Anicet; ou, le panorama

Part 5

Chapter 53,937 wordsPublic domain

--Ah cher Monsieur, je vous arrête là. Si vous me narrez vos aventures, l'honnêteté voudra que vos six compagnons en agissent de même et que je les écoute avec la même attention. Cet exercice me paraît un peu fatigant et vous semblera tel si vous voulez bien considérer que je viens d'essuyer un récit de belles dimensions et d'en commettre un autre, que j'ai assisté au défilé de vos présents et que vous êtes sept en vous comptant. Je puis donc sans trop préjuger penser que quand ce sera le tour à ce Monsieur qui donne des photographies de nous fournir une notice autobiographique, le lecteur et moi-même nous laisserons aller à une douce somnolence dont vous serez le premier offensé. Pour éviter un tel inconvénient, restez couverts, Messieurs, je ne m'en formaliserai plus, et dites-moi seulement pourquoi vous êtes sept à offrir des présents singuliers à une dame que vous appelez d'un bien beau nom.

--Nous l'appelons _Mire_ ou _Mirabelle_ suivant notre humeur, sans attacher un sens à ces vocables qui nous semblent aussi doux à l'ouïe que Madame est plaisante à la vue. Si nous nous trouvons ici sept à la courtiser, le hasard seul l'a fait et non la préméditation. Nous avons été plus ou moins nombreux suivant les années à nous empresser autour d'elle, nous variâmes de deux à cent, et cependant notre culte n'a point changé.

--Excusez-moi de vous interrompre, dit Anicet en constatant soudain la disparition de la beauté dont ils étaient occupés, mais je ne vois plus cette aimable personne, malgré l'insistance que je mets à sonder l'ombre qui nous entoure, non plus que les présents que vous lui offrîtes et qui ont déserté bien mystérieusement cette table.

--Ne vous émerveillez pas outre mesure d'une promptitude de départ assez familière à Mirabelle. On ne saurait la voir longtemps. Elle échappe soudain au moment le moins attendu aux regards de ceux qui voudraient détailler sa beauté, mais qui, par un charme inexplicable, en furent arrêtés tout le temps de sa présence. Elle garde ainsi ce prestige des formes entr'aperçues. On ne sait jamais, alors quelle vient de disparaître, quand elle daignera se laisser approcher à nouveau. Son apparition semble le plus souvent la récompense de certains actes, de certaines paroles. On croirait que Mire suit ses adorateurs, les épie, les écoute et que, lorsqu'ils parlent ou agissent à son gré, cette beauté se montre à eux pour reconnaître leurs mérites. Nous n'avons pas été sans nous apercevoir du pouvoir évocateur qu'exercent sur elle des mots, des phrases, des attitudes. Chacun de nous possède deux ou trois procédés susceptibles d'attirer Mire, mais nous les manions sans sûreté, par routine un peu, rarement avec efficacité. Un de nos anciens compagnons doué du don d'émouvoir ses auditeurs chaque fois qu'il parlait de ponts suspendus, avait remarqué qu'elle accourait sitôt qu'il effleurait ce sujet. Épris comme nous le sommes tous, il abusa tellement de cette méthode que Mire se lassa de l'entendre et ne se montra plus qu'en son absence. Il en mourut de rage, c'est-à-dire qu'il se fit commis-voyageur et quitta notre compagnie. Car le seul prix à notre fidélité, à notre attachement, à nos travaux est de contempler Mirabelle aussi souvent qu'il lui plaît. Peut-être un jour quelqu'un de nous gagnera-t-il assez son estime pour qu'elle se donne à lui, mais encore, que nous l'espérions chacun pour nous-même, cette éventualité paraît si lointaine qu'il n'existe entre nous que de l'émulation sans jalousie. Si par aventure elle distinguait deux ou plusieurs d'entre nous, ils vivraient en paix, car elle est faite si généreusement qu'elle peut dispenser de l'amour à beaucoup sans frustrer personne. On ne lui a connu que deux amants heureux lesquels sont morts assez rapidement pour donner à réfléchir. Le dernier avait gagné ses bonnes grâces en transfigurant pour elle les horreurs de la guerre, aussi trépassa-t-il le jour même que la guerre se termina. Dans l'espoir de lui succéder, nous nous efforçons tous de découvrir ce qui peut embellir la vie, rien dans cette recherche ne saurait nous arrêter. Nous avons mis de côté tous les préjugés, mais, cartésiens bien entendus qui ne pouvons vivre sans règle de conduite, nous avons pris notre esthétique pour morale, ce qui est d'une commodité très grande et d'une ingéniosité que vous apprécierez sans doute. Grâce à ce subterfuge nous sommes devenus une compagnie policée qui collabore toute entière à l'avènement des aspects nouveaux du monde. Parmi nous vous ne compterez plus que des artistes, deux poètes, un peintre, un criminel, un acteur, un dandy, un physicien; bref, nous sommes précisément ce que l'Académie Française n'eût jamais dû cesser d'être. Mais aussi ne choisissons-nous pas nous-mêmes parmi ceux qui veulent entrer dans notre cercle. La beauté que nous servons assume cette tâche, et le cérémonial de réception, variable et fantaisiste, suit néanmoins toujours le schéma de la scène à laquelle vous participez ce soir. Car je ne pourrai vous cacher plus longtemps que Mire aux yeux d'argent vous a désigné pour être l'un des nôtres, et m'a chargé de vous en faire proposition.» Le masque se tut, et l'on comprit bien qu'il était content d'avoir ménagé son effet de si longue main. Anicet qui de toute cette aventure n'avait retenu que la fugitive Mirabelle et auquel on offrait les moyens de la revoir fut transporté de gratitude. Il s'était dit mentalement amoureux d'elle quand cette beauté l'avait réprimandé, il ne lui vint pas à l'esprit de contrôler cette affirmation. Ainsi quand une fois on s'est laissé aller sans réfléchir à certaines pensées, celles-ci revêtent l'apparence de vérités établies, lesquelles il faut combattre plus longtemps pour les chasser que les certitudes patentes, toujours à la merci de l'imagination. Le jeune homme ne laissa pas le temps à l'auteur de faire preuve de pénétration psychologique et tendit les mains vers les hommes masqués, d'une façon un peu dramatique à mon goût.

«J'accepte avec enthousiasme, s écria-t-il, car au moment que Madame Mire m'a fait monter chez elle, je cherchais justement un but à ma vie. Je ne m'étonnerai pas de l'avoir trouvé si vite, cette rapidité me prouve surabondamment que ma destinée me range à vos côtés. Que faut-il faire? Je suis prêt à donner n'importe quel gage, la prunelle même de mes yeux, de J ardeur que j'apporte à concourir avec vous dans les épreuves les plus périlleuses. Je renonce ici pompeusement à tout ce qui n'est pas Mirabelle, et cependant j'avais devant moi pour peu que je voulusse bien succéder à mon père un bel avenir d'agent de change. Rien ne me semble plus beau que le sort que j'adopte à cette heure: ainsi, tard dans la nuit, après le théâtre, quand je me promenais par les rues avec mes amis, les projets que nous faisions dans l'ivresse de l'ombre et des paroles nous paraissaient si grands et si généreux que nous nous égalions sans peine aux plus hauts génies de l'humanité. Dans le transport de cet instant, je me comparerai volontiers sans craindre les moqueries à Buffalo Bill abandonnant l'empire des prairies pour accepter l'engagement de Barnum and Bailey. Enfin, puisque j'appartiens à votre compagnie, il ne me reste plus qu'à vous demander le nom que vous lui avez donné selon l'usage.

--Notre association est anonyme, dit quelqu'un, et sa force réside en son anonymat. Le monde sent obscurément qu'elle existe mais n'ayant pas de vocable pour la cataloguer n'a aucune prise sur elle et n est jamais rassuré à son sujet. L'histoire des récentes écoles littéraires nous a appris à nous défier des étiquettes. Les classiques n'avaient pas de nom et nous sommes les classiques de demain.»

Les instants qui suivirent furent consacrés à la présentation d'Anicet par lui-même à ses nouveaux collègues. Il leur raconta ce que nous savions déjà de lui, puis à la prière universelle il récita en y mettant le ton le poème suivant, pour donner une idée de sa veine:

/$ J'endosse un habit de gala Beaux sentiments que de chevalerie Je pose pour la galerie Dans la gloire d'un col de chinchilla Que par pure galanterie Je compare aux bras de Marie. $/

Mais il vit bien que cela n'était pas fait pour plaire à ses compagnons. Aussi lui annonça-t-on avec quelque brusquerie l'intention de la bande de tenter sur l'heure une expédition dont le but importait peu, mais qui devait servir d'épreuve à son jeune courage et lui fournir l'occasion de montrer le cas qu'il faisait des préjugés du commun.

--Ne vous étonnez de rien, lui dit le quatrième masque, et agissez suivant que le souci de la beauté vous l'ordonnera; ainsi par vos actions nous pourrons juger de votre esthétique mieux que nous ne faisons par le médiocre sixain que vous nous avez débité.

--Je vous suis, Messieurs, répondit Anicet, et vais m'efforcer de ne rien faire qui ne plaise à Mire. Dans cet instant que derrière vous je quitte cette pièce, que je cache mes traits sous le loup de velours noir dont vous m'avez pourvu, je me retourne sur le seuil et je regarde la chambre pour y voir, comme i! se doit, dans un éclair, toute ma vie passée. Elle surgit de l'ombre périphérique et se ramasse dans la clarté nue de la lampe sur la table. Adieu, belle vie du monde, je pars et te sacrifie à l'idéal plus pur de l'art et de l'amour, adieu, flamme joyeuse, adieu, feu de mes jours.»

Comme il disait ces mots, le vent du dehors qui s'engouffrait dans son manteau l'emporta comme une feuille et pénétra dans la pièce où ne vivait plus que la lampe, qu'il souffla. Anicet ne vit plus rien, que la nuit.

CHAPITRE QUATRIÈME

ANICET CHEZ L'HOMME PAUVRE

Depuis six mois qu'il ne vivait plus que pour elle, Anicet n'avait fait qu'entrevoir Mirabelle de temps en temps au prix des plus périlleux exploits. Quelques minutes d'entretien l'avaient payé de la formidable machination du vol des Musées: dans la même journée disparurent de tous les Musées de Paris, grâce à la complicité des gardiens, tous les Greuze, les Boucher, les Meissonnier, les Millet, les Harpignies, les Pissarro, les Carolus Durand, les Antonin Mercier, les Bartholomé, les Dalou. Les conservateurs sur les dents lancèrent en vain la police à la recherche des œuvres disparues. Les plus fins policiers échouèrent, et l'affaire allait être classée lorsqu'un soir, en sortant du théâtre, Paris vit avec stupéfaction un immense brasier au sommet de l'Arc de Triomphe. Le produit des vols brûlait et brûla si bien que rien n'en resta, que les statues retrouvées en miettes. La presse ne parla plus d'autre chose pendant quinze jours. Il n'y en eut pas un que quelque journal n'étalât sur sa manchette le titre: LES VANDALES. Les conjectures saugrenues furent toutes faites. On accusa les franc-maçons, les jésuites et les bandits en auto. Les apologies surgirent, comme l'herbe entre les pavés, des peintres et des sculpteurs dont l'œuvre était détruite. On ressortit à toutes les devantures pour que les âmes sensibles et les natures artistes se lamentassent à ce spectacle sur la perte éprouvée par la France et par l'Art toutes les reproductions qu'on put trouver, et l'on en trouva à revendre, de la Cruche cassée, des Glaneuses et du Gloria Victis. On cita avec attendrissement un millionnaire américain qui sacrifia une fortune pour faire reconstituer avec exactitude, d'après des cartes postales en couleurs, le Rêve de Détaillé. La France entière et le monde avec elle pleurèrent à qui mieux mieux ce massacre de la Beauté. «On sait, annonça un soir le _Temps_, la légitime indignation, la réprobation universelle et le cri d'horreur unanime que provoqua le mois dernier l'hécatombe inexpliquée encore des chefs-d'œuvre de l'art plastique français. Nos lecteurs seront, nous n'en doutons pas, heureux d'apprendre que le sous-secrétariat des Beaux-Arts, devant l'incurie et l'incapacité de la police, n'a pas hésité au prix de gros sacrifices à attirer sur le continent le célèbre détective américain _Nick Carter_ qui consent à s'occuper de cette mystérieuse et troublante affaire et qu'on attendrait prochainement au Havre. Nous formons tous les vœux pour que ce remarquable limier découvre les criminels, parvienne à les dépister, à livrer à la justice ces noirs scélérats qui n'ont pas craint de s'attaquer aux plus belles et aux plus nobles visions que l'homme ait eues de la nature.» Quand Anicet eut suffisamment goûté le style de cette information, il replia son journal et brisa le cachet de la lettre qu'il venait de recevoir. Il lut:

«Mon fils bien-aimé,

«Depuis ton départ, la maison est si morte, la vie est si morne que je ne sais ce qui me retient dans l'une et dans l'autre si ce n'est l'espoir de ton retour. Hélas, ton père m'apprend cette fatale résolution que tu prétends avoir prise, de ne plus jamais revenir. Mon enfant, mon enfant, je ne peux pas y croire. Tu avais les yeux d'un petit qui aime sa mère, et je ne saurais m'habituer à me passer de ces yeux-là. On dit que tu te montres en public avec de vilaines gens, que tu te conduis mal, mais je n'écoute pas ces propos. Tu n'agis jamais, je te connais bien, que pour obéir à une conviction profonde. Ton père, furieux, me charge de te dire que si tu ne rentres pas d'ici huit jours. il te coupera les vivres et te défendra de te présenter jamais devant lui. Cela me fend lame d'écrire de pareilles duretés, mais il ne veut pas s'en dédire. Mon Agnelet, je t'en conjure, ne le tente pas, cède et reviens-nous. Pense que je n'aime que toi, que je touche à l'âge irréparable où rien n'existe que le passé. J'ai vingt ans à vivre encore peut-être si tu me restes, mais si tu me fais défaut, tout s'écroule. Songe à notre vie en commun, à ton enfance, à tout ce que tu me dois, à cet amour de ce qui est beau que je t'ai communiqué. Rappelle-toi ces jours de soleil, quand tu me faisais mettre devant la croisée pour que la lumière joue à travers mes cheveux blonds. Rappelle-toi les grands tournesols que tu cueillais pour fleurir ma chambre. Rappelle-toi les dimanches passés à lire ensemble... et cætera et cætera... les soirées... Ffffft... Mon chéri, se peut-il que tant de douceur calme soit finie? Ne me laisse pas mourir seule, Anicet, ne me laisse pas sans amour. La vieillesse est une perspective si terrible pour ceux qui n'ont pas d'enfant... Heu... Heu... On est une jeune femme, puis un matin on a l'idée qu'on devrait se teindre. Oh ça passe, ça passe. Nulle tristesse n'atteint celle-là... Tutt... Tutt... Ne m'abandonne pas à cette nuit. Mon petit, si, comme on le raconte, c'est pour une femme que tu veux nous quitter, épouse-là quelle qu'elle soit: j'obtiendrai ton pardon; ou vis avec elle, je fermerai les yeux, je serai même ta complice; j'accepte tout, mais reviens-moi. Ne désole pas à jamais ta pauvre maman toute grise.

«Hélène.»

--Le temps est clair aujourd'hui, dit le Marchesino quand il vit qu'Anicet avait achevé sa lecture, et ce petit froid de janvier est d'une lucidité à faire peur.»

Sans répondre Anicet tournait la lettre entre ses doigts avec des précautions infinies; il la roulait délicatement, avec un air appliqué. Quand il eut achevé d'en faire un cornet. qu'il l'eut parfait, qu'il l'eut perlé, il sortit de sa poche un briquet à essence. Puis il alluma le papier par le bord; la flamme se propagea en cercle, vacilla, comme un mouchoir pour l'adieu, brilla trop vivement, puis mourut près du sommet, en se restreignant peu à peu à un cercle bleuâtre qui alla diminuant, qui pâlit, se détacha de la feuille un instant, flotta comme un nimbe miraculeux, puis disparut avec plus de précipitation qu'on n'en attendait. Il ne resta plus entre les doigts d'Anicet que quelques cendres qu'il secoua, qui s'envolèrent, dansèrent dans le soleil et se dispersèrent.

Alors le Marchesino vit des larmes sur le visage d'Anicet:

«Vous pleurez, dit-il?

--N'avez-vous jamais versé des pleurs au moment de la volupté? Elle atteint parfois des régions si intimes qu'elle exige ce tribut des yeux. Et certes j'avais ressenti une joie profonde à ce feu de la Saint-Jean l'autre jour sur l'Arc de Triomphe. Mais je brûlais alors des objets d'exécration, tandis que je viens de regarder consumer ce qui fut jadis tout mon amour. Doux renoncement de ce qui ne me tient plus au cœur, mais au souvenir, comment ne pas pleurer en me reniant moi-même? Je trahis l'enfant que je fus, avec décision, et je ne crains pas de m'avouer la mort des affections anciennes. Les fers tombent: je cesse d'être esclave de mon passé.»

À ce moment on s'aperçut que les interlocuteurs se trouvaient dans un Biard près de Saint-Philippe-du-Roule. La laveuse de vaisselle regarda le jeune Anicet avec des yeux si ronds qu'on ne put ignorer plus longtemps qu elle était sa maîtresse et qu'il l'appelait _Traînée._ Le masque voleur de mandarine qui, pour l'instant, portait au lieu de loup le visage de la naïveté, un chapeau melon, une canne d'osier et un nœud-papillon tout fait, se penchait par-dessus le zinc éclatant pour embrasser Traînée que son travail portait alternativement de chaque côté de la pile d'assiettes qui la séparait avec précision du poursuivant malheureux. Le patron du café (_Boulard_ aîné), colosse obèse en bras de chemise, surgit entre les réservoirs nickelés, fit glisser la peau de son front chauve de bas en haut sur son crâne de telle sorte que ses yeux sortirent de ses orbites et que ses moustaches noires remontèrent vers ses yeux; il roula ses pupilles de droite à gauche, puis de gauche à droite et mugit d'une voix rauque: «Un malt Kneipp, Monsieur _Pol?_»

Monsieur Pol recula d'effroi jusqu'aux portes vitrées, ballantes, chargées de lettres blanches, qui cédèrent sous ce supplément de poids et laissèrent sortir le galant effaré.

«On sacrifie plus aisément, reprit Anicet, l'avenir incertain que le souvenir assuré. L'homme redoute le risque. Et moi, je joue contre une possibilité vague tout ce que je possède encore aujourd'hui. Voici mon dernier billet de mille francs, ma famille ne m'en donnera point d'autres et je ne sais aucun métier. À travers le jour, je regarde encore une fois les figures du filigrane dans le médaillon blanc. L'art. 130 du Code Pénal punit des travaux forcés ceux qui auront contrefait ou falsifié les billets de banque autorisés par la loi, ainsi que ceux qui auront fait usage de ces billets contrefaits ou falsifiés.»

Sa main droite tenait le précieux papier en l'air, sa main gauche s'efforçait malhabilement d'allumer le briquet. Un consommateur auquel on n'avait tout d'abord pas pris garde, rasé, coiffé d'une casquette à carreaux noirs et blancs et doué d'un accent américain indubitable, se précipita pour arrêter le geste incendiaire: «Un instant, gentleman, si vous ne voulez plus de cette banknote, je la prends.» Il fit mine de la saisir. Mais au même moment, Pol qui venait de rentrer dans le café vit aux regards que Traînée fixait sur le papier magique que cette belle personne, ses robustes biceps, le pouf volumineux de ses cheveux blonds, ses joues rouges, le bouffant de tulle qui lui engonçait le menton, appartiendraient à celui qui lui donnerait les mille francs en litige. Il lança violemment les battants des portes de façon à provoquer un courant d'air brutal lequel arracha le billet des doigts d'Anicet, l'entraîna hors de portée de l'Américain, l'enleva au-dessus de la tête de Pol et l'emporta dans la rue en tourbillonnant. Pol s'élança derrière lui, l'Américain derrière Pol, Traînée éperdue à leur suite, retroussant ses jupes, puis levant les bras au ciel, puis portant avec effroi ses mains à ses joues, enfin le tenancier du café pour rattraper Traînée. À travers les vitres on vit tournoyer la bande comme un essaim de mouches. On la vit osciller, courir, revenir puis s'éloigner si bien que la perspective permit de croire quelle montait en zig-zag sur la façade des maisons.

«Sans doute, ma mère imagine-t-elle d'après les rapports qu'on lui en a fait que je veux épouser cette fille-là, dit Anicet en montrant au; loin Traînée que son patron attrapait par un pied, mais je sacrifierai aussi l'amour charnel au but que je veux atteindre. Je lègue ma maîtresse à Pol sans le moindre regret. Je vous laisse, cher Marquis, le soin de régler les consommations.»

Sur ces mots Anicet sortit du Café et s'éloigna. Quand il fut hors de vue, il sortit d'une poche un autre billet de mille francs et le mit soigneusement dans son portefeuille. Mais il ne vit pas l'Américain, qui le suivait à distance sous un déguisement hâtif.

«La pauvreté, pensait Anicet, s'appelle aussi la misère. _A priori_ je ne sais pas si je pourrai la supporter. Car pour moi qu'est-ce qu'un homme pauvre hors un mendiant ou un camelot? Sans doute est-ce aussi, comme mon ami le peintre M. l'homme marié qui vit dans un petit appartement de trois pièces au sixième d'une maison de sept étages, dont les chambres sont meublées de sièges de jardin et tapissées de papier modern-style. On compte trois portes sur le palier, et il n'y a l'électricité que jusqu'au cinquième. Mais ce manque de confort lui coûte encore six heures de présence quotidienne dans un bureau, et trois visites au jour de l'an. Autant se faire agent de change et gagner des cent mille francs. Les travaux dont je me sens capable entraînent une pauvreté plus absolue: l'Homme Pauvre seul peut me renseigner sur elle.» Il appelait ainsi le septième masque, nommé Chipre, qui demeurait dans une chambre si vide qu'il fallait compter le lit pour y trouver trois sièges. Une chaise, une planche fixée au mur en guise de table et surchargée de pots de colle, de papiers et de bouteilles d'encres de couleur, une seconde planche en guise de bibliothèque où dormait le Tome XIV de Fantômas, le Tome III des Confessions de Saint-Augustin, et l'Almanach Vermot, un petit homme sans âge et sans faux-col, une fenêtre sans rideaux par laquelle on apercevait les enfants des ouvriers des trois corps de bâtiment, un tabouret boiteux sur lequel se maintenait Anicet, un éventail «Petit vent du Nord» sur la table, formaient tout le décor. «On se fait à cette vie-là comme à celle des cours, dit Chipre, quand il n'y a pas moyen de l'éviter. Vous ne pouvez pas très bien comprendre le sel de cette plaisanterie parce que vous avez toujours eu une famille. «Jean, disait ma mère, donne un sou au pauvre.» À votre âge je ne savais rien d autre de la misère. Mais quand j'eus quitté les miens, je connus de dures journées. La première fois que je sentis mon malheur, j'étais dans la rue avec une femme... oui. Jeunesse. Elle admira les violettes d'une marchande de quatre-saisons. Quand je voulus payer le bouquet, je n'avais qu'un sou dans la poche. Ce n'est que plus tard que cela commença avec la faim. Un jour, avec un ami, nous avons pleuré en lisant _la Chute d'un Ange._ C'est que le matin même en regardant par la fenêtre de notre mansarde le trottoir du boulevard Bonne-Nouvelle, nous nous étions demandé si nous ne nous jetterions pas sur lui. Mais quelle liberté: échapper à toute classification, n'être ni le fruitier du coin, ni le sous-chef de bureau de la Direction du Service des Chemins Vicinaux. Dialogue entre les conjoints qui passent: «Poulot, que fait donc ce Monsieur?

--Mais rien, ma biche, c'est un poète.» À quoi ne s'habituerait-on pas à la longue? Ne pas avoir d'argent empêche de fréquenter ceux qui en possèdent. Aussi les gens riches ne voient-ils que leurs semblables, et il n'y a pas de quoi les envier. Ceux qui viennent me voir, comme vous, ne viennent que pour moi-même et me suffisent. Je n'ai pas besoin de tous les luxes des hommes, j'ai assez d'imagination pour y suppléer et je ne peux pas sentir les œuvres d'art, ni les livres. Aussi mes amis ne m'envoient-ils plus les leurs, parce qu'ils savent que je les porte aussitôt chez le bouquiniste. Cela ne me gêne nullement. Voyez-vous bien, jeune homme, le grand bienfait de la pauvreté, c'est de donner le droit de rester seul.» L'ombre descendait, le froid aussi.