Part 8
Somme toute, l'héroïne de cette aventure n'a aucun besoin de la poursuivre au milieu de tant de dangers. Elle ne sait pas trop au juste lequel des partis en présence a le bon droit pour lui. Cela ne l'empêche pas de se lancer à corps perdu dans la mêlée. Le traître a volé le diamant pour la centième fois. Pearl lui arrache le joyau sous la menace d'un revolver. Elle monte en cab. La voiture était truquée. On jette Pearl dans un souterrain. Pendant ce temps le voleur volé cherche à pénétrer chez elle; surpris par le journaliste, il se sauve sur les toits; le publiciste le poursuit, le perd et rencontre fortuitement dans le quartier chinois le borgne qui a joué un rôle louche au cours des incidents antérieurs. À sa suite, il arrive au souterrain où Pearl languit, il va la délivrer: mais, suivi à son tour par le malfaiteur qui vient de lui échapper, il met involontairement celui-ci sur la bonne piste, et quand, après avoir fait sauter l'immeuble avec un explosif récemment inventé, il retrouve la belle évanouie, elle est ligotée et délestée du diamant par le diligent adversaire.
Il n'y a eu de place ici que pour les gestes. L'action ne nous a passionnés qu'à titre de tour de force. Qui aurait songé à la discuter? on n'en avait pas le temps. Voilà bien le spectacle qui convient à ce siècle.»
Cette rhétorique devait profondément déplaire à Baptiste. «Assez, dit-il, c'est toujours la même chose; tu comprends que je sais ce que ça vaut. Je vois où tu veux en venir. C'est même étonnant comme je le vois. Un de ces jours je vais me fâcher. Tu parles, tu n'agis jamais: dans la rue tu lis toutes les affiches, tu pousses des cris devant toutes les enseignes, tu fais du lyrisme, et de quel lyrisme! faux, facile, conventionnel; tu t'exaltes, tu te fatigues, ça ne va jamais plus loin. Je commence tout de même à te connaître, je saisis assez exactement ce que tu viens demander au cinéma. Tu y cherches les éléments de ce lyrisme de hasard, le spectacle d'une action intense que tu te donnes l'illusion d'accomplir; sous le prétexte de satisfaire ton besoin moderne d'agir, tu le rassasies passivement en te mettant à la plus funeste école d'inaction qui soit au monde: l'écran devant lequel, tous les jours, pour une somme infime, les jeunes gens de ce temps-ci viennent user leur énergie à regarder vivre les autres. Qu'on ne me parle plus du cinéma: nous n'avons rien à y prendre, l'impureté y règne et le jour où des gens de bonne volonté y introduiront des moyens artistiques, les rares attraits qu'il a pour nous disparaîtront. Le mal que cette mécanique te fait, en t'otant le goût de la vie, n'est balancé par rien. Assez.
--Par exemple, dit Anicet très vexé, je ne vois pas ce qui justifie cette explosion. Je ne te connais pas le droit de me croire incapable d'agir.
--Veux-tu me dire quelle action tu poursuis? Tu te laisses vivre. Tu es d'une docilité à faire peur. Vois Harry James: il ne peut rester trois jours avec moi sans que nous nous querellions. C'est la marque des esprits vigoureux que de se heurter sans cesse. Le tien, sitôt qu'on lui ouvre une piste, l'adopte, s'y précipite, s'y complaît. Tu ne te rebelles jamais contre les impulsions qu'on te donne. Ce qui décide de l'admiration en Harry James, c'est qu'on ne sait pas trop s'il ne se tuera pas le lendemain, sans raison, ou s'il ne commettra pas un beau crime; on reconnaît en lui une force indisciplinée, le véritable homme moderne, qu'on ne saurait réduire à n'être qu'un spectateur. Rien ne l'apparie à l'artiste, au spéculateur: avant toute chose, il vit. Il recherche ardemment les plus violents plaisirs et plie tout à sa fantaisie. Loin d'accorder les circonstances avec un système poétique, il domine les contingences et agit avec une intensité telle, une rapidité telle, qu'il semble ne pas réfléchir et n'obéir à aucun plan. Un public le prendrait pour une marionnette. Ainsi, par un jeu bizarre, il semble à la merci de ce qui l'entoure, précisément pour la raison qu'il lui échappe, se dégage des lois communes de l'action, ne subit l'influence d'aucune réalité extérieure et visible, ne laisse à personne le temps de voir les motifs réels et tout intérieurs de ses gestes et de ses paroles. On ne peut se défendre en face de lui d'une continuelle inquiétude. Mais avec toi on est bien tranquille: tu es celui qui ne se tuera jamais. Le moindre de tes mouvements est précédé de son explication psychologique. On attendrait longtemps une surprise de ta part.»
Ici, Anicet voulut protester.
«Veux-tu me dire, reprit Baptiste, ce que tu fais pour conquérir Mirabelle? ce que tu projettes pour empêcher Bleu de la mériter avant toi? Veux-tu me dire? mais c'est inutile.
--À la fin, répondit Anicet, que sais-tu si je n'ai pas quelque idée en tête? T'en avertirais-je d'avance?»
Anicet se sentait mentir: il n'avait rien en vue, mais éprouvait fortement l'humiliation que lui infligeait ce parallèle avec Harry James. Il comprit qu'il ne ferait que suivre encore une fois la direction donnée, qu'il était sous l'influence de Baptiste. Encore qu'il fît preuve de lucidité, il céda à la honte de l'inaction, et, volontairement, consentit à n'être qu'un instrument. Quelle puissance avait donc sur lui cet être autoritaire? Dans l'ombre, on devinait la fascination du regard et le froncement des sourcils. Il n'y avait pas à s'en dédire: Baptiste subjuguait Anicet, et à quelle fin?
Tout à coup, sur l'écran où passaient les nouveautés de la semaine, on lut:
/$ _PARIS_:
UN GRAND MARIAGE. $/
La toile se peignit à l'image de Saint-Philippe-du-Roule. Le cortège nuptial fit mine de sortir de l'église. D'un bond, les spectateurs furent portés devant les nouveaux époux. Dans l'encadrement noir de la porte, on les vit jusqu'à mi-jambes. Anicet reconnut avec stupeur Mirabelle au bras de Pedro Gonzalès. Celui-ci saluait à droite et à gauche, bombait avantageusement la poitrine, et jetait de négligents coups d'œil à l'opérateur du cinéma. Anicet ne songeait guère à lui: il fixait désespérément Mirabelle, droite, le regard perdu, immobile et impénétrable. Il n'aurait sans doute vu quelle; mais Baptiste, davantage maître de soi-même, lui signala d'une voix blanche la présence au premier plan de la princesse Mérov. Marina, vêtue de noir, tâchait d'exprimer par son maintien les complexes sentiments des héroïnes romanesques au mariage de l'homme aimé. Derrière elle le Bolonais, critique d'art et, au su de tout Paris, amant de la princesse, gardait l'attitude correcte et tendre qu'il croyait d'occasion.
L'orchestre qui s'était jusqu'alors contenté d'un thème montmartrois attaqua sans ménagements la Marche nuptiale de Mendelssohn. Brusquement, Anicet comprit le sens de la scène à laquelle il assistait. Ainsi il avait tout sacrifié, le monde, sa mère, sa maîtresse et plus encore: sa tranquillité, pour que Mirabelle lui échappât avec le premier butor un peu milliardaire qu elle avait trouvé sur son chemin. Ne plus avoir de but dans la vie, savoir qu'aucun espoir n'est permis, aucune erreur possible, et, quand on regarde derrière soi, n'apercevoir plus que les ruines fumantes d'un passé que l'on saccagea soi-même: est-il une situation plus terrible pour un garçon de vingt ans qui s'était choisi une route, un amour? Le triomphe de l'un des sept masques l'eût mille fois moins affligé: il eût pu combattre le vainqueur, rivaliser de séduction avec lui, et cette lutte même eût constitué un intérêt nouveau. Mais avec Pedro Gonzalès il était parfaitement inutile d'engager la bataille.
La marche de Mendelssohn sembla taper à coups de marteau réguliers sur le crâne d'Anicet et voici que l'aventure stupéfiante arriva: Mirabelle tourna la tête, regarda Anicet longuement, sans baisser les yeux et sourit. Ce sourire résuma toute la pitié du monde, la faiblesse des femmes et des mâles, la tristesse de la pauvreté et la résignation, quelle résignation! Les lèvres dessinèrent autour d'un soleil un arc un peu tombant, plus troublant que la moue même du baiser. Comment renoncer à une si tentante beauté? «La belle occasion d'agir!» murmura une voix à son oreille. Anicet tressaillit de se connaître esclave d'une volonté étrangère. Puis il pensa exactement: «Tout ceci n'a duré que le temps d'un éclair.»
Sur l'écran, quelqu'un à qui l'on n'avait tout d'abord pas pris garde, semblait suivre avec passion le mouvement des lèvres de Mire. C'était un personnage de premier plan, aperçu sur le perron de l'église, de telle sorte qu'on n'en voyait que la tête et les épaules. Soudain il se retourna, car il avait pris pour lui le sourire de Mirabelle. Anicet reconnut Omme, plus pâle que le linge sur lequel se peignait son visage. «Il te ressemble», dit Baptiste. Anicet comprit mieux, à le voir sur la face d'un autre, le drame qui se jouait en lui et que, sans doute, ses propres traits devaient trahir. Un instant il s'identifia avec le personnage consterné qui regardait vers lui de la toile, et il ne sut plus se trouver devant un écran ou devant un miroir. Cette image créa en lui une confusion indicible, un trouble singulier à l'idée qu'une glace lui présentait comme son reflet le fantôme d'autrui. Il eut envie d'appeler Omme: _Ma douleur_, à l'instant précis que l'on put voir rouler, lourdes et lentes, des larmes sur les joues du Physicien. «Tu pleures», affirma Baptiste. Anicet voulut protester: «Ce n'est pas moi, c'est lui!» Mais il sentit rouler, lentes et lourdes sur ses joues, des larmes qui se ramassèrent quelque part au bord de sa mâchoire, hésitèrent, et firent un plongeon dans la nuit.
Omme et Anicet se regardaient fixement dans l'âme, et celui-ci ne savait plus si celui-là n'était pas lui-même qui agissait sous quelque charme magique. Sa personnalité se dissolvait avec un bruit étrange d'orchestre à dix exécutants. Omme, malgré son émoi, demeurait plus ferme et semblait ignorer Anicet. Ce fut lui qui rompit l'illusion en descendant les marches de l'église. Il franchit la grille et tourna dans la ruelle qui longe Saint-Philippe sur le flanc droit.
La douleur mord aussi bien les hommes de science que les autres. Mais ceux-là y sont moins préparés, car la douleur est un cas particulier et ils n'ont accoutumé d'envisager que les cas généraux. Omme cherchait sans grand succès à porter quelque méthode dans l'analyse de ses sentiments. Un premier point lui parut assuré: il subissait un ensemble de sensations pénibles. Il chercha à les localiser, et les énuméra ainsi: un tremblement involontaire des lèvres, une certaine oppression respiratoire, une sorte d'étranglement vers la taille. Il lui vint à l'idée d'assimiler ces sensations à d'autres, antérieures et analogues, mais non pénibles. Il ne leur trouva d'équivalents que dans le désir. Aussi bien, la même image n'avait-elle pas créé en lui ces deux mouvements, désir et désespoir? Parvenu devant ce café Biard où nous avons vu Anicet brûler une lettre, Omme y entra et s'assit à une table.
Pour guérir Omme de sa tristesse, deux solutions s'offraient: oublier Mire ou l'enlever. Les hommes qui ont vécu dans les laboratoires n'imaginent guère que les partis extrêmes. Tout d'abord Omme s'efforça d'oublier la traîtresse. Il s'attaqua à son portrait et tenta le défigurer: il grossit les imperfections du corps et du visage, inventa des tics dont il dota les traits, appela le ridicule à son aide. Peine perdue: à mesure qu'il pourvoyait Mirabelle de défauts, Omme l'aimait davantage pour ces défauts mêmes. Il voulut alors supplanter un sentiment violent par son contraire, transformer sa passion pour Mire en une haine contre son nouvel époux. Mais il ne parvenait point à se représenter Pedro Gonzalès sans voir à ses côtés se dresser l'énigmatique mariée qui bientôt accaparait son attention et ravivait sa douleur. Il essaya de mille façons de reporter sa tendresse sur quelque objet voisin de Mire, rien ne réussit: toujours l'image de Mirabelle, droite, muette, sur le perron de Saint-Philippe regardait Omme, et, lentement, lui souriait. Quel pouvoir sur soi-même Omme eût-il pu garder? Il ne parvenait pas à fixer son esprit, il s'échappait: le monde intérieur lui apparaissait aussi tremblant et brouillé que le semble l'extérieur à qui le regarde à travers un voile de larmes. Avec naïveté Omme soupira: allons, il n'y avait donc qu'à enlever Mirabelle. Mais comment? À cet instant, un génie tourbillonnant prit en pitié le physicien, s'abattit du ciel et posa ses deux mains sur le marbre de la table: «Monsieur désire?» _Mirabelle_, allait répondre Omme, mais il leva les yeux et reconnut Pol qui attendait une commande de consommation.
Pol, depuis qu'il était l'amant de Traînée, passait au café où elle travaillait le peu de temps libre que lui laissait son métier d'acteur. Cela lui permettait de surveiller Traînée; de s'en donner l'air; de jouer au jaloux, au tyran; de la pincer très fort quand tout le monde le regardait; enfin, de satisfaire le besoin de pitié qui dort dans le cœur de tout homme, en aidant Traînée à servir, encore que cette fille robuste ne parût guère accablée par l'ouvrage: «Pol, dit Omme, aimez-vous toujours Mirabelle?» Pol s'agita d'inquiétude et jeta cinq ou six coups d'œil à sa maîtresse pour voir si elle n'entendait pas. Mais comme elle frottait énergiquement le zinc et chantait une romance triste sur un ton gai, il se rassura, ouvrit la bouche, attendit un instant et prononça: «Peut-être.» Omme lui raconta le spectacle auquel il venait d'assister. La surprise fit perdre toute prudence à Pol, qui s'écria d'une voix aiguë: «Mirabelle mariée!» Ce hurlement coupa tout net la chanson de Traînée. Cette fille, justement indignée, bondit, sans daigner prêter attention à la pile d'assiettes qu elle renversait au passage, et prit à deux mains la tête de Pol qu elle secoua à bras tendus jusqu'à ce que les yeux du patient se missent à rouler dans leurs orbites: «Malheureuse, gémissait-elle, à qui t'es-tu donnée? Voilà, voilà le fruit de ta complaisance coupable. Il pense toujours à cette Mirabelle, malgré ses serments. Je sais bien que j'ai offensé la majesté divine par ma faiblesse et ma lascivité, mais ai-je commis un si grand crime pour être si terriblement punie? Lâche, tu profites de l'infériorité de mon sexe pour me faire souffrir mille morts: va, si je descends au tombeau, tu pourras dire que c'est toi qui m'y auras mise.» Pol commençait à voir toutes choses tourner avec une rapidité hallucinante. Son nœud papillon était tombé à terre, et le sang avait fui son visage. On n'aurait pu dire lequel l'emportait dans le cœur de Pol, du désespoir où la mauvaise nouvelle l'avait plongé, de la crainte des coups ou du regret d'avoir affligé Traînée. Il hoqueta: «Je n'y suis pour rien, Mirabelle m'est égale, c'est Omme l'amoureux, moi, je n'aime pas, je n'aime pas qu'on me fasse mal.» Il y eut sur son visage une telle expression de douleur que Traînée pensa l'avoir étranglé. Elle le lâcha; il tomba assis sur le sol, le regard vague. «Mon Dieu, je l'ai tué!» s'exclama Traînée, et déjà, en signe de deuil, elle commençait à briser la vaisselle, quand le patron du café, ce colosse un peu chauve, Boulard, je crois, se précipita pour sauver son matériel, gifla Traînée, releva Pol d'un coup de pied, ramassa deux petites cuillers, et, se tournant vers Omme, prit la parole en ces termes: «Si je comprends bien la situation, Monsieur, une dame à laquelle vous attachez quelque prix vient de se marier sans votre consentement. Puisque la douceur de vos regards n'a pas su l'en dissuader, il vous faut maintenant, la mort dans l'âme, la ramener par la force à de meilleurs sentiments à votre égard. Seulement vous n'avez guère l'habitude de ce genre d'opérations. Voulez-vous vous fier à moi? J'aurais un petit marché à vous proposer.
--Parlez, dit Omme, qui que vous soyez, envoyé du ciel ou de l'enfer. Je ne puis plus refuser une aide, d'où qu elle vienne.»
Alors Boulard fit signe à deux hommes accoudés au comptoir. Ils vinrent s'asseoir à la table d'Omme, et tous les quatre se mirent à parler à voix basse, les têtes rapprochées, avec tant de mystère que Traînée, se sentant complice, crut bon de prendre un air détaché pour donner le change et reprit sa romance à l'endroit précis qu'elle l'avait interrompue. Pol s'arrogea, sans qu'on l'en eût prié, le rôle important de guetteur, et, de peur que quelqu'un surprît la conférence, surveilla fébrilement les alentours du café. Tout d'un coup, il sursauta et fit signe aux conspirateurs de se taire. Un couple s'avançait en effet dans la ruelle.
C'étaient la princesse Mérov et le Bolonais, bras dessus bras dessous, comme des amoureux de campagne; Marina conservait l'air outragé qu elle avait adopté pour assister au mariage: «Enfin, chère amie, disait le Bolonais, je conçois que vous vous dépitiez de voir l'un de vos soupirants, auquel, si j'ai bien compris, vous ne refusiez pas toute espérance, quitter si rapidement vos chaînes pour en accepter d'autres, il est vrai, légitimes. Mais convenez qu'il me faut de la bonne grâce pour ne point m'offenser du deuil que vous en affichez.
--Tenez, Nicolas, vous parlez le français comme un étranger, votre vocabulaire ignore les mots rares et vos phrases sentent l'allemand, s'embarrassent d'euphémismes, et atteignent à des longueurs qui ne sont point décentes dans la conversation. Vous ne vous faites aucune illusion, j'espère, sur la nature des relations qui m'ont valu de Pedro Gonzalès ce collier de perles que Paris m'envie. Quant au charme de ce galant homme, c'est celui que donnent toujours quatre cent mille livres de rentes, et vous devriez rougir de forcer une femme à s'en expliquer. Mais enfin, ce qui me met l'âme en navrance...
--Pardon.
--Vous comprenez moins bien encore le français que vous ne le parlez. Je disais donc que ce qui me chagrine, c'est de me voir préférer cette insignifiante de B* incapable de tenir un rang digne de sa fortune. Ne se compromet-elle pas, dit-on, dans des hôtels de dernier ordre avec ce petit Anicet, vous savez, cet enfant qui fait des vers diaprés? Elle a dû courir après lui, car, de notoriété publique, il ne vivait que pour moi (qui l'ai toujours tenu à l'écart), et a suffisamment d'esprit, malgré son jeune âge, pour ne pas s'entêter d'une personne aussi peu cérébrale. Elle n'a seulement jamais lu Verlaine.»
Le Bolonais parut soudain beaucoup plus intéressé: «Racontez-moi donc, Rina mia, ce que vous connaissez de cette aventure. Je suis friand de ces histoires, tout à fait extraordinaires pour nous autres, Américains vertueux. Vous dites que Monsieur Anicet...»
Tout en parlant, ils étaient parvenus dans la rue de la Baume. Marina fit halte devant un petit hôtel: «Voilà, s'écria-t-elle, le lieu dans lequel ma rivale croit désormais pouvoir impunément couler des jours heureux avec celui quelle m'a ravi par je ne sais quels artifices. Mais, dussent les pierres de ces murs le lui redire, je fais serment devant elles de reprendre mon Pedro auquel les yeux atones de cette niaise ne feront pas oublier longtemps mes nitides regards.»
Les murs n'entendirent plus parler de la revanche de Marina jusqu'au dimanche suivant, à l'heure des vêpres. Quand les cloches du Roule sonnèrent l'office, le chauffeur se présenta devant Pedro Gonzalès, et lui annonça que la voiture, endommagée, ne pourrait marcher de l'après-midi. Puis il descendit retrouver les trois domestiques qui n'étaient pas de sortie ce jour-là, échangea avec eux quelques mots à voix basse, et regarda par la fenêtre ce qui se passait dans la rue. Deux hommes faisaient les cent pas sur le trottoir, ils levèrent la tête et firent un signe d'intelligence au chauffeur. Juste en face de l'hôtel Gonzalès, une femme, grande, les traits cachés par une épaisse voilette, semblait attendre quelqu'un. Les deux promeneurs cherchaient à la dévisager et s'irritaient entre eux de cette présence intempestive. Un petit télégraphiste parut, marcha droit à l'hôtel Gonzalès, sonna, attendit et disparut dans la maison. Il était à peine ressorti, que Pedro Gonzalès surgit sur le seuil, un télégramme à la main, l'air contrarié et s'avança jusqu'au milieu de la chaussée comme pour chercher un taxi. Un des deux guetteurs s'apprêta à lui emboîter le pas. Mais, au vif étonnement de cet homme, la femme voilée toucha le bras de Pedro. Celui-ci se retourna, salua, s'enquit des désirs de la dame. Elle leva sa voilette et le suiveur entendit Gonzalès s'écrier: «Marina! vous ici!» Le couple entra en grande conversation: la femme priait l'homme de lui accorder quelque chose, qu'il refusait avec un air effrayé. Néanmoins, Pedro cédait visiblement. Marina prit tout à coup son bras, et tous deux s'éloignèrent dans la direction de Saint-Philippe. Le suiveur, derrière eux, manifestait un grand embarras. Il fit signe à son compagnon de demeurer. Le couple le mena dans la petite ruelle qui longe l'église du Roule. Là Marina montrai du doigt à son compagnon un hôtel meublé de peu d'apparence, au rez-de-chaussée duquel s'ouvrait un café Biard. Pedro protesta: «Tu es folle.» Mais elle insista, et tous deux pénétrèrent dans l'hôtel. Le suiveur entra dans le Biard. Omme et Boulard l'y attendaient: «Eh bien, dit le patron, l'homme est-il dans nos mains?
--Je n'ai pas pu m'en saisir», répondit l'inconnu.
Il raconta ce qui s'était passé:
«Ah! ah! prononça d'un air joyeux Boulard, s'il est dans la taule, il n'en ressortira pas de sitôt. Au travail.» Omme, dont le visage pâle et grave portait la marque des désordres de l'amour, mit sur ses épaules une grande cape à collet de soie noire et sur sa tête un chapeau haut de forme. Puis tous trois se dirigèrent vers l'hôtel Gonzalès.
Or, dans une rue latérale qui mène du boulevard Haussmann à proximité de cet hôtel, marchaient deux jeunes gens, l'un pensif et la tête penchée, l'autre le doigt levé comme pour un sermon: «Anicet, disait Baptiste, voici l'instant de te présenter devant Mire. Si l'inaction te pèse, secoue-la. Qu'on sache que tu n'as pas renoncé à la course. La conquête de Mirabelle n'est qu'un épisode, ne l'oublie pas, et au fond, peu importe la mijaurée, mais c'est le premier pas de ta vie vers une fin mystérieuse, que peut-être j'entrevois.» Anicet se sentit pareil à l'acteur, sur le point d'entrer en scène pour un rôle qu'on vient de lui confier et qu'il n'a point lu. Il éprouvait le vertige de la catastrophe: si tout à coup il n'allait savoir que dire à Mirabelle, comment se tenir sur les planches. Il craignait le ridicule et tremblait d'aimer véritablement celle qui en serait témoin. Il redoutait surtout de la trouver trop belle. Un autre point le torturait: quel intérêt avait donc Baptiste à le jeter ainsi au milieu de l'action? Mais il n'eut point le temps d'y réfléchir. «Va», dit Baptiste, en indiquant l'hôtel Gonzalès.
Ces divers mouvements se combinèrent de telle sorte qu'au moment où le guetteur resté pour surveiller la maison s'avançait de gauche vers Omme, Boulard et leur acolyte qui arrivaient de droite, Anicet, au milieu, pénétrait dans l'Hôtel, centre de toutes ces préoccupations. «Enfer et damnation!» s'écria Boulard à ce spectacle. En haut, dans un coin de la toile, les bras croisés, le sourire énigmatique, Baptiste semblait le génie directeur de l'aventure.
Mais Anicet ne savait pas de quelle attention il était l'objet, et regardait devant soi l'ombre fraîche qui mène aux appartements de la déesse.
CHAPITRE SEPTIÈME
MIRABELLE OU LE DIALOGUE INTERROMPU