Anicet; ou, le panorama

Part 15

Chapter 153,630 wordsPublic domain

--L'horizon n'est pas si lointain que vous le croyez, Mire; certains signes mystérieux qui nous en viennent l'attestent et le cœur des femmes n'est jamais si impénétrable que vous aimeriez à le faire croire. Par intervalles, tout devient très clair et je vois en vous comme dans un vérascope. Quelle faiblesse, la vôtre! Voilà sans doute le charme secret qui malgré tout m'attire vers vous comme le serpent fasciné par l'oiseau aux yeux ternes. Laissez-moi pendant une minute dérouler en paix mes anneaux.» Il se tut et fuma. Sa tête se balança très faiblement. On ne put plus démêler ce qui l'emportait en lui d'une grande douceur ou d'une grande dureté. Sa voix reprit un monologue commencé: «...À moins que nous ne soyons jamais si sûrs de notre passé que de notre avenir. Je peux aller là, si ça me chante. Mais rien, rien ne fera que j'y sois allé. Après tout que m'importe Anicet et toutes ces choses d'hier qui s'évadent. Si quelque chose me tient à cœur c'est cela seul qui est en ma puissance. Comme je m'appartiens tout de même! Au cours de certaines histoires, on rencontre parfois des machines que nul ne peut arrêter (dans des usines ou des bateaux, de préférence). Il suffit d'y mettre le pied pour que personne au monde ne vous sauve plus jamais. Personne au monde. Le pied dans l'engrenage, on doit pouvoir le mettre avec facilité. Mais il ne faut, au préalable, ignorer ni la fatalité ni ce qu'on lui sacrifie. Je m'abandonne, je me perds, je m'échappe, toute une kyrielle de verbes pronominaux. _Ils_ les nomment verbes réfléchis. Les hommes n'ont jamais éprouvé le vertige.» Le regard de Baptiste dansa sur la cîme des forêts lointaines et revint insensiblement se poser sur la femme muette. Elle sentit le besoin de parler:

«Que se passe-t-il, dit-elle, je comprends seulement que j'ai choisi pour vous distraire un moment tragique, un point noir dans votre vie. Il ne faut pas m'en vouloir. Savais-je, moi?

--Tous les moments de la vie sont tragiques. Ceux-là surtout qui s'écoulent dans l'indifférence. Quel masque! Exercer avec lenteur ce pouvoir merveilleux que nous avons de nous gâcher nous-mêmes. Nous ferions d'étranges plâtriers. Comme tout est logique. Le caractère satisfaisant de tout est une musique sans pareille. Tout m'augmente, tout me diminue. Tout me limite. À la bonne heure.

--Écoutez, dit Mire d'un ton désespéré, je ne savais pas, je ne savais pas. Ah! la maladroite!

--Disposer de soi, quelle outrecuidance. La signification de nos gestes nous échappe et nous raisonnons à perte de vue. On sort de toutes les situations, mais tout est irréparable. Quel besoin aurions-nous de le déplorer?

--Enfin me direz-vous auprès de quel abîme vous êtes arrivé? Baptiste, je cherche vainement le fond de vos yeux et la raison de ce drame. Je vous offre mes cheveux, mon ami, mes cheveux, je ne peux pas faire davantage.»

Elle prononça plusieurs phrases dans une langue étrangère avec une expression d'épouvante.

«La folie, ma chère, n'est pas une solution acceptable, parce qu'on ne l'enferme jamais tant que le fou ne se possède encore. Le suicide serait un séduisant voyage de noces si l'on était sûr qu'il y eût un esclavage après lui. La plus belle invention poétique des hommes, c'est l'enfer.

--En êtes-vous là, vraiment? Encore une fois, que s'est-il passé?

--Il s'est passé qu'il ne s'est rien passé depuis que le monde est monde. Les maux atroces que les hommes ont imaginé pour oublier l'immense ennui qui les ronge ne sont que des jeux d'enfants. Il est plus facile de supporter l'humiliation, la pauvreté, la faim, le froid, toutes les souffrances physiques et le monstre chimérique des souffrances morales, que le moindre de ces pourquois soulevés incessamment par l'esprit. Pour générale qu elle paraisse, la loi de Newton ne suffit pas à expliquer un de mes clignements d'yeux. Je me contredis, c'était prévu. Ne me parlez pas de la contradiction: elle suppose la superposition possible des pensées, géométrie puérile et honnête. Ah! que disais-je donc?

--Vous aviez à me parler.

--J'avais à vous parler et je vous parle. Tout d'abord il n'était pas question de moi mais d'un autre. Mais si je me promène dans les bois, quel que soit le chêne dont je soulève l'écorce, je fais toujours saigner la même dryade qui est moi. La mythologie est bien commode pour s'exprimer dans la conversation courante. Au reste tout n'est que mythologie. Je suis Grec, nous sommes Grecs, tu es Hélène.

--On m'appelle Mirabelle.

--Inutile d'avancer tes lèvres parce que j'ai regardé vers toi. Que veux-tu que j'aille chercher dans tes bras? Cette fin du monde qui s'annonce dans tes prunelles, je sais qu'elle n'arrivera pas. Je ne crois pas aux présages, depuis qu'ils n'ont plus rien à m'apprendre de demain. Le désir, il est vrai, le désir. Je n'ai pas même à te séduire, songe donc. Encore si, pareil à certains oiseaux, je devais par tout mon plumage imiter la couleur bleue du ciel. Mais l'amour est devenu trop facile.

--Fallait-il donc me refuser?

--Qu'importent tes refus, à toi! Seuls les miens comptent. Te sens-tu suffisamment à ma merci? Ils parlent de la séduction comme des garçons coiffeurs. Si je t'ai séduite, tu feras tout ce que je t'ordonnerai.

--Baptiste.

--Voyons, il s'agit de bien autre chose. Je pense au pouvoir singulier des hommes qui font travailler leurs femmes. Cela n'est rien encore. On peut infiniment exiger d'une femme. Nous nous abusons si nous croyons pouvoir seulement en abuser. Voyons, te jetterais-tu à l'eau si je le voulais? Mais cela est encore trop aisé, histoire de tuer le temps. À danser nue devant ses convives, la favorite de ce monarque avait préféré la mort. Que le monarque devait être stupide!

--Écoute, si vous voulez me le permettre, je ferai toutes vos volontés, les faciles, les pires. Mais seulement dis-moi...

--Je ne promettrai rien, il n'y a pas d'assurance sur l'amour.

--Écoute, quelquefois le soir je me vois si seule, et si forte, et si pleine du bruit marin de l'univers, que je tuerais le premier homme, tu entends, le premier homme qui me tomberait sous la main s'il voulait seulement me résister. Tu ne sais pas ce qu'est la folie d'une femme. L'abîme que vous portez en vous, vous autres, ce n'est pas la peine d'en parler. Notre égarement n'a pas son pareil. Il y a des chutes si rapides que la mort n'en donnerait qu'une idée bien faible. Tu peux provoquer cela si tu veux. Alors tu verras celle que je suis: c'est formidable. Si l'on me donnait un miroir dans ces moments-là j'en mourrais. Qu'est-ce que c'est que le vent, la tempête ou le grand soleil? Tu ne m'as jamais vue, dressée, tendant mes paumes, en proie à la maladie de la terre; tu ne sais pas quels sont les mots, les cris qui me viennent, ni quel désordre bouleverse ton esprit si je m'en donne la peine.

--La peine? est-ce vraiment une peine pour toi? Mire, tu mens.

--Je ne mens pas. Je ne peux pas mentir, car tout ce que je dis, je le pense aussitôt. Qu'est-ce que Dieu à côté de la femme? C'est moi qui ai tout créé. Tout vient de moi, tout y retourne. En vain tu penses m'échapper.

--Je ne cherche à fuir que moi-même.

--Égoïste, comment l'atteindre?

--Égoïste! qu'entends-tu par là? Certains mots me semblent plus fugitifs que des nuages. Je suis venu ici pour vous parler.

--Il va falloir que je m'habille.

--On croira sans doute que l'amitié me pousse, ou toute autre sottise. Tant pis. En vérité, qu'Anicet vive ou meure, cela ne me fait ni froid ni chaud. Cependant vous allez m'obéir: il faut qu'Anicet soit libre.

--Que puis-je?

--Vous pouvez aller voir le Ministre des Affaires Étrangères, vous pouvez lui promettre, s'il obtient du Garde des Sceaux l'élargissement de notre ami, ce document secret que notre cher Marquis vous a donné jadis et duquel dépend la tranquillité de l'Europe. Enfin vous êtes jolie femme, et qui saurait vous résister?

--Il ne faut faire que cela pour vous plaire? Ah! folle, je proposais bien pire.

--Il ne faut faire que cela pour le moment. Je veux mesurer mon pouvoir. Cela ne vous rapportera rien. Ne vous déguisez pas le danger. Vous pouvez échouer, être attirée dans un piège. Parmi les machines auxquelles je faisais tout à l'heure allusion, il faut citer la loi, la justice, la police, tout ce que vous voudrez. Tu es prévenue: je regarderai ton corps déchiré par la roue, et puis je penserai à autre chose. Tu hésites?

--Est-ce que je sais? Je ne vois pas le danger.

--Il faut le voir. As-tu jamais songé au bagne? Il y a là-bas des femmes lesquelles furent les plus belles et les mieux aimées. Elles ont les cheveux tirés à faire peur. Leur cœur, dans cette nuit, est la proie du premier venu. Que pensent-elles? Elles envient les esclaves qui reprisent la vie à grand peine comme des bas. Elles rêvent à la prison des bras d'hommes plus douce que celle qui danse en bas du globe sur les extrêmes flots du Pacifique. Elles pensent à ne pas penser.

--_La plus belle invention des hommes, c'est l'enfer._

--Alors, va.»

Le bras de Mirabelle atteignit la sonnette. Cela fit un silence extraordinaire.

«Anne, dit Madame Gonzalès, je m'habille tout de suite.

--La robe bleue, Madame?

--La noire, celle de grand deuil. Et le chapeau de crêpe Georgette.»

Les allées et venues des femmes de chambre ne suffisent pas à distraire Baptiste.

À partir d'ici, Mire commence à s'habiller. Baptiste commence à réfléchir. Comment il se fait que Mire s'habille devant lui, la camériste seule se le demande. J'ai bien d'autres chats à fouetter.

Baptiste (_Il réfléchit_):

La merveille de notre vie, c'est précisément que rien n'a l'importance que nous lui accordons. Je ne puis envisager aucun événement avec terreur. Me voici une fois de plus arrivé au bout d'une méditation aussi vaine que les précédentes. Cela aura bien duré six mois. Rien ne paraît plus possible mais il y aura forcément autre chose parce qu'il y a toujours eu autre chose. Le jeu consiste à atteindre sa limite dans toutes les directions avant de mourir. Tout me soit occasion de m'étendre, je ne veux pas d'autre utilité au monde ni aux gens. Ils sont l'épisode, l'anecdote et ne valent qu'autant qu'ils concourent au principal objet du livre. Anicet, Mire, d'autres, V*** par exemple, tout cela diminue déjà derrière moi. La seule chose qui agisse encore fortement sur moi c'est la saison, insinuante et torride, pareille au café. Au-dessus de tout, il y a cette joie de ne plus rien trouver en moi si je ferme les yeux. Rien. Je suis vide. Au dehors rien n'accroche plus ma vue. Tous les spectacles, si beaux autrefois qu'il fallait s'arrêter et s'appuyer aux murs, me laissent indifférent. Si je vois un magasin ou un viaduc, je dis: c'est un magasin, ou: c'est un viaduc. Ou bien encore je me contente de penser: Magasin, viaduc. Ou plutôt je passe sans voir et je regarde, et je ne vois qu'un viaduc ou un magasin. Il n'y a là rien d'extraordinaire. Je suis le maître, simplement. Je songe à celui qui disait: «_Qu'importe, puisque c'est toujours moi qui suis moi?_» Nous devons avoir le même regard. Le principe d'identité est bien le plus beau bilboquet que je connaisse. Un jour ou l'autre ma tête retombera à côté du manche. On verra bien. Ce qui conduit au suicide (je reconstruis mon excellent ami Harry James) c'est la volonté ou le désir de tirer son épingle du jeu. Moi, je ne veux rien. On verra bien. Le désespoir ne prouve rien, il suppose l'espoir et c'est tout. Je ne nie pas la souffrance, je la constate, mais je m'y trouve comme un poisson dans l'eau. Si à tout autre passe-temps, je préfère les seins des femmes, c'est que ce sablier transversal constitue bien le plus dangereux des oreillers. Après tout, il me reste encore le mariage. On complique à souhait l'existence avec ce boulet auquel le prisonnier ne cesse de mentir. Les liens les plus absurdes me tentent parfois dans la certitude où je me sens qu'ils ne me pèseront jamais autant que la pression atmosphérique. Pour la seconde, le plus sain serait de faire un tour en province, de disparaître un peu quelque part, au Café du Commerce. Faire peau neuve, que les reptiles ont de la chance! Je n'en ai pas moins qu'eux.»

Baptiste entra dans le petit Biard voisin de Saint-Philippe: «Garçon, une fine et de quoi écrire!»

Monsieur Pol glissa. Sur le sous-main de toile cirée noire il y avait en or une mappemonde et un encrier. Baptiste Ajamais prit une feuille, une enveloppe jaune, puis, s'étant appuyé sur le buvard-réclame, il écrivit de la main gauche avec application:

MONSIEUR LE PROCUREUR DE LA RÉPUBLIQUE.

CHAPITRE QUINZIÈME

LE CAFÉ DU COMMERCE A COMMERCY

«D'un sens, dit le garçon, ça pouvait mieux tourner, mais d'un autre, quel soulagement pour toute la ville. Un ivrogne, un fainéant. Et ça ne se respectait même pas, Monsieur le Notaire. Il tenait sur son compte des propos que j'en avais honte pour lui des fois et que je lui disais: Allons, Monsieur Malitorne, vous exagérez, pour sûr, vous exagérez. Plutôt que de finir à l'hospice, autant qu'il soit mort comme ça. D'un sens...

--Vous avez les journaux de Paris, Ernest? demanda le vieux Monsieur.

--Ma foi, Monsieur le Notaire, c'est Monsieur qui les a.»

Le consommateur ainsi désigné était un jeune homme de vingt-cinq ans environ, habillé d'un veston droit, étriqué, élimé, lequel laissait voir un gilet très montant orné d'un passepoil blanc sale. Le nœud tout fait qu'il portait était maintenu par une épingle trop petite à l'effigie de la Sainte Vierge et de l'Enfant Jésus, mais pas suffisamment haut pour cacher le bouton d'un col de celluloïd. Il n'y avait de remarquable en ce jeune homme qu'une lèvre inférieure accentuée et des cheveux peut-être un peu trop longs. Le regard disparaissait totalement derrière une paire de lunettes bleues.

«Si vous désirez le _Parisien_, Monsieur?

--Vous êtes bien aimable, Monsieur, dit le notaire, mais permettez-moi de me présenter: Maître Dorange, Arthur Dorange, ancien notaire. Vous êtes nouvellement établi dans cette ville, Monsieur...?

--Je me nomme Baptiste Tisaneau, et je suis le nouvel employé de l'agence du Crédit National.

--Ah! c'est vous qui remplacez Monsieur Malitorne? Le pauvre homme! Nous ne perdons pas au change. Dans les derniers temps c'était un bien piètre partenaire à la manille. Vous jouez à la manille?

--On a ses petits talents.

--Parfait. Vous serez notre quatrième. Ainsi va la vie: un joueur meurt, un autre vient. On ne s'en porte pas plus mal pour ça. Qu'est-ce que vous prenez?

--Oh! Monsieur le Notaire! Enfin, ça n'est pas de refus. Un vermouth cassis.

--Un vermouth cassis, Ernest, et un Cointreau. Le Cointreau, c'est excellent pour la santé. Ça tonifie.

--Ça semble vous réussir. Vous avez l'air gaillard.

--J'ai soixante-sept ans. On ne me les donnerait pas.

--Soixante-sept? Je n'aurais jamais cru.

--N'est-ce pas? Mais puisque vous êtes des nôtres, un vrai commerçant de Commercy (ah! ah!), je vais vous avouer ma petite infirmité. Ma vue baisse et dès que je lis je me fatigue. Aussi puisque vous lisiez les journaux de Paris, vous me feriez plaisir de me résumer les nouveautés.

--Hm, pas grand chose! La Seine monte, mais ce sont des nouvelles pour les parisiens. Madame veuve Lazare, 60, rue Ordener, a été assassinée par un garçon laitier. La séance de la Chambre a été agitée. Le président du Conseil a justement flétri les menées des anarchistes qui ont, heu! tenté de déprécier le papier monnaie... Ah! un beau discours du marquis de Molènes sur nos provinces dévastées. On n'en parlera jamais assez.

--Dites-moi, n'y a-t-il rien de l'affaire Anicet et consorts?

--De... si, précisément le compte rendu des assises.

--Voulez-vous me le lire? Ça ne vous ennuie pas? Je m'intéresse un peu à cette histoire parce que j'ai été jadis en relations d'affaires avec le père de l'accusé. Un agent de change. Un homme très bien.

--Du tout, du tout. Mais on n'y voit plus. Ernest! (c'est bien Ernest qu'il s'appelle?) La prochaine fois vous mettrez un peu moins de cassis, hein? une idée. Voulez-vous allumer le bec s'il vous plaît? C'est meilleur un peu moins doux. Il ne fait pas très clair. Je lis tout? À la bonne heure, la lumière c'est la vie.

--Vous avez raison. Si c'est trop long vous en sauterez.»

Monsieur Tisaneau se mit à l'aise, jeta un coup d'œil dans la direction du vieillard et du jeune homme roux qui jouaient aux dominos à une table voisine, puis, se tournant vers son nouvel ami, il toussa, respira profondément et lut:

«C'est au milieu d'une affluence considérable que s'est écoulée la deuxième journée des assises de l'affaire Anicet. Il y avait là beaucoup de ces dames élégantes également friandes de courses, de galas et de procès retentissants. Leur présence s'expliquait par la personnalité de plusieurs des témoins qu'on devait entendre à la barre et qui n'avaient pu passer à la première audience. Ce fut d'abord le célèbre peintre Bleu: il vint en habits de voyage (il devait partir deux heures plus tard pour l'Amérique où le milliardaire Carnegie l'invite à décorer son palais d'été). Sa déposition fut courte: ses rapports avec l'accusé avaient toujours été très distants, et celui-ci lui avait fait l'effet d'un jeune homme assez timide mais sans grand fond. Le peintre l'avait vu plusieurs fois chez Madame Gonzalès, même avant le mariage de celle-ci. Il ne savait rien des relations de cette dame et de ce jeune homme, mais le banquier Gonzalès lui avait dit une fois: «Ce jeune Anicet, eh bien, il ne me revient guère.» Le peintre répondit à plusieurs questions de l'Avocat général. Puis, quand le président se fut excusé de l'avoir dérangé pour si peu et lui eut souhaité bon voyage. Monsieur Bleu se retira. On entendit ensuite Monsieur Jean Chipre dont nous avons signalé récemment l'élection à l'Académie Goncourt. Le spirituel écrivain se livra à un paradoxe sur la condition des intellectuels, charma toute l'assistance et délassa les jurés. Il déclara avoir rencontré plusieurs fois l'accusé dans quelques-unes de ces maisons bien connues des noceurs où, lui-même, Monsieur Jean Chipre, venait se livrer à des études psychologiques. L'accusé dépensait l'argent sans compter et vidait des bouteilles de champagne à deux louis dans le dos des pensionnaires. Ici l'avocat général rappela aux jurés la déposition du détective Carter à l'instruction: ce policier aurait vu Anicet brûler dans un moment d'ivresse le dernier billet de mille francs, que l'accusé tînt de sa famille. Cela, six mois avant les faits rapportés par le témoin. On sentit bien que l'argument portait sur les jurés... Je passe quelques dépositions... Un témoignage accablant fut celui de Madame Floche, concierge de l'immeuble de la rue Cujas où était domicilié l'accusé. Son locataire menait, dit-elle, une vie extrêmement irrégulière, rentrait souvent avec des femmes, jamais avec la même. Il salissait terriblement l'escalier, n'avait pas d'heures, ne lisait pas le journal, enfin ne faisait rien comme tout le monde. Il recevait beaucoup de lettres de l'étranger, principalement d'Allemagne. Il en recevait sous plusieurs noms. Très souvent le texte de ces lettres était incompréhensible. Un des correspondants ajoutait toujours dans un coin de l'enveloppe des recommandations au facteur. Certains propos que les visiteurs de l'accusé tenaient dans l'escalier faisaient rougir même Monsieur Floche qui, pourtant, Dieu merci! avait été artilleur. Enfin, un jour il avait jeté par terre sur le palier la petite Marcelle Baju, un amour d'enfant, six ans, fille d'une honorable locataire, Madame Baju, qui vint à son tour confirmer le fait. Monsieur Floche répéta les propos de sa femme; il insista sur un point: l'accusé découchait tous les vendredis. Il rapporta qu'il lui avait entendu dire: «Il va falloir que je fasse son affaire à cet idiot qui nous assomme avec ses histoires de mutilés.» De qui s'agissait-il? Mystère! Toujours est-il que Monsieur Floche frémit devant l'expression de cruauté qui passa sur le visage de son locataire... Bien... Les domestiques de la veuve Gonzalès... un cocher qui prenait ses repas au café Biard où les bandits avaient leur quartier général... Madame Belon, logeuse, rue des Petits-Carreaux... Un garçon boucher amant de la veuve Gonzalès (quel monde!) quand elle s'appelait Elmire Masson dite Mamelle... Un marchand de chevaux, Monsieur Brugeon, escroqué par l'accusé Pol... Plusieurs filles publiques... Le chef de cabinet du Ministre des Affaires Etrangères qui reçut la veuve Gonzalès lors de l'imprudente démarche qui la mena à Saint-Lazare... La maîtresse du cafetier Boulard... L'agent Lelard qui avait retrouvé le corps du professeur Omme... Le gardien Jovial qui avait été bâillonné au Musée du Luxembourg par les bandits masqués et qui reconnut parfaitement Anicet et Boulard... Le marquis della Robbia, attaché à l'ambassade d'Italie, parut à son tour à la barre et reconnut avoir acheté à Anicet plusieurs statuettes égyptiennes dont il ignorait la provenance et qu'il restituait bien volontiers au Louvre, disait-il, puisqu'il avait d'ores et déjà légué ses collections d'art, uniques au monde à ce Musée. Le président l'assura qu'on ne mettait pas en doute la bonne foi d'un aussi parfait-galant homme que Monsieur le marquis della Robbia et qu'il était heureux de pouvoir publiquement lui dire la gratitude de la nation française pour la magnificence du présent que le marquis lui faisait... C'est bien long, ne trouvez-vous pas?... Ah! l'audience est levée.

À la reprise d'audience, encore des témoignages... des témoins à charge contre l'accusé Perroneau, dit Ange Miracle. Il paraît qu'il faisait des faux.

Pendant tout ce défilé, l'attitude des accusés a été très variable. La veuve Gonzalès, nous voulons dire la fille Masson, n'a cessé de scruter l'auditoire comme si elle cherchait quelqu'un qu'elle ne trouvait pas. À mesure que le temps passait, elle a montré de l'impatience et a frappé deux ou trois fois du pied. Quand son ancien amant a déposé et a dit qu'elle aimait à être battue, elle l'a regardé si droit dans les yeux qu'il s'est mis à balbutier et à parler d'une promenade à Chatou.