Anicet; ou, le panorama

Part 12

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Boulard s'en alla à reculons. Quand on fut bien sûr qu'il était parti, le marquis se retourna vers Bleu: «Je vais vous expliquer.

--Du tout, du tout, mon cher, cela vous regarde. Nous allons boire.

--Ainsi, dit le Marquis, vous aviez noué partie avec mes petits bonshommes, mon cher Anicet, cela est bien drôle.»

Anicet ne nia pas. Le Marquis avec un air très contrarié répéta: «Cela est bien drôle.» et à part lui il ajouta «Comment vais-je pouvoir me débarrasser maintenant de ce jeune indiscret qui en sait trop long sur mon compte?»

BLEU

(pendant ce temps il est revenu devant la _Louange du Corps humain_).

Comme ce n'est rien, tout de même.

CHAPITRE DIXIÈME

LA SOIRÉE CHEZ MIRABELLE

L'habit est de rigueur. Comme les invités, les domestiques sont masqués. Voilà comment, à la place d'Eugène qui en a profité pour aller au cinéma, un inconnu s'est glissé dans la maison. Un inconnu? non pas: Nicholas Carter, détective, grimé si habilement que c'est dommage que personne ne puisse admirer ce beau travail. Il pendit la cape d'Anicet à côté des cinq autres, et, à mi-voix, rappela poliment au jeune homme qu'il devait, avant d'entrer, ajuster son loup, pour l'instant relevé sur le front.

Voyons: Bleu, Chipre, Pol, Miracle, le Marquis. Et Baptiste?

«Vous êtes seul? dit Bleu, comment se fait-il que Baptiste ne soit pas à l'heure? cela ne lui ressemble pas.» Anicet sentit que cette phrase soulageait l'assemblée d'un long silence. On attendait trop impatiemment Mire pour soutenir une conversation générale.

«Par où va-t-elle paraître?» demanda Pol.

Le Marquis montra les trois portes du salon:

«Impossible, dit Pol, elle arrive toujours par quelque endroit mystérieux. Elle surgit. Rappelez-vous.

--Nous sommes ici rue de la Baume, répliqua della Robbia, et Madame Gonzalès est mariée.

--Je n'ai jamais cru à cette histoire, dit Chipre, Mirabelle n'est pas une femme comme les autres, voyons.

--Nous le pensions avant de connaître son identité véritable.

--Je vous dis que c'est un mythe solaire.

--Une conception de l'esprit.

--Une idée fixe.

--Une image.

--Un symbole.

--Taisez-vous, dit Anicet, c'est une femme en chair et en os, ou bien nous ne la trouverions pas si belle.

--Pour sûr, dit Pol, elle va sortir du piano. C'est beau les pianos. Si j'étais riche j'aurais un piano.»

Il découvrit le clavier et le caressa. Une note accrochée se fit entendre faiblement. Pol recula éprouvanté.

«Comment allons-nous l'appeler? questionna Miracle.

--Madame.

--Et le mari, ajouta Pol, nous l'appellerons Pedro.»

On introduisait Baptiste. On n'eut pas plutôt remarqué sur son visage un air d'affliction profonde que la grande porte du fond se fendit et glissa de part et d'autre: le salon se trouva doublé, dans sa nouvelle moitié on aperçut Mirabelle aux côtés du prince consort. Elle était vêtue d'une jupe de tulle noir surmontée d'une haute ceinture, et pour tout corsage n'avait que deux panonceaux de notaire assujettis par une chaîne plusieurs fois enroulée. Ses jambes étaient nues et ses pieds chaussés dans de petits souliers de nacre pareils aux encriers qu'on vend sur les plages. Un seul bijou la parait: ce long et lourd collier de coquillages inégaux comme l'humeur du ciel et moins sonores que la mer. Elle était coiffée à la mode et portait en guise d'éventail un grand pare-feu de cuivre. Cette apparition fut accompagnée par un air de polka qui s'échappa du ventre blanc et or d'un de ces bahuts à musique ornés de statuettes chamarrées dont les bras battent la cadence. Un feu de bengale s'alluma tout à coup dans un Saxe et plongea les sept masques dans le vert, tandis que dans la seconde pièce un feu jaune sortait de la bouche d'un mascaron de pierre pour envelopper les époux. Un amour nu qui tenait une guirlande de fleurs sur une colonne, la jeta, sauta à terre et s'agenouilla devant la cheminée dont le tablier était relevé: «Oh, là-haut, oh!» cria-t-il. La voix lointaine des ramoneurs lui répondit: «Ah, là-bas, ah!» et l'enfant disparut. Une chèvre blanche passa entre le couple et le groupe, salua et sortit en ouvrant la porte avec ses cornes. Il y eut encore des cyclistes habillés en bergers, un danseur de corde napolitain, une pantomime jouée par des phoques costumés, puis toute lumière s'éteignit.

Aussitôt, sur un écran jusque-là invisible, se projeta le couple Gonzalès sur le perron du Roule le jour du mariage. Un texte explicatif annonça qu'on se proposait de présenter à l'honorable assistance la vie des mariés, qui méritait de passer en exemple aux jeunes gens de l'avenir. Ce fut d'abord Pedro Gonzalès, fils de pauvres ouvriers cordouans. À cette occasion il y eut quelques vues de Cordoue, de ses ressources, de ses monuments, et on apprit le chiffre des habitants de la ville. On assista à la vie de tous les jours des parents Gonzalès, le modèle des ménages, dans son misérable galetas. On vit Madame Gonzalès laver son linge, moucher ses sept enfants, en faire un huitième, prier le Saint-Esprit dont l'image était pendue à la tête du lit. On vit Monsieur Gonzalès s'exténuer de travail dans les chantiers de construction, puis un soir en rentrant chez soi, écouter le racoleur d'émigrants qui promettait monts et merveilles. On vit le voyage de la famille, les vertus domestiques de ses membres pendant la traversée: le plus jeune des Gonzalès, Pedro justement, qui partageait son pain avec de pauvres vieillards infirmes. On vit la Californie, la conquête de l'or, la mort tragique du père, écrasé je ne sais plus par quoi, la jeunesse difficile de Pedro, l'ingénieuse industrie qu'il déploya dès l'âge de douze ans pour tirer sa mère, ses sœurs et ses frères d'une indigence digne et laborieuse. On vit ce parangon des fils soigner sa mère malade, sauver du vice ses sœurs et les marier, arracher son frère aîné à l'alcool et lui faire prendre les ordres. Enfin on le suivit une bonne demi-heure d'acte vertueux en acte vertueux jusqu'au bagne. Là on le vit apprendre les mathématiques. Après quoi il s'évada grâce au talent qu'il possédait de faire le cadavre.

Puis on le vit amasser un petit pécule en attaquant les diligences, se lancer dans la spéculation et gagner une fortune considérable, dont on eut une faible idée par quelques vues de ses domaines, venir en France, apercevoir Mire, en tomber amoureux, dépérir, consulter le médecin, déclarer sa flamme, être reçu avec une grande tristesse par Mirabelle qui lui tint à peu près ce langage:

«Je suis d'origine inconnue. Mon passé se perd dans la nuit des temps. Ne cherchez jamais à savoir quelque chose de mon enfance ou tout serait fini entre nous.»

Puis elle lui raconta sa jeunesse. Son histoire commençait à Marseille, l'hôtel meublé donnait sur le port. On voyait la jeune fille assise sur un lit défait. Sa figure exprimait un désespoir dont on ignorait la cause. Elle se levait et tournait dans la chambre. Parfois elle arrachait avec ses ongles de grands lambeaux du papier de tenture. Elle froissait avec une émotion considérable une petite jupe d'enfant en satinette. De temps en temps elle élevait vers le ciel des regards chargés de reproches et on assistait à la scène à laquelle elle faisait ainsi allusion: dans un riche palais d'Italie un vieillard surprenait un jeune homme à lire l'Arétin, entrait dans une grande colère, jetait le livre maudit dans la lagune et chassait l'adolescent avec des imprécations épouvantables. La jeune fille de Marseille soupirait, écrivait sur un papier quadrillé ces simples mots:

_Adieu. Dans la mort comme dans la vie, je suis à toi. Mirabelle._

Puis la scène changeait. On se trouvait dans l'arrière-boutique d'un café. Un pécheur à l'œil noir rapportait sur son épaule le corps inanimé d'une noyée. Il la déposait sur la table, hochait la tête et sortait de sa poche la photographie de sa fiancée morte. Très ému, le marin, dans un moment d'égarement, abusait de celle qu'il avait sauvée. Elle rouvrait les yeux et l'on reconnaissait Mirabelle.

Désormais celle-ci s'habillait de noir. Un protecteur mystérieux lui assurait une vie aisée. Mais partout sur son passage les hommes prenaient feu et se consumaient. Les mères chassaient l'innocente à coups de pierres d'un village des Asturies où elle était allée enfouir un secret douloureux.

Un peu plus tard elle regardait le soleil s'enfoncer dans la mer et pensait à sa destinée mystérieuse, à deux amants pour lesquels elle n'avait pas su être cruelle et qui avaient payé de leur vie sa faiblesse. À ce moment un homme roux comme le crépuscule éveillait son attention par son allure singulière. Il allumait sa cigarette aux derniers rayons du soleil. Puis, étendant le bras, il décrochait quelques nuages, faisait la moue, les laissait tomber tous à l'exception d'un seul qu'il mettait à sa boutonnière. Soudain il se pencha vers Mirabelle, l'attira contre lui et la rendit mère.

Le tableau suivant montrait la jeune mère allaitant son enfant, tandis que le père, Harry James, croquait les dragées du baptême. Puis ce fut Harry James qui échangeait son fils contre une belle pipe d'écume avec un marchand ambulant, le désespoir de Mirabelle, la colère de son amant qui sortait, volait une automobile et disparaissait. À ce point du récit, on revit Pedro Gonzalès en larmes qui baisait les mains de sa fiancée. On termina par un portrait du couple qui, la lumière revenue, s'avança vers ses invités comme si aucun prodige n'avait accompagné son entrée.

Ce fut le point de départ d'une conversation sans entrain, longue, diffuse, vaine, agaçante, au cours de laquelle Mirabelle ne manqua pas une occasion de parler de son mari, de le mettre en avant, de lui témoigner une affection gênante. Elle joua de ses invités comme une chatte fait des souris: «Mon mari, disait-elle, mon mari...» Elle riait à exaspérer: Parfois si elle surprenait un regard furieux, un mouvement de lèvres, elle fermait les yeux avec volupté, étendait les doigts d'une main sans bagues, d'une main nue. Si elle avait parlé un peu plus longtemps à l'un des masques, elle corrigeait cette faveur par un nous qui l'unissait à Pedro Gonzalès au moment qu elle s'appuyait négligemment à lui. Elle se montra plus particulièrement coquette à l'égard d'Anicet: qu'il se fût tiré d'une aventure aussi dangereuse que celle de leur dernière entrevue étonnait Mire:

«Qui donc m'avait dit, Monsieur Anicet, que vous aviez été blessé dans un accident? Il n'y a rien de vrai là-dedans?

--Absolument rien, Madame, la vie est affreusement monotone, et je n'ai même pas la chance du plus petit accident.» Le renard de la curiosité, il n'est pas besoin d'être un jeune Spartiate pour le garder sans crier sur son sein. Mais, si maîtresse de soi-même que fût Mire, elle ne pouvait rester immobile et ses mouvements sinueux dessinaient des huit de chiffre croisés au point où Anicet gardait le silence.

Sous le plus futile prétexte, à chaque instant un domestique entrait. Il pensait: «Il faudra bien que je surprenne ici quelque secret. Tout ceci est trop singulier pour être naturel: il y a réunion plénière, et que signifient ces attractions? Je m'y perds. Toutefois, je ne regrette pas mon temps: à quelque chose m'aura servi d'en être l'amant puisque cette toquée de Marina confesse le Gonzalès de ce qui se mijote ici. Je ne comprends tout de même pas très bien les rapports de tous ces gens entre eux. Dommage qu'on ne voie pas leurs figures. Seul s'est laissé reconnaître le jeune Anicet que je retrouve décidément partout sur mon chemin. Si je savais que Madame Gonzalès fût sa maîtresse, tout deviendrait beaucoup plus clair.»

La patience des hommes a des limites et déjà les invités regardaient d'un mauvais œil le mari trop heureux. Ce sentiment de jalousie dominait en eux tous les autres sauf chez le Marquis della Robbia qui partageait ses inquiétudes entre Mirabelle et Anicet. Que ce dernier possédât des renseignements si complets sur la bande dont le marquis était le chef, voilà qui allait mal. Nous ne sommes déjà que trop peu sûrs de nous-mêmes pour faire confiance à autrui. Anicet pouvait à tout instant bouleverser la vie du brillant attaché d'ambassade. Celui-ci cherchait à s'affranchir, et l'attention même que Mire marquait au dangereux détenteur de ses secrets n'était pas pour dissuader délia Robbia de se défaire d'Anicet. L'occasion, plus glissante qu'un poisson vif entre les doigts, comment la rencontrer?

Le désir d'éviter ou de retarder l'orage fit remarquer à Mirabelle la pâleur de Baptiste: «Que vous est-il arrivé, mon ami? questionna-t-elle, vous paraissez abattu. Seriez-vous malade?

--Oui, appuya Bleu, Baptiste est arrivé en retard; il faut qu'il ne soit pas dans son état normal.

--Ce n'est pas moi, dit Baptiste, c'est mon train qui a eu du retard. J'arrive de province et vous m'excuserez de ne pas briller dans la conversation quand vous saurez qu'aujourd'hui même j'ai suivi les obsèques de mon meilleur ami; vous l'avez connu, Madame, à ce qu'il paraît, car on l'appelait Harry James.»

Mire poussa un léger cri et s'évanouit entre les bras de son époux. On s'empressa, mais elle revint assez vite à soi-même. Son premier regard fut pour l'homme qui la tenait. «Ah! c'est vous, Pierre? Je me trouve bien sotte. Une pareille nouvelle! Personne au monde ne m'a fait à la fois tant de bien et tant de mal que celui dont vous avez prononcé le nom, Monsieur Ajamais, et je ne sais plus si je dois le haïr ou le pleurer. Je serais bien désespérée à l'heure qu'il est, n'était cet appui dans la vie que je trouve dans le modèle des époux. Mais de quoi est mort ce malheureux? Je me sens assez forte pour en entendre parler, je vous assure.

--Harry James, Madame, a préféré la mort au fil des jours plus tranchant que celui du rasoir. Il a choisi la chambre d'hôtel où se dénouent les faits divers comme l'arme la plus propre à priver de la lumière ceux qui ne savent plus qu'en faire. Je vous fais grâce des détails, tous plus déchirants que le bruit de la scie.

--Harry suicidé? C'est à n'y rien comprendre. Que lui était-il advenu?

--Les journalistes se le demandent, mais ils se tranquillisent en imaginant un accident. Un jeune homme que James voyait les derniers temps m'a assuré qu'il était devenu bizarre: «Vous me croirez si vous voulez, m'a-t-il dit, eh bien, pendant des soirées entières il était gai comme un pinson. On faisait la noce. Rien de plus naturel. On blaguait. Il y avait des femmes. Au milieu de la nuit il se mettait à fixer un point dans le vide et vous ne lui auriez plus arraché un mot. Un original, quoi!» C'est tout ce qu'on peut savoir.»

Il y eut un grand silence, puis Anicet sifflota et dit:

«Croyez-vous que le suicide change quelque chose à notre cruelle indécision? Ce qui nous satisfait à sa pensée, c'est cet aspect de solution, ce caractère définitif, qu'aucune de nos actions ne revêt de cette manière apparente. Mais ne nous trompons-nous pas? Pourquoi ce seul geste nous permettrait-il d'agir sur nous-mêmes quand tous les autres resteraient inefficaces? Si vraiment se tuer mène à quelque chose, il doit y avoir d'autres façons de résoudre le problème de la vie.

--Si vous avez raison, reprit Baptiste, Harry James connaissait ces autres solutions. Il les avait examinées et vous savez laquelle il a choisie. Une phrase d'une de ses lettres me trouble. Il parle d'une chose mystérieuse à quoi il s'est essayé. Puis c'est fini, le trou noir. Un grand silence, et, dans les nouvelles en trois lignes, l'annonce du décès.

--Le suicide, dit Gonzalès, je n'y comprends rien: bien des fois je me suis vu ruiné, déshonoré, flambé. Je n'ai jamais pensé à sauter le pas. Et vous voyez que je suis encore là, avec une belle femme, de l'argent, un hôtel à Paris, des propriétés en Californie, et une soif, une soif de tous les diables!»

On passa des rafraîchissements.

Mirabelle prit Baptiste à part: «Il était votre ami, dit-elle, vous a-t-il jamais parlé de moi?

--Je ne pourrais pas le jurer. Les femmes tenaient peu de place dans ses propos. Cependant je crois me rappeler une histoire qui pourrait se rapporter à vous.

--Dites.

--Harry James avait alors pour maîtresse une petite fille triste à laquelle il ne touchait jamais parce que, assurait-il, elle était enceinte. La malheureuse, éprise de lui, se frappait de grands coups sur le ventre pour lui prouver qu'il n'en était rien. Comme elle attendait réellement un enfant, elle en mourut. À cette occasion je demandai à mon ami s'il avait toujours eu cette répulsion de la grossesse. Il me répondit que non, que cela remontait à une aventure précédente: «Cette femme, disait-il, était enceinte de moi, «et ce qui me répugna ce fut seulement qu'elle fît sans cesse «des projets d'avenir. Par la suite ce dégoût s'allia dans «mon esprit à l'idée de femme enceinte.»

--Monsieur Ajamais, savez-vous combien vous êtes cruel dans vos récits? Vous blessez à coup sûr.»

Mire s'évada. Avec quelle voix elle s'adressa à son mari! Toute l'assistance en fut incommodée. Dès lors il ne fut plus question que du bonheur conjugal: le thème fut appuyé d'exemples jusqu'à deux heures du matin.

Sur le trottoir, quand les masques se retrouvèrent entre eux, ils remportaient une colère confuse. Le marquis, qui crut apercevoir l'occasion cherchée, affirma qu'une conférence s'imposait. Personne ne songea à le contredire. Le café de Boulard parut bien peu tranquille pour y tenir des assises. Miracle proposa une salle de sa connaissance dont il garantissait la sécurité. On le suivit sans voir une ombre sortir de l'hôtel Gonzalès et emboîter le pas de la petite troupe après s'être assurée du bon état d'un revolver.

CHAPITRE ONZIÈME

PRÉLUDE, CHORAL ET FUGUE

À la suite d'Ange Miracle, toute la bande remonta les boulevards, puis la rue du 4-Septembre, la rue Réaumur, le boulevard Sébastopol. «Oh! j'ai tellement sommeil, soupira Pol mal à l'aise dans son habit de louage, où va-t-on comme ça? Aux Halles?». On ne lui répondit pas. Ces sept hommes en chapeau haut de forme n'étonnaient même pas les rares passants, les dernières filles maintenant sans espoir: «Tout de même, dit l'une d'elles en les frôlant, si c'est une façon de faire la fête!» Ils prirent la rue aux Ours. L'Horloge pneumatique marquait trois heures. Un sifflet de vapeur fit retourner Anicet: comme un mauvais présage, un vrai train de marchandises avec une vraie locomotive traversait lentement la rue Étienne-Marcel. Les fourgons étaient pleins à déborder de choux et de carottes. «C'est ici», dit Miracle. Sur la porte on lisait:

INSTITUTION DE JEUNES GENS.

Ange siffla d'une manière singulière. Un certain temps s'écoula. Puis la porte pivota doucement sur ses gonds, et on vit une jeune fille en déshabillé, elle enlevait de sa main gauche son dernier bigoudi. Elle recula: «Tu n'es pas seul, mon Ange?

--Excuse moi, Élodie, j'ai à parler sérieusement avec ces Messieurs, et nul lieu ne m'a paru assez sûr pour notre conférence. Mène-nous dans l'atelier. Il n y a personne, n'est-ce pas?

--Quelle idée! heureusement, ce sont les vacances, et Papa est absent. Tout de même, j'ai un peu peur. Entrez, Messieurs. En voilà du mystère. Par ici. Cela ne va pas durer longtemps? Prenez la lampe. Tu resteras, hein? À droite.»

À travers l'obscurité on était parvenu dans une vaste pièce. Une lampe à filament de charbon donna une lumière misérable et n'éclaira que quelques sièges scolaires, un carton à dessins, des barres d'appui. La grande ombre environnante ne fut que peu à peu perceptible aux sept compagnons. On se trouvait dans la salle de dessin, un grand atelier vitré, où pendaient des plâtres à peine aperçus, modèles de bras, visages grecs, le discobole, des fleurs de pierre, l'esclave de Michel Ange émasculé, et par terre plusieurs bustes, torses, têtes de rebut, éventrés, décapités ou scalpés, et laissant voir par leurs plaies noires le vide des conceptions humaines. Tout cela était couvert de la poussière accablante du fusain ou de la craie. Élodie se retira. Ils s'assirent. Ils se groupèrent. L'un deux s accouda aux barres d'appui. Anicet se jucha sur la table du professeur.

«Mes amis, dit le marquis della Robbia, ce qui nous a joint toujours, c'est un certain sens, un certain goût de se compromettre, un certain tour d'esprit dramatique. Nous voilà sept, comme une chose, dans un endroit absurde. Ce n'est pas par désœuvrement que nous nous sommes donnés un but dans la vie, mais par désir de n'en pas atteindre d'autre. Nous cherchions à nous restreindre, et nous nous sommes réunis pour diminuer encore nos espérances. Nous avons inventé cette rivalité ridicule. Nous tenions peut-être à notre estime réciproque et nous voulions un terrain où nous éprouver concurremment à armes égales. Je ne vous parlerai pas de Mirabelle, et de ce quelle a pu devenir pour nous. Ainsi, au cours d'une partie, le jeu change d'objet, tourne sur ses talons, et c'est toute une aventure nouvelle offerte à nos désirs. L'horizon le plus étroit s'élargit toujours au coude de la route. Qu'importe après tout que les yeux des femmes ne soient que des miroirs à alouettes! Il y a des émotions qui font tout le prix de l'existence, et qu'elles paraissent méprisables à l'homme que nous étions avant de les avoir goûtées ne nous les rend pas moins indispensables. Il y avait ici quelqu'un que la règle du jeu ne prévoyait pas et qui promet de rendre ce passe-temps impossible. Nous avions tout examiné, excepté le mari. Le mari. Il vous appartient de décider notre attitude devant le mari.» Il y eut un grand tumulte. Chipre proposait un enlèvement. Pol parlait de suicide à sept, de conduites de gaz. Ange demandait qu'il n'y eut pas de violence: avec de l'adresse on peut faire tant de mal. Bleu prononçait poignard à tue-tête. Anicet jouait avec sa chaîne de montre et balançait ses pieds sous la table. Ce fut Baptiste qui imposa le silence et qui prit la parole: «Je connais deux moyens d'écarter une femme d'un homme, c'est de tuer l'homme ou de le ruiner. Le second est assez cruel. Cela rappelle le gobe-mouches. De plus, il n'est pas très facile de l'appliquer. Vous dirai-je que j'avais déjà tenté quelque chose dans ce sens? Mais je ne pouvais agir directement. Il a fallu mettre en branle dix ou vingt intermédiaires inconscients. Les affaires financières sont plus compliquées que le bois de Vincennes. La machine partie m'échappe. Qu'est-ce que cela donnera? Je n'en sais rien. Si vous êtes des hommes résolus, vous ne pouvez pas vous contenter d'attendre un résultat problématique. Il faut tuer. C'est très simple. Tuer.»