Part 14
À ce moment on entendit un bruit de pas et de paroles dans le salon voisin. Plusieurs personnes semblaient se concerter sur le chemin à suivre: des hommes. Anicet ouvrit la porte: il vit, opportunément évanouie. Mirabelle sur le canapé; près d'elle, une femme de chambre s'empressait; au milieu de la pièce il y avait un groupe de gens de police conduit par le détective Carter. Celui-ci regarda le sang sur le col d'Anicet, le revolver dans la main d'Anicet, puis Anicet lui-même. Il jeta un coup d'œil dans le bureau, aperçut une masse à terre, et très satisfait de soi: «Monsieur, dit-il, veuillez nous suivre.»
CHAPITRE TREIZIÈME
LE CORPS EN CAGE
De quelque côté qu'on se tourne, il n'y a que des murs. Image de la vie. Anicet ne se sentait pas très gêné de sa nouvelle condition. S'il n'y avait pas eu ces promenades dans les couloirs, les confrontations, le juge d'instruction si fatigant parfois, tout un ensemble idiot, Anicet se fut trouvé bien dans sa prison. D'un seul coup, les soucis s'étaient évanouis: la tête libre, sinon le corps, le jeune homme pouvait regarder le temps fuir très lentement contre les parois. Il se réjouissait de cette lenteur même: si le temps est long, ma vie s'allonge. De moi à la mort il se fait une place considérable pour mille riens plus précieux que l'air libre: je m'étudie vieillir, je me laisse aller comme le rameur s'allonge dans sa barque et descend au fil de l'eau, la main droite traînant et freinant dans les herbes. Chaque fois qu'il m'arrive d'être physiquement plus seul que de coutume, je m'étonne, je me découvre. Je ne m'étais jamais vu qu'à l'occasion d'une femme, d'un cocher ou d'une maison. Je me compare à ces images particulières. Comme je leur suis supérieur! Les satisfactions de l'orgueil m'incitent à me repasser par cœur: je tends toujours à me recommencer, mais si je m'en aperçois je tends immédiatement à revenir sur mes pas. C'est encore parcourir un chemin déjà connu. Cette deuxième erreur n'est pas si sensible qu'elle m'avertisse d'en éviter une troisième. Je fais alors à droite ou à gauche, et, le mouvement exécuté, je m'aperçois qu'une permutation circulaire m'en a imposé pour quelque figure nouvelle. Cela dourrait durer longtemps si je ne possédais un esprit suffisamment généralisateur.
Certains malheurs catalogués, les calamités des hommes, ont ceci de bon qu'ils modifient tout à coup l'échelle des valeurs. Cela qui était toute ma vie n'est plus rien, et ainsi de suite. À une certaine stupeur succède, après les cataclysmes, une lucidité plus grande et une indifférence merveilleuse. Un des avantages de cet état d'esprit est de pouvoir considérer d'un point de vue entièrement nouveau ce qui nous était le plus pénible. Le plaisir de s'être affranchi d'une souffrance _sans changer de place_ je ne puis le comparer qu'à la volupté du corps. Si quelque maladie avait rendu douloureux à crier le moindre mouvement de mon poignet, avec quel bonheur je ploierais ma main sur mon arvant-bras pour l'étendre ensuite sur lui jusqu'à la limite quand le mal se dissiperait brusquement. Si je me heurte et que je crie, aux gens inquiets je réponds: Ce n'est rien, et mon sourire s'accompagne d'un geste, pour démontrer que ma jambe n'est point brisée ou mon cœur. Le bonheur parfait n'existe au monde que dans ce seul sourire.
Qu'est-ce qui peut encore me toucher aux larmes? Peu à peu les émotions tombent comme des feuilles. Tout le passé, ce linge qui sèche dans ma mémoire ou dans un herbier me paraît plus lointain que ma naissance. On naît tous les jours un peu. Banalité. Mirabelle! Ce nom résonne comme celui des Reines dans l'histoire de France. Il y a des gens pour jurer que la possession seule peut déposséder un esprit d'un souvenir de femme. Quelle plaisanterie! Il n'y a pas de souvenir puissant à partir d'un certain moment de nous-mêmes. Si je le veux, je détacherai ma pensée de n'importe qui ou de n'importe quoi. Vous ne vous étonnez pas que je sache ouvrir ou fermer mes paupières. Eh bien alors. Tout de même, quand les raisons d'être deviennent ces jouets ridicules, que reste-t-il qui nous pousse à vivre? Encore le ton dramatique. Ça ne passera donc jamais? Exercice: regarder en soi, faire son bilan, établir les rapports entre nos désirs. Ah zut, le jeu n'en vaut pas la chandelle. Quand je m'intéressais à autrui, je ne m'intéressais qu'à moi-même. Le premier coup de vent l'a fait voir. Aujourd'hui je crois bien ne pas me passionner pour mon individu. Quant à l'espèce humaine, on n'en parle pas. Une jolie victoire: j'ai tué les points d'interrogation. Les questions ne se posent plus, c'est très simple. Ici commence une vie toute unie, plaisante. À partir de ce point j'échappe à toutes les peines et à toutes les joies; la faculté de s'étonner faisait tout le mal.
Ce détour qui n'est pas même singulier me ramène à la vie vulgaire. Bravo: le secret de la sérénité. Je me limite consciemment, mais sans songer au Pourquoi qu'en d'autres temps je me serais jeté dans les jambes. Quelle machine je suis! Obéissante, souple. Si je porte rapidement ma main droite à la hauteur de l'oreille en agitant le pouce et l'index, je deviens instantanément un garçon coiffeur qui joue avec ses ciseaux. Une certaine démarche m'évoque le train, une autre les paquebots. Un certain effort me résume plusieurs sentiments. J'ai connu un homme qui eut aimé avoir de tout des images musculaires. Ce n'est pas malin. On exprime facilement tout en fonction de soi-même. De là à se prendre pour le monde il n'y a qu'un pas. Vraiment je n'ai pas besoin des éléments d'illusion que les hommes recherchent. On n'est pas mal en prison. À éviter: se prendre trop en amitié, tenir trop en estime son esprit. Si je ne donne pas dans ce travers, je dirai probablement un jour ou l'autre: on n'est pas mal au tombeau. Dès lors, rien de fâcheux ne peut plus m'arriver. Admirable sécurité. On peut bien faire de moi tout ce qu'on voudra. «Je suis entre les mains de la justice» n'est pas une constatation plus désagréable que «Je suis au monde». La vie rappelle d'assez près le service militaire.
Un grand bruit de verrous annonça l'entrée de l'avocat: «Prenez la peine de vous asseoir, Monsieur le membre du barreau, dit Anicet. Quel heureux vent vous amène? D'abord, racontez-moi ce qu'il y a sur le journal ce matin.
--Toujours facétieux, cher client. Au moins, vous, votre moral est bon.
--Donnez-moi les nouvelles. Monsieur l'Avocat: je suis très inquiet de savoir si la barbe du zouave du Pont de l'Alma trempe dans l'eau. La Seine monte?
--En été? Vous n'y pensez pas. Ce n'est pas la saison des crues.
--Vous croyez? Vous avez peut-être raison. Je me souviens pourtant d'une femme qui prenait un vermouth à l'_Univers_ (vous savez, place du Théâtre-Français) et qui disait au gérant: «La Seine devient dangereuse. Elle a atteint 5 m. 50, et à pareille époque en 1911, l'année des grandes inondations, elle atteignait 6 m. 10; ça ne fait jamais qu'un mètre dix de différence.» Eh bien ce propos me poursuit. Monsieur mon Défenseur, il me poursuit.
--Jovial, bien jovial. Cependant il serait préférable dans votre propre intérêt, qui est aussi celui de votre Cause, que vous m'avouiez tout.
--Oh je n'oserais jamais. Un homme si bien élevé, si poli. J'aurais trop peur de vous ennuyer.
--Je suis là pour ça. Et puis, vous savez, muet comme la tombe ou comme une carpe.
--Oh bien alors, vous devez faire un mauvais avocat.
--Spirituel, spirituel. Vous avez tort de vous méfier. Ainsi, tenez: dans l'affaire Petit-Descharmes, l'assassinat du banquier, j'ai fait acquitter le domestique Céruze qui m'avait avoué être le coupable. Personne n'en saura jamais rien.
--Je comprends tout: vous êtes lié par le secret professionnel. Eh bien, voulez-vous mon avis? Le secret professionnel, c'est une invention admirable. Beaucoup plus fort que le fil à couper le beurre. Je n'aurais jamais trouvé ça tout seul. Non, par exemple.
--Vous voilà en confiance. Parfait: soyez donc sans crainte, personne ne peut nous entendre. Vous pouvez parler comme au confessionnal, hm! je veux dire, bien entendu je suis libre-penseur. Allons, dites-moi tout sans barguigner.
--Pour ça, je vais tout vous dire sans barguigner. Il y avait huit jours que je n'avais pas mangé, quand sur le boulevard de la Chapelle, je rencontre un ami que j'avais perdu de vue depuis le lycée. Mais je ne pense pas être jamais poursuivi pour cela. Alors n'est-ce pas je passe l'éponge. Ça ferait encore des détails et pour peu que vous alliez le raconter.
--Le secret professionnel.
--Par où faut-il commencer? Par le commencement, cette malice. Je suis né l'année où il a fait si grand vent, d'un père inconnu et d'une revendeuse à la toilette.
--Permettez, je n'en écouteiai pas plus long: votre père est agent de change, et Madame votre mère, née Hélène Gillequin, est la fille de Monsieur Cillequin, le...
--On ne peut rien vous cacher. Comme vous avez pris vos petits renseignements, je n'irai pas par quatre chemins: je suis accusé d'avoir tué Monsieur P. Gonzalès, banquier, rue Laffitte. Nous sommes d'accord?
--À la bonne heure, vous voilà raisonnable.
--On a dit que j'étais l'amant de sa femme. Ce qui explique tout. Je ne veux pas vous mentir: Madame veuve Gonzalès n'a jamais été ma maîtresse et ce pauvre Pedro se tua.
--Allons bon, vous ne pouvez donc pas parler sérieusement.
--Décidément, je vois qu'on ne peut rien vous cacher: Mirabelle Gonzalès trompait son époux avec moi. Je l'appelais Chochotte et nous nous voyions en cachette à Rosny-sous-Bois.
--Voilà qui est plus vraisemblable.
--J'avais loué un pied-à-terre près de la gare. J'ai honte à raconter des choses pareilles.
--Il n'y a là rien de mal.
--Tout le monde n'est pas endurci comme vous: moi, je peux être un assassin, mais je me suis livré un rude combat avant de me résoudre à l'adultère. Bref les Mardis et les Samedis nous nous rencontrions à Rosny-sous-Bois. Je vois ce que c'est, vous grillez d'envie de savoir ce que nous faisions à Rosny-sous-Bois? cochon. Enfin, je vais vous le dire, parce qu'un avocat, c'est comme une mère, ça peut tout entendre. Eh bien, nous y faisions des folies.
--Je vois ça d'ici.
--Non, mais.
--Je veux dire, je vois ça d'ici: crime passionnel, ça n'a jamais mené personne à l'échafaud.
--Le mien n'est pas un crime passionnel. Il s'agissait de voler. De voler l'argent de P. Gonzalès. Une grosse somme.
--Mais Gonzalès était ruiné!
--Je n'en savais rien.
--De sorte que si la police n'était intervenue, c'était vous qui étiez volé.
--Heureusement qu'il y a quelqu'un là-haut qui, etc... Ça m'est une grande consolation que d'y songer de temps à autre. Je plains bien sincèrement les malheureux qui se privent volontairement de ce secours dans l'infortune, de cette lumière dans notre nuit. Pauvres athées! Qu'en pensez-vous?
--Je suis libre-penseur.
--Ah oui, vraiment? vous l'aviez déjà dit, je crois. Vous irez en enfer. Je prierai pour vous.
--Croyez-vous (_ton sarcastique_) que votre prière auprès de l'Être suprême...
--Rappelez-vous le bon larron, Monsieur le Membre de l'ordre des avocats, rappelez-vous le bon larron. Mais nous parlions d'autre chose? Je voulais vous raconter comment j'ai tourné à la broche trois petits enfants jolis à ravir.
--Bon, vous recommencez les plaisanteries.
--Je suis également l'auteur du vol des Musées.
--C'est une manie.
--C'est vous qui le dites. Enlevez donc votre pardessus, j'ai des tas de crimes sur la conscience.»
Sur le mur blanc derrière la tête de l'avocat flottait le singulier halo qui cherchait depuis quelques minutes à préciser les traits d'une grande bête en bois d'aspect connu. Anicet se rappela l'effet produit jadis sur un grand criminel par le mot guillotine. C'étaient trois syllabes qu'il ne pouvait entendre sans un mouvement de joie. Il appelait la machine sa jolie fiancée, son amie, sa consolatrice: «Je ne sais pas parfaitement comment elle est façonnée, disait-il, mais je vous réponds de l'étudier un jour, et ce jour n'est pas loin». Cependant Échafaud lui répugnait. Cette distinction parut bien autrement plaisante à Anicet que la conversation d'un avocat, et tandis qu'il débitait d'une voix blanche des aveux invraisemblables s'ils répondaient à la réalité, ou très vraisemblables quand ils étaient de pures inventions, le jeune homme fixa son esprit sur l'image du couperet brillant. Il s'abandonna aux associations d'idées et cette lame devint la lune, la courbe d'un bras nu, l'arche d'un pont, une porte cochère, l'arc-en-ciel, le soleil de minuit, une écharpe, le jeu de saute-mouton, le dos d'âne des monts, le démon sordide et indigent que Socrate appelle Éros, la lampe qu'il y avait sur la cheminée du salon à la Hêtraie, une horloge n'importe laquelle, le regard de certaines femmes. Le regard de certaines femmes coupe véritablement le cou. Si j'avais un crayon ou une plume, je vous dessinerais la forme des yeux qui regardent ainsi. Pour l'expliquer je dis toujours que la paupière inférieure est plus longue que la paupière supérieure, mais généralement personne ne comprend. Quand on tranche une tête, que se passe-t-il? Enfant je me représentais les sections de cous, de membres, comme les coupes des arbres: une série de cercles concentriques où perlent des gouttes de sang. De quel côté s'en va l'âme, et mille subtilités. Existe-t-elle la femme qui résisterait au plaisir de nouer ses bras autour d'un cou destiné aux colliers du sang et de l'air? Dire à une femme: J'ai tué, à nous deux maintenant. Il y a probablement encore quelques voluptés inconnues de la foule. Mais au fond tout se ramène au même plaisir. Est-il très difficile de mourir? Question sotte. Toutes les questions sont sottes. Je m'attends à tout de ma part. Avec une grande facilité je me sens capable des idées les plus vulgaires. S'y abandonner n'est pas le signe de la faiblesse. Il y a des replis de nous-mêmes lesquels nous n'époussetons pas, de peur d'en faire tomber les étoiles qui s'y accrochent et qui nous piquent de leurs branches irrégulières. On les prend pour les idées de tout le monde et on les méprise comme de petits astres de dernière grandeur. Entre toutes les lumières que nous nous cachons à nous-mêmes, celles que nous dédaignons le plus sont certainement ces souvenirs parmi lesquels nous ne nous égarons jamais longtemps de peur de ne plus retrouver notre chemin. Et peut-être qu'il existe une opposition trop violente entre notre présent et notre passé, et que celui-là supporterait mal la comparaison avec celui-ci qui n'est ni fugitif ni trompeur. Je ne sais ce qui se passe dans ma poitrine si je fixe mon regard sur le temps où j'allais à l'école. Les professeurs me promettaient Normale ou Polytechnique. Quel paradis! Aucun n'avait songé à la Santé. Si je regarde dans la vie, je retrouve mes anciens camarades: ils ont le même âge que moi, ils n'ont pas vieilli plus vite, mais comme leur place est marquée dans le monde! ils vont d'ici à là et leurs gestes sont mesurés à l'échelle de l'Univers. Deux ou trois sont déjà connus de dix mille personnes. Il en est de mariés. Il en est qui font la noce. Il en est qui ne font rien du tout. Ont-ils oublié les rivalités scolaires? Ces lauriers vert et or qui couronnaient l'année étaient si beaux que nous croulions sous leur poids. L'orgueil, l'orgueil. Quels poèmes épiques ont transporté les hommes comme ces longs palmarès ponctués par les applaudissements? Ils lisent les journaux maintenant, Varèse, Loriston, Vandal. Que pensent-ils de moi? Ils sont confondus, ils hochent la tête: «Un garçon si bien doué! Je l'ai toujours trouvé un peu bizarre.» Ils mentent, ce n'est pas vrai, ils me prenaient pour un fort en thème. Ils n'étaient pas inquiétés par mes regards. Le hall de la mémoire où se confondent toutes ces images ingénues rappelle la gravure par quoi débutent certains romans: tous les épisodes s'y mêlent sans tenir compte des dates ni des valeurs et la première place est donnée à la petite plante qui poussait sur une fenêtre devant laquelle je passais tous les matins.
«Si quelque chose, dit l'avocat, passionne les gens de mon métier, c'est la psychologie de leurs clients. Nous la dégageons du moindre détail. Pas une de vos paroles, mon cher, laquelle ne me conduise à vous découvrir un peu. Mais maintenant que je connais votre affaire, que je la tiens, j'aimerais à vous interroger pour mon propre compte.» Il sortit de sa poche un petit carnet et un crayon. «Voyons, mon ami, voudrez-vous bien me dire à quelle occasion vous avez été le plus ému de votre vie?
--Attendez. Je ne vois plus très bien. Nous rangeons nos souvenirs dans une armoire où l'on met aussi les nuages. Ils deviennent tous rapidement gris et les faits les plus insignifiants prennent à nos yeux autant d'importance que ces choses mêmes qui bouleversaient notre cœur. Cependant si je regarde bien derrière moi, je revois une grande avenue ensoleillée et morte avec des arbres goudronnés et, par terre, de larges feuilles sèches comme des larmes anciennes. Un enfant en costume marin à cheval sur le dossier d'un banc chante pour soi seul un air impossible à noter, troué de temps à autre par des syllabes parlées, faute de voix. Il voit dans les nuages des combats de léopards et de pumas, et Charlemagne qui tient sa couronne de fer sur sa tête pour l'empêcher de tomber. Très rarement une voiture de blanchisseur passe sur la chaussée; ou une voiture de livraison des Grands Magasins du Louvre (on songe à ces jolis ballons ornés de coqs qu'on donne pour rien à la porte s'il n'est pas trop tard dans l'après-midi). Sur le trottoir la fille de la fruitière saute à la corde avec une rare distinction, mais mes parents m'interdisent de lui parler. Tout à coup on entend un grand cri, et, en bas de l'avenue, du massif des Ternes sort une foule vite rassemblée; elle hurle et montre en l'air quelque chose qui passe en se balançant. C'est le ballon captif de Printania qui a cassé sa corde pour suivre les oiseaux. Mon cœur, mon cœur qui s'est envolé! Quel vertige! Dans le même temps on jouait à Paris une opérette intitulée le Carnet du Diable dans laquelle il y avait un air très triste et très touchant:
/$ J'ai perdu mon cacatoès Il s'est envolé sur les toits. $/
--Écoutez, Monsieur Anicet, dit l'avocat, vous n'êtes pas gentil. Voulez-vous me dire quel jour vous avez eu votre plus forte émotion.
--Le jour de mon baptême.»
CHAPITRE QUATORZIÈME
DUEL
«Faites entrer», dit Mirabelle, et elle se décoiffa rapidement. Quand Baptiste Ajamais se fut incliné devant elle, la perfide s'excusa: «Pardonnez cette nuit qui tombe sur mes épaules. Je commence à peine le jour et vous me surprenez en train d'écarquiller les yeux.» Il indiqua par son silence que ce n'était pas là le but de sa visite matinale. Quelques instants, lourds comme une tempête de neige, séparèrent les deux interlocuteurs. Mirabelle leva les yeux vers la poussière lumineuse qui tombait des persiennes closes: «L'été, expliqua-t-elle, j'aime l'obscurité intérieure des maisons, et celle, intime, de mon cœur. J'ai l'âme très noire, cher ami. Tout cela vient sans doute de mon pays. Je suis sûre que vous ne devineriez jamais quel est mon pays et que vous le désireriez savoir.
--Moi? dit Baptiste, mais j'ignore la géographie et je ne comprends pas très bien les différences que les hommes établissent entre les lieux. Il y a la mer et il y a la montagne.
--Eh bien, chez moi, il y a la mer.»
Baptiste n'ajouta rien.
«Il y a la mer, reprit Mire, il y a la mer.
--Tant pis, dit Baptiste, car c'est une personne sotte.
--Les femmes sont très belles dans mon pays.
--Les femmes ne sont très belles qu'autant que les hommes le veulent bien.
--Dans mon pays, dans mon pays les hommes sont très audacieux.
--Vous avez de l'audace.
--Dans mon pays, les hommes, les hommes...»
La main de Mire s'étendit et toucha Baptiste à la hauteur du gousset. Il sortit sa montre:
«Dix heures et quart, chère amie. Vous disiez que dans votre pays les hommes...
--Les hommes, les hommes... Ah! quelles brutes! quelle brute!»
Ici les sanglots apparurent comme un raz de marée et le beau visage s'enfouit dans un désordre de doigts et de cheveux, tandis que le corps secoué se cassait sur la coiffeuse. Il y eut un peignoir qui tomba. Il y eut la plus belle femme du monde toute nue, et qui faisait semblant d'avoir honte. Il y eut en elle l'angoisse de l'inconnu (car elle ne pouvait voir l'homme). Il y eut un temps très long, comme le Purgatoire. Il y eut Baptiste qui s'assit, croisa les jambes et fit observer:
«Remarquez, chère Madame, que je ne vous ai pas touchée.»
Mire se redressa furieuse, sans une parole, et d'une main tremblante, chercha autour d'elle le vêtement échappé.
«Oh! dit Baptiste, si vous avez trop chaud vous pouvez rester ainsi. Vous ne me gênez pas. Vous avez la gorge très bien faite.»
La colère de la femme humiliée était si grande qu'elle flotta autour d'elle comme des ronds de fumée. Il fallut bien crier:
«Idiot, idiot, ah! si j'avais du vitriol ou mon parapluie!»
À portée de sa main traînait la poudre de riz. La boîte se balança, mais l'homme qui ne redoutait que d'être sali saisit le poignet de la femme. Le projectile sauta, fit la roue, et s'écrasa comme une rose sur le tapis. Mire cria encore parce que Baptiste lui faisait mal:
«Idiot, lâche, idiot.
--À genoux, demande pardon à genoux, demande pardon au soleil.
--Idiot. Tu me brises les os.
--Allons donc.
--Tu... Mais qu'est-ce que cela signifie?
--Vous me fatiguez, chère amie. Demande pardon.»
Elle le regarda: «Pardon, pardon. Mais je ne veux plus, vous savez, vous me faites horreur, je ne veux plus.
--Je n'y tiens pas, dit Baptiste, j'ai à vous parler.»
Elle se rassit, releva ses cheveux, et ferma le grand peignoir bleu comme une enfant craintive. Ses épaules se rapprochèrent.
«Parlez.
--Voulez-vous une cigarette? Non? Tant pis.»
Le jeu du briquet prit un sens énigmatique. Baptiste eut l'air de s'entretenir avec le feu. Cela se termina en volutes. Puis l'homme s'accouda sur le bras du fauteuil, son pouce gauche s'appuya sous son menton, et le reste de la main écrasa la lèvre inférieure pour la repousser vers la droite. On ne comprit pas très bien ce qui se passa dans les yeux. Le regard tomba sur Mirabelle comme sur un arbre, la suivit des racines au faîte et se perdit dans les nuages, derrière elle. Elle renversa le front:
«Parlez.