Anicet; ou, le panorama

Part 9

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Une odeur fraîche comme l'anis révéla tout d'abord à l'indécis Anicet, au moment qu'il se trouva sur le seuil d'une pièce aux jalousies baissées, la présence de la dame et l'abandon que cette belle mettait à le recevoir. Il aperçut Mire, assise devant sa table à coiffer, de l'autre côté de l'Océan Pacifique, redoutable espace de laine moutonnante, tapis pentagonal qui escaladait obliquement la pièce des pieds du jeune homme à ceux de l'infidèle. Celle-ci ne se retourna pas, continua de dénatter ses cheveux noirs, et regarda l'intrus dans le miroir du meuble de toilette. À l'idée quelle le voyait dans ce petit cercle à l'opposé de sa situation comme une minuscule marionnette cassée par le respect, alors qu'il n'y apercevait que la figure de Mire et ses yeux d'argent, Anicet se troubla comme s'il s'était senti enlevé par la baguette d'un enchanteur et transporté dans un domaine virtuel, là-bas, au-delà des murs et des mers. Il s'en trouva léger, léger, comme un homme un peu gris. Le visage dans la glace fixa ses regards sur Anicet. Un dialogue s'établit entre la tête coupée et l'image lointaine: «Vous excuserez, disait le miroir, un pareil négligé. Mais il paraît sur vos traits l'embarras de quelqu'un qui ne sait que dire et qui pourtant en a gros sur le cœur.

--Madame Mirabelle... voulut commencer le personnage qui parlait sans l'ordre d'Anicet.

--Votre trouble m'amuse, mon ami, et je ne suis point assez sotte pour l'attribuer, comme vous voudriez que je fisse, à l'intimité de cet accueil. La vérité ne m'échappe pas: vous arrivez ici comme un provincial dans la capitale, avec un lot de reproches ruminés dans l'isolement de tous les Saint-Flour. Une autre se contenterait de faire la coquette, de vous embarrasser par ses mines et de vous renvoyer les bras chargés de vos récriminations informulées. Moi, mon cher, je prends la bête par les cornes. L'Anicet qui se présente à moi n'ose pas me crier ce qu'il pense d'un mariage fauteur je sais de quel désarroi.

--Mire, dit le reflet, vous ignorez tout du mal que vous m'avez fait. Comment connaîtriez-vous le désordre d'une vie, désormais désorientée?

--Hé, vous avais-je demandé votre foi? Il y a des gens, ma parole, qui ne doutent de rien. Tant que quelqu'un ne m'aura pas forcée à l'aimer, dois-je avoir le préjugé de l'amour? Vous vous faites gloire de tous les honneurs, les patriotismes, les sentiments, les affections dont vous vous êtes débarrassé, et je n'aurais pas le droit de m'être affranchie des quelques scrupules qui vous font encore souffrir? Vous n'y pensez pas. D'ailleurs, qu'y a-t-il de changé? Je vous le demande un peu. Je me suis mariée parce que j'avais besoin d'argent, et qu'aucun de vous, même Bleu, n'était capable de satisfaire à mes exigences et de me donner le luxe sans lequel je ne puis vivre. Mais je ne compte pas pour cela me priver d'une cour qui m'était agréable. Je la réunirai encore, et ici même, devant mon MARI; vous n'allez pas protester au nom de la vertu et de la fidélité conjugale peut-être? On ne sait jamais avec des gens comme vous.

--Mirabelle, j'étais prêt à tout pour vous plaire.

--Prêt à tout, Anicet, mais non point à tout faire. Savez-vous que je suis un être surnaturel qui partout peut vous entendre parler ou penser? Je me souviens de votre niais étonnement quand vous m'avez découvert une vie semblable à celle de tout le monde. Je vous paraissais abaissée d'avoir un appartement, des domestiques, une place, un point et non pour demeure l'espace métaphysique dans lequel vous me dispersiez quand je disparaissais de votre champ visuel. Combien de fois ai-je dû hausser les épaules quand vous parliez de votre décision, de l'action, de l'énergie. Vous n'avez même pas conscience de votre inertie, il n'y a rien à faire de vous. Vous pérorez: «Agir, agir» et qu'attendez-vous? Je vous écoute bourdonner: «Je répéterai pour en rire la formule avec laquelle un homme d'un autre temps a cru stigmatiser le nôtre: De mon temps on n'arrivait pas. Je vais, moi, m'efforcer d'arriver.» Belle résolution que vous ne pourrez jamais que formuler. Vous êtes singulièrement fait pour un arriviste. Je vous le dit: je ne puis vivre que dans la richesse, et j'aurais trop longtemps à l'attendre de vous. Mon époux est un rustre avisé; il a fait sept fois fortune dans des pays insensés et six fois déjà il a perdu jusqu'au dernier sou. «Vous serez ma septième ruine», m'a-t-il dit le soir de nos noces. J'y compte bien.

--Mirabelle, il eût suffi que vous me disiez...

--Je n'avais rien à vous dire. Il suffisait que je voulusse de l'argent. Je sais ce que c'est que de mourir de faim. Ça m'est arrivé plusieurs fois dans divers greniers. Moi aussi, j'ai eu les mains gercées, j'ai claqué des dents, j'ai manqué de charbon. Les ateliers où on pose pour un fou qui travaille sans manger, les heures entre des murs décrépits, les consolations, les supplices à quelques-uns, les esthétiques à la hâte, les toiles vendues pour un morceau de pain, c'est bien fini, je vous le jure. Regardez mes doigts de cornaline, mes doigts sanctifiés par les crèmes. Je vous dis que je suis une déesse ou quelque chose d'approchant. Vous n'imaginez tout de même pas que vous allez mettre en garni la Beauté. La Beauté? Vous avez bien cru que j'étais cette fille un peu démente qu'on représente dans toutes les mythologies avec des yeux blancs de statue. Vous ne démêlerez jamais ce mystère, ni de qui je tiens ce pouvoir magique d'épier tout et cependant de demeurer Madame Gonzalès dans ce petit hôtel du Roule. Qui sait? On a vu tellement de choses étranges. Il ne faudrait pas mettre sa main au feu que Mirabelle n'est pas l'idéal de tous les hommes de votre âge, qu'elle n'est pas cette qualité supérieure qui s'attache à mille et mille objets et les fait brillants pour l'esprit de la splendeur de la vie et du sang. Il ne faudrait pas non plus donner sa tête à couper qu elle n'est pas la première aventurière venue que votre jeunesse, les soucis de quelques hommes un peu déséquilibrés par l'enthousiasme, le dérèglement de leur sensibilité, revêtent d'un prestige emprunté et déguisent en divinité comme ils feraient n'importe quelle étoile de café-concert. Mais, quelle que soit la personnalité qu'il vous plaise de m'attribuer, j'ai le droit de disposer de moi-même, je ne vous ai rien promis, je suis libre comme l'air, et je ris assez fort de vous voir me faire la morale. Après tout, vous avez eu le temps de me conquérir.

--Mirabelle, ô Mire! Ne savez-vous pas que pour vous, sans réfléchir, au premier signe, un beau matin j'ai gâché ma vie? Que me reste-t-il si vous me faites faux-bond? Tout d'un coup, au plein cœur de ma joie, la branche casse. Il n'y a pas de raison pour que tôt ou tard je retrouve jamais le sens perdu de la phrase interrompue. De quelque côté que je me tourne, je ne trouve que le désert. En attendant mieux, il y a les oasis. À la fin on se lasse des enthousiasmes partiels, par ci, par là, entre deux accablements à n'en plus finir. Le plus simple, si on en avait le courage, ce serait de se tuer.»

Mirabelle ouvrit le tiroir de droite de la table à coiffer, en sortit un revolver et le posa sur le marbre.

«Vous n'avez qu'à essayer», dit-elle.

--Mire, voici que j'ai avancé jusqu'à vous et que je me tiens à vos côtés, _grandeur nature_ comme un homme et non comme l'image hésitante et diminuée que vous aviez de moi tout à l'heure. Je suis près de vous, droit comme quelqu'un qui n'en a plus pour très longtemps à vivre. L'arme peut dormir sur la table sans que je rougisse de ridicule. Il eût été sans doute théâtral de se tuer en réponse à votre défi. Mais j'ai le courage de résister à la provocation, et je sais courir le risque d'être perdu par là même à vos yeux. C'est pour vous conquérir que je suis venu ici, je n'ai pas abandonné tout espoir et je ne faillirai pas à la tâche que je me suis assignée.

De quel nom désigner le plaisir que vous prenez tour à tour à vous présenter à moi comme une fille ou comme une abstraction? Ah! vous perdez votre temps, je vous l'affirme; car les yeux fermés je veux jurer que Mirabelle est la déesse à qui mes jours sont consacrés. Qu'est-ce que cela peut bien me faire, je vous le demande, la source du pouvoir qui vous est dévolu? Vos yeux me suffisent à expliquer les miracles, les prestidigitations, les envoûtements, les morts. Vos paroles ne me troublent pas davantage que vos dilemmes. Je sais bien que j'ai barre sur vous, vous aurez beau en disconvenir. Ce n'est pas pour rien que je vous ai donné ma vie, ma place au soleil, tout ce que je pouvais employer à soulever des mondes et qui n'est plus capable aujourd'hui que de se soumettre à vous. Vous prétendez ne m'avoir rien promis; ce n'est pas de ma faute tout de même si vous vivez, si vous vous êtes manifestée à moi, si vous vous êtes imposée à mon cœur. Vous, la Beauté du jour, la Merveille du Temps, vous vous êtes révélée à moi pour me posséder, consciemment, et si vous vouliez que je ne prisse pas la fièvre à vous voir, si vous vouliez m'échapper par la suite, vous n'aviez qu'à me fuir ou à ne pas exister. Dieu merci, avant de vous connaître, je savais une autre beauté, moins fraîche, sans doute, et moins attirante, mais qui se laissait approcher. Puisqu'il vous est donné de lire à tout instant dans mon âme, et que depuis des mois aucun des plus secrets mouvements de mon être n'a pu se dissimuler à vos yeux, comment osez-vous prétendre que je n'ai rien fait pour vous gagner? Vous n'exigeriez pas l'hommage sans valeur d'un homme qui accomplit pour une femme une action qu'il juge insignifiante; il vous faut, n'est-ce pas, l'acte qui engage dangereusement le cœur de l'audacieux. Quand vous m'avez connu, j'avais une conception du monde, mais il m'eût été facile de deviner quels hommages vous aimiez et quels gestes il fallait pour vous conquérir. J'eusse été cet acteur qu'on applaudit toujours et qui devient le mari de toutes les petites bourgeoises. N'attendiez-vous pas mieux de moi? Par la passion que j'ai mise à vous chercher, j'ai réformé tout en moi-même, jusqu'à ma propre sensibilité. Le chemin pour venir d'où j'étais jusqu'à vous n'était pas peu de chose et vaut que vous lui jetiez un coup d'œil rétrospectif. Songez que je sors, comme d'une forêt, de l'époque où l'on regardait en soi à l'aide d'un système de miroirs. Alors on n'attachait pas d'importance au but poursuivi. On ne se plaisait qu'à la méthode employée pour l'atteindre. Le monde était gouverné par des esprits qui raisonnaient sur eux-mêmes. C'était l'époque des solutions élégantes, on ne discutait même plus la formule: _l'Art pour l'Art_, on l'inscrivait tout comme une autre au fronton des édifices publics. Pour devenir grand homme, il fallait trouver des recettes. Les poètes étaient des sortes de Brillat-Savarins. On séparait les sensations, on les comparaît, on les confondait. La physiologie avait bon dos. Si vous aviez été de ce temps-là, vous m'eussiez aimé pour avoir découvert une épice ou la manière de s'en servir. Je ne connaissais que cet univers, ses pontifes, ses lois, son _modus vivendi._ Tout à coup, au milieu de ce paysage coutumier, je rencontrai un être prodigieux qui ne se souciait d'aucun de ces raffinements et dont la beauté me parut si nouvelle que tout d'abord je ne pus parvenir à fixer ses traits dans ma mémoire. Vous eussiez ri de moi, Mirabelle, si je vous avais adressé les hommages auxquels j'étais accoutumé. Songez que mes aînés, épris d'autres images, vous eussent probablement trouvée laide et n'auraient pas compris ce charme de phare qui m'enivre plus qu'il n'est de raison. Pour parvenir dans votre orbe, quel labeur de tous les instants s'imposait à moi! Il m'a fallu pendant des semaines surveiller le plus léger mouvement de mon cœur. J'ai jeté mes yeux pour en mettre de neufs. J'ai appris à m'émouvoir de mille grâces qui me paraissaient exécrables. Plus fort que cet autre qui reconstruisit le monde, je me suis rebâti moi-même. Il s'agit bien maintenant de l'art pour l'art, il s'agit bien de s'extasier devant une méthode. Vous qui avez plongé dans mon cœur sans m'en demander la permission, vous y avez vu, écrite dans ma substance même, cette phrase qui synthétise votre propre idéal: la fin justifie les moyens. Moyens, vieilles divinités déchues. Rien à l'extérieur ne paraissait du travail qui s'accomplissait en moi. Je semblais un personnage inerte, et malgré votre science féerique, vous vous trompiez. Attendez un peu que le mur craque, briques de tous les côtés, et vous saurez ce qu'il y avait derrière cette immobilité sournoise. Cela fait un beau changement sur la terre, Mirabelle: plus de problèmes à résoudre puisqu'ils ne se posent plus. Je ne m'embarrasse plus des difficultés qui faisaient jusqu'à présent la nourriture des hommes. Je ne veux plus être qu'une machine à atteindre les buts. Au rebut, les vieilles psychologies, les remords, les consciences, les préjugés et les absences de préjugés d'un seul bloc. Dans ce monde neuf, où je marche avec naïveté, personne n'a jamais entendu parler de tout cela. Il paraît qu'au Japon[1] les prêtres honorent des morales et des sentiments. Ce sont sans doute des bêtes à laine. Il est bien question maintenant de discuter la vie. Je suis pareil au garçon d'hôtel qui fait marcher l'ascenseur. Qu'est-ce que vous voulez que ça lui fasse, ce qu il y a dans la cave, et ce qui meut cette colonne qui le soutient, et tous ces câbles trop compliqués pour qu'on y cherche quelque chose qui ait le sens commun. L'important, c'est le bouton de montée, et je ne sais rien d'autre que ceci: je vais au quatrième étage où il y a la chambre 143, et dans la chambre 143 Madame Mire, plus belle que les cataclysmes qui ravagent mon corps quand il est devant elle.

--Anicet, vous oubliez votre rôle et le mien. N'êtes-vous pas entré ici le désespoir au cœur?

--Je ne sais pas ce que vous voulez dire avec ce mot que je n'ai jamais entendu, si ce n'est en rêve. Je ne démêle plus ce qui est tragique de votre chevelure défaite. Elle demeure la seule réalité avec la tache blanche de votre robe et cette table, dans le jour trouble qui vient des persiennes, à laquelle vous êtes assise, qui vous prolonge comme une chair nouvelle. Ce mouvement insensé qui me porte vers vous, je ne puis plus l'appeler désir, ni d'aucun nom humain. On trouverait encore de beaux rugissements dans ma gorge pour enrichir le dictionnaire de la galanterie, quelques cris uniformes qu'on ne peut pas figurer sur le papier. Il n'est plus temps de raffiner sur l'amour. On dit que c'est un enfant avec des ailes, et sur les ailes il y a des miroirs, des lacs, des paysages alpestres, des chansons pour les jours de pluie. Je n'en sais rien, je crois ne plus pouvoir prononcer le nom de ce dieu. D'ailleurs, qu'est-ce que je crois? Encore un mot comme une peau de bique abandonnée, pas plus de signification que dans un coup de poing. Ne comprenez-vous pas que j'arrache de moi tous les mots, comme des dents, pour perdre toute intelligence, toute sensibilité, toute raison, tout jugement, et me réduire à n'être qu'une volonté. Madame?»

À vrai dire, on devait éprouver quelque vertige à demeurer tout en haut de la salle, sous le cône de lumière et près de la table à coiffer, car Anicet semblait chanceler au bord de quelque abîme. La chevelure de Mire tournait, tournait comme une sirène électrique et les yeux de Mire n'étaient plus que des facettes métalliques, plates et obscures sur lesquelles les rayons du jour prenaient des directions hasardeuses, s'entrecroisaient soudain en un lacis de lettres et de chiffres incompréhensibles qui peut-être expliquaient l'Univers, mais n'arrivaient pas à intriguer Anicet.

Sans savoir quel trouble la rendait hésitante, le jeune homme entendit venir à soi la voix d'un phonographe: «Anicet, prenez garde à vous-même, je vous l'ai dit, rien n'est changé. Ce mariage n'a rien brisé. Il est temps encore de me conquérir. Vous avez autant de chances qu'un autre, ah! mon ami, que n'importe quel autre. Mais prenez garde à vous, et à moi-même qui ne sais plus trop d'où vient cette chaleur dans la pièce, et ce besoin d'air par moments.»

Le grand éclat que fit la porte en s'ouvrant interrompit Mirabelle, et tout à coup les valeurs se renversèrent: les protagonistes devinrent les spectateurs, le sens de la chambre changea. Le haut de la page se trouva vers le seuil. D'en bas, Anicet et Mirabelle y virent se dresser, la main gauche sur le battant ouvert, un grand personnage masqué de velours, coiffé d'un haut-de-forme et drapé dans une cape à collet. Il serrait dans sa main droite un poignard et prit le ton narquois des traîtres pour prononcer avec à-propos:

«Bonjour, Madame.

--Mon Dieu, qu'est cette mascarade? Mon cher Omme, vous faites vos entrées sans grand art. Mais vous devez étouffer, un après-midi d'été, sous un tel accoutrement.

--La température, répondit Omme qui perdit le ton railleur, n'est sensible à l'esprit qu'en raison inverse des préoccupations qui l'animent. Or je porte sur mon cœur la Cordillère des Andes en guise de sautoir. Un manteau de plus ou de moins ne change pas grand chose à la situation.

--Expliquez-vous plus clairement, dit Mire, ne portez-vous pas, en plus du poids de vos soucis, un poignard d'aspect redoutable?

--Sa lame n'est pas plus cruelle ni plus froide que vous. Elle m'aidera à me venger de vos perfidies.

--Vous avez le dessein, sans doute, de m'immoler, comme on dit dans votre style, à votre juste ressentiment ou courroux. Je vous en prie, faites.

--Taisez-vous, parjure, je viens vous ravir aux mains impures auxquelles vous vous êtes abandonnée. La beauté aux mains des marchands! J'ai quitté mon laboratoire, mes routines, mes petits sentiments de tous les jours, mes éprouvettes; il n'y avait pas une minute à perdre, rien à gagner à l'hésitation. L'entreprise méritait ce costume et l'explique. Me voici sorti de ma peau et revêtu du physique de l'emploi. Ne craignez rien: on a prévu les contre-temps, les surprises, les anicroches. Mes complices, prêts à accourir au premier signal, m'attendent à la porte dans un taxi. Tous vos domestiques sont achetés. Votre mari qui est en notre pouvoir, ne reviendra pas de sitôt. Ainsi vous n'avez qu'à me suivre sans résistance. Excusez-moi, Monsieur Anicet, d'interrompre ce tête à tête d'une façon un peu brutale.

--Non, dit Anicet, je ne vous excuse pas, et vous prévient que Madame ne vous suivra que de son plein gré ou que...

--Hé, vous prenez la mouche! L'habitude des problèmes m'a donné la faculté d'envisager toutes les possibilités. Celle de votre résistance n'est donc pas, dans le cas présent, pour me surprendre ni me déconcerter. Je possède ici son remède, et c'est ce poignard dont l'emploi n'apparaissait tout d'abord pas à Madame Mirabelle. Il saura vous inviter à la prudence et à la patience.

--Vos menaces ne m'empêcheront pas...

--Qu'à cela ne tienne!» dit Omme, et il s'avança vers Anicet le poignard levé. Le jeune homme lut dans les yeux de son adversaire, la résolution de frapper sa main se crispa sur le bord de la table à coiffer (car sa main était naturellement peureuse), et le sort voulut que sa paume sentît un objet métallique sur le meuble. L'instinct de défense le lui fit saisir et quand l'idée _revolver_ se forma dans sa conscience, il avait déjà tiré: Omme gisait à ses pieds comme un pauvre savant lequel est une fois sorti de ses habitudes avec toute l'ingénuité d'un amoureux de quarante ans. L'esprit d'Anicet avait quelque retard sur les événements, il en résulta qu'une sorte d'hébétude flotta comme le petit nuage de fumée du coup de revolver. À vrai dire c'est peu de chose qu'une vie humaine. Encore faut-il s'attendre à en détruire une. La mort d'Omme n'émouvait point Anicet, mais seulement qu'elle eût été si brusque et sans préparation psychologique. Les suites de son acte lui échappaient, ou plutôt il ne les imaginait pas encore. Déjà Mirabelle avait enlevé au cadavre son poignard, sa cape et son chapeau. Elle les donna rapidement à Anicet: «Tenez, déguisez-vous, et mettez le loup que vous avez sûrement dans votre poche.» Pendant qu'il obéissait sans comprendre, Mire avait fermé la porte à clef, ouvert une armoire à robes, pris la grande étoffe qui abritait les vêtements, jeté l'étoffe sur Omme et roulé le mort dans ce linceul. Elle regarda le vivant et dit: «Il était à peu près de votre taille.» Dans le moment qu Anicet saisissait l'étrangeté de cet imparfait, quelqu'un secoua la porte du dehors avec des jurons et des menaces. «Ouvrez», souffla Mirabelle au jeune homme. Il se soumit sans bien comprendre. Boulard et ses deux acolytes bondirent dans la pièce, tandis que dans l'antichambre un domestique faisait le guet. Boulard soupira de soulagement en apercevant Anicet: «Je croyais qu'il vous était arrivé malheur, ce coup de revolver...» Anicet eut quelque peine à comprendre qu'on le prenait pour Omme, il eut même envie de détromper son interlocuteur. Celui-ci ne lui en laissa pas le temps: «Ah! reprit-il, vous avez déjà empaqueté le Monsieur. Mince, ça ne doit pas être votre coup d'essai. Chargez le bibelot, les enfants, nous n'aurons plus à nous occuper que de la princesse. Ma belle dame, il vaut mieux faire risette et nous suivre.

--Monsieur, dit Mirabelle avec assurance, à la suite de notre conversation, il y a eu quelques modifications apportées aux intentions primitives de Monsieur.» Elle désignait Anicet. «Nous avons convenu tous les deux que je resterai ici.» Boulard, déconcerté, regarda le faux Omme d'un air interrogatif. Anicet sentit qu'il fallait répondre: il abaissa la tête en signe d'assentiment. «En ce cas, dit Boulard, on n'a plus qu'à filer avec le colis. Mes hommages, ma belle dame, et pardon excuse. En douce, mes fils, en douce. Après vous, Monseigneur». Il s'effaça pour laisser sortir Anicet.

Mirabelle resta seule devant son miroir. Elle écouta s'éloigner les pas dans le couloir. Puis l'escalier craqua. Puis la porte s'ouvrit et se ferma. Au dehors on entendit le démarrage d'une automobile. Alors, Mirabelle éclata de rire et releva ses cheveux: «Décidément, dit-elle, ces gens-là ne sont pas forts. Je ne donnerais pas cher de la vie du petit Anicet quand le subterfuge se découvrira. Quel jeune sot tout de même! Deux fois je me suis trouvée à sa merci: la première, quand nous étions seuls, mais il n'a pas eu assez d'audace; la seconde, à l'instant même, quand il pouvait me faire entraîner par ces hommes, mais il n'a pas eu assez de présence d'esprit. On ne fera jamais rien de cet enfant.»

Il y eut encore une discussion très vive entre Mire et son miroir. Elle sonna, et le geste qu elle fit pour atteindre le bouton laissa voir son bras, le plus beau serpent de la terre. «Anne, dit Mirabelle à la femme de chambre, à partir d'aujourd'hui vos gages sont doublés. Vous me préviendrez immédiatement quand Monsieur rentrera.»

[1]Tous les pays sont dans la nature. (_Note des Éditeurs_).

CHAPITRE HUITIÈME

LES SEUILS DU CŒUR