Anicet; ou, le panorama

Part 6

Chapter 63,770 wordsPublic domain

«On n'a pas besoin de se voir pour parler, reprit Chipre, cela permet de mentir à son aise. Comme cela serait gênant une lampe qui ferait voir la pensée! Ces journées d'hiver si courtes engagent à la somnolence. Dans cet état j'entends les bruits extérieurs et les voix des prophètes. Je reste les yeux clos, comme sur une mer, et j'écoute la maison toute entière, les cris de la concierge, les racontars de la dame du second qui fait des ménages chez des gens qui ne sont pas mariés, figurez-vous, les jeux des enfants, l'écho de la politique. Tout se décale avec facilité sans que j'y prenne garde, et pour peu que je remue légèrement et que les idées remontent vers le haut, tout d'un coup suspendues au-dessus du sol, un poème de plus peuple la terre. Attendez, je vais allumer, si, si, vous n'êtes pas accoutumé à la nuit.»

Dès que la lampe à pétrole brilla sous son abat-jour de carton dessiné sans compas, il fit plus noir dans la pièce; Anicet ne distingua même plus Jean Chipre qui disait: «Pauvreté, pureté. La richesse dans l'art s'appelle mauvais goût. Un poème n'est pas une devanture de bijouterie, les créateurs sont ceux qui forment la beauté de matériaux sans valeur. J'admirerais sans réserve les sculpteurs qui nous donneraient les statues de carton. _Bleu_, le génie de cette époque, se sert pour ses tableaux de papiers peints, de journaux, de sable, d'étiquettes. La richesse me paraît encore détestable de ces gens qui pour dire une chose trouvent toujours trois mots. Soyons plus pauvres.»

Machinalement il feuilletait le cahier qu'Anicet portait pour se donner une contenance, et qui renfermait les poèmes du jeune homme. Comme il les parcourait des yeux tout en parlant, il prit à témoin le sixain qu'Anicet avait récité le soir de sa première entrevue avec Mire:

«Tel est ce sixain, dit-il, charmant, mais qui le serait davantage habillé en quatrain. Comparez, je le transpose à mon idée, grossièrement, votre version mieux faite et la mienne plus gauche.

/$ J'endosse un habit de gala Beaux sentiments; mon habit de gala. Beaux sentiments que de chevalerie Tout pour la galerie. Je pose pour la galerie La gloire: col de chinchilla. Dans la gloire d'un col de chinchilla Plus galamment: bras de Marie. Que par pure galanterie Je compare aux bras de Marie $/

Vous voyez quelles redondances cela supprime. Après tout, c'est vous qui avez raison, je bafouille et votre poème est délicieux:

Dans la gloire d'un col, de chinchilla.

C'est bien dit, c'est élégant, c'est distingué. Il n'y a que vous pour la distinction: la fine fleur de la poésie moderne. Cela vous plaît-il: la fine fleur de la poésie moderne; l'œillet du poète et le désespoir du peintre. Croyez-moi cependant et faites vœu de pauvreté. Il faut savoir se garder de tous les développements faciles, se borner à exprimer une image sans la poursuivre. L'abondance nuit. Surtout évitez la description, fastidieuse et trop aisée, richesse de mauvais aloi. Il y a bien longtemps que nous savons tous les arbres verts. Tuez la description. Le souci de briller ne doit pas vous conduire. Il faut que vous soyez animé d'un véritable esprit de sacrifice, que vous risquiez de n'être pas entendu plutôt que d'exploiter une image ou une situation. Ayez en toute chose l'esprit de pauvreté. Le christianisme a compris admirablement l'importance de cet esprit en l'exigeant des prêtres, qui ne restent chastes que grâce à lui. Heureux les pauvres en esprit.»

Anicet avait froid. Ce qui faisait à ses yeux l'autorité de Chipre c'était que son esthétique s'adaptait si merveilleusement à sa vie, qu'il passait sans s'en apercevoir des considérations sur l'existence aux considérations sur l'art. Véritablement on pouvait assurer qu'il avait son esthétique pour morale. Mais Anicet, plus sensible au froid qu'aux paroles, grelottait à ne pouvoir se résoudre à la pauvreté. Le seul fait d'avoir une esthétique différente lui permettrait une vie sans misère. Croyez-vous d'ailleurs l'esthétique un organe aussi indispensable que le cœur ou les poumons? Venu pour chercher la résignation, il trouvait à l'exemple de Chipre la force de se décider à la lutte. Il la concevait, non comme une révolte romantique, mais comme une expédition clandestine sans déclarations préalables par crainte du gendarme et de l'opinion. On tient le vol et le plagiat en discrédit pour des raisons sensiblement analogues et sensiblement aussi fragiles.

«...Ce saint personnage, poursuivait Chipre, avait commencé comme tous les bienheureux par être l'amant d'une femme de mauvaise vie.»

La porte l'interrompit avec fracas et l'on vit entrer, suivi d'un homme d'aspect sordide et raisonneur, le peintre Bleu qu'on n'aurait pas eu de peine à reconnaître pour le masque donateur du disque rouge si l'on eût jamais aperçu son visage nu, tout simplement céleste. Bleu tourna sa bouche violette vers Chipre, qui la regarda s'ouvrir comme un astre. «Je viens, dit-il, te contempler, vie de nos souffrances, cher Pauvre, avec la délicieuse pitié de ce passé commun hors duquel j'ai pu seul m'évader. Dans ma pelisse à col d'astrakan, je m'approche de toi, Jean la Misère, aimable compagnon de ma jeunesse gelée, hiver sans charbon de l'atelier sans meubles, à cette heure où les becs de gaz, gardiens de la paix des rues, oublient la tristesse du jour, Arlequins efflanqués des trottoirs, pour danser dans l'ombre joyeuse. Douceur de participer un peu à ce froid dans lequel tu vis! Regarde-moi: je suis la gloire. J'ai réalisé tous nos rêves, et j'ai donné mes papiers de couleur contre des billets de ciel. Maintenant l'Homme Arrivé regarde avec émotion l'image vieillie de ses années de lutte et son vêtement élimé, en se remémorant avec ivresse le prix fabuleux qu'il a payé la casquette de drap fin qu'il porte tous les jours. Tu m'apparais comme au fond d'une glace, ami modèle qui n'as pas trahi la première idée que je me faisais de moi-même. Mais tes yeux ne me renvoient pas que le regard fidèle des miroirs: ils s'étonnent de ma grandeur et de ma richesse. Créateur de la faune du fantastique nouveau, hippogriffes et sirènes, je me suis peint un sort magnifique en forme de chimère moderne, circulaire et dorée. Admire le cigare coûteux que je vais allumer: nous sommes trois dans le monde à en fumer de semblables, un milliardaire, un convict et moi.» Le point de braise devint intense aux lèvres du peintre, et dès les premières bouffées de fumée, il se répandit dans la pièce une douce chaleur et l'odeur même de la richesse, qui pénétrèrent les assistants, les transformèrent, les transportèrent, si bien que, quand la lumière du cigare éclaira le spectacle avec la puissance d'un arc électrique, Anicet se trouva dans un fumoir confortable de style anglais: il était assis dans un fauteuil de cuir, au milieu des personnages précédents, revêtus ainsi que lui-même d'un smoking de bonne coupe. L'éclairage semblait émané de partout et l'on entendait dans un probable salon voisin le bruit assourdi d'un orchestre tzigane, et parfois le rire mondain d'une femme décolletée. Sur une table de bois rouge sombre, luisante, propre et sans linge, en bonne place, une bouteille au col trop long et quatre verres de cristal aux pieds trop minces attendaient justement Bleu, Chipre, Anicet et l'Inconnu. Pour la première fois l'attention se porta sur ce dernier: «Maintenant que nous voici dans un décor banal, reprit Bleu, je vous présente le _Bolonais_ critique d'art et représentant des journaux d'Amérique.

--Monsieur, dit Jean Chipre, est critique d'art? Que Monsieur me permette de regarder Monsieur. Critique d'art! Je n'avais jamais vu de si près un critique d'art. Quelle bonne fortune: je tourne autour d'un critique d'art, et il ne me mord pas. Mais si vous n'avez pas de plumes de couleur comme un perroquet comment faites-vous pour être critique d'art? Est-ce par vocation qu'on devient critique d'art? Ou bien faut-il avoir des protections dans l'administration? Est-ce qu'il y a de l'avancement dans la critique d'art? Nourrit-elle son homme? En quoi consiste au juste le métier des critiques d'art? Font-ils vœu de chasteté? Ne jamais procréer, ce doit être bien dur. L'alcool ne vous est pas défendu? Critique d'art, oh vraiment critique d'art?» Le ton que Chipre mit dans ces derniers mots décela qu'il portait monocle. Il remplit les verres, qu'il choqua légèrement au passage, de telle sorte qu'on entendit le cristal souffrir à voix haute et que les vibrations donnèrent d'une façon aiguë aux quatre convives la notion du cubage d'air de la pièce.

«Dans soixante-treize papiers, dit le Bolonais avec un accent yankee sans retenue, je prépare les jugements de la postérité. Dans quatre-vingt-dix-sept papiers, je rends les jugements de la postérité. Mais, bien que je fasse partie d'une société de tempérance, je reprendrai volontiers de cette liqueur.» Il se versa une deuxième rasade, la but comme la précédente et continua: «Ma profession s'exerce facilement pourvu qu'on sache se servir de petits appareils, sortes de manomètres appelés critères, nom qui vient du mot américain critérium. De plus le critique d'art possède un certain nombre de clichés. L'aiguille du critère lui indique le numéro d'ordre du cliché à employer. Rien de plus simple. Enfin la mission du critique d'art est de rechercher les artistes qui par leurs théories et leurs œuvres pourraient troubler la paix publique et de les dénoncer à la vindicte des gens de bien et de goût. Dès que l'ordre est menacé, il doit le rétablir en rendant la fraude et l'anarchie manifestes. Il ne recule pas devant le scandale, mais ne le provoque que pour le condamner. C'est, somme toute, une façon de détective, un policier de l'art.» La troisième rasade suivit cette belle comparaison; il y en eut une quatrième, puis le Bolonais prit un air spirituel.

«Monsieur, dit Anicet, puisque c'est votre partie, dites-moi si un véritable amant de la beauté doit être pauvre ou riche (je ne sais si je me fais bien comprendre).

--Jeune homme, répondit le Bolonais, auquel des deux critiques vous adressez-vous? à celui des contemporains? ou à celui qui représente la postérité? Pour le second, les vrais artistes sont ceux qui meurent de faim, mais pour le premier, ce sont ceux qui se mettent dans leurs meubles.»

Du salon voisin vint une valse lente. Le Bolonais vida pour la cinquième fois son verre et tout se mit à tourner au rythme de la musique, la petite bibliothèque sur son pivot, les aiguilles sur la pendule, les idées dans les esprits. Les quatre interlocuteurs n'envisagèrent plus le paysage du même point de vue, de telle façon qu'un spectateur impartial qui n'aurait pas su choisir entre leurs quatre visions, n'eut plus obtenu de la scène qu'une photographie brouillée par la superposition des clichés. Cette dislocation était l'image du trouble même apporté dans la conversation par la musique. Les pensées des personnages, portées à hue et à dia suivant le gré de leur sensibilité auditive, ne coïncidaient plus, ne se coupaient même plus en aucun point, et filaient dans des plans mentaux différents. Pendant quelque temps encore Chipre et Bleu gardèrent quelque contact en évoquant simultanément des souvenirs communs, puis ils ne furent plus que parallèles, se perdirent de vue, et divergèrent à leur tour. Le coq-à-l'âne régna sans conteste.

«L'homme, disait Bleu les yeux noyés, c'est un être maigre qui tient les enfants pendant que la femme se peigne.

ANICET.

L'amour ne saurait se passer de fourrures ni de petits chiens.

JEAN CHIPRE.

La petite fille enfilait inlassablement toute la journée des perles d'une couleur merveilleuse dont elle ignorait le nom: «Elles sont opalines», dit la mère. Aussitôt l'enfant interrompit son jeu.

LE BOLONAIS.

Le temps c'est de l'argent, comme vous dites en France.

ANICET.

L'amour, le seul but de la vie.

QUELQU'UN.

Tu changes de but comme de chemise. Quelle rage ont-ils tous avec l'art et les buts?

JEAN CHIPRE.

Le marchand ne possédait plus que des bas dépareillés, l'un jaune, l'autre noir: son épouse alla les jambes nues et comme elles étaient belles, la mode s'en répandit. Mais toutes les autres femmes étaient cagneuses.

BLEU.

Je ne saurai jamais imiter les cheveux.

LE BOLONAIS.

La célébrité...

BLEU.

Chevelure, ô naufrage.

La musique s'arrêta. Les applaudissements firent la transition du silence. Quand il fut rétabli, l'équilibre renaquit, comme entre les cristaux d'un kaléidoscope qu'on cesse d'agiter. Les lumières et les ombres se séparèrent et l'air du fumoir fut à nouveau traversé de traînées bleuâtres. L'incohérence des propos prit fin quand Anicet réussit à se faire écouter en interrogeant le Bolonais qui reposait sur la table un verre à peine vidé.

«À quoi reconnaît-on la présence de l'art dans une œuvre? demanda-t-il. La plaque de la cheminée, en écho à cette phrase, fut secouée d'un rire convulsif.

--À ce qu'on ne trouve pour en parler, répondit le critique, que des expressions toutes faites.

--Non, dit Chipre, à ce que l'on éprouve devant l'œuvre la persuasion qu'on aurait pu la réaliser soi-même.»

Mais Bleu: «Au trouble des joues sous le fard.»

Anicet résuma: «Si je vous comprends bien tous trois, l'œuvre d'art est celle devant qui l'on perd le sens critique. Par suite, la critique est une ineptie ou un sacrilège.

--Permettez, cria le Bolonais.

--La valeur d'une œuvre, poursuivit Anicet, dépend donc de l'émotion qu'elle provoque.

--Qu'est-ce que cela peut bien vous faire? dit Bleu.

--Je vous vois venir, interrompit le critique, vous voulez démontrer la relativité de la valeur esthétique. Mais d'abord qu'est-ce que l'émotion?

--L'émotion, assura Bleu, c'est l'amour qui ne se connaît pas, quand la femme ouvre ses yeux ou son âme à l'improviste, ou l'instant que la tête se renverse.»

Anicet, respectueusement, questionna: «Pour vous, le sentiment du Beau[1] reste le même dans l'art que dans l'amour?

--L'art n'est qu'une forme de l'amour: cela paraît évident dans la danse, d'où découlent les arts plastiques, et dans le chant, d'où découlent la musique et les arts littéraires. Je n'ai jamais peint que pour séduire.»

Anicet pensa tendrement à Mire. Quelle œuvre créerait-il pour mériter son amour? Il songea sans le vouloir à l'attrait de la robe du faisan, et craignit que le peintre, maître des couleurs, ne gagnât avant lui le prix qu'il enviait. Pour légitimer cette angoisse, le Bolonais dit à Bleu:

«On dit. Monsieur et cher Maître, que vous préparez un tableau qui pour ainsi dire couronnera vos travaux passés. Doit-on croire la renommée et ajouter foi à des allégations que pour ma part...

--Malgré le style stupide de ta question, frelon, je daignerai répondre. Las de toujours décrire les objets familiers, désireux de m'exprimer de façon définitive, je me suis attaqué à l'objet même de l'art et de l'amour: le corps humain. Depuis un an, je travaille à ma toile. Il s'agit de représenter le corps avec toutes ses attributions. Je ne veux pas comme d'autres faire un homme qui marche ou une baigneuse, je veux peindre le corps humain. Sujet vaste et tragique, document à laisser du passage de l'homme sur la terre. Il faut qu'à la vue de mon œuvre on puisse concevoir toutes les facultés de notre race et simultanément saisir quelle splendeur particulière elle revêt pour moi. Car je m'attèle à ce labeur pour conquérir sans partage Madame Mirabelle. Mon tableau sera pour elle la caresse décisive qui lui apprendra sans nul doute ma supériorité sur l'univers en lui montrant que j'ai su voir comme personne le délicieux mensonge des apparences. Tous les moyens auxquels j'en aurai appelé lui prouveront à crier l'évidence que je suis le maître des jeux de l'amour. Aucun des procédés connus des peintres n'y paraîtra. Pour parvenir à mes fins, j'ai sévèrement répudié tous les charmes faciles, toutes les qualités séductrices que je possédais. J'ai sacrifié le meilleur de moi-même, ce dont j'étais le plus fier, le plus sûr, pour atteindre la pureté. Je me suis astreint à la discipline la plus dure: mais telle sera mon œuvre que Mire ouvrira pour moi seul sa robe de soirée.»

Anicet écoutait avec étonnement: ainsi Bleu pensait à l'encontre de Chipre qu'on pouvait sans vœu de pauvreté posséder la pureté[2]. Lui, l'Homme Arrivé, faisait encore figure devant l'Homme Pauvre. Et si l'art naissait de l'amour, ne devait-il pas vivre dans le luxe? «Petit imbécile, tout cela n'est qu'une immense rigolade», dit quelqu'un à l'oreille d'Anicet. Celui-ci se retourna et ne vit personne. Tout le portait à fuir la misère par n'importe quelle voie, jusqu'à l'indolence de l'heure, la haute laine des tapis et le mol abandon des bas fauteuils de cuir. Il se leva pour échapper à l'ambiance et ne devoir sa décision qu'à sa propre conviction. Quand il fut debout, il se trouva face à face avec Jean Chipre. L'Homme Pauvre le regardait avec des yeux semblables à des ampoules électriques. Tout en sa personne rayonnait de la magie étrange de la pauvreté. Déjà il ne paraissait plus vêtu que du misérable complet de tous les jours dont les coudes luisaient comme des soleils. Anicet sentit le mirage de la misère lui monter à la tête d'inquiétante manière. Il comprit subitement que Chipre devenait le protagoniste de la scène. Les objets inanimés semblèrent s'en apercevoir et s'ordonnèrent suivant les règles de la composition autour de cette figure centrale comme si on allait écrire en dessous: Portrait de Monsieur Jean Chipre, poète. Tout se subordonnait à lui et Anicet craignit de succomber à la tentation et de renier les principes qu'il venait d'acquérir. Déjà le cigare de Bleu pâlissait, l'enchantement de sa fumée se dissipait et l'odeur des pommes de terre frites de la concierge de l'immeuble revenait au milieu du parfum du tabac. Anicet redouta que tout le décor de luxe ne s'écroulât autour de lui. Il eut peur de se retrouver dans la fumée froide de la chambre de Jean Chipre et pour échapper au danger il se précipita vers la porte du fumoir et l'ouvrit.

Alors il se passa le phénomène qui se produit au théâtre quand un acteur ouvre la porte du fond, sur les salons des fêtes. Les figurants qui faisaient en sourdine le bruit des conversations clamèrent à tue-tête les réparties inscrites au texte: «Vous êtes la plus jolie femme de Paris--Il n'y a de chance que pour les vauriens--L'exactitude est la politesse des rois--Mon mari--Le mantelet de soie cramoisie.» Parmi le bruit des sourires, on entendit la voix des propos galants. Anicet hésita sur le seuil du monde, il avança d'un pas, puis regarda en arrière. Mais il vit Jean Chipre comme un fantôme à la tête oscillante qui le contemplait en ricanant. Il laissa retomber la porte et se trouva dans le salon de réception.

À peiné était-il sorti que l'expression niaise s'effaça sur le visage du Bolonais; les yeux du critique lançaient des flammes et le lecteur devina sans peine en lui l'Américain du Café Biard que, par un trait de génie, il assimila sur l'heure au grand détective Nick Carter dont la venue dans cette histoire n'avait pourtant été qu'occasionnellement pressentie. On comprit aussi au vide créé par son absence que le véritable personnage de premier plan de l'aventure précédente était Anicet lui-même.

Ce jeune homme, tout pâle de sa résolution subite, écoutait cependant avec angoisse, dans la pièce voisine, debout contre la porte fermée, un rag-time enivrant qu'on jouait chez les gens du monde.

[1]En même temps qu'Anicet parlait, le téléphone posé à côté de lui demanda: «Vous avez donc le sentiment du beau, cher Monsieur?»

[2]Ici le téléphone se mit à sonner. Anicet décrocha le récepteur avec impatience et continua à penser.

CHAPITRE CINQUIÈME

LA CARTE DU MONDE

Du seuil Anicet regardait les allées et venues des élus de la terre sous la lumière électrique; il ne pouvait se retenir de penser à des mots qui avaient charmé son enfance:

«_Des animaux d'une élégance fabuleuse circulaient._»

Avant de se mêler aux hommes, il s'appuya contre le battant de la porte et mit de l'ordre dans ses idées. Si tout à coup nous faisons halte, notre existence repasse devant nos yeux et nous regrettons les joies passées. Mais Anicet apportait à cet exercice la froideur résolue qui lui était contemporaine, et ses prunelles ne reflétaient que le désir de systématiser la vie: «Cet idéal où se complurent nos aînés, songeait-il, je l'ai examiné trop attentivement pour n'en pas ressentir la niaiserie, et c'est parce que je suis assuré d'y découvrir la même paille, que je lui ai opposé cette autre conception de l'univers sans vouloir la contrôler au préalable. Il n'y a pas de duperie à consentir à la sottise qui nous guette, si on conserve le soin de l'ignorer. Nous ne substituons sans doute qu'une médiocrité à l'autre, mais qu'importe: celle-ci seule nous est patiente. Voici donc tous les liens rompus avec ce que je traînais derrière moi. Désormais, mon ombre marchera la première. Que le but soit ceci ou cela, je ne m'attacherai qu'au risque couru, et peut-être n'irai-je nulle part. J'ai sacrifié toutes les féeries anciennes pour m'adonner à la conquête de Mirabelle dont je ne connais pas même la figure. Enfin je viens de résister à la séduction romantique de la misère, l'un des serpents les plus redoutables pour la jeunesse, facilement fascinée par ces animaux qu'on jurerait purs tant ils se montrent dépouillés. La voie de la réussite s'ouvre seule devant moi; je répéterai pour en rire la formule avec laquelle un homme d'un autre âge a cru stigmatiser le nôtre: _De mon temps on n arrivait pas._ Je vais, moi, m'efforcer d'arriver. Y parvenir par ces bassesses seules qui ne marquent, ne déforment pas, c'est tout le problème (simple souci d'aisance, propreté physique). Programme: commettre en application de mes principes les actions mêmes qui sont défendues aux autres hommes parce que ces faibles en esprit ne savent pas les ériger en systèmes. Le monde s'offre à moi, le siècle (mais je ne suis qu'un bon apôtre), il faut me confondre à lui, qui seul me donnera le triomphe cherché. Le voici à mes pieds à l'instant que je veux m'y jeter. Comme ses parquets sont inclinés et luisants; étincelants ses lustres, et vertigineux à regarder, et comme à les voir on croirait autant de soleils si l'on ne connaissait pas la lumière extérieure! Pareil au plongeur qui calcule son élan, lève les bras et les balance, mains jointes, je rajuste en bombant la poitrine le gilet de soie grise qui est tout ce qu'on connaît de moi et je m'assure qu'un œillet moral tient bien à ma boutonnière: une, deux, la tête la première, me voici dans le torrent.»

Il éprouva un choc sur la nuque, se sentit entraîné par la foule, louvoya entre deux eaux, ouvrit enfin les yeux: la plus désirable de toutes les femmes qui s'intéressent à l'art, la princesse Marina Mérov lui apparut dans sa robe couleur de nuit, peinte de constellations symboliques. Ses épaules étaient nues parce que Marina les savait belles, mais son cou qui n'était pas parfait disparaissait dans un collier ébouriffé de renard bleu. Ses yeux semblaient si profonds qu'on ne s'apercevait pas qu elle était blonde.

«Eh bien, poète adamantin, dit-elle, vous faites-vous sauvage qu'on ne vous rencontre plus? Allons, un poème tout de suite.»