Part 4
--Finissez donc, dit-elle en s'écartant avec vivacité, vous comprenez l'amour à la façon la plus grossière.
--Il n'en est qu'une.
--Tenez, voilà précisément une répartie de calicot qui est à écœurer. Je vous prie encore une fois de m'épargner le spectacle de votre intempérance.
--Tu n'as qu'à fermer les yeux.
--Hé là. Monsieur, j'eusse pu souffrir l'inconvenance de votre conduite, mais je ne tolérerai pas vos écarts de langage. Nous allons y mettre bon ordre.»
Elle fit un bond en arrière, et, laissant à ses pieds le soupirant désajusté, elle frappa trois fois dans ses mains.
Aussitôt on entendit grincer les gonds de plusieurs portes entièrement dissimulées par l'ombre qu'Anicet put juger au nombre de sept et par lesquelles pour confirmer cette arithmétique auditive pénétrèrent sept formes d'hommes qui s'avancèrent avec ensemble de manière à encercler les personnages de la scène précédente. Quand ils furent assez près de la lumière pour que l'on vît qu'ils étaient masqués, ils ne semblèrent pas croire utile de se porter à d'autres extrémités. Néanmoins Anicet, qui sentait fortement le ridicule de sa position, ne s'expliqua pas leurs intentions et se lança mentalement parmi ses souvenirs à la recherche d'une situation semblable qui lui donnât la clef de toute cette mise en scène; mais comme il n'en trouvait l'équivalent que dans les romans historiques, qu'il fallait faire appel à Marguerite de Bourgogne ou à Lucrèce Borgia, et que d'autre part les habitudes de ces dames ne permettaient à pareille aventure qu'une issue plutôt désagréable, Anicet repoussa la solution qu'il eût puisée dans leur exemple comme romantique et hors de propos.
«Vous n'avez rien à redouter de ces Messieurs, dit la dame, mais veuillez seulement vous remettre et considérer qu'il y avait quelque prétention à craindre pour une femme aussi bien gardée les inconséquences de votre conduite, et qu'à supposer que vous consentiez encore à passer ici votre nuit, il faudrait que je vous voulusse beaucoup de bien pour que vous réussissiez à me mettre à mal.»
Anicet prit pour réparer le désordre de sa toilette tout le temps nécessaire à calmer une fougue, inutile à présent, et le désordre de ses esprits. Puis, quand il eut recouvré le sentiment de sa dignité personnelle et le sens de l'attitude, il fit un salut profond, qui exprimait d'une façon correcte et non équivoque le regret dans lequel il était d'avoir offensé une si belle personne sans avoir pu l'offenser davantage et la ferme résolution à laquelle il se tenait de quitter les lieux, témoins sans doute de son insuccès, mais aussi de l'élégance qu'il apportait à les déserter, encore qu'il regrettât de les abandonner sans connaître le pourquoi d'une mascarade qu'un souci décoratif ne suffisait pas à expliquer complètement. Mais la beauté singulière qui dirigeait cette scène l'arrêta dans sa retraite en devinant ce désir:
«Ne croyez pas, Monsieur, que je sois femme à me fâcher d'un hommage tout au moins naïf. Pour vous montrer ceux que j'aime recevoir de mes amis, et vous marquer par là l'étendue de l'erreur que vous avez commise, je veux que vous demeuriez ici, le temps au moins que ces Messieurs me présenteront les leurs.»
Les charmes de la dame, la bonne grâce de cet ordre et la curiosité le convainquirent aisément qu'il ne pouvait se soustraire à une volonté si nettement exprimée. Il se compara d'instinct à Michel Strogoff quand l'Émir de Tatarie, au moment qu'il lui va faire brûler les yeux, offre à cet intéressant personnage un ballet réglé par Madame Stichel, et se prépara du mieux qu'il put à jouir de la cérémonie promise. Faites entrer les filles du lac Baïkal, dit l'Émir, c'est-à-dire que la belle inconnue se tourna vers les masques et leur demanda sur le ton de la coquetterie mondaine s'ils ne lui avaient point apporté quelque bouquet de violettes ou ces petits pots de réséda qui ont le parfum modeste de l'amitié.
L'un des sept hommes s'avança le premier, s'inclina, tendit à la dame une boule de verre argenté comme on en voit dans les jardins, et dit: «Chère Mirabelle, voici le globe dans lequel les astronomes contemplent l'univers, aussi voient-ils tout rond, circulaire, sphérique, ce qui est bien commode pour établir des systèmes ou effectuer des calculs. Quand vous y regarderez le monde, vous l'apercevrez simplifié, facile à embrasser, joliment théorique et rehaussé de quelques reflets d'agrément. Votre image y paraîtra le centre de toutes choses, non sans subir les déformations dues à l'esthétique particulière des miroirs sphériques. Ainsi vous aurez toujours à votre portée pour les jours de tristesse une façon de considérer la vie, aisée et consolante qui vous permettra de tout ramener à vous-même et d'introduire sans difficulté l'ordre et la raison dans vos conceptions des phénomènes. Quand vous serez fatiguée d'y chercher des idées générales, cette boule vous pourra servir encore à jouer sans arrière-pensée avec les rayons du soleil. Je l'ai cueillie dans un parc des environs de Paris».
Mirabelle la prit et se mit à la lancer comme une balle vers le plafond. Elle prenait un plaisir évident à ce jeu, rendu délicieux par la peur que le fragile objet ne vînt se briser à terre et la représentation que les assistants se faisaient du fracas produit par un tel accident. Anicet regardait la lumière croître et décroître dans le globe au fur et à mesure qu'il montait ou descendait. Il y devinait son propre visage, au pôle inférieur, comme le nœud d'où partent tous les fils d'une toile d'araignée. Tout le reste de la scène avec ses sept hommes, la table, la lampe et Mirabelle, s'y réfléchissait tant bien que mal suivant la hauteur à laquelle le projectile se trouvait. L'importance de certaines parties du paysage s'y exagérait, tandis que d'autres se resserraient à l'envie. Anicet comparaît cette vision du monde à la sienne, sans pouvoir préférer l'une à l'autre: «Nous croyons, pensait-il, que ce que nous voyons existe tel que notre œil nous l'affirme, mais si la boule était notre œil nous la croirions aussi dur. Elle ne juge d'ailleurs la nature différemment de nous que parce qu elle place au point de rencontre de deux de ses rayons le point infini de la perspective que nous plaçons au point de rencontre hypothétique de deux parallèles.» Tout à coup, à voir jouer Mirabelle, il se sentit profondément humilié de l'inutilité de ses remarques, dont il eût été fier autrefois, et que cette beauté sereine semblait bien éloignée de faire, occupée quelle était de la seule joie de rattraper sa balle et de la renvoyer comme un petit satellite de sa propre révolution.
Le deuxième masque à son tour parut dans le cercle lumineux; Anicet nota seulement qu'il avait la lèvre hautaine. Il posa sur la table un polygone de taffetas changeant rose et gris. Suivant qu'on la regardait d'aplomb ou à frise-lumière, l'étoffe prenait l'une de ses couleurs, et l'on se sentait triste ou gai. «J'ai volé ceci dans un grand magasin de Nouveautés, dit le donateur, à titre d'échantillon. Les coupons, jolis monstres enchaînés, me suppliaient avec tant de douceur de leur rendre la liberté, que je n'ai pas osé leur résister. Un pan qui traînait m'a tenté d'y découper l'image de la beauté pure, et j'ai saisi les ciseaux du chef de rayon, Lucifer barbu. Admirable sacrifice des rognures perdues! Je tremblais au massacre de cette chair, qui va de la volupté à la mélancolie, que les commis me demandassent compte de la pièce endommagée à plaisir. Le moment le plus pathétique fut celui que l'acier se trompa et fit une entaille cruelle au visage de la beauté. Le crissement des fils sous la morsure m'enivrait jusqu'à l'alarme et quand je vis la fin prochaine de ce délicieux carnage, j'en prolongeai la durée et restai un instant immobile, avec, entre les doigts, ce lambeau surhumain qui ne tenait plus qu'à peine à la pièce, qui semblait vivre à la façon des statues ébauchées et qui me paraissait la merveille du jour. Le voici, détaché, mort et sans charme pour moi, qui ne doit la gaucherie de ses contours qu'à l'émotion que j'éprouvai à les tailler et que je n'arrive plus à comprendre.» Tous les regards convergèrent vers le polygonel que le second masque avait posé sur la table, et le double enchantement du gris et du rose les posséda, les fit osciller pour contempler l'étoffe de face et de biais; les assistants connurent à les parcourir des yeux le trouble du tailleur improvisé de ces bords hésitants, ils s'exaltèrent tout à coup à concevoir clairement cette forme comme celle de la beauté, puis, comme ils étaient un peu penchés et sous l'impression du gris, ils se laissèrent aller à l'abattement qui suit la jouissance. Alors Mirabelle qui fit décrire à ses bras ronds une ellipse trop parfaite posa sur le taffetas inconstant le présent du premier donateur; sur ce tapis, la boule apparut sans éclat, timide et naïve, et ne refléta plus que le duel égal des deux teintes du sol.
Le troisième masque obéit au désir de Mirabelle quand on eut l'intuition qu'elle l'allait formuler, et s'avança. Tout dans sa démarche était mécanique, il y paraissait plusieurs volontés qui mouvaient séparément les parties de son corps de façon à les faire valoir chacune, et l'on devinait qu'il ne s'en trouvait point que n'animât le souci de plaire à la belle hôtesse. Le sens aigu du ridicule et l'impossibilité d'y échapper rendaient en lui le moindre mouvement dramatique, et si, au premier coup d'œil, Anicet avait éprouvé l'envie de se moquer de cette marionnette, il dut très vite s'avouer qu'un émoi singulier l'étreignait à la vue de ce personnage toujours angoissé, qui se battait à tel point contre le monde matériel qu'il lui fallait inventer jusqu'au plus petit geste alors même qu'il le répétait. Le loup laissait apercevoir sur la lèvre une courte moustache en brosse, brune et drue. Le fantoche tendit à Mirabelle une mandarine enveloppée dans son papier transparent à inscriptions rouges, mais, emporté par le sentiment et si désireux de la satisfaire qu'il lui donnait le fruit le plus délicieux de sa connaissance à mordre directement, il porta d'un geste spontané son présent au niveau de la bouche de la belle qui le saisit avec les dents par la queue tortillée du papier de soie et s'amusa à le balancer ainsi de droite et de gauche comme une fleur un peu lourde et qu'on laissera sans doute choir. Cette perspective parut inquiéter violemment le masque; il suivit avec sollicitude les oscillations de son cadeau puis en expliqua la valeur en ces termes: «Je ne sais plus le nom du théâtre où j'étais quand vint à passer la marchande: Bonbons, berlingots, fruits glacés, drops, pastilles de menthe. Les acteurs se taisaient pour qu'on l'entendît mieux. Elle me présenta son panier, et je sentis peser sur moi tous les regards. Je n'avais pas d'argent, mais je craignis l'impolitesse et pris cette mandarine. La dame me sourit, je crus bon de lui sourire, puis elle fit mine d'attendre et je compris bien qu'il fallait sortir mon porte-monnaie, vide, je le savais, pour sauver l'apparence. Le rouge aux joues, la gêne, la peur et les regards braqués sur moi me firent prendre une décision subite: je bousculai la marchande dont le panier sauta du balcon dans l'orchestre, et je me mis à courir les reins cambrés, les coudes au corps, enjambant les banquettes pour gagner la sortie. Tous les spectateurs hurlaient désagréablement, je me retournai le doigt sur la bouche pour leur signifier de parler moins fort, et je vis qu'on me poursuivait. Alors je me jetai avec hâte vers la porte, quand surgit devant moi un nègre colossal et hideux qui me barra la route. J'ôtai mon melon pour laisser se dresser mes cheveux sur ma tête et je ne le reposai qu après mûre réflexion. Je fis rapidement demi-tour en me frayant un chemin à travers les gens assis et j'arrivai ainsi à la balustrade du balcon. Je songeai à me jeter en bas, mais l'eau me parut trop froide; je montai sur la balustrade et courus aussi vite que je le pus tout autour de la salle; le nègre me talonnait de près, mais comme il n'y avait de la place que pour un sur le rebord, il se servait des genoux des assistants comme d'une piste et je pus ainsi le distancer. Quand je fus au bout du théâtre, je repris la même route en sens inverse jusqu'à l'autre bout; j'arrivai en plusieurs parcours à gagner deux ou trois tours sur mon poursuivant. Mais tout à coup je tombai sur le parterre. Les clameurs redoublèrent, et je n'eus que le temps de gagner la porte en marchant sur la tête des femmes et des enfants et en piétinant les vieillards. Le dernier obstacle fut l'ouvreuse que je renversai en passant. Soudain je me trouvai dehors, libre et tenant toujours dans le poing gauche la précieuse mandarine dont je ne sus plus que faire.» Mirabelle cueillit le fruit sur ses propres lèvres et le tira de son enveloppe de papier. Au moment qu'elle sortit de sa pelure, la pomme dorée sembla luire étrangement. Tous les personnages de la scène respirèrent son parfum qui les persuada de considérer ce bizarre petit soleil odorant comme le cœur de celui qui l'offrait. L'on comprit le prix inestimable de ce don quand Mirabelle l'eut pelé et qu elle en dévora les quartiers en souriant. Ce sourire fit rentrer dans le rang le troisième masque et en sortit le quatrième, dont Anicet remarqua seulement le grand air de distinction et, quand il parla, cet accent un peu grasseyant mais mesuré qui ne permet pas de reconnaître un Italien de bonne maison d'un Slave de mauvaise.
«Ce papier, belle _Mire_, dit-il en lui présentant une page couverte de chiffres, a le pouvoir de bouleverser l'Europe, et serait entre vos mains la plus dangereuse des armes si vous en connaissiez le mode d'emploi. Mais jamais vous ne pourrez lire ce cryptogramme, document diplomatique de la plus haute importance dont je me suis emparé en pénétrant au deuxième étage du Ministère des Affaires Étrangères, au moyen d'un bambou élastique haut de plusieurs mètres, au bout duquel je me cramponnai et auquel le complice qui le tenait sur le trottoir imprima des mouvements pendulaires. Projeté dans la salle aux secrets, ce me fut un jeu de me saisir de ce papier, enfermé dans un coffre-fort dont le chiffre m'avait été révélé par la maîtresse du ministre, personne dévouée, et de revenir dans la rue par le chemin emprunté à l'aller. Sitôt dans mon automobile, je troquai mon maillot collant noir contre un habit de la même teinte et du meilleur faiseur, je serrai le précieux papier dans mon porte-feuille, je piquai deux gros rubis à mon plastron, je passai à mon médius gauche un diamant de la plus belle eau, et j'allumai un londrès au bout d'un fume-cigare en corindon du plus bel effet. À la lueur de ma lampe électrique, je m'assurai dans le miroir de l'impecabilité de ma coiffure et de la séduction qui émanait de toute ma personne, et quand j'eus corrigé d'un geste ce léger rien qui manquait encore à ma toilette pour en établir la distinction, je souris à mon image et je prononçai à voix haute: «Et maintenant Gonzalve, au Palais de l'Élysée!» Gonzalve, c'est mon chauffeur. Ah qu'il eût été surpris, le Ministre des Affaires Étrangères si quelqu'un lui avait dit que ce gentleman correct, ce mondain futile, que lui avait présenté le Vice-président du Conseil et Garde des Sceaux, et qui l'interrogeait sur les vols diplomatiques, possédait depuis un quart d'heure dans la poche intérieure de gauche de son habit ce document capable de mettre le globe à feu et à sang, qu'il croyait en train de dormir dans son coffre-fort! Mais il ne pensait qu'à briller en contant des anecdotes sur les détrousseurs de la Valise, et quand cet exercice fut terminé il ne se soucia plus que du buffet. Je saisis l'occasion de lui fausser compagnie et me voici.»
Mirabelle prit le papier lentement: on put s'imaginer quelle l'allait brûler à la lampe, ou froisser, ou jeter à terre, mais elle le plia soigneusement et l'abrita dans son corsage, puis avec amitié s'adressa au cinquième masque en ces termes: «_Omme_, mon ami, que m'as-tu donc apporté?» Omme, dont le plus qu'Anicet pensa fut qu'il n'en pensait rien du tout, avança lentement et dit d'une voix blanche: «Voici l'Ohm-étalon que j'ai ravi pour vous dans les caves de l'Institut des Arts et Métiers, où sont recelées toutes les unités du monde. Comme nous ne connaissons pas de moindre objet qui ne nous ait été révélé par la résistance même qu'il nous a opposée et que par suite on peut dire que la notion de résistance se trouve à la base de l'idée de connaissance, et que la physique nous permet d'affirmer sans craindre de nous prononcer à l'aveuglette que la notion de résistance suppose les notions de longueur, de section et de résistivité, ce qui revient à avancer que pour évaluer la résistance d'un conducteur il faut en connaître le coefficient de nature ou résistivité et les dimensions et que d'autre part quand on connaît les dimensions et la nature d'un objet on peut assurer sans forfanterie qu'on le connaît lui-même, on conçoit aisément qu'un conservateur des Poids et Mesures ait été amené à proclamer que l'Ohm-étalon est à l'origine des idées claires de toute philosophie. Ainsi cette colonne de mercure dont la longueur et la section furent calculées de manière qu'une force électromotrice de un volt y développât un courant d'intensité de un ampère vous apparaîtra véritablement pour peu que vous y réfléchissiez, Madame, comme le présent le plus utile, le plus pressant et le plus digne de votre caractère et du mien.»
Mirabelle contempla ce cinquième hommage le temps qu'il lui parut décent quelle le contemplât. Puis elle adoucit sa voix pour interroger le sixième doryphore: «Et toi, mon peintre de paradis, quel jouet as-tu su découvrir?
--Voici, dit le peintre, le grand signal de la bifurcation de la voie de chemin de fer de P* à M* et de celle de Pontarlier à N*. J'ai profité d'un moment d'inattention du garde-voie pour le dérober, de telle sorte que tandis que je vous remets cette belle fleur rouge cerclée de blanc, l'express de 24 heures 30 et le rapide de 0 heure 29 entrent précisément en collision, faute de l'avertisseur coutumier.»
Anicet ne put se retenir de comparer ce dernier don successivement à une tache de sang, à un œil, à un sexe, à un chapeau de conte de fée, mais il dut convenir que le peintre l'avait excellemment comparé à une fleur, et il admira l'élégance géométrique de sa tige de fer. Comme le septième et dernier masque s'était approché à son tour, Anicet ne prit garde qu'à la pauvreté visible de ce nouvel arrivant.
«Cette photographie, dit ce dernier en mettant dans la main de Mirabelle un cartouche de petite dimension, représente Isabelle R* à l'époque des manches à gigot. Au piano elle jouait avec expression le Beau Danube Bleu. Elle pleurait en lisant Pêcheurs d'Islande. Elle allait au Bal de l'Hôtel de Ville en grand décolleté, pour y trouver une âme sœur. Une fois, un Monsieur très bien mis lui avait assuré dans la rue qu'il la connaissait de longue date. Comme elle ne savait pas en apprécier la beauté, la grande Roue et la Galerie des Machines hantaient ses rêves. Elle portait un collier de corail napolitain et était abonnée au cabinet de lecture de la rue Saint-Placide. Elle avait donné son portrait à un jeune homme qui l'avait perdu sur un boulevard dont j'ignore le nom mais dont les arbres en été ont un feuillage sombre et funèbre, et c'est là que ce poète sans talent avec lequel je déjeunais tous les jours dans une crémerie où l'on mourrait de faim pour pas cher, l'avait trouvé sur le bitume, et, l'ayant ramassé, s'était amouraché de cette fille insignifiante qu'il ne rencontrerait jamais, au point que cette passion occupait toute sa vie et qu'il a fallu que je le tue pour lui arracher cette photo sans cadre, jaunie, passée et sans valeur.»
Anicet se tourmentait vainement l'esprit pour trouver un sens à cette scène. Il ne pouvait imaginer que cette cérémonie ne cachât point de symbole, et, ne négligeant aucun détail pour arriver à son intelligence, il se répétait tout bas le nombre de masques, sept, qui lui paraissait fatidique mais qui ne lui donna pas la clef du mystère.
«Vous voilà, lui dit Mirabelle, au chevalet de la curiosité. Vous cherchez bien loin l'explication toute naturelle d'une réunion qui n'est rien de plus que ce qu'elle montre et qui ne dissimule aucune arrière-pensée derrière ces simulacres que vous feriez passer pour ténébreux si l'on vous consultait à leur sujet. Ces Messieurs ont quelque inclination pour moi, et la manifestent par de petits dons, susceptibles de me plaire. Mais comme je vois qu'il est encore ici des points pour vous inquiéter, je vous engage à interroger ces Messieurs qui vous éclaireront mieux que je ne ferais et vous rassureront tout à fait. Marchesino, ajouta-t-elle, en se tournant vers le quatrième masque, parlez, je vous prie, à notre invité de votre association, de son but, de ses statuts, de son histoire. Ce jeune homme a besoin qu'on le mette à son aise.
--Madame, dit Anicet quand on l'eut fait asseoir, je ne voudrais pas que vous me crussiez affecté à l'excès de cette mascarade-ci. Si vous m'avez vu tout d'abord plus décontenancé que d'usage, votre beauté seule en saurait être accusée. Mais par ailleurs le loup ne fait pas le diable, l'on trouve à bon marché sur les quais des boules de jardin, les coupons se soldent à la fin du mois, une mandarine volée ne se reconnaîtrait pas d'une autre, je n'ai aucune compétence en diplomatie secrète, cet ohm-étalon-ci ressemble à un baromètre, la foire à la ferraille peut fournir bien des peintres en signaux, et nous avons tous chez nous un album de photographies du temps de notre enfance. Je n'aurais donc guère besoin d'être mis à mon aise si la nudité de mon visage ne m'offusquait quand je contemple les masques de ces Messieurs vos amis. Si vous voulez me délivrer de tout souci, dites-leur de retirer ces loups ou de m'en donner un, que je revête l'uniforme.
--Madame, gronda le voleur de documents, votre jeune homme ne semble guère gêné, et le petit air insolent qu'il croit décent de prendre n'est pas pour m'inciter à des confidences.
--Laissez, Marchesino, dit Mirabelle, cette assurance n'est que de surface. Et vous, Monsieur l'ironiste, quittez un ton voltairien qui n'est pas de saison et me déplaît fort. Votre incrédulité, les railleries quelle affecte, sont ici totalement déplacées et marquent un esprit trop mesquin pour que vous ne rougissiez pas de l'avoir montré.»
L'effet de ces paroles sur Anicet fut si grand qu'il se sentit honteux de sa conduite. Il en éprouva un tel dépit qu'il lui fallut bien s'avouer amoureux de la belle qui le lui faisait ressentir. Cette idée nouvelle le surprit et l'engagea à plus d'aménité envers ces hommes masqués affligés d'une faiblesse semblable à la sienne. «Pardonnez, Messieurs, dit-il, mon incorrection, mais la curiosité l'emporte sur ma mauvaise éducation et je n'ai plus d'autre envie que d'apprendre de vous-même ce que j'ignore de vous et qu'il vous semblera bon de m'en confier. Mais ne prenez pas en mauvaise part ma prière réitérée d'enlever vos masques, qui me causent, je vous le jure, un réel malaise. D'autre part il est d'habitude immémoriale qu'en pareille occurrence le personnage au visage nu objurgue ses compagnons masqués de quitter leur anonymat, et reconnaissez que ce serait méconnaître toutes les traditions que de ne pas accéder à cette demande.
--Monsieur, dit le Marchesino, nous portons masque surtout dans la crainte qu'on nous juge sur la face et non point d'après l'esprit. Aussi pour vous satisfaire, nous vous dirons chacun notre histoire, afin que nos traits n'influent pas sur l'idée que vous vous ferez de nous. Comme je ne vois pour ma part aucun motif de vous refuser une si minime satisfaction, je vous raconterai ma vie. Je suis né dans les Abruzzes...