Anicet; ou, le panorama

Part 13

Chapter 133,901 wordsPublic domain

Il y eut une très longue discussion. Une discussion confuse, où montait plus haut que tout la voix d'Ange Miracle, angoissée, qui réclamait de la douceur, de la douceur. Chipre admettait le poison, le marquis l'assassinat payé. Bleu criait toujours: Poignard! Pol avait peur et faisait des coq-à-l'âne. Anicet ne disait rien. Comme on le questionnait, il répondit par une série de proverbes contradictoires. Baptiste répétait: «Il faut tuer» avec tant d'insistance qu'en fin de compte tout le monde tomba d'accord qu'il fallait tuer, mais on ne put s'entendre sur la façon de le faire. Le marquis observa que le choix de l'arme devait être laissé à l'exécuteur. Un malaise bondissant troubla les cœurs. Les plâtres parurent plus sinistres le long des murs. Quelqu'un proposa de tirer au sort. Chacun se saisit avec avidité de cette idée: une chance sur sept, c'est très peu. «Je fais les bulletins», dit Baptiste. Il avait pris dans un carton une feuille de papier à dessin et la pliait en huit. Avec le revers de la main il écrasa les plis, puis, lentement, il déchira le papier en les suivant. Cela fit un craquement. Tout le monde suivait ses gestes du regard. Il y eut la mimique du stylographe, le capot enlevé, le pas de vis qu'on tourne, la plume qui sort comme un soleil levant, l'essai du bec sur le huitième fragment de papier, les secousses pour faire couler l'encre. Puis d'une main de comptable, Baptiste inscrivit les sept noms sur les sept papiers. Pol proposa de la craie pour sécher: «Inutile, dit Baptiste, mon écriture sèche toute seule.» Avec délicatesse il plia chaque bulletin en quatre et déposa le tout dans une urne de plâtre que Bleu venait de découvrir. À l'unanimité moins une voix, la sienne, Pol fut choisi pour tirer le nom fatal. Il s'avança tremblant, puis soudain voulut se sauver. Le marquis dut le rattraper et le tenir. Dans le silence, il sortit un bulletin, le déplia et lut avec une joie manifeste: ANICET.

Ce fut un soulagement tel qu'on se mit à parler très vite tandis qu'Anicet balançait ses jambes à toute allure. Par contenance, semble-t-il, Baptiste plongea la main dans l'urne et retira la poignée de petits papiers. Il les déplia et les mit un à un dans sa poche sans qu'on y prêtât attention. Sur cinq bulletins il put relire le mot ANICET. Le dernier seul portait le mot BAPTISTE.

Chacun maintenant avait une phrase sur le thème: _Si c'était moi._ On donna des conseils au mandataire. On lui frappa sur l'épaule. Il y eut un grand mouvement d'amitié vers lui. Le marquis della Robbia qui de temps en temps retrouvait son accent italien se montra particulièrement affectueux. Il offrit à Anicet de l'aider de toutes ses ressources dans l'exécution de cette tâche difficile. «Je vous remercie, dit Anicet, je ne vous demanderai qu'une chose: comme il me serait désagréable de rentrer aujourd'hui chez moi, par pure sentimentalité, et que c'est ce soir même que je me débarrasserai de cette corvée, je vous serais reconnaissant de bien vouloir m'accorder l'hospitalité pour cette journée. Je ne vous gênerai d'ailleurs pas longtemps. Je me reposerai et je vous quitterai sur le coup de vingt heures.» On vit bien que cette proposition agréait au marquis. Il se frotta les paumes, rit plusieurs fois tout seul et serra la main d'Anicet. «Mon ami, dit-il, mon ami.» On décida de partir par petits groupes. Les premiers Anicet et le marquis descendirent l'escalier. Élodie leur ouvrit la porte. Elle demanda à Anicet s'il ne s'appelait pas Jacques, parce qu'il ressemblait à un jeune soldat qu'elle avait connu pendant la guerre. Anicet répondit qu'il se nommait Jacques et sortit en laissant la jeune fille dans un grand trouble en haut du perron.

Sur le trottoir opposé, un homme faisait les cent pas et s'arrêtait de temps en temps pour bâiller. Anicet ne lui prêta guère d'attention. Mais le Marquis le regarda à la dérobée et reconnut avec satisfaction le détective Carter. Il pressa le pas, et constata que Nick après une légère hésitation s'était décidé à les filer. Le matin avait une odeur de petit lait. «L'aurore aux doigts de rose, dit Anicet, n'est qu'une chiffonnière échevelée au visage barbouillé de cendres bleues.» Le voisinage des Halles lui donna faim. Le bruit clair des roues cerclées de métal sui le pavé du boulevard lui procurait h illusion d'une grande lucidité d'esprit: «J'ai bien dormi», assura-t-il, et il se sentit le teint frais. On traversait les Halles.

«Excusez-moi, dit le marquis, je vous laisse une seconde devant les légumes.--Je vous en prie.»

Anicet flâna. Le marquis vit leur suiveur, un instant déconcerté, opter pour Anicet et le surveiller de la travée voisine. Contre un pilier, à l'abri des regards, il griffonna au crayon sur un papier quelconque. Cela fut vite fait. Il se relut:

«_Ce soir, à neuf heures, le banquier Gonzales sera assassiné par un anarchiste. À bon entendeur, salut._»

Le mot fut plié, inséré dans une enveloppe à carte de visite. Le marquis inscrivit l'adresse:

MONSIEUR CARTER _En ville._

Il siffla un enfant qui passait et lui remit l'enveloppe avec quelques recommandations. Puis il rejoignit Anicet et tous deux s'éloignèrent.

Le détective à leur suite atteignait la rue de Rivoli quand il sentit une main dans sa poche. Il saisit rapidement un poignet d'enfant: «Oh là là, Monsieur, je n'ai rien pris, cria le jeune commissionnaire, je n'ai fait que vous remettre un mot. Vous pouvez aller aux renseignements, il n'y a rien à dire sur mon compte. Oh là là, oh là là, ma pauvre mère aveugle!» Nick constata que l'enfant disait vrai et le relâcha: «Qui t'a remis ça? demanda-t-il.--Une dame, même qu elle a dit que vous me donneriez vingt sous.» Le détective lut le mot et fut profondément étonné. Une dame? «Comment était-elle, demanda-t-il encore.--En deuil, avec un grand voile qui la cachait. Et mes vingt sous?» Il les eut. Mais les hommes que suivait Nick avaient disparu.

L'Hôtel du marquis della Robbia, avenue d'Antin, est connu de tous les parisiens. Il a été transporté pierre à pierre d'Italie. C'est la maison où Roméo vit pour la première fois Juliette et dans le grand salon deux plaques de marbre incrustées dans le parquet indiquent l'emplacement des pieds de ces deux personnages à l'instant qu'ils échangèrent leur premier regard. Les collections merveilleuses du marquis occupent la plus grande partie de l'hôtel. Le marquis installa Anicet dans un petit salon du premier étage: «Vous avez ici tout ce qu'il faut pour dormir, écrire ou ne rien faire, Si vous voulez manger ou me voir, vous n'avez qu'à sonner. J'affecte à votre service Othello, nègre, muet et fidèle. Adieu.»

Anicet, resté seul, regarda la pièce où il se trouvait. Il constata avec plaisir que tout y était à vomir: pas la moindre chaise, le moindre porte-plume qui ne fut un objet d'art. Cela parut tellement absurde au jeune homme qu'il se sentit tout ragaillardi. Il déchira un bout de buvard, le trempa dans l'encre et orna de moustaches à l'allemande l'Antinoüs antique juché sur la cheminée de porphyre. Puis il se coucha sur le sofa et s'endormit.

Il se réveilla vers les trois heures de l'après-midi, sonna Othello, se fit servir un repas princier et tint au valet muet le discours suivant: «Connaître, au sens vulgaire du mot, n'est, Othello, que savoir nommer ou apprendre à le savoir faire. Cependant nous pouvons connaître cet objet sans qu'un mot soit lié dans notre esprit à sa représentation. Ce cas se ramène au précédent (Passe-moi le pâté, mon cher): la représentation n'est que le verbe de l'esprit et pouvons-nous penser en dehors des mots? Bref connaître, ce n'est que reconnaître. La truffe est une chose divine.

La connaissance philosophique suppose une série d'opérations mentales réductibles à des généralisations; je connais un objet si j'ai défini ses propriétés génériques, si je l'ai classé en le rapportant à des connaissances d'ordre plus élevé (Je le connais et je le déconnais par élimination progressive).

Ça ne te gène pas d'être muet, Othello? Encore un peu de cette volaille. L'opération de connaître apparaît donc comme antérieure à celle que le vulgaire aperçoit. Je ne dis pas cela pour t'offenser. Mais le philosophe ne la saisit pas non plus sur le vif: il ne constate que son ombre, et ne dit pas _ceci est ceci_ mais _ceci n'est pas cela, n'est pas cela, etc._ Après quoi, content de soi-même, il commet la même erreur que son prochain le vulgaire et dit: Je connais AB puisque j'y reconnais A et B qui me sont déjà connus.

Quel Nuits, mon cher, quel Nuits! Ton maître est un heureux imbécile. Analyser la connaissance sans envisager son objet trouve un obstacle en cet esprit de finalité dont nous nous défendons vainement.

Je suis sûr, Othello, que si tu tombais amoureux, l'amour te donnerait une langue, ou ton cœur parlerait si tes lèvres sont closes. Que si nous considérons pour la première fois un phénomène, il ne peut être si neuf que nous ne trouvions en nous tous les éléments qui le composent, et c'est eux que nous reconnaissons avant de songer à ce qui est nouveau pour nous, c'est-à-dire l'arrangement de ces éléments. Quand notre pensée se fixe sur ce point, notre inconscient a déjà élaboré avec les données sensibles (compréhensibles, déjà connues) l'objet intérieur, image corrélative de l'objet extérieur. Aussi notre conscience ne saisit-elle que la reconnaissance et non la connaissance.

On mesure le degré de civilisation d'une époque à la façon dont on y réussit les sorbets. En quel temps vivons-nous!

Il y a donc abus de langage dans l'emploi du verbe connaître. C'est la reconnaissance que nous pouvons seule étudier. Elle consiste en la constatation de la corrélation (non de l'identité) qui existe de l'objet intérieur à l'objet extérieur et comporte un jugement formulable comme il suit: _Cet objet qui présente une corrélation avec mon souvenir A' est le même qui a fait naître A' c'est-à-dire A._

Deux doigts de champagne. Mais ici, nouvelle difficulté: si pour connaître ou reconnaître A, il faut que nous le confrontions avec A', il est bien évident qu'il faudra qu'A' nous soit préalablement connu.--_A priori_ il n'y a pas plus de raison pour que les réalités intérieures (développées dans notre inconscient) nous soient connues, que les réalités extérieures.--Le problème n'a fait que se déplacer.

Ce qui est sûr: nous ne pouvons connaître A sans A', ni A' sans A. Qu'en penses-tu?

--Vous ne poussez pas très loin les conséquences de vos prémisses, dit le muet, et votre langage n'est ni clair ni ordonné.»

Anicet le chassa à coups de pied. Après quoi, il écrivit:

_Ma chère, si tu ne me vois pas d'ici trois jours, remets-toi avec Georges et brûle notre correspondance. Pour ce qui est de notre petit projet de théâtre, etc., il vaut mieux y renoncer. Très tendrement_

_MARCEL._

L'enveloppe porta la suscription:

/$ MADEMOISELLE MARIE MANTE 7, _rue Lepic, PARIS._ $/

CHAPITRE DOUZIÈME

LE TOUR DES CHOSES

«Marina, aimes-tu les diamants? ceux qui sont larges comme l'ongle, tu sais. Tu ne dis rien, tu regardes le parquet. Marina, m'aimes-tu autant que les diamants?

--Taisez-vous, sentimental.

--Ne me reproche pas d'être sentimental quand tu es aussi décoiffée. On ne peut pas tout de même parler toujours des réceptions, des générales, des cotes de la Bourse.

--Quelle rage as-tu de toujours parler?

--Bien, moi qui croyais t'être agréable. Je me force pour te parler, je me force littéralement. Au fond, je n'ai rien à dire. Je n'ai rien à te dire jamais. Est-ce qu'on a jamais rien à dire? Tout est la faute de tes cheveux.»

Dans le classique entresol des adultères, Pedro Gonzalès se tait. Il constate que le jour baisse. Il ment: il a quelque chose à dire, quelque chose de très curieux. Mais si tout allait casser? L'aveu hésite comme une larme au bout des cils. Les doigts jouent avec les boucles de Marina Mérov. Un grand silence rend l'âme heureuse. Quelle lâcheté, et ce soleil qui descend.

«Mon ami.

--Il doit être très tard, n'est-ce pas?

--Est-ce que je sais? Près de vous le temps s'enfuit si vite.

--Vous ne passeriez pas votre vie à mes côtés.

--Oh Piotr, me l'as-tu jamais offert. Mon ami, pourquoi me parliez-vous de diamants?

--Parce que, Marina,... je ne sais plus. Une idée comme ça.»

Le silence reprend sa place. Sur une sellette un bronze représente Vercingétorix. Sur la cheminée l'Amour et Psyché en plâtre, d'après Canova, donnent de l'humanité une conception flatteuse. Un grand soupir précède l'orage.

«Marina, dans mon pays, les hommes vivent comme des brutes. On prend son bien où on le trouve. Les femmes ont les mains très blanches. Il y a des liqueurs plus profondes que des puits. Cela dure ce que cela dure. Un beau jour il ne reste plus que les pistolets d'arçon, la selle, un cheval rapide et le désert. On part ailleurs et tout est à recommencer.

--Quelle belle vie!

--La mienne, à peu de choses près. Aujourd'hui il me reste juste assez pour gagner le Nouveau Monde. Avec les divers cadeaux que je t'ai faits, nous aurons de quoi vivre pendant quelques mois. Acceptes-tu?

--Je ne comprends pas. Ne plaisante pas avec ces choses-là, ce n'est pas drôle.

--Je ne plaisante pas: je suis ruiné. Faillite. Voilà tout. Mais du moins je t'ai et je te garde. »

Le silence. Je le reconnais, c'est lui, c'est le silence. La femme a les yeux dans le vague. À quoi pense-t-elle? Très lentement sa main droite (comme sa main droite est belle!) relève les mèches de ses cheveux. Marina se recoiffe. Les épaules d'une femme qui se recoiffe sont plus émouvantes que... les épingles-neige sur le stuc de la cheminée. Les doigts de Marina se battent avec les épingles à cheveux. La maladresse et l'énervement rendent l'ombre plus sensible:

«Mon ami, veux-tu allumer? on n'y voit plus.»

L'applique s'éclaire à gauche de la glace. L'ampoule sort d'une orchidée de verre. L'image de Marina a l'air contrarié. Que se passe-t-il? Pedro ne comprend pas. Il reste assis sur le sofa, les mains inoccupées.

Un peu de poudre de riz. Un peu de rouge aux lèvres. Encore la coiffure. La main lisse un sourcil rebelle. Un chapeau est plus vite remis qu'ôté. Pourquoi la voilette fait-elle penser aux brouilles? Un dernier coup d'œil au miroir. L'ombrelle. Sur le pas de la porte, la femme se retourne. Elle a déjà mis son gant droit. Elle baisse les yeux sur sa main gauche où brille une bague offerte à la lumière: «Mon ami, dit-elle, je garderai de vous un souvenir durable.» C'est fini.

Un--deux--trois--Un--deux--trois (Valse).--C'est à tort qu'on croit difficile de se lever d'un sofa très bas et très mou. On met de l'ordre par habitude. On passe son pardessus. J'allais oublier ma canne. Et ma clef? Bah! il n'y a qu'à taper la porte, à présent. Avec ces femmes-là, il ne faut pas s'étonner. D'ailleurs je m'y attendais. N'y pensons plus. L'escalier était un peu raide ici. Ça ne m'a rien fait. Mais là, rien. Je l'aurais seulement crue plus rouée. Heureusement que j'ai plusieurs cordes à mon arc. Il me reste ma vraie femme, Mirabelle, ma chose. Avec elle, j'ai pris mes sûretés. Grâce au ciel nous aurons encore la vie large, là-bas.

_L'Intransigeant!_ Merci.

Rien de nouveau. Allons, j'ai jusqu'à demain matin. Le monde est grand. Il y a de l'air, ce soir. Chauffeur! Pas libre? Tant pis. Vraiment les faux-cols mous sont bien agréables l'été.

/$ Heure exquise Qui nous grise $/

Pom, pom! Chauffeur! Rue de la Baume? Non? Somme toute, il fait bon marcher. J'ai le temps. Mirabelle. C'est joli les tri-porteurs. Mirabelle, Mirabelle. Un nom qui fait fermer les yeux.

À Paris, en été, la tombée de la nuit est douce comme une pêche. Un homme traverse la ville avec un grand calme dans le cœur.

«Madame est là?

--Madame attend Monsieur dans le petit salon bleu.»

Toute la splendeur du monde s'est réfugiée dans les pendeloques de cristal du lustre, le biseau des glaces, les bijoux de Mirabelle, et son regard. Madame Gonzales se retourne à demi: ses épaules nues jouent avec le grand éventail de plumes orangées qui les caresse. «Vous rentrez bien tard. Vous voyez, je m'étais faite belle.

--Mirabelle, vous avez un nom qui fait fermer les yeux.

--Oh mais vous êtes bien galant. Tenez, voilà ma main.»

L'éventail compte les secondes: les gens heureux--n'ont pas d'histoire, les gens heureux--n'ont pas d'histoire, les gens heureux--les gens heureux. «Mirabelle, nous allons partir. Pour toujours. Seuls.

--Qu'est-ce qui vous prend, cher ami? Vous avez lu de mauvais livres.

--Mire, je suis ruiné. Demain ma banque suspend ses paiements.

--Ah oui? il n'y a rien à faire?

--Il n'y a qu'à fuir. Mais tu sais bien que je n'ai pas été stupide. Toute ma fortune, des millions, a passé à ton nom. Nous sommes mariés sous le régime de la séparation. Nous irons vivre en Amérique, riches, heureux.

--Vous croyez?

--Que nous fait ce monde que nous laissons ici? Là-bas nous aurons des domaines comme des royaumes.

--Vous êtes fou, mon cher ami. Posez donc mon éventail sur le guéridon.

--Voilà. Mire, je ne ris pas.

--Ai-je l'air de rire? Vous ne pensez pas que je vais supporter les conséquences de vos mauvais placements. J'ai mes obligations, mes relations, ma vie. Que voulez-vous que j'aille faire dans vos colonies?

--Mais, Mire, il faut que je parte.

--Eh bien, adieu. Vous m'avez généreusement enrichie. Tout est très bien réglé.

--Mire.

--Allons dîner. Il est largement l'heure. Quittez ce visage penaud, mon cher, songrz un peu aux domestiques.

--Mire.

--Laissez mon poignet. Vous êtes vilain quand vous vous congestionnez.

--Mire, l'argent, mon argent.

--Fi! mon cher, que vous avez l'esprit mesquin! Je ne vais tout de même pas vous entretenir. Vous avez vos quatre membres. Vous êtes robuste. Ce ne sera pas la première fois que vous referez votre fortune.

--Mire, la vie, ma vie! est-ce que tout, tout est fini? Encore celle-ci qui m'échappe! C'est trop.

--Ne criez pas si fort. Vous vous mettez dans des états...

--Oh Mire, comme tu m'as fait mal!

--Vous n'allez pas commencer une scène? Je crois, ma parole, que vous pleurez. Vous me voyez confondue: je vous aurais bien cru le dernier homme capable d'une crise de nerfs. Comme on se trompe sur le compte des gens!»

L'homme tient ses tempes. Est-ce qu'il va éclater? Il marche, il ouvre la porte de son bureau; quand il a disparu, on l'entend sangloter. La porte se referme.

Mire reprend son éventail. Elle le balance et se regarde longuement dans la glace. Un domestique apporte une carte sui un plateau. «Faites entrer». Elle balance son éventail. Elle le ferme, se regarde dans la glace, puis rouvre son éventail. On introduit Anicet. Il est en complet veston.

«Nous n'avons pas encore dîné, cher ami, mais vous nous dérangez à peine. Voulez-vous partager notre repas? Non? vous avez déjà dîné.

--Je vous remercie. Je n'ai pas faim.

--Mon cher, tout le monde sait que vous êtes amoureux de moi, et l'amoureux qui ne mange pas, ne se porte plus. Je ne vais plus pouvoir vous afficher.

--Madame.

--Vous pouvez m'appeler Mirabelle, mon mari n'y voit aucun inconvénient. Par exemple ne me regardez pas comme ça, vous êtes vilain. Mais qu'ont donc les hommes ce soir?

--Mire.

--Appelez-moi Mire aux yeux d'argent. C'est très agréable. Il y a longtemps que personne ne me l'a plus dit et pour l'instant j'aime les compliments à la folie. À la folie.

--Mire aux yeux d'argent.

--C'était le nom que me donnait mon ami Guillaume. Il a fini par mourir. Il m'était très cher. Vous disiez?

--Cela ne peut pas continuer comme ça. Voilà trop longtemps que ça dure. Il faut...

--Ah, bien, vous n'allez pas répéter encore une fois la même chose. Mon mari est plus aimable que vous. Il m'a dit tout à l'heure: vous avez un nom qui fait fermer les yeux. C'est joli? Vous aussi, un jour, vous m'avez tourné un petit madrigal très gentil. Si, très gentil. Je n'exagère pas. Je ne me souviens plus trop des termes, mais... très gentil.

--Mire, cessez: je vous assure que je n'en puis plus.

--Prenez un siège.

--Cela va mal se terminer, Mire. Il faut que tu me suives.

--Oh, oh! vous aussi? Mais nous n'en sommes pas là.

--Il y va de la vie, entends-tu.

--Un enfant, un véritable enfant. Mon cher, avant de prononcer de pareilles paroles, on doit faire un discours en trois points. Où avez-vous donc été à l'école?

--Écoute, la mer a rompu ses digues. Je t'apprends cette nouvelle. Maintenant, ta bouche.

--Mais comme vous êtes séduisant! Prenez garde à ma robe. Eh là, les lèvres seulement. Écartez-vous. J'ai failli penser à mal. Songez, Anicet, que mon mari est dans la pièce voisine.

--Il est dans le bureau?

--Il est dans le bureau.

--Je vais le tuer.

--Faites, je vous en prie. Mais pas trop de bruit, n'est-ce pas?

--Encore une fois.

--Ah non, laissez-moi, vous me chiffonnez! Maladroit, ça se verra.»

Madame Gonzalès s'échappa, et entrebâilla la porte du cabinet de son mari: «Mon ami, dit-elle. Monsieur Anicet désire vous parler. Je l'introduis. Calmez-le, il me paraît un peu agité.» Il y eut un bruit de siège déplacé, quelques paroles basses et un silence. Mirabelle prit Anicet par les épaules et le poussa dans l'autre pièce. Puis, la porte refermée, la femme s'appuya contre le mur pour reprendre haleine: «Ah, soupira-t-elle, j'ai eu chaud. Comme tu es faible, ma fille. Tous les hommes te font de l'effet.» Elle rajusta légèrement sa toilette, reprit son éventail et se sourit dans la mémoire. Elle regarda la porte et sur un ton amusé se demanda à mi-voix: «Que va-t-il sortir de là-dedans?»

Là-dedans, il y avait deux hommes. Deux hommes semblables à ces jouets lestés de plomb qui reviennent toujours à la position verticale. Le plus gros était très pâle, le plus maigre était très rouge. Anicet remarqua que l'encrier sur la table était surmonté d'un buste napoléonien lauré. Gonzalès remarqua que la main droite d'Anicet se portait vers la poche-revolver. «Il paraît, Monsieur, que vous désirez me parler? Vous tombez bien mal, je vous assure. Enfin, vous n'y pouvez rien. Je vais vous poser une question indiscrète. Ne la prenez pas en mauvaise part. Vous ne pouvez pas comprendre. Répondez-moi franchement: cela n'a plus aucune importance. Seulement, dans l'affirmative, je pourrai vous donner deux ou trois bons conseils, vous raconter une histoire. Oh une histoire, le mot est un peu gros. Bref: êtes-vous l'amant de ma femme? Je sais bien, je sais bien. Je vous jure que cela me serait égal. Répondez.

--Eh bien, non. Monsieur, Mirabelle n'est pas ma maîtresse. Mais elle la sera, n'en doutez pas, dès que je vous aurai tué.

--Ah? Vous venez pour me tuer? C'est bien inutile. Prêtez-moi donc votre revolver une minute.

--Comment?

--Prêtez-moi donc votre revolver une minute. Vous n'osez pas? Je me tuerai très bien tout seul, vous savez. Votre revolver. Que risquez-vous?

--Simplement que vous préfériez ma mort à la vôtre. Après tout, vous avez raison: qu'est-ce que je risque? Tenez, tuez l'un de nous deux.»

Pedro Gonzalès prit le revolver et le fit sauter dans sa main. C'était une arme de femme, à crosse incrustée de nacre, un vrai bijou. Le banquier l'arma, puis, très lentement la fit tourner entre ses doigts, et visa Anicet. On eut, sans trop se presser, le temps de compter jusqu'à trente. Puis Gonzalès d'un geste demi-circulaire rapide porta le canon dans sa bouche. Ce fut comme un bouquet de fleurs. Anicet, éclaboussé légèrement, recula un peu. La chute du corps s'était faite avec décence. Le jeune homme ramassa son revolver et l'essuya au tapis de table.