Chapter 15
— Mais je ne sais rien du tout ! s'écria-t-elle en se retournant vers son père.
— Tu ne le sais pas, j'en suis certain ; il ne te l'a pas dit, je le crois ; mais cela n'empêche pas que tu n'en sois sûre ; une jeune fille ne se trompe pas là-dessus ; c'est là l'essentiel ; le reste est de peu d'importance.
— Que veux-tu donc ?
— Que tu épouses le capitaine, puisqu'il te plaît.
— Mais ce ne sont pas les jeunes filles qui épousent, on les épouse.
— Si le baron ne te plaît pas, et si au contraire le capitaine te plaît, il y a d'autre part tant d'avantage à ce que ton mariage avec le capitaine se fasse, que nous devons nous unir pour qu'il réussisse.
— Mais je ne peux pas lui demander de m'épouser.
— Il ne s'agit pas de cela. Ce qu'il faut avant tout, c'est que tu refuses M. d'Arjuzanx.
— C'est facile et j'y suis toute disposée. Je n'ai accepté ces entrevues que pour t'obéir. Tu veux maintenant que nous les supprimions, je t'obéis encore bien plus volontiers. Quoi qu'il arrive, je ne regretterai point M. d'Arjuzanx. Je n'ai pour lui ni antipathie ni répulsion ; il m'est indifférent, voilà tout ; et ce n'est vraiment pas assez pour l'épouser : ami, oui ; mari, non. De son côté, ce que tu désires est donc fait. Seulement, je serais curieuse de savoir pourquoi tu le voulais pour gendre il y a un mois, et pourquoi tu ne le veux plus aujourd'hui.
Il resta un moment assez embarrassé.
— N'était-il pas alors ce qu'il est encore ? et du côté du capitaine as-tu appris des choses qui te le montrent sous un jour plus favorable ?
Il avait eu le temps de se remettre :
— J'ai à plusieurs reprises entendu parler de M. d'Arjuzanx d'une façon qui ne m'a pas plu.
— Que disait-on ?
— Rien de précis ; mais c'est justement le vague de ces propos qui fait mon inquiétude. Quant au capitaine, j'ai au contraire appris à le connaître sous un jour qui a singulièrement augmenté ma sympathie pour lui et l'a transformée en une estime sérieuse.
— Comment cela ? demanda-t-elle avec une vivacité caractéristique.
— En lisant ses lettres à Gaston ? Cette correspondance, qui commence quand le jeune garçon entre au collège de Pau et se continue sans interruption jusqu'à ces derniers temps, a été conservée par ton oncle, on l'a trouvée à l'inventaire et je viens de la lire. C'est une confession, ou plutôt, car elle ne contient l'aveu d'aucune faute, un journal qui embrasse toute sa jeunesse. Quels renseignements vaudraient ceux qu'il donne lui-même dans ces lettres où on le suit pas à pas, où l'on voit se former l'homme qu'il est devenu, et un homme de cœur, de caractère, droit, loyal, que la tare d'une naissance malheureuse n'a point aigri, mais qu'elle a au contraire trempé ; enfin, le type du mari qu'un père qui connaît la vie choisirait entre tous pour sa fille.
Pendant qu'il parlait, elle souriait sans avoir conscience de l'aveu que son visage épanoui trahissait :
— Alors, ces lettres... dit-elle machinalement pour dire quelque chose et pour le plaisir de parler de lui.
— Ces lettres sont un panégyrique d'autant plus intéressant qu'il est écrit au jour le jour. Sais-tu quelles étaient mes pensées en les lisant ?
— Dis.
— Je me demandais comment ton oncle n'avait pas eu le désir de te le donner pour mari, ce qui conciliait tout : son affection pour ce jeune homme et ses devoirs envers nous.
— Il n'a pas exprimé ce désir.
— Cela est vrai ; mais ce qu'il n'a pas fait, pour une raison que nous ignorons, simplement peut être parce que la mort l'a surpris, je puis le faire. Si ton oncle avait des devoirs envers nous, envers moi, envers toi, je me considère comme en ayant envers le capitaine qui a certainement des droits à la fortune dont nous héritons... quand ce ne serait que ceux que donne l'affection partagée : un mariage entre vous règle tous ces devoirs comme tous ces droits, et, de plus, il assure ton bonheur. Tu comprends pourquoi j'ai été si heureux quand je t'ai entendu manifester avec franchise tes sentiments ?
— Et maintenant ?
— Quoi, maintenant ?
— J'entends, que veux-tu faire ?
— Aller trouver Rébénacq qui est l'ami et le conseil du capitaine.
— Mais M. Rébénacq ne peut pas offrir ma main à M. Sixte.
— Assurément ; mais Rébénacq peut lui faire comprendre quels sont mes sentiments à son égard, et adroitement, discrètement, lui laisser entendre que, s'il voulait devenir le mari d'une belle jeune fille qu'il connaît et qu'il a pu apprécier, il n'aurait qu'à plaire à cette belle fille et se faire aimer d'elle pour que la famille l'accueillît, malgré son manque de fortune, à bras ouverts. Il n'y a point là d'offre, dont je ne veux pas plus que toi, mais une ouverture comme en doivent faire ceux qui sont riches à ceux qui ne le sont pas. Y a-t-il là-dedans quelque chose qui ne te convienne pas ?
Au lieu de répondre, elle interrogea :
— Et M. d'Arjuzanx ?
— Je lui écrirai que nos projets ne peuvent pas avoir les suites que nous espérions.
— Que vous espériez, lui et toi ?
— Dame !
— N'es-tu pour rien dans cette rupture ?
— J'arrangerai les choses de façon à porter ma part de responsabilité.
— Fais-la légère pour toi, plus grosse pour moi, ce ne sera que justice. Mais ce que je voudrais encore, ce serait qu'au lieu d'aller trouver M. Rébénacq et d'écrire ensuite à M. d'Arjuzanx, tu commences par cette lettre. Je connais assez M. Sixte pour être certaine qu'il ne consentirait pas à entrer en rivalité avec un ami. S'il est sensible à l'ouverture de M. Rébénacq, ce ne sera certainement que quand il aura la preuve que cet ami a été refusé.
— Tu as raison ; j'écris tout de suite au baron et demain seulement j'irai voir Rébénacq.
— Et maman ! tu es d'accord avec elle ?
— Je compte sur toi.
— Tu sais qu'elle trouve toutes les qualités à M. d'Arjuzanx : la naissance, la distinction, la beauté, et bien d'autres choses encore, sans parler de sa fortune qui ne peut pas être comparée à celle de M. Sixte.
— Ta mère ne veut que ton bonheur ; quand elle sera convaincue que tu n'aimeras jamais M. d'Arjuzanx, elle cédera.
— Enfin, je ferai ce que tu veux, mais si nous partageons les responsabilités, partageons aussi les difficultés : que j'amène maman à accepter ta rupture d'un mariage qu'elle souhaite si ardemment, toi, de ton côté, amène-la à accepter celui que tu désires.
— Et toi, ne le désires-tu pas aussi ?
Elle vint à son père, les yeux baissés, marchant avec componction.
— Une fille soumise n'a d'autre volonté que celle de son papa.
XII
Pendant que Barincq préparait le brouillon de sa lettre au baron, Anie annonçait à sa mère que, décidément, et après un sérieux examen de conscience, elle ne pouvait pas se résigner à accepter M. d'Arjuzanx pour mari.
Aux premiers mots ce fut de l'étonnement chez madame Barincq, puis de la stupéfaction, puis de la colère et de l'indignation qui s'exaspérèrent en une crise de larmes.
Elle était la plus malheureuse des femmes ; rien de ce qu'elle désirait ne comptait.
Ne sachant à qui s'en prendre, elle tourna sa colère contre son mari.
— C'est ton père avec ses sottes histoires, ses propos vagues, ses inquiétudes sans causes, qui a changé tes sentiments pour M. d'Arjuzanx.
Anie défendit son père en répondant que précisément ses sentiments n'avaient pas changé : tels ils étaient le jour où on lui avait parlé de ce mariage, tels ils étaient encore. M. d'Arjuzanx lui était indifférent, et elle n'accepterait jamais de devenir la femme d'un homme qu'elle n'aimerait pas ; elle n'aimait pas M. d'Arjuzanx, elle ne l'aimerait jamais, elle avait interrogé son cœur, non pas une fois, mais vingt, mais cent, la réponse avait toujours été la même ; et, puisque ce mariage ne se ferait pas, il convenait de rompre des relations qui n'avaient que trop duré et qui, en se prolongeant, deviendraient compromettantes. Pour ne pas vouloir du baron, elle ne renonçait pas au mariage : il ne fallait donc pas que plus tard on cherchât à savoir ce qui s'était passé entre M. d'Arjuzanx et elle, et pourquoi ils ne s'étaient pas mariés.
De tous les arguments qu'employa Anie, celui-là fut celui qui porta le plus juste et le plus fort ; pendant trop longtemps madame Barincq avait vécu dans l'avenir pour que les sécurités du présent lui eussent fait perdre l'habitude de l'escompter : pour rompre avec le baron, Anie ne rompait pas avec le mariage, et il était très possible, il était même probable, il était vraisemblable qu'elle en ferait un beaucoup plus beau que celui auquel elle renonçait : pourquoi le baron ne serait-il pas remplacé par un prince, le gentillâtre par un homme dans une grande situation ?
Alors elle se calma, et si bien, qu'elle voulut donner elle-même le texte de la lettre à écrire au baron ; ce qu'il fallait, c'était éviter de présenter des explications difficiles, et se contenter de dire avec politesse que, leur fille n'étant pas décidée à se marier encore, il convenait d'interrompre des entrevues qui pouvaient avoir des inconvénients.
Anie et son père se regardèrent, se demandant s'ils devaient profiter de cette ouverture, mais ni l'un ni l'autre n'osa commencer ; c'était un si heureux résultat d'avoir obtenu l'abandon du baron qu'ils jugèrent plus sage de s'en tenir là ; plus tard on agirait pour faire accepter le capitaine ; à la vérité tous deux sentaient qu'il eût mieux valu donner un autre motif de rupture que celui que madame Barincq proposait, et ne pas l'appuyer sur la volonté d'Anie de ne pas se marier encore ; mais cela n'était possible qu'en entrant dans des explications devant lesquelles le père et la fille reculèrent.
Quand la lettre fut écrite, madame Barincq la relut deux fois, puis, avant de l'enfermer dans son enveloppe, elle la balança plusieurs fois entre ses doigts :
— Tu veux qu'elle parte ? dit-elle en regardant sa fille.
— Mais certainement.
— Que ta volonté s'accomplisse, et fasse le ciel que ce soit pour ton bonheur ! Qui sait si celui qui remplacera M. d'Arjuzanx le vaudra !
Mais cette parole n'émut ni la fille ni le père ; ils savaient, eux, combien celui qui devait remplacer le baron valait mieux que celui-ci.
Le lendemain matin, à l'ouverture de l'étude, Barincq entrait dans le cabinet de Rébénacq. Quand le notaire entendit parler de rupture avec le baron, il ne montra aucune surprise.
— Dois-je t'avouer que je m'y attendais ? dit-il.
— Et pourquoi t'y attendais-tu ?
— Parce que M. d'Arjuzanx n'est pas du tout le mari qui convient à ta fille.
— Et tu ne me l'as pas dit ?
— Tu devais t'en apercevoir tout seul ; cela valait mieux.
— M'apercevoir de quoi ?
— De ce que tout le monde disait.
— Mais que disait tout le monde ? Vingt fois j'ai voulu aller au fond de certaines paroles énigmatiques ou de silences étranges, on ne m'a jamais répondu. Maintenant que ce mariage est rompu, ne parleras-tu pas franchement ?
— On s'étonnait que tu consentisses à donner une jolie fille comme mademoiselle Anie, discrète, délicate de sentiments, distinguée d'esprit, à un homme comme le baron, qui n'est pas précisément doué de qualités semblables.
— Que lui reproche-t-on ?
— Un homme qui va en vélocipède à Paris, qui paraît en maillot dans les baraques, qui vit en intimité avec un lutteur.
— Ah !
— On ne parlait que de ça à Bayonne et à Orthez.
— On est sévère à Bayonne et à Orthez.
— Tu plaisantes en Parisien sceptique ; mais, si ridicules que te paraissent les préjugés provinciaux, crois-tu qu'un homme qui n'a pas d'autres occupations et d'autres plaisirs que de briller dans les luttes du cirque ou du sport soit précisément le mari qui convienne à une fille intelligente comme la tienne ? Quels points de contact vois-tu entre eux ? Sois certain que la province n'est pas si bête que Paris l'imagine.
— Sans doute tu as raison, puisque ma fille n'a pas voulu de M. d'Arjuzanx.
— J'estime qu'elle a été sage, et j'ajoute que de sa part je n'en suis pas étonné.
— Il est vrai qu'elle demande chez son mari d'autres qualités que celles que M. d'Arjuzanx pouvait lui offrir ; seulement le mari chez qui nous rencontrerions ces qualités n'est pas facile à trouver.
Il y eut un moment de silence ; tout à coup le notaire, prenant son menton dans sa main, dit, comme s'il se parlait à lui-même :
— Ça dépend.
— De quoi ça dépend-il ?
— Des qualités exigées.
— Simplement morales et intellectuelles ; physiques aussi, il est vrai, car il faut que ce mari plaise à Anie.
— Évidemment. Ainsi la fortune n'entre pour rien dans vos exigences... ni la naissance ?
— Pour rien.
— Et la position sociale ?
— C'est une autre affaire.
— Ainsi tu accepterais pour gendre un homme doué de tous les avantages corporels et ayant devant lui le plus bel avenir, mais sans fortune et sans naissance ?
— Tu as quelqu'un en vue ?
Ils se regardèrent assez longuement sans parler, franchement, les yeux dans les yeux.
— Oui, dit enfin le notaire.
— Qui ?
— Note que je ne suis chargé d'aucune ouverture, et que je parle simplement en camarade, en ami, de toi d'abord, et aussi de ta fille pour qui j'ai une vive sympathie.
— Parle donc.
— Tu ne m'en voudras pas ?
— Le nom.
— Sixte.
C'était assez timidement que le notaire avait prononcé ce nom en regardant avec une inquiétude manifeste son ancien camarade, ce fut franchement que celui-ci lui tendit la main :
— Je venais pour te parler de lui.
— Et moi je t'en aurais parlé depuis longtemps, si je ne t'avais cru engagé avec M. d'Arjuzanx.
— Nous sommes à l'égard du capitaine dans une situation délicate, car nous lui avons enlevé une fortune qu'il devait considérer comme sienne.
— Il serait à peu près dans la même situation envers vous, si le testament de Gaston n'avait pas été détruit.
— De sorte qu'on peut dire que cette fortune nous a appartenu à l'un et à l'autre ; une alliance entre nous remettrait tout en état.
— Veux-tu me permettre de te dire que je me suis demandé plus d'une fois comment cette idée ne t'était pas venue ? il est vrai que tu ne connaissais pas Sixte comme moi et ne savais pas ce qu'il vaut.
— Je viens de l'apprendre en lisant ses lettres à Gaston trouvées à l'inventaire, et elles m'ont inspiré pour lui une véritable estime.
— N'est-ce pas que c'est un brave garçon ?
— J'ai lu aussi les lettres de sa mère et je me suis demandé comment il pouvait être le fils de cette coquine.
— S'il est le fils de Gaston, comme on peut le croire, cette paternité explique tout.
— C'est ce que je me suis dit, et tout cela : caractère de l'homme, filiation, fortune, fait que j'ai pensé à un mariage, et que cette idée ayant pris corps, j'ai voulu te la soumettre pour te demander conseil d'abord, puis, plus tard, ton concours s'il y a lieu. Car, si je suis disposé à l'accepter pour gendre, je ne sais pas si lui est disposé à se marier ; et, le fût-il, je ne peux pas lui offrir ma fille.
— Mon amitié pour toi et pour Sixte t'assure à l'avance que je vous suis entièrement dévoué à l'un comme à l'autre, et franchement je ne crois pas, eu égard à vos situations respectives, que tu pouvais t'adresser à un meilleur intermédiaire. A ta question : Sixte est-il disposé à se marier ? je puis répondre tout de suite par l'affirmative, il se mariera quand il trouvera la femme qu'il désire ; et si, jusqu'à ce moment, il est resté garçon, c'est que cette femme ne s'est pas rencontrée. Les occasions ne lui ont cependant pas manqué, ce qui ne doit pas te surprendre, beau garçon, officier brillant, héritier présumé de Gaston, il avait tout pour faire un gendre et un mari désirables. Il est vrai que maintenant l'héritage s'est envolé, mais pour cela il n'est pas devenu une non-valeur. Ainsi, à l'heure présente, on lui propose deux partis.
— Ah !
— Il n'est disposé à accepter ni l'un ni l'autre, et maintenant, certainement, il ne balancera pas entre mademoiselle Anie et celles qu'on lui propose.
— Certainement ?
— Cela ne fait pas de doute, et tu vas en juger. L'une de ces jeunes filles est l'aînée des demoiselles Harraca ; et, quelle que soit la déférence de Sixte pour son général, quel que soit son dévouement, son respect pour son chef qu'il aime, ils n'iront pas jusqu'à faire de lui le mari d'une femme sans le sou, médiocrement agréable, flanquée d'une mère impossible et de quatre sœurs qui seront probablement à sa charge un jour ; ce serait un suicide. Réalisable peut-être quand Sixte était l'héritier probable de Gaston, cette idée est devenue de la folie toute pure du jour où l'inventaire a prouvé que le testament sur lequel on était en droit de compter n'existait pas, et, pour que la famille Harraca ne l'ait pas abandonnée, il faut que les services que Sixte rend au général soient tels qu'on le croie capable de tous les sacrifices. Ce que je vais te dire, je ne le tiens pas de Sixte, qui est discret, mais de la femme du chef d'état-major du général, notre cousine, en bonne position pour savoir ce qui se passe dans la famille Harraca. Malgré ses apparences de solidité, le pauvre général est perdu de rhumatismes et bronchiteux au point de tousser dix mois par an. Si cela était connu, bien qu'il n'ait que soixante-deux ans, on le remiserait ; alors, que deviendrait-on avec cinq filles à marier ? Tout le souci de la famille est donc de cacher la vérité, et s'il ne peut pas devenir commandant de corps d'armée, d'arriver au moins à soixante-cinq ans. Pour cela tous les moyens sont bons, et les artifices qu'on emploie seraient comiques s'ils n'étaient navrants. Sixte, en bon garçon qu'il est, s'associe à cette campagne, et si aux dernières grandes manœuvres où le général n'a été qu'un invalide la face a été sauvée, c'est à lui qu'on le doit. Il a accompli de véritables miracles dont un fait entre cent te donnera l'idée : il a appris à imiter l'écriture du général, et quand celui-ci doit écrire une lettre de sa propre main tordue par les douleurs, c'est celle de Sixte qui la remplace.
— Le brave garçon !
— Tu comprends donc combien on serait heureux de faire un gendre de ce brave garçon ; mais, si brave qu'il soit, il ne peut pas se mettre au cou la corde de l'officier pauvre. Donc il n'épousera pas mademoiselle Harraca, pas plus que mademoiselle Libourg, l'autre jeune fille qu'on lui propose. Celle-là appartient au genre riche, et c'est pour sa richesse gagnée par deux faillites de son père que Sixte ne veut pas d'elle, de sorte qu'elle va être obligée de se rabattre sur un petit nobliau du Rustan qui a pour tout mérite de porter les corps saints et les reliques dans les processions de Saint-Cernin, d'être brancardier à Lourdes, et d'avoir un long nez qui justifie, si l'on veut, sa prétention de descendre d'une bâtarde de Louis XV.
— Je comprends qu'elle lui préfère le capitaine.
— Et tu dois comprendre aussi qu'à elle et à mademoiselle Harraca Sixte préfère ta fille ; au reste tu seras fixé bientôt là-dessus, j'irai demain à Bayonne.
XIII
Quand, après plus d'un quart d'heure d'explications entortillées, Sixte comprit où tendaient les discours du notaire, il commença par se retrancher derrière la réponse qu'avait prévue Anie :
— Mais je ne peux pas entrer en rivalité avec d'Arjuzanx qui est mon ami.
— Avez-vous d'autres objections à opposer à ce que je viens de vous dire ?
— Aucune.
— Mademoiselle Anie vous plaît-elle ?
— Je la trouve charmante, à tous les points de vue.
— Alors ne vous embarrassez pas de scrupules qui n'ont pas de raison d'être : vous n'entrez pas en rivalité avec M. d'Arjuzanx que mademoiselle Anie refuse.
— Ah ! elle refuse ! Elle refuse d'épouser d'Arjuzanx ? Comment ? Pourquoi ?
Cela fut dit avec une vivacité qui frappa le notaire ; évidemment ce sujet ne laissait pas Sixte indifférent.
— Je n'ai pas reçu les confidences de la jeune fille, qui ignore ma démarche auprès de vous, cela va sans dire. Je ne peux donc pas vous répondre catégoriquement. Mais de celles du père, il résulte que M. d'Arjuzanx ne plaît pas, soit pour une raison, soit pour une autre ; et, cela étant, la famille trouve convenable de ne pas prolonger des relations que le monde pourrait mal interpréter. D'ailleurs ces relations ne sont établies que sous condition suspensive, comme nous disons, nous autres gens de loi. Quand le baron a fait part à mon ami Barincq de son désir d'épouser mademoiselle Anie, celle-ci a répondu qu'à ce moment M. d'Arjuzanx lui était indifférent, et que, si on voulait d'elle un engagement immédiat, elle ne pouvait pas le prendre, puisqu'elle ne connaissait pas celui qu'on lui proposait ; mais que, pour ne pas contrarier ses parents touchés par les avantages de cette alliance, elle était disposée à se rencontrer avec M. d'Arjuzanx comme celui-ci le désirait ; si, en apprenant à le connaître, ses sentiments changeaient, elle accepterait ce mariage, sinon elle le refuserait. Il paraît que ses sentiments n'ont pas changé. Cette situation n'est-elle pas parfaitement nette !
— Il est vrai.
— Maintenant, pourquoi M. d'Arjuzanx ne s'est-il pas fait aimer ? Je n'en sais rien. Vous qui êtes son camarade, vous pouvez mieux que moi répondre à cette question.
— Sait-on pourquoi l'on aime ? Précisément parce je suis le camarade de M. d'Arjuzanx, je trouve qu'il a tout pour être aimé.
— Alors, comme il ne l'a point été, il en résulterait que la jeune fille ne pouvait pas être sensible à sa recherche. Pourquoi ? C'est encore une question à laquelle je ne me charge pas de répondre. Moi, bonhomme de notaire, je ne dois m'en tenir qu'aux faits. Or, ceux qui m'amènent près de vous se résument en trois points : 1° Barincq a pour vous autant de sympathie que d'estime ; 2° il ne tient pas à la fortune de son gendre ; 3° il se considère comme le continuateur de son aîné, et en cette qualité il croit que c'est un devoir pour lui d'exécuter les engagements ou les intentions de Gaston. Cela dit et sans insister d'avantage, ce qui ne serait pas dans mon rôle, je vous laisse à vos réflexions. Lorsqu'elles seront mûres, vous m'écrirez ou vous viendrez déjeuner à Ourteau, ce qui sera mieux, parce que, si vous avez des observations à présenter, j'y répondrai de vive voix ; j'étais l'ami et le conseil de Gaston, je suis l'ami et le conseil de Barincq, j'ai pour vous une amitié véritable : si vous jugez qu'en cette circonstance mes avis peuvent vous être utiles, je les mets à votre disposition.
Là-dessus Rébénacq se leva et partit. Pour une première négociation c'était assez. Tout bonhomme de notaire qu'il fût, il savait parfaitement qu'en posant la question à propos de l'insensibilité d'Anie, il avait planté dans le cœur de Sixte un point d'interrogation qui allait faire travailler son esprit, et que le mieux était de laisser ce travail se faire sans témoin. Il ne pouvait y avoir qu'une réponse à cette question ainsi formulée. — Son cœur était gardé. — De là à chercher par qui, il n'y avait qu'un pas à franchir, et ce n'était pas un brillant officier de dragons qui devait hésiter.
En effet, la surexcitation sur laquelle le notaire comptait se produisit chez Sixte, et, quand il fut seul, il ne put pas ne pas s'avouer qu'il se trouvait dans un état de trouble violent assez difficile à définir, délicieux et douloureux à la fois.
— Hé quoi ! cette belle fille ! Est-ce possible ! Pourquoi pas après tout ?