mais d'après l'usage basque, c'est-à-dire en respectant le droit d'aînesse qui supprimait tout partage entre eux de l'héritage paternel : l'aîné avait gardé le château avec toutes les terres patrimoniales, le cadet s'était contenté de l'argent et des valeurs qui se trouvaient dans la succession ; l'aîné prendrait le nom de Saint-Christeau et le transmettrait à ses enfants quand il se marierait ; le cadet se contenterait de celui de Barincq qu'il illustrerait, s'il pouvait. Cela s'était fait d'un parfait accord entre eux, sans un mot de discussion, comme il convenait aux principes dans lesquels ils avaient été élevés, aussi bien qu'à l'affection qui les unissait. Pour l'aîné, il était tout naturel qu'il en fût ainsi. Pour le cadet qui avait des millions dans la tête, quelques centaines de mille francs étaient des quantités négligeables.
Mais ces millions ne s'étaient pas monnayés comme il l'espérait, car à mesure qu'il s'était élevé, les ailes lui avaient poussé ; par le travail, l'appétit scientifique s'était développé, et les petites choses qui avaient pu le passionner à ses débuts lui paraissaient insignifiantes ou méprisables maintenant. C'était plus haut qu'il visait, plus haut qu'il atteindrait, et au lieu de s'enfermer dans le cercle assez étroit où l'ignorance autant que la prudence l'avaient pendant quelques années maintenu, il avait voulu en sortir. Puisqu'il avait réussi alors qu'il était jeune, sans expérience, sans appuis, n'ayant que l'audace de l'ignorance, pourquoi ne réussirait-il pas encore, alors qu'on le connaissait, et que par le travail il avait acquis ce qui tout d'abord lui manquait ?
A son grand étonnement, il n'avait pas tardé à reconnaître l'inanité de ces illusions.
D'où venait-il donc, celui-là qui ne sortant d'aucune école se figurait qu'on allait l'écouter tout simplement par sympathie et parce qu'il avait la prétention de dire des choses intéressantes ? Tenait-il au monde officiel ? De qui était-il le camarade ? Qui le recommandait ? Il avait gagné de l'argent avec des niaiseries ; la belle affaire, en vérité !
Mais elles portaient témoignage contre lui, ces niaiseries, et plus elles lui avaient été productives, plus elles criaient fort contre son ambition. Pourquoi voulait-il qu'on comptât avec lui, quand lui-même ne comptait que par l'argent gagné ? Il voulait sortir du rang ; on l'y ferait rentrer.
Autant la montée avait été douce au départ, quand il marchait au hasard et à l'aventure, autant elle fut rude lorsqu'il eut la prétention de prendre rang parmi les réguliers de la science, qui, s'ils ne lui dirent pas brutalement : « Vous n'êtes pas des nôtres », le lui firent comprendre de toutes les manières !
Combien de banquettes d'antichambre avait-il frottées dans les ministères ; à combien d'huissiers importants avait-il souri ! combien de garçons de bureau l'avaient rabroué ! et quand, après des mois d'audiences ajournées, on le recevait à la fin, combien de fois ne l'avait-on pas écouté avec des haussements d'épaules, ou renvoyé avec des paroles de pitié : « Mais c'est insensé, ce que vous nous proposez là ! »
A côté des indifférents qui ne daignaient pas l'entendre, il avait aussi rencontré des avisés qui ne lui prêtaient qu'une oreille trop attentive ou des yeux trop clairvoyants ; plus dangereux ceux-là ; et ils le lui avaient bien prouvé en mettant habilement en œuvre ce qu'ils avaient qualifié d'insensé.
Avec les réclamations, les procès, il était descendu dans l'enfer, et désormais sa vie avait été faite d'attentes dans les agences, de visites chez les avoués, les agréés, les huissiers ; de conférences avec les avocats, de comparutions chez les experts, de fièvres, d'exaspérations, d'anéantissements aux audiences à Paris, en province, partout où on l'avait traîné.
VII
A son arrivée à Paris, tout occupé de l'invention d'une bouée lumineuse, il avait été consulter un chimiste dont les livres qu'il avait longuement travaillés lui inspiraient confiance, et dont le nom faisait autorité dans la science, François Sauval ; et pendant assez longtemps il avait poursuivi, sous la direction de celui-ci, une série d'expériences sur les matières à employer pour la production de l'éclairage dans l'eau. De là étaient nées des relations entre eux, bienveillantes chez le maître, très attentif à séduire la jeunesse, respectueuses chez l'élève, et quand il avait un conseil à demander ou un doute à éclaircir, c'était toujours à Sauval qu'il s'adressait.
Sauval était chimiste parce que son grand-père ainsi que son père l'avaient été, et parce qu'avec son sens juste de la vie il avait, tout jeune, compris les avantages qu'il y avait pour lui à profiter du nom et de l'autorité qu'ils s'étaient acquis dans le monde scientifique, et à se mettre en état d'hériter des positions officielles qu'ils avaient successivement occupées ; mais, plus que chimiste encore, plus que savant, il était, bien qu'il s'en défendît, un homme d'affaires incomparable, devant qui l'agréé le plus fin, l'avoué le plus retors n'étaient que des écoliers.
En écoutant d'une oreille complaisante les projets et les rêveries de Barincq, il avait sagement douché son ambition d'une main impitoyable, et, avec l'expérience que lui donnaient son autorité et sa situation, il lui avait prouvé qu'il ne devait pas chercher à sortir de l'ordre de recherches dans lequel il avait eu la chance de réussir.