Chapter 20
— Tu sais que je suis obstiné, dit-il, je me suis mis dans la tête que je ne prendrai pas ton argent, je ne le prendrai pas.
Et, le laissant seul, d'Arjuzanx retourna dans le salon.
Sixte remit les liasses dans sa poche et rejoignit d'Arjuzanx ; la discussion ne pouvait pas se continuer dans ces termes, il lui enverrait les quarante mille francs par un chèque.
Pendant leur entretien d'autres convives du dîner de la semaine précédente étaient arrivés, entre autres de la Vigne, la partie continuait.
Pendant un certain temps Sixte resta debout auprès de la table regardant le jeu machinalement, ayant en face de lui d'Arjuzanx debout aussi ; puis il fit un pas en arrière pour s'en aller discrètement mais à l'instant même d'Arjuzanx, qui avait vu son mouvement, l'interpella :
— Fais-tu vingt-cinq louis contre moi ? dit-il.
Sixte eut une seconde d'hésitation : une nouvelle partie commençait, les adversaires allaient relever les cartes données ; Sixte crut sentir que tous les regards ramassés sur lui l'interrogeaient.
— Pourquoi non ? dit-il.
Au fait, pourquoi n'accepterait-il pas la revanche que d'Arjuzanx lui offrait ? Cinq cents francs, s'il les perdait, n'étaient pas pour le gêner et s'il les gagnait, ce serait un commencement de remboursement ; quelques coups heureux abrègeraient d'autant les mois de privation qu'il allait imposer à sa femme.
Il perdit.
— Quitte ou double, n'est-ce pas ? dit d'Arjuzanx.
— Soit.
Il perdit encore.
Si cinq cents francs n'avaient pas grande importance pour lui, il n'en était pas de même de mille ; il fallait donc tâcher de les regagner.
— Nous continuons ? dit-il.
— Avec plaisir, continua d'Arjuzanx.
— Sixte va s'emballer, dit de la Vigne à son voisin.
— C'est fait.
En effet, il n'était pas difficile de remarquer, pour qui connaissait les joueurs, les changements caractéristiques qui de seconde en seconde se produisaient en lui : tout d'abord, quand d'Arjuzanx l'avait interpellé, il avait rougi comme sous une impression de fausse honte, puis instantanément pâli en répondant : « Pourquoi non ? » ; maintenant cette pâleur s'était accentuée, ses lèvres frémissaient et ses mains étaient agitées d'un léger tremblement ; penché sur la table de jeu, il semblait qu'il prît avec ses yeux les cartes dans les mains de celui qui les tenait et les abattit lui-même, exactement comme au cochonnet le joueur accompagne de la tête, des épaules et des bras, par un mouvement symbolique, la boule qui roule.
Les cartes n'obéirent point à cette suggestion magnétique ; pour la troisième fois elles furent contre lui.
Évidemment la veine devait changer.
— Toujours ? demande-t-il.
Parbleu !
Il gagna.
Raisonnable, il eût dû s'en tenir là, heureux d'en être quitte ainsi ; mais quel joueur écoute la raison quand il voit la fortune lui sourire ! ne serait-il pas fou de la repousser si elle venait à lui ?
— Continuons-nous ? demanda-t-il.
— Tant que tu voudras.
— Cent louis ?
— Tout ce que tu voudras.
Il gagna encore.
Décidément la chance était pour lui ; son heure avait sonné ; encore quelques coups et il pouvait rendre à sa belle-mère cet argent qu'il lui avait été si dur de demander.
— Doublons-nous ? dit-il.
— Assurément, répondit d'Arjuzanx.
La pâleur de Sixte avait disparu sous l'afflux d'une bouffée de chaleur qui du cœur était montée au front et aux joues ; il respirait plus largement, ses mains ne tremblaient plus.
On s'était groupé autour d'eux, et chacun était plus attentif à leur duel qu'à la partie elle-même, insignifiante comparée à leurs paris.
— Le baron voudrait perdre exprès qu'il ne s'y prendrait pas autrement, dit de la Vigne à son voisin.
— Croyez-vous ?
Qu'il le voulût ou ne le voulût point, toujours est-il que d'Arjuzanx perdit encore.
— Je crois bien que tu as passé un engagement avec la veine, dit-il à Sixte.
A ce moment un domestique entra dans le salon.
— Il est entendu que vous restez à dîner, dit d'Arjuzanx en s'adressant à Sixte et à de la Vigne en même temps.
Ils voulurent refuser.
— Sixte, décide M. de la Vigne par ton exemple, dit d'Arjuzanx, et vous, monsieur de la Vigne, gagnez Sixte par le vôtre.
On insista de divers côtés.
D'Arjuzanx avait ouvert un petit bureau :
— Voici ce qu'il faut pour écrire, dit-il, on portera immédiatement vos dépêches au télégraphe.
Déjà de la Vigne avait pris place au bureau ; quand il quitta la chaise, Sixte le remplaça :
« Retenu à dîner avec de la Vigne ; à ce soir.
VALENTIN. »
Comme il remettait sa dépêche à d'Arjuzanx, celui-ci lui dit :
— Crois-tu maintenant qu'en refusant d'accepter ton argent j'avais le pressentiment que tu me le reprendrais bientôt ? ça me semble bien vouloir recommencer notre fameuse partie du collège de Pau.
Cette insistance frappa Sixte ; pourquoi donc d'Arjuzanx mettait-il un empressement si peu déguisé à le pousser au jeu ?
Ce fut la question qu'il se posa : d'Arjuzanx voulait-il lui infliger une nouvelle perte ? ou bien, honteux de la somme qu'il avait gagnée, ne cherchait-il que des occasions de la perdre ?
C'était de cette façon qu'il avait agi autrefois au collège ; pourquoi n'en serait-il pas de même maintenant ? rien en lui ne permettait de supposer qu'il fût devenu un homme d'argent, âpre au gain, capable d'employer des moyens peu loyaux à l'égard d'un camarade. N'avait-il pas reconnu lui-même qu'il était dans son tort en subissant une sorte de vertige qui le faisait jouer gros jeu contre un ami malheureux ?
Cependant, quoi qu'il se dît, il ne put pas pendant le dîner ne pas regretter de n'être pas rentré à Bayonne, et ne pas trouver bien nulle, bien vide, la conversation de ses voisins : assurément cette salle à manger ne le reverrait pas souvent ; qu'il sût profiter de sa soirée pour regagner une partie de ce qu'il avait si bêtement perdu huit jours auparavant, et elle serait la dernière qu'il passerait dans cette maison. S'il vivait retiré quand il était garçon, ce n'était pas maintenant qu'il avait un intérieur si charmant avec une femme jeune, jolie, intelligente, adorée, qu'il allait l'abandonner pour ces réunions banales.
Bien qu'il n'eût pas l'expérience du jeu, il savait, pour l'avoir entendu dire, de quelle importance est un régime sévère pour le joueur ; ce n'est pas quand on est congestionné par une digestion difficile ou échauffé par des vins largement dégustés, qu'on est maître de soi, et qu'on garde en présence d'un coup décisif la sûreté du jugement ou le calme de la raison ; or, dans la partie qu'il voulait engager pour profiter de la veine qui semblait lui revenir, il fallait qu'il eût tout cela, et ne subît pas plus l'influence de son cerveau surexcité que de son estomac trop chargé ; il mangea donc très peu et but encore moins, malgré l'insistance de d'Arjuzanx dont l'amabilité ne réussit pas mieux que la raillerie à l'arracher à sa sobriété.
Quand de la salle à manger on passa dans le salon, il ne s'approcha pas tout d'abord des tables de jeu qui avaient été préparées : une grande pour le baccara, deux petites pour l'écarté ; il voulait choisir son moment et ne pas commettre les folies de ceux qui, courant après leur argent, se jettent à l'aveugle dans la mêlée. C'était d'un pas ferme et sûr qu'il devait y descendre ; puisqu'une heureuse chance lui avait permis de rattraper trois cents louis, il devrait manœuvrer avec cette somme de façon à regagner ses quarante mille francs sans se découvrir jamais.
Comme il se tenait à la fenêtre, d'Arjuzanx vint le rejoindre :
— Tu ne me donnes pas ma revanche ? dit-il.
— Est-ce que ce n'est pas à toi plutôt de me donner la mienne ?
— Je suis à ta disposition.
— Tout à l'heure ; le temps de finir ce cigare.
Son cigare achevé il alla rôder autour de la table de baccara, mais sans s'y asseoir : il voulait rester frais pour sa partie contre d'Arjuzanx, et, d'ailleurs, il craignait d'épuiser sa veine dans des coups insignifiants, s'imaginant, par une superstition de joueur, qu'il ne pouvait pas faire grand fond sur elle, et qu'il ne fallait pas lui demander plus d'une courte série heureuse ; quand il l'aurait obtenue il s'en tiendrait là.
Enfin, une des tables d'écarté n'étant plus occupée, il fit un signe à d'Arjuzanx, voulant, cette fois, tenir lui-même les cartes qui allaient décider de cette lutte.
— Combien ? demanda d'Arjuzanx en s'asseyant vis-à-vis de lui.
— Veux-tu cent louis ?
— Parfaitement.
En prenant ce chiffre Sixte se croyait prudent, puisque, sur les trois parties qu'il lui permettait de jouer avec son gain, il ne devait pas les perdre toutes : il pourrait se défendre si la chance tournait d'abord contre lui, et à un moment quelconque attraper la série sur laquelle il comptait.
En prenant ses cartes Sixte eut la satisfaction de constater que ses mains ne tremblaient pas et de se sentir maître de son cœur comme de son esprit : il voyait, il savait, il jugeait ce qu'il faisait.
D'Arjuzanx, au contraire, paraissait ému, et, en le regardant, on voyait clairement qu'il n'était plus le même homme ; sa nonchalance, son indifférence, avaient disparu et dans ses yeux noirs brillait une flamme qui leur donnait une expression de dureté que Sixte n'avait jamais remarquée.
Mais ce n'était pas le moment de se livrer à des observations de ce genre ; c'était à son jeu comme à celui de son adversaire qu'il devait donner toute son attention.
La chance, au lieu de tourner contre lui, continua à lui être fidèle.
— Nous doublons, n'est-ce pas ? demanda d'Arjuzanx.
— N'est-ce pas entendu ?
— Alors cela est dit une fois pour toutes.
— Sans doute ; au moins jusqu'à ce que nous soyons d'accord pour changer cette convention.
— Nous serons d'accord.
Lentement ils avaient relevé leurs cartes.
— J'en demande ? dit d'Arjuzanx.
— J'en refuse.
D'Arjuzanx avait un jeu détestable, Sixte le roi et la voie assurée.
— Tu ne vas pas être long à regagner tes quarante mille francs, dit d'Arjuzanx.
— Je n'en serais pas fâché.
— Tu vois donc que j'ai bien fait de te garder à dîner.
Quelques-uns des convives, en les voyant s'asseoir à la table d'écarté, avaient quitté le baccara qui ne se traînait que misérablement, et les entouraient, attentifs, silencieux.
A son tour d'Arjuzanx fit trois points :
— Je commence à me défendre, dit-il.
Cependant il perdit ; mais la partie suivante fut pour lui, et ils recommencèrent avec un enjeu de cent louis qu'il gagna de nouveau.
— Faisons-nous quitte ou double ? dit-il.
Sixte eut un éclair d'hésitation pendant lequel il se demanda si sa veine n'était pas épuisée ; mais, comme il avait eu quatre points contre cinq, il crut que la fortune était hésitante et qu'il pouvait la retenir.
— Oui, dit-il.
Il eut encore quatre points contre cinq, et cette fois il n'hésita pas ; il était à découvert, il devait au moins s'acquitter ; puisque d'Arjuzanx consentait à faire quitte ou double, il n'y avait qu'à continuer jusqu'à ce qu'il gagnât, alors il s'arrêterait et ne toucherait plus aux cartes ; il était déraisonnable, impossible, contraire à toutes les règles d'admettre que ce coup ne lui viendrait pas aux mains ; le jeu n'est-il pas une bascule réglée par des lois immuables ?
— Toujours, dit-il.
Maintenant tout le monde se pressait autour d'eux, mais personne ne parlait, ne les interrogeait directement, et c'était par des regards muets qu'on se communiquait ses impressions.
Sixte fut surpris de sentir des gouttes de sueur lui couler dans le cou et il s'en inquiéta ; évidemment il n'était plus maître de ses nerfs, cependant il n'eut pas la force de mettre cette observation à profit ; certainement l'émotion ne lui enlèverait pas son coup d'œil.
Au moins lui enleva-t-elle la décision : par prudence, par excès de conscience, il demanda des cartes, et il en donna, quand il aurait dû en refuser, et jouer hardiment.
Trois parties successives, perdues avec ce système, l'en firent changer : ce n'était pas la chance qui le battait, mais sa propre maladresse, et aussi le calme de d'Arjuzanx, attentif à se défendre et à profiter de fautes de son adversaire, sans que la grandeur de l'enjeu parût exercer sur lui la moindre influence. Ne pourrait-il donc pas retrouver lui-même ce calme pour quelques minutes, quelques secondes peut-être ?
Mais le changement de méthode ne changea pas la veine, au contraire ; les fautes qu'il avait commises par trop de timidité, il les commit maintenant par trop d'audace.
Et chaque fois qu'il perdait, il répétait son mot :
— Toujours.
Ceux qui étaient attentifs aux nuances pouvaient saisir dans sa prononciation une différence qui en disait long sur son état ; en même temps son visage et ses mains s'étaient décolorés.
A mesure que l'enjeu grossissait, l'attitude de la galerie se modifiait : on avait commencé par regarder ce duel avec une curiosité recueillie ; mais maintenant, s'échappaient de sourdes exclamations ou des gestes, qui étaient un relèvement et une excitation pour Sixte : puisque tout le monde était stupéfié de sa déveine, cette unanimité prouvait qu'elle ne pouvait pas durer : un coup heureux, et il s'acquittait.
Deux se suivirent malheureux encore, et comme Sixte répétait :
— Toujours.
Pour la première fois, d'Arjuzanx ne répondit pas :
— Parfaitement.
Il posa ses deux bras sur la table, et regardant Sixte en face :
— Comment toujours ? dit-il d'une voix nette et dure.
— N'est-il pas entendu, répondit Sixte, que, nous doublons toujours ?
— Entendu jusqu'à ce que nous changions cette convention...
Il y eut un moment de silence saisissant.
... Et j'estime, continua d'Arjuzanx, de la même voix nettement articulée, que le moment est venu de la changer. Où en sommes-nous ?
Il compta les jetons rangés devant lui.
— Voilà sept parties que je gagne. Est-ce exact ?
— Oui, dit Sixte la gorge étranglée.
— Nous avons commencé à cent louis, qui doublés font quatre mille francs, puis huit mille, puis seize mille, puis trente-deux mille ; puis soixante-quatre mille, puis cent trente-huit mille, et enfin deux cent soixante-seize mille où nous sommes.
Il s'arrêta et, du regard, parut prendre ses invités à témoins de la justesse de son compte, qu'il avait fait sans aucune hésitation ; mais personne ne pensa à faire un signe affirmatif, chacun étant tout entier au drame qui se déroulait, et qu'on sentait terrible, sans comprendre comment il s'était engagé et où il allait.
— Jouons-nous comme des enfants ou comme des hommes ? continua d'Arjuzanx.
Sixte ne répondit pas, il voyait maintenant combien était faux son sentiment sur les intentions de d'Arjuzanx qui, au lieu de chercher à lui faire regagner ses quarante mille francs, n'avait eu d'autre but, au contraire, que de l'entraîner à perdre une somme beaucoup plus considérable ; en même temps il était frappé d'un fait, en apparence insignifiant et cependant décisif : — le soin que d'Arjuzanx mettait à ne pas s'adresser à lui directement, et surtout à ne pas employer le tutoiement.
Le baron reprit :
— Si notre argent n'est pas sur cette table, notre parole y est ; je peux jouer cent mille francs, et même deux cent soixante-seize mille sur parole, non cinq cent cinquante mille qui excéderaient peut-être l'engagement qu'on pourrait tenir.
Il se tut, et chacun évita de se regarder pour ne pas livrer ses impressions ; quelques convives prudents s'éloignèrent même de la table, mais sans sortir du salon ; de la Vigne ne fut pas de ces derniers : une place étant libre auprès de son camarade, il s'avança pour la prendre.
Mais rien n'indiquait que Sixte dût se laisser entraîner à un éclat ; son attitude était plutôt celle d'un homme qui vient de recevoir un coup sous lequel il est tombé assommé.
Cependant, après quelques secondes, il se leva.
— Il est évident, dit-il, que je n'ai pas ces deux cent soixante-seize mille francs sur moi.
— N'est-il pas admis par les honnêtes gens qu'on a vingt-quatre heures pour dégager sa parole ?
IX
Comme Sixte mettait le pied sur le trottoir dans la rue, il sentit qu'on lui prenait le bras ; il se retourna : c'était de la Vigne.
— Comment t'es-tu laissé entraîner ? demanda celui-ci.
— Ah ! comment...
— Tu n'as pas vu que c'était un coup monté ?
— Trop tard.
— Nous rentrons ?
Sixte ne répondit pas.
— Nous prenons une voiture ?
— Non ; J'ai besoin d'être seul, de marcher.
— Tu descendras en arrivant à Bayonne.
— Ne me laisseras-tu pas tranquille ?
— Ah !
Sixte, malgré son désarroi, eut conscience de ses paroles :
— Sois assuré que j'ai été sensible au mouvement qui t'a fait prendre place auprès de moi pendant que le baron parlait !
— C'était naturel.
— Tu as cru à une altercation ; elle était impossible puisqu'il était dans son droit, et que j'étais moi, dans mon tort. Merci.
Et Sixte lui tendit la main.
Cependant de la Vigne ne bougeait pas.
— Adieu, dit Sixte en s'éloignant.
Mais il n'avait pas fait trois pas qu'il s'arrêta.
— De la Vigne !
Il revint vers son camarade.
— Tiens, dit-il en lui tendant des liasses de billets de banque.
— Qu'est-ce que c'est que ça ?
— Quarante mille francs que je te prie de me garder ; comme tu montes en voiture ils sont mieux dans tes poches que dans les miennes ; tu me les donneras demain.
Cette fois il quitta son camarade au milieu de la rue, et de la Vigne fut abasourdi de voir qu'au lieu de se diriger vers Bayonne il prenait une direction précisément opposée, comme s'il voulait gagner la côte des Basques.
C'est qu'en effet telle était l'intention de Sixte ; son parti était pris : se jeter à la mer du haut de la falaise noire et ruisselante qui, à pic, s'élève au-dessus de la grève.
Et, par les rues désertes de la ville, il descendit vers le Port-Vieux, courant plutôt que marchant, le visage fouetté par le vent froid qui soufflait du large avec un bruit sinistre que dominait le mugissement rauque de la marée montante déjà haute.
C'était quand d'Arjuzanx avait dit : « Si notre argent n'est pas sur cette table, notre parole y est », que sa résolution s'était formée dans son esprit : son honneur engagé, il n'avait que sa vie à donner pour payer sa dette, il la donnait.
Il avait dépassé les bains de Port-Vieux et constaté que l'heure de la pleine mer ne devait pas être éloignée ; quand il se laisserait tomber de la falaise, la vague le recevrait et l'emporterait.
C'était sans aucune faiblesse qu'il envisageait sa mort ; ce serait fini, fini pour lui, fini pour les siens qu'il n'entraînerait pas dans le désastre.
Mais cette pensée des siens, celle de sa femme l'amollit ; ce n'était pas seulement sa vie qu'il sacrifiait, c'était aussi le bonheur de celle qu'il aimait. Quel désespoir, quel écroulement, quel vide pour elle ! ils n'étaient mariés que depuis deux mois ; elle était si heureuse du présent ; elle faisait de si beaux projets ! Elle ne l'aurait même pas revu. Il ne l'aurait pas embrassée une dernière fois d'un baiser qu'elle retrouverait.
Il s'arrêta, et après un moment d'hésitation revint sur ses pas pour prendre la route de Bayonne : il avait vingt-quatre heures devant lui, ou tout au moins il avait jusqu'au matin avant qu'on apprit ce qui s'était passé.
Que de fois il l'avait parcourue à cheval avec sa femme, cette route qu'il suivait maintenant à pied, seul, dans la nuit ! cette évocation eut cela de bon qu'elle l'arracha aux angoisses de l'heure présente et du lendemain, pour le maintenir dans ce passé si plein de souvenirs qui s'enchaînaient, doux ou passionnés, tendres ou joyeux.
Comme il approchait de Bayonne, il entendit dans le silence deux heures sonner au clocher de la cathédrale ; au lieu d'entrer en ville, il longea le rempart et descendit aux allées Marines.
Cette fois sa maison était sombre : Anie ne l'avait pas attendu. Il ouvrit les portes sans faire de bruit, et alluma une bougie, qui était préparée, à la veilleuse de l'escalier.
Arrivé à la porte de leur chambre, il écouta et n'entendit rien : assurément Anie s'était endormie. Alors, au lieu d'entrer dans la chambre, il tourna avec précaution le bouton de la porte de son cabinet de travail, qu'il referma sans bruit.
Une glace sans tain s'ouvrait au-dessus de la cheminée dans le mur qui séparait la chambre du cabinet, masquée par un store à l'italienne à ce moment à demi baissé ; dans la chambre deux lampes et une statuette garnissaient la tablette de cette cheminée ; dans le cabinet c'était un vase avec une fougère et deux flambeaux.
D'une main écartant les frondes de la fougère, et de l'autre approchant son bougeoir de la glace, Sixte regarda dans la chambre. Tout d'abord ses yeux se portèrent dans l'obscurité. Mais, s'étant fait un abat-jour avec sa main de façon à projeter la lumière en avant, il aperçut dans le lit lui faisant face la tête de sa femme se détachant sur la blancheur du linge.
Puisqu'elle ne bougeait pas, puisqu'elle ne l'appelait pas, c'est qu'elle dormait : cela lui fut un soulagement ; il avait du temps devant lui.
Dans ses deux heures de chemin, il n'avait pas uniquement pensé à Anie, il avait encore arrêté son plan, dont ce sommeil facilitait l'exécution : ce n'était pas seulement l'embrasser, qu'il voulait, c'était aussi qu'elle eût sa dernière pensée : il s'assit à son bureau placé devant la cheminée et se mit à écrire :
« Tes pressentiments ne te trompaient pas : devenu notre ennemi implacable, le tien, le mien, il a voulu se venger de toi, de moi ; aveuglé, entraîné, j'ai joué et j'ai perdu deux cent soixante-seize mille francs, en plus de ce que j'avais déjà perdu. En revenant, j'ai réfléchi ; j'ai vu la situation comme on voit dans la solitude et dans la nuit, d'une manière lucide, sans mensonge ; et de cette froide vision est résultée la décision qui fait l'objet de cette lettre — un adieu. Un adieu, ma belle et chère Anie. Oh ! si chère, si aimée ! plus que dans le bonheur encore, et que je vais quitter pour mourir. Mais ce n'est pas mourir qui m'effraie ; c'est briser notre vie amoureuse ; c'est ne plus voir Anie ; c'est aussi lui laisser le doute d'avoir été aimée comme elle le pensait. Comprendra-t-elle que je veux disparaître, parce que je l'aime plus que moi-même, et que je préfère — cherchant le meilleur pour elle — la savoir veuve, tragique, plutôt que femme amoindrie par un mari coupable ?
Je ne puis pas payer ma dette, et je ne veux plus rien demander à ton père que je ruinerais. Il n'y a donc qu'à m'arracher de toi, avec la pensée que je laisse presque intacte une fortune doublement tienne, qui te gardera indépendante et fière.
Comprends-tu que mon amour est tel que tu pouvais le désirer et que je ne t'abandonne pas ?
Dis-toi, au contraire, que c'est serré contre toi, mon âme mêlée à la tienne, que je me suis arrêté à la résolution de ne plus te voir, et de te laisser dans ta fleur de jeunesse et de beauté vivre sans moi.
Je n'ai songé qu'à ton repos, et j'ai dû oublier combien ont été courtes nos heures d'amour. J'ai dû oublier aussi qu'une femme adorée m'échappe dans la première émotion de notre existence fondue, et qu'ivre de toi, je me détourne de toi, vibrant, soudé de cœur et de chair, rêvant l'éternité de mon amour alors qu'il n'a plus de lendemain. »
X
Il avait écrit rapidement, sans hésiter ; sa lettre achevée il la relut, et alors il eut une minute d'anéantissement : comme il l'aimait ! et cependant, par sa faute, stupidement, follement, il la jetait dans le désespoir quand il n'avait qu'à laisser aller leur vie pour la rendre heureuse. Le misérable, l'insensé qu'il avait été !
L'indignation le tira de sa faiblesse ; abaissant ses deux mains dans lesquelles il avait enfoncé sa tête, il reprit sa lettre, la mit dans une enveloppe sur laquelle il écrivit le nom d'Anie, et la plaça sous la première feuille de son buvard.