Part 3
«Le sentiment qui t'anime, qui te porte, qui te possède, sans que tu le puisses définir, s'appelle désir en français, mot dont la traduction latine est précisément le nom même de l'amour. Par ce trait ingénieux, les anciens marquaient que ce mouvement-là fait tout le prix de cette passion-ci. Le désir se réduit à l'attente de la volupté, accompagnée de la représentation anticipée de l'objet de notre transport. Sa puissance est seule infinie, et non celle de l'amour; elle transforme à son gré les imperfections en beautés, interprète les données des sens suivant l'idéal que nous nous proposons, de telle sorte que nous le réalisons toujours à coup sûr, anéantit en nous les préoccupations étrangères à l'idée qui nous domine et simplifie cette psychologie trop complexe, obstacle à la grandeur de nos actions. Ainsi, par un double travail dont l'effet paraît immanquablement, le désir modifie l'univers et nous-mêmes, qu'il embellit d'un même élan. Sans que je m'étende autrement sur des détails difficiles à pousser à la lumière dans la situation où nous sommes, tu sauras apercevoir ici quelle méthode d'exaltation je viens de mettre à ta portée en te dotant de quelques principes généraux. Le désir seul, n'en doute pas, me fait si belle et te transfigure à ce point que tu devines une danse dont tu ignorais tout, et que les hommes font cercle pour t'admirer, encore que le plus souvent tu passasses pour peu plaisant à voir. Ne te sens-tu pas confondu par l'élégance concertée de nos mouvements. Les figures que nous dessinons ici gardent ce caractère hautain des conceptions les plus pures de l'homme, bien que l'unique sensualité nous guide vers un point final, facile à prévoir[1]. Le souci de la composition ne saurait mieux balancer nos attitudes respectives, car tout naturellement le désir nous conduit à la beauté. L'accord qui paraît entre nous mène graduellement chacun à ne plus contempler que l'autre. Ainsi sur ces peintures de la comédie italienne, deux danseurs très grands et tenant la toile presque entière compensent leurs gestes respectifs, tandis que tout au bas du tableau on aperçoit minuscule et lointaine, la place de la ville avec ses maisons à colonnades et les passants perdus dans cette petitesse. Remarque encore, ô bel amant, qu'au cours de ce morceau d'éloquence, ce qui nous entoure a pris l'aspect que lui prêtaient nos paroles. Le décor où se meut notre sensibilité commune se croit dans l'obligation de se plier à notre vision du monde. Voici que nous nous trouvons, comme des partenaires, perdus dans l'île de Robinson. Les autres hommes et les villes et les palais sont à de telles distances qu'il ne vient pas à l'esprit d'y songer. Il ne reste plus à nos pieds qu'une palmeraie géante que la perspective atténue à n'en faire qu'un bouquet d'herbe. Pour simplifier le paysage, il suffit de nous rapprocher. Mais à ce moment de la danse, un nouveau sens intervient dans l'imagination que nous nous faisons de l'autre. Le divin toucher bouleverse nos représentations. Laissons durer ce point extrême du désir. Nous commençons à nous connaître, avec lenteur, immobiles, craignant de perdre le pouvoir d'éterniser nos jeux, d'analyser nos corps et de damner nos âmes. Tremblant émoi de cet arrêt mutuellement consenti qui nous épuise sans nous vaincre. Un instant semble nous suspendre. Mais dans la courbe de mon bras, au pli du coude, à peine bleue, tu aperçois une étoile tatouée, signe mystérieux qui t'attire vers moi. Tu as bougé, le charme est rompu, je ne peux plus attendre, ni toi-même. Appuie tes lèvres sur le signe, rouges sur bleu, et serre-moi. Murmure encore avant de me saisir le nom que j'aime dans l'amour: Lulu. Mais qu'attends-tu maintenant que ma tête est renversée, et mes cheveux. Ah prends tes aises.»
Docilement je me conforme aux enseignements de cette tendre beauté, si semblables à ceux de la nature qu'elle la personnifie à mes yeux. Je sens des points de moi-même naître à une vie de laquelle je ne les eusse pas cru capables. Le plaisir s'étire doucement, se propage, se précise, se prolonge avec toute la fantaisie géographique d'un fleuve sinueux. Je puis dire tout à coup que la volupté débute, et plein de la leçon que je viens d'écouter j'annonce en ces termes la nouvelle à ma camarade: «Lulu». Elle n'hésite pas à frissonner, je cours après son souffle et tandis qu'elle s'échappe des dimensions coutumières, je me perds sans m'en rendre compte au centre des sensations.»
Anicet junior se tait au moment même qu'il passe du désir à sa satisfaction. Tout d'abord sa pensée trop faible l'abandonne au sein de la matière. Puis il parvient à un paroxysme fugitif, auquel il demeure comme une machine au point mort, comme un navire au sommet de la vague. Et brusquement tout s'écroule sous lui. Il sent ce petit trouble qu'on éprouve en ascenseur à la descente. Il pense avec à-propos qu'il a faim, que les petits pains au beurre sont des objets de délectation, et qu'il se trouve dans une situation ridicule dont il ne se croit pas l'énergie de sortir. Un certain agacement lui vient de sacrifier banalement à une tristesse proverbiale, et pour racheter la vulgarité dans laquelle il est tombé, notre héros se tourne vers le monde extérieur et le regarde. Justement voici Monsieur son père, dont l'entrée était dès longtemps préparée, qui lève les bras au ciel et ne peut plus ignorer la polissonnerie de sa progéniture. Voici le rassemblement classique, avec ses figurants habituels. Voici les vieilles filles qui contemplent l'inconduite du jeune homme, qu'elles décorent, à l'instar des journaux du lendemain, de noms sylvestres et mythologiques. Voici dans l'indignation la plus vive tous les autres personnages de Guignol: le Commissaire ceint de son écharpe et qui représente ici l'ordre, la loi, la Société; le gendarme qui se fait une haute idée de sa mission; le propriétaire qui s'en prend à Tolstoï de l'immoralité de ses contemporains; le brigand calabrais lui-même qui ponctue d'un _Diavolo_ traditionnel l'affirmation qu'on ne devrait offenser la pudeur qu'à huis-clos ou dans la campagne. Il n'est pas jusqu'au crocodile qui ne verse un pleur sur la perversion de la jeunesse. Au milieu de la réprobation générale, Anicet fils ne perd pas le sentiment de sa dignité. Il se rajuste d'un geste plein de noblesse qui ramène un instant son attention sur la parfumeuse endormie. À vrai dire, il manifeste quelque étonnement, sans néanmoins se laisser aller à une mimique de mauvais goût, lorsqu'il constate qu'en retournant à l'époque actuelle sa séductrice a repris cinquante années d'âge quelle avait omis d'accuser. Ses cheveux sont teints au henné, le fard ne masque pas ses rides, il ne faut pas être grand clerc pour juger ses dents trop parfaites, ni ses charmes trop avantageux. Anicet trouve ce spectacle écœurant, d'autant plus qu'il ne peut douter qu'on l'ait trompé à bon escient. Il s'en veut d'avoir prêté une attention quelque peu soutenue à des ruines, belles encore, mais qu'on se vexe d'avoir pris pour un palais confortable. Ainsi elle lui ment effrontément, profite du désarroi dans lequel le met le décor, et, sous prétexte de lui enseigner à considérer l'univers, surprend sournoisement son innocence. Une perfidie si noire mérite un châtiment immédiat: Anicet soulève la tête de la vieille impudique, et sans autre procès lui tord proprement le cou. Ce dernier point n'émeut pas tant la population présente que ne l'a fait l'attentat scandaleux à la morale sociale. Certains fantoches soulignent avec horreur le raffinement particulier qu'il existe à outrager les bonnes mœurs sur la voie publique, précisément devant la porte d'un Hôtel Meublé où pour la somme infime de deux francs l'on eût trouvé les moyens de dissimuler à l'honnête peuple de Paris des intempérances tolérables seulement à moins de trois spectateurs. Poussés aussi bien par les exigences de la conscience publique que par celles de leurs fonctions, le Commissaire et le gendarme s'avancent et procèdent à l'arrestation du jeune libertin. Celui-ci, avec toute la réserve qu'une telle éventualité comporte, les assure de sa parfaite soumission. À ce moment, la scène est envahie par les machinistes qui la transforment en tribunal à l'aide de quelques bancs, de quelques greffiers et de quelques municipaux. Les juges font leur apparition, avec la toge, la toque et l'hermine, mais sans se porter à d'autres excentricités. La foule prend place dans les devantures des boutiques tandis qu'Anicet se félicite d'un jugement rendu au lieu même du crime, et, si l'on peut dire, au milieu de ses circonstances atténuantes. Le cérémonial de la procédure l'enchante: il ne sait comment remercier les juges du spectacle gratuit qu'ils lui donnent. Il goûte comme un morceau du plus délicieux humour le discours en trois points de son avocat qui plaide la folie. Il apprécie h sa juste valeur l'énergie du procureur qui requiert contre lui avec une fougue cicéronienne. Enfin quand on lui demande sacramentellement son avis personnel, Anicet se lève, et sur le ton d'urbanité que nous lui connaissons, expose à la cour la véritable version d'un incident déplorable, où lui-même fut le premier lésé, le premier leurré, le premier désabusé. Il prend à témoins les divers étalages qui l'entourent, et qui sont tous légèrement fautifs dans cette aventure, pour expliquer au tribunal d'une façon primesautière et pittoresque la marche des événements. Il ne dédaigne dans son brillant exposé ni quelques redondances rhétoriques, ni cet esprit un peu mordant qui lui vaut le plus souvent des succès d'estime. Mais l'auditoire ne semble pas se laisser convaincre, et sur l'assurance du Docteur qu'Anicet est fou, mais inoffensif, on rend notre jeune orateur à sa famille avec des conseils hydrothérapiques que celle-ci met à profit en lui intimant l'ordre de voyager. Au finale, tandis que la foule massée à gauche entonne un chant injurieux pour le voyageur et que ses parents au premier plan à droite baissent tristement la tête de honte, on voit Anicet s'éloigner dans le fond d'un air allègre, un bâton sur l'épaule et toute sa fortune dans un mouchoir noué au bout de ce bâton: une montre en or, cadeau maternel, un centimètre en ivoire, don de son père, le mépris général et quelques principes de philosophie. Et comme il n'y a pas de rideau pour clore le spectacle, on se contente d'un manque opportun d'électricité qui vient rappeler bien à propos à l'honorable société qu'il n'est comédie si légère ni badinage si superficiel qui ne nous doive faire souvenir de ce que la lumière n'appartient que passagèrement aux hommes et de ce que les plaisirs dont nous nous croyons le mieux assurés sont précisément les plus illusoires et les plus éphémères.»
«Je n'ai point goûté comme vous faites, dit Arthur, l'ordonnance un peu trop théorique de votre récit. Mais si j'ai quelques fois bâillé durant sa préface et son exposition, vous conviendrez que j'ai marqué l'attention la plus vive à toute la dernière partie, qui m'a particulièrement touché pour une raison que vous ignorez et dont il faut que je vous éclaircisse. À l'étoile bleue de son bras, au diminutif intime qu'elle aimait, et surtout à la nature de ses propos, je n'ai pu méconnaître en la personne de votre parfumeuse cette même Gertrud dont je vous ai tout à l'heure entretenu. Elle ne possédait plus, d'après la fin de votre histoire, cet éclat incomparable et cette fraîcheur qui la mettaient au-dessus de toutes les femmes et de toutes les louanges au temps déjà lointain de nos amours. Je ne pourrais, m'étant toujours tenu au courant de ses aventures, m'étonner qu'une fille aussi galante ait pu vous faire illusion avec si peu d'atouts dans son jeu. Mais je vous sais gré de l'avoir fait disparaître: elle commençait à encanailler ma mémoire et à rouler avec le premier venu dans les lieux les moins propices au respect que j'eusse aimé qu'on lui portât. Elle enseignait, vous l'expérimentâtes, Monsieur, à tort et à travers à tous les croquants les méthodes quelle tenait de moi et qu'elle galvaudait sans scrupule pour se tailler auprès des jeunes gens une façon de popularité. Aussi ne me reste-t-il plus qu'à vous remercier de ce service involontaire et du compte rendu que vous m'en avez fait avec tout l'art désirable, malgré ce petit ton pédant dont vous ne savez pas assez vous défendre, qui ne vous passera qu'avec l'âge et qui n'est au demeurant qu'un travers bien minime que vous pardonnerez sans peine à un barbon de relever.»
«Je n'aurais garde de m'en formaliser, répondit en souriant Anicet, mais ce qui me tient assez désagréablement à cœur pour la minute, c'est d'apercevoir à notre rencontre et aux propos que nous avons échangés un sens caché, prétentieux, ambitieux, qui dépasse sans le moindre souci des proportions le cadre, somme toute un peu mesquin, des conversations de tables d'hôte, en un mot, pour parler grec et clairement m'exprimer: un symbole. Je le dégagerai, si vous y consentez, dans le désir d'en faire prompte justice. Nous représentons ici l'un et l'autre aussi bien que nous le pouvons deux générations différentes. Si la vôtre avait besoin pour se développer de passer tout d'abord par les bras d'une Hortense, qui figurera selon votre fantaisie la conception commune de l'univers ou la poésie romantique, la mienne qui dès le collège fut initiée à ces Hortenses-là, débuta dans la vie par l'amour de Gertrud. Cette dame, la plus belle de votre époque et l'idéal de vos contemporains, quand vous l'avez abandonnée pour réaliser votre destinée personnelle, s'est graduellement mise à la portée de tous au fur et à mesure que ses charmes se flétrissaient. Un moment elle a pu me retenir comme Hortense fit de vous-même, et me berner de quelques fantasmagories d'un autre âge. Cela ne sut que m'attirer la haine des épiciers de ce temps et un sort assez semblable à celui qui vous échut après l'aventure de l'enterrement. Mais, quand je m'aperçus de quels philtres démodés je faisais usage, je ne persistai pas dans mon erreur et partis à la recherche de l'idée moderne de la vie, de la ligne même qui marquait l'horizon de vos contemporains. Après avoir comparé le cycle révolu de vos jours à celui commençant des miens, il ne nous reste plus, Monsieur, à ce que je crois, qu'à nous séparer, emportant de cette rencontre, moi la leçon de votre exemple et le désir de trouver dans l'avenir ma Gertrud et ma Viagère (c'est là tout le sujet de cette histoire), vous le souvenir de vos seules amours et l'incompréhension totale d'une jeunesse qui n'est plus la vôtre.»
[1]Plaisanterie un peu lourde (_Note des Éditeurs_).
CHAPITRE TROISIÈME
AVENTURE DE LA CHAMBRE
Au moment même qu'ils n'eurent plus rien à se dire, l'aubergiste, avec ce tact traditionnel qu'on voit toujours aux aubergistes, s'approcha des causeurs, demeurés seuls dans la salle en raison de l'heure avancée et, mettant le bonnet à la main, leur assura que bien qu'il fût à la douleur de les déranger, il se trouvait dans l'obligation de leur apprendre que les ordonnances de police exigeaient la fermeture des hôtelleries, débits et restaurants à neuf heures du soir et que son établissement qui participait de ces trois catégories tombait triplement sous le coup de cet arrêté, qu'en conséquence il priait ces Messieurs aussi poliment que possible mais avec toute la fermeté désirable, en leur faisant comprendre que c'était là une mesure générale dont ils n'avaient point à s'offenser, de se retirer dans leurs appartements. Arthur prit aussitôt congé de son voisin pour se faire conduire à la chambre qu'il avait retenue. Anicet qui, moins prudent, avait omis de s'en faire réserver une, demanda à l'aubergiste la plus belle qu'il lui restât. Celui-ci parut affligé du plus violent désespoir: «Monsieur, dit-il, je vous eusse donné la chambre qu'habita plusieurs années avant la guerre le futur roi du Hedjaz, alors simple étudiant qui nous faisait l'honneur de courtiser une fille de vaisselle que nous avions embauchée pour les extras, malheureusement j'ai dû la céder à un marchand de Halifax, fort riche mais assez épais, que d'ici même vous pouvez entendre ronfler.
--Tant pis, dit Anicet, je me contenterai d'une chambre moins illustre.
--Je vous eusse bien encore fait préparer la chambre où coucha, dans un but resté mystérieux, cette ballerine malaise qu'on a depuis fusillée comme espionne, mais un homme de mauvaise mine auquel j'ai fait payer comptant s'y est installé sur les six heures.
--Je me contenterai, dit Anicet, de ce que vous avez.
--Mais je n'ai plus rien, mon bon Monsieur.
--D'un cabinet, d'une mansarde.
--Les derniers arrivés dorment dans le grenier à foin, et bien que certaine distinction qui paraît en vos traits m'ait attiré dès l'abord vers vous, je me vois forcé de vous inviter à chercher ailleurs un logement pour la nuit.
Anicet ne crut pas la partie perdue pour si peu et ne douta pas un instant qu'il se trouvât parmi les voyageurs un homme assez aimable pour partager sa chambre avec lui, comme il est de règle en pareille occurrence. Il en fit part à l'aubergiste et le pria de découvrir parmi ses clients le complaisant étranger qui ne demandait qu'à lui donner asile. Tout s'accomplit suivant les rites et l'aubergiste invita notre héros à le suivre jusqu'à l'appartement dans lequel il était attendu. À la lueur dansante de la bougie qui fausse, il est vrai, les valeurs, Anicet crut apercevoir sur le visage de l'hôte, tandis qu'ils montaient les escaliers et traversaient les corridors, un air de mystère sur lequel il fut tenté d'interroger son guide. Mais celui-ci s'effaça soudain, ouvrit une porte devant Anicet, et disparut.
Le jeune homme se trouva dans une pièce à peine éclairée en son centre par une lampe à pétrole; un abat-jour opaque rejetait toute la lumière sur une table ovale, qui ne portait, outre la lampe et sa clarté, qu'un seul fardeau légèrement posé sur son bord: une main transparente et propre à inspirer de l'amour. Quand il fut mieux accoutumé à l'ombre, Anicet découvrit au bout de cette main le plus beau bras du monde, puis au bout de ce bras-là précisément la seule femme pour laquelle son cœur n'ait jamais battu. Sa première idée l'incitait à se réjouir à haute voix de cette rencontre inattendue, de la bizarre coïncidence, de l'heureux hasard, et même, pour ne rien céler des vulgarités de pensée auxquelles mon héros se laissait parfois entraîner, de la bonté du vent et de la queue du loup; mais il la repoussa comme grossière et déplacée. La seconde, la bonne à ce qu'on assure, le poussait à détailler à voix basse les charmes dont le spectacle se proposait à ses yeux. Le pressentiment injustifié l'en détourna qu'il en aurait en plein jour tout le loisir et toute la facilité. Il nota seulement que la dame était grande, belle et brune, et n'avait pas l'air farouche. À cet endroit de ses réflexions il se rappela qu'il ne venait pas dans cette chambre pour y chercher fortune, y compter fleurettes, ou tout autre euphémisme qu'il vous plaira, mais pour y dormir; ce qu'il exprima fort bien en ces termes:
«Excusez-moi, Madame, de me présenter ainsi, mais Monsieur votre mari sans doute ou Monsieur votre frère avait eu la bonté.»
La dame eut celle de comprendre qu'Anicet ne désirait pas continuer plus longtemps sa phrase, aussi ne peut-on dire proprement quelle l'interrompit pour répondre:
«Je n'ai ni frère ni mari, Monsieur, et c'est moi-même qui vous ai fait offrir de vous reposer ici.»
Le ton de correction parfaite avec lequel elle avait prononcé ces paroles en imposa pendant quelques secondes au jeune homme, au point que la proposition lui en parut toute naturelle. Mais la troublante beauté de la main posée sur le bord de la table le ramena vite à un sentiment plus rigoureux des convenances. Il ne put lui échapper plus longtemps qu'on lui faisait des avances, il se formula même cette pensée au moyen d'expressions assez cavalières. Le croira-t-on? Ce jeune bachelier, plein de sang et prompt à son ordinaire à saisir l'occasion de le prouver fut plus irrité que flatté de la façon dont on en usait avec lui, il se répéta qu'il ne désirait que dormir, se tint ferme à cette idée et se mit de mauvaise humeur à celle qu'on l'avait traité comme une c., car il n'eut point songé à donner un nom pareil à la personne qui l'avait ainsi convoqué et qui commandait par son maintien le respect autant que l'admiration. Il se crut attaqué, se mit en état de défense, devint rébarbatif et ne rêva plus que de battre en retraite.
«Je ne saurais, Madame, dit-il, accepter un bienfait qui vous pourrait compromettre, et je redouterais d'abuser de vous en l'acceptant.
--Fi, Monsieur, comment osez-vous étaler de ces petits préjugés après avoir analysé votre belle âme sur le ton de la liberté la plus grande en compagnie de ce vieux homme un peu gras avec lequel vous parliez si haut qu'il fallait bien que vos voisines vous entendissent, alors même que la décence ne l'exigeait pas. Oui, Monsieur Anicet, nous vous avons mandé en tout état de cause, et non point comme nous eussions fait Monsieur, le premier venu. Votre vanité juvénile est-elle enfin satisfaite, que vous nous dispensiez de vous implorer davantage?
--Madame, dit Anicet auquel le piège parut enfantin et qui se sut bon gré de l'avoir éventé, vous concevrez aisément que quelle que soit l'excellence des principes qu'il a reçu de sa famille, un jeune homme ne puisse répondre du respect qu'il portera toute une nuit à une jolie femme, qu'il ait par ailleurs envie de dormir et qu'en troisième lieu il cherche à fuir une aventure que quelqu'un d'autre a suscitée pour lui».
La dernière proposition relative était concertée de telle sorte que notre héros pût la dire du seuil, en s'inclinant et sur le point de sortir; mais un petit éclat de rire sec et insolent lui coupa la retraite.
--Eh, Monsieur le fat, qu'imaginez-vous donc, je vous prie, dans votre simplicité? Sans doute avez-vous cru qu'une femme qui n'est ni vieille ni à faire peur, et encore ces deux points d'après vos récits ne vous embarrasseraient-ils peut-être guère, ne peut offrir bon gîte à un jeune homme sans le reste, et que de la bonté aux bontés il n'est qu'un S qui ne se prononce pas. Jugement téméraire qui plaide en faveur de votre innocence. Mais puisque vous craignez pour ma vertu, j'espère au moins autant que pour la vôtre, allez, Monsieur, je ne vous retiens plus.»
Anicet avait lu partout qu'une honnête femme n'est ni spirituelle ni loquace, que rien n'approche la passion comme le dépit, et que rien ne présage mieux la chute d'une beauté que de la voir congédier le galant qu elle agace, et, comme on ne saurait avoir impunément vingt ans, il remarqua que la belle méprisante possédait de longues jambes à son goût, ce qui ne manqua pas d'altérer sa complexion. Quand un homme se laisse aller à de telles observations, on peut bien affirmer qu'il ne dira plus rien de sensé qu'il ne se soit trempé la tête dans l'eau froide ou qu'il n'ait satisfait aux exigences de son tempérament; aussi Anicet n'eut-il pas plus tôt évalué la distance de ces hanches souples à ces pieds perdus dans l'ombre, qu'il se sentit aussi décidé à demeurer dans la place qu'il l'avait été à coucher à la belle étoile pour conserver l'équilibre de ses facultés.
«N'accusez, dit-il, que l'excessive timidité d'un jeune homme qui tremble de s'avancer à tort et non pas la présomption dont le langage serait autre. Mais souffrez que je me justifie à vos yeux.» Tout en disant ces mots, Anicet progressait d'un pas vers son interlocutrice.
«Tout beau, s'écria-t-elle, vous faites bien la girouette pour un altéré de sommeil.
--Ah c'est que vous m'avez tourné la tête.
--Outre que ce trait est de la dernière platitude, de la banalité suivante et du goût le moins douteux, votre phrase. Monsieur, s'explique assez d'elle-même sans que vous ayez à éprouver le besoin de la commenter d'une main indiscrète.
--L'amour seul. Madame, m'égare auprès de ce lieu redoutable.