Anicet; ou, le panorama

Part 11

Chapter 113,988 wordsPublic domain

Maintenant la tête est au milieu de la scène au ras du sol comme si Mirabelle s'était couchée à plat ventre. Il faut qu'il y ait quelque magie dans sa chanson pour qu'Anicet frissonne ainsi. Cependant il n'a perçu que le mot amour qui se love vers la salle, serpent froid à faire frémir les épaules nues des femmes et les vêtements sombres des hommes. L'obscurité renaît avec le silence.

Alors le second rideau se partage à son tour, tandis que jaillit en dix endroits des galeries le bruit froid et rapide d'un arc électrique qui se tend. Dix projecteurs vomissent le feu blanc.

Il va éclairer au milieu de la scène cette haute sellette de laquelle, le menton dans les mains, les coudes sur les genoux. Mirabelle regarde le vide avec des yeux plus doux que la mort. Mire est enveloppée dans un grand manteau noir; il se termine en pointe bien au-dessous des deux pieds nus qui fleurissent cette chute d'ombre. Mirabelle chante encore, comme si elle avait été mise au monde pour cela. Sa tête soudain se renverse, elle tend vers le public deux mains baguées que deux bracelets, anneaux d'esclavage, séparent de deux bras plus blancs que le jour. Le manteau tombe de ses épaules et Mirabelle alors apparaît à tous véritablement comme LA FEMME. Anicet la croit nue, tant elle est belle. Mais elle est en réalité vêtue des tissus les plus chers et des joyaux les plus rares. De temps en temps l'une de ses pierreries se met à briller comme un signal de voie ferrée. Mirabelle a fini sa chanson, mais tient encore clair et haut le défi de la dernière note.

Oh! comment voulez-vous maintenant que les images ne se brouillent pas?

Anicet sentait autour de soi la présence de nombreux spectateurs. Il avait les yeux fermés. Il savait bien qu'il dormait dans le café de Boulard. Il aurait voulu s'éveiller, il ne pouvait pas. Un des assistants eut pitié de lui et lui donna un coup de poing sur la tête. Une grande lumière se fit dans son crâne et il s'éveilla.

On venait d'allumer, le jour était tombé: «J'ai donc dormi bien longtemps, dit Anicet, déjà la nuit?

--Vous avez fait le loir, camarade, répondit Boulard, vous n'en serez que plus dispos pour notre petite entreprise.

--Ah! je me croyais loin d'ici, vous n'imaginez pas tout ce qui m'a passé par la tête. A quel moment ai-je donc commencé à rêver? Les rues sont déjà éclairées.»

Au dehors, près du réverbère, une femme et un homme se séparaient; Anicet reconnut avec stupeur Pedro Gonzalès.

«À quel moment ai-je donc commencé de rêver?» répéta-t-il.

--Hé, je n'en sais rien, camarade, reprit Boulard en lui tendant deux revolvers, mais prenez toujours ces petits bijoux.»

Au moment qu'Anicet sentit le froid du métal, on entendit un grand cri, et les gémissements de Monsieur Pol derrière le comptoir: «Ah! mon Dieu, disait-il, elle est morte, ma colombe, ma tourterelle, ma chouette au corps de vipère, ma tendre Tramée, ma maîtresse.»

Il avait pris le corps sous les aisselles, et, tout en sueur et tout en larmes, le tirait au milieu de la pièce, Anicet se précipita pour chercher des marques de strangulation. Mais il n'en trouva point. Un petit flacon vide, avec l'étiquette Poison que Boulard découvrit derrière une pile d'assiettes expliqua le mystère. Pol gémissait très doucement sur le cadavre. Anicet ne regrettait pas Traînée, mais qu elle fût morte le bouleversait. «Ça va bien, dit le patron, il n'y a pas besoin de médecin puisqu'elle est morte, et comme nous ne tenons pas à ce que la police vienne mettre le nez dans nos affaires, il n'y a qu'à faire disparaître cette belle enfant. C'est dommage, tout de même, elle aurait encore fait un bon usage.» Il chargea le cadavre sur son épaule et disparut dans l'arrière-boutique.

Pol gémissait toujours en se balançant lentement de droite à gauche et de gauche à droite. Une idée parut lui naître, il s'arrêta un instant, se leva et partit à son tour dans l'arrière-boutique.

Les deux comparses qui avaient escorté le cadavre d'Omme parurent sur le pas de la porte. «Le patron est là? demanda l'un d'eux à Anicet, il est l'heure de partir.

--À votre disposition, les garçons, dit Boulard en reparaissant sans son fardeau. Allons, mon jeune ami, en route. Nous vous expliquerons.» Tandis qu'ils sortaient, Anicet vit Pol revenir avec un escabeau, un marteau, un clou et une corde. «Il va se pendre», pensa-t-il, et il s'éloigna en riant à l'idée de la scène burlesque qui allait se passer, quand la corde se casserait, et que Pol recommencerait sa tentative lamentable à nouveau couronnée d'insuccès.

«Le soir, dit-il, il fait bon vivre.»

CHAPITRE NEUVIÈME

DÉCÈS

Une tresse de cheveux pend de la nuit décoiffée. Elle se balance, lourde, noire, dans le vide et plonge dans une fissure des maisons. L'homme qui est au bout de la corde voit les pans des murs prendre des inclinaisons dangereuses. Pour ses yeux les corps de bâtiments se bousculent autour de la cour. Tandis que la corde glisse doucement du toit, les regards de l'homme chavirent vers le ciel et groupent au petit bonheur les étoiles en constellations ignorées des astronomes. Ces figures vertigineuses lui rappellent un dessin de tapisserie, jadis, dans une chambre où pour la première fois l'amour, avec une odeur de madère, lui ouvrait un peignoir crème orné de rubans. Elles tournent au-dessus de sa tête comme alors ces fleurs murales. L'homme s'irrite d'un parallèle qui le poursuit et le gêne. À ce moment il a atteint la hauteur d'une fenêtre. Il tire deux fois sur la corde en guise de signal. Elle s'immobilise. L'homme monte sur le rebord. Il sort quelque chose de sa poche, il s'accroupit, il fait des gestes rapides; on n'entend pas les légers crissements qui les accompagnent parce qu'on est trop loin. Mais tout à coup un grand morceau de vitre se détache et suit sans bruit le mouvement de retrait de la main. La lumière lunaire qui blanchit la maison brille d'un éclat inattendu dans ce miroir. Le bras de l'homme, à travers la vitre coupée, cherche l'espagnolette.

Tant d'habileté ne surprend pas Anicet quoiqu'il soit peu habitué à ce mode d'ouverture des fenêtres. Il lâche la corde et saute dans la pièce comme un personnage de féerie.

Vous savez quel merveilleux attrait donnent à l'amour le secret et le mystère. Le crime porte un charme analogue. La prudence exigerait qu'on l'exécutât rapidement. Mais les voluptés fortes sont les plus lentes, et l'assassin sensible, le cambrioleur délicat s'attardent au lieu même qu'ils devraient fuir. J'ai souvenir d'avoir lu, il y a de cela dix ans, l'histoire de ce voleur qui avait pénétré dans la cave d'une banque, ouvert le coffre-fort, en avait vidé le contenu, mais ne pouvait se décider à partir et comprimait les battements de son cœur contre la porte du coffre. Aux agents qu'on avait mandés au vu des traces d'effraction, il dit avec tristesse: «Déjà le jour? oh! laissez-moi une heure encore.» À l'instant que son pied se posa sur le plancher, Anicet sentit le vertige monter le long de sa jambe tendue, envahir son corps, et tourner son crâne comme un remontoir. Le danger et la solitude, longs lévriers de la nuit, léchaient ses mains, sa face et ses paupières. Quelle envie de dire, posément, à voix haute: Me voici dans la maison. Le péril du moindre bruit ne rendait que plus tentante cette fantaisie. Comme un dormeur qui veut parler, Anicet se résigna à exprimer l'idée gênante, mais les mots portaient de petits bouts de papier collant recroquevillés, et dans la gorge raclaient les parois, s'y plaquaient sans pouvoir sortir. Quand un très grand effort permettait aux mots de s'échapper, comme des souffles, ceux-ci avaient perdu leur sens en route, on ne reconnaissait plus leur visage coutumier. Ou bien c'étaient d'autres phrases qui venaient, absurdes exhalaisons de l'esprit, trahisons déguisées de secrets intimes: «_Les fuchsias m'ont encore fait des propositions, ou, j'aimerais bien manger des femmes de couleur._»

Anicet sentit qu'il n était plus maître de son esprit, et pour se ressaisir il fixa son attention sur un souvenir. Tout d'abord ce ne fut qu'un point lumineux autour duquel dansaient les ombres des associations d'idées, pareilles à des branches d'arbre devant le soleil. Puis les rameaux s'écartèrent, se groupèrent à la périphérie de la clarté, léger lacis sans cesse resserré, ne formèrent plus qu'un halo sombre, une bande noire, une ligne, une ligne mince, le contour du souvenir, puis Anicet regarda le soleil en face. C'était, sans préméditation, un beau soleil d'enfance, un jeudi qu'on partait pour le pôle à bord de l'INGÉNIEUX; tout se trouvait prêt à point, les conserves pour l'hiver, les fourrures, l'huile pour calmer la mer, les fourchettes à piquer les baleines. Mais au tournant de la rue des Martyrs, on s'aperçut qu'hélas! on avait oublié les coussinets des dynamos. Le souvenir devenait précis, précis comme le visage rieur de la petite fille, de laquelle je peux vous dire le nom, attendez: elle s'appelait Arabelle ou Marie, c'était sûrement une princesse déguisée. Je lui trouvais un port de reine. Immédiatement je voyais la mer et les bateaux de la Compagnie des Indes.

Anicet sut à ce détail qu'il avait retrouvé son sang-froid, et comme un poisson dans l'aquarium se dirigea, d'après le plan consulté tantôt, pour trouver le salon où le peintre avait fait son atelier. Le petit jet de sa lampe électrique troua la nuit, révéla la porte et le bouton de la porte. À ce moment, Anicet éprouva fortement la volupté de l'ombre. Combien de fois avait-il vu en rêve ces hommes audacieux qui pénètrent dans l'obscurité des maisons, tandis qu'au dehors le clair de lune, silencieux et complice (on traduit _amica_ comme on peut), fait chromo? Belles affiches des films américains! et si tout à coup la lampe allait éclairer le visage d'un homme? L'intrus prit un de ses revolvers et l'arma avec un bruit sec plus harmonieux que les musiques humaines; puis il ouvrit doucement la porte et se glissa dans la pièce voisine. Il la franchit sans hésiter et entra dans l'atelier-salon.

Si nous n'avions du monde qu'une seule donnée à la fois, s'il n'existait pas en nous cette faculté d'unir mille sensations simultanées et de les rapporter à un même objet, nous serions constamment dans l'état de notre héros à ce point de son histoire. Dans cette pièce ignorée où toute chose semblait précisément surgir à l'endroit qu'on ne l'attendait point, le jeune homme à chaque heurt saisissait dans le pinceau lumineux de sa lampe un aspect de cet univers paradoxal, et ne savait comment relier ce nouveau phénomène à ses précédentes découvertes. Aussi bien, ses yeux se trompaient-ils en discernant pêle-mêle, à terre, entre des séries de toiles adossées aux murs, ces loques brillantes, ces velours pailletés, ces colliers en perles de bois, ces caisses vides, ces boîtes de conserves aussi dangereusement sonores que ces invraisemblables instruments de musique tout à coup rencontrés par le pied avec un fracas épouvantable (cela se passe, en respirant très fort on finit par calmer son cœur). Une autre fois ce fut une masse molle qui entrava la marche d'Anicet et la lumière décela le cadavre bouffi d'un mannequin aux joues rouges. Un peu plus loin, quelque chose glissa si soudainement qu'Anicet eut le sursaut de quelqu'un qui touche dans l'ombre un serpent nu et rapide. Ce fut une peur affreuse qui fit trembler ses lèvres, dilata ses prunelles et donna une lucidité fébrile à son esprit. Tandis qu'il battait l'air de la médiocre clarté de sa lampe, le cambrioleur novice devina, sans que ses sens l'eussent encore pu renseigner, un chevalet chargé qui s'écroulait à côté de lui. Il eut le temps de jeter ses bras et de les serrer autour du cou de la bête prête à s'abattre: la catastrophe évitée, Anicet restait dans l'ombre, les mains fermées sur un revolver et une lampe, embrassant un fardeau qui lui échapperait au moindre mouvement. Il se compara au charretier qui accole son cheval et patine avec lui sur le verglas. Ramener sa charge en position d'équilibre, il faudrait un hasard. Il est du consentement commun que l'homme qui voit un ours se sauve puis a peur. Je ne le crois pas, mais plutôt que l'homme a peur (ce retrait subit de tout le sang des membres et de toute vie du corps, comme une chute), puis se sauve (cette réaction qui se fait course quand la machine regagne à toute allure le temps perdu par la terreur) puis, qu'il a peur de l'ours, je veux dire qu'il rend un juste hommage à la cause même de son trouble et la salue mentalement par son nom. Ainsi Anicet était mort un instant dans la nuit, puis avait devancé avec une précision d'automate le désastre imminent, et maintenant, le danger passé, se représentait le bruit épouvantable qui eût réveillé la maison, Paris, l'Europe et la police. Le craquement léger d'un meuble lui donna autant de terreur que si le chevalet se fût réellement effondré et que le peintre fût apparu dans l'encadrement de la porte, «Au fait, chez qui suis-je tombé?» Les toiles ne le renseignèrent pas au premier moment: c'était d'abord un paysage léger et dansant que de petits personnages antiques n'empêchaient pas de situer dans le bassin de Paris; puis il y eut au bord d'un lac une femme richement habillée qui tenait une lettre ouverte et regardait dans un des coins supérieurs l'apparition souriante d'un jeune commis endimanché. Anicet, qui s'était cru chez un émule de Corot, se sentit déconcerté et chercha d'autres renseignements: il aperçut une maison schématique qui fidèlement figurait la _Maison_, celle qu'on ne désigne que par ce nom tendre sans le nantir d'un possessif, la Maison qu'on a décrite avec son toit, ses fenêtres, sa porte, (les étrangers seuls y voient des choses singulières), cet endroit chaud quelque part dans le monde, vous m'étonneriez, voyageur qui lui trouvez DU CACHET, ce coin ami au dehors duquel il n'y a que les étoiles et la barrière du jardin. Ici Anicet se perdit dans les souvenirs de sa petite enfance, quand les chiens ouvraient des gueules immenses et quand régnait sur la terre un peuple de géants très doux. La toile suivante émut une autre couche de son être: elle représentait un adolescent grand et maigre dont les mains souffrent d'être vides, un garçon qui n'a pas encore appris la beauté des corps, ni quel secret cache ce maillot trop large: trop pur pour être harmonieux. Enfin, pour que le doute ne pût subsister dans l'esprit d'Anicet, une nature morte laissa voir au jeune homme dans le jeu ambigu de la guitare et des bouteilles au centre du guéridon les formes jointes d'un couple amoureux que le monde ne pouvait plus troubler ni le charme des objets usuels. Sa stupéfaction fut si profonde qu'à peine le mot Bleu eut-il surgi dans sa pensée qu'Anicet ne songea plus à s'étonner de cette merveille: «Je suis chez Bleu.» Il y avait un siècle que tout le monde le savait. Le premier mouvement fut de partir: on dirait aux gens de là-haut qu'un intrus avait empêché le vol et d'ailleurs... Le deuxième mouvement fut de simple curiosité, et tout de suite il y en eut un troisième: la décision de voler Bleu mieux encore que n'importe quel autre peintre. Probablement, au fond du cœur, le troisième parti avait précédé les premiers: il portait en lui un tel attrait, un tel feu qui brûlait les poumons comme l'oxygène après une longue course dans l'air froid. Mais la force extérieure à l'esprit qui discipline nos instincts l'avait présenté par anti-phrase, puis comme elle n'entraînait pas la conviction, avait laissé passer l'excuse _curiosité_ et enfin avait cédé au désir fondamental qui annihilait sa résistance. Qu'il est facile de causer préjudice à des indifférents, mais quelle douce violence on se fait quand on nuit sciemment à qui l'on aime! et Anicet ressentait pour Bleu cette sorte d'amour que les gens prennent pour de l'admiration. La puissance de séduction que Bleu exerçait sur lui faisait éprouver à Anicet quel rival il trouvait en ce peintre pour la conquête de Mirabelle. Cependant de l'émoi ressenti devant les miracles de Bleu, on ne pouvait déduire celui de Mirabelle; ah! si le génie seul avait agi sur cette fuyante beauté! Mais qui saurait à coup sûr trouver le chemin de tous les cœurs, et n'est-il pas vers l'amour d'une femme des voies singulières que n'ouvrent ni la valeur ni la beauté?

Pour deviner quel effet pourrait produire Bleu sur Mire, il eût fallu connaître, avec l'étendue de ses moyens, la façon dont ceux-ci agissent sur un être. Quand Anicet s'efforçait de pénétrer ce mode d'action sur soi-même, le trouble bornait son investigation. Par analogie, il égalait cette émotion à celle de certains réveils enfantins: on ne sait plus le nom des objets familiers, on les reconnaît mais quelque chose d'eux est parti dans l'infini. Ou bien on trouve encore les vocables qui désignent ces accessoires de la vie quotidienne, mais c'est la première fois qu'on voit une table, une chaise, tout paraît neuf, surprenant, éloquent pour notre cœur et sans doute allons-nous découvrir des vérités capitales. La plus banale réalité tout à coup me parle directement sur un ton si lointain que les yeux se mouillent. Ce qui monte en nous, c'est l'amour de la vie soudainement provoqué par le spectacle des natures mortes. Quelle partie humaine se joue donc derrière ces apparences inertes? Rien n'aurait moins dû me faire songer à la vie, et la voici palpitante (beauté de ce mot vulgaire). Quelle douleur ou quelle joie réside au sein de celui qui nous la révèle? À tout instant on le croirait à un tournant dangereux de ses jours. Un secret merveilleux l'anime à nous communiquer un trouble profond qu'il transforme pour nous et jamais nous ne saurons de quel drame ces paquets de tabac sont le signe, ni quelle exaltation traduisent ces mandolines. Il n'y a ici que l'émotion pure et si pareille à celle qui dort en nous, qu'elle va l'éveiller comme la note harmonique fait un vase muet tout au fond de la pièce. On n'échappe pas à ce charme parce qu'on n'en saisit plus l'origine. Ce qui vient à nous est vrai, nous ne pouvons le réfuter. Comme on tremble subitement devant une pipe et quelle faiblesse nous met à la merci. À la merci de quoi?

Anicet éclata de rire sans aucune gêne: «Je viens de me prendre au sérieux», dit-il à haute voix et cette imprudence n'entraîna aucune catastrophe. Cette bravade avait été pour lui l'épreuve de son existence. La séduction de Bleu l'avait un instant distrait de sa personnalité et le son seul de sa propre voix lui rendit le sens individuel.

Tout d'abord il avait projeté la destruction de ces œuvres redoutables pour lui, mais en même temps il convenait qu'anéantir ceci n'était rien: il s'agissait d'inventer des charmes plus puissants. La force de fascination du peintre s'expliquait assez clairement: ne se substituait-il pas à nos sens pour interpréter le monde et de qui sommes-nous incessamment amoureux sinon de ces intermédiaires? comment ne pas s'éprendre de celui qui nous donne à tout instant l'équivalent humain des choses extérieures? Pauvre poète qui cherche à lutter avec tes malheureuses images verbales! Il y a pourtant des cris qui viennent de plus loin dans les cœurs des hommes que de cette zone facilement atteinte où règne l'amour des formes colorées. Si nous savions donner à nos instincts leur voix véritable et non ce chant monotone des cordes vocales quel pouvoir ne prendrions-nous pas sur tous nos semblables, que leurs cheveux soient ou non de la longueur des nôtres! À titre d'essai, Anicet ferma les yeux, éprouva l'angoisse de la jalousie et cette crainte insurmontable du triomphe de Bleu, puis il écarta désespérément les formules que son esprit lui proposait pour les traduire, se ramassa sur sa souffrance au point de ne plus rien sentir de l'univers que ce feu intérieur, et laissa monter la plainte réflexe qui vint à ses lèvres et sonna très bas, comme la parole d'un autre, avidement guettée par Anicet lui-même: Mon Dieu. Cela surgissait de l'intime et personne n'avait envie d'en rire, mais rien, rien n'excusait ces mots, fruits de l'habitude. L'Anicet mécanique dit encore: C'EST BIEN ÉTRANGE. Mais de quoi parlait-il avec le ton lointain des gens qu'on a cru morts et qui se réveillent à demi pour livrer le secret de la tombe? L'autre comprenait maintenant que la voix profonde de l'homme ne possède aucun des sortilèges communs aux poètes. Au vrai, peu lui importent tous les mots. Dans les toiles de Bleu ce qui troublait surtout Anicet c'était cette sûreté des formules; il ne semblait jamais que le hasard eût présidé à ceci ou à cela. On devait le craindre comme ce chimiste expert qui reproduirait à coup sûr tous les corps naturels. Et cela même, était-ce bien redoutable? Cette confiance dans sa science ou son art que supposait la réalisation des formules était-elle compatible avec la séduction? À vrai dire, l'adresse n'est ici qu'un pis aller. Pour m'émouvoir au point de me subjuguer, la gaucherie qui invente cette caresse ou ce regard pour les besoins de la cause, l'anxiété de la parole, l'incertitude du geste, sont de plus sûrs auxiliaires.

Sur un chevalet, il y avait un grand tableau voilé avec tant de soins qu'on comprenait à ce seul détail la sollicitude du peintre pour son œuvre. D'un tour de main Anicet le dénuda, curieux de trouver ici même l'épreuve de sa conviction. Dès le premier coup d'œil, il comprit qu'il était devant la _Louange du Corps humain_, le tableau dont tout le monde parlait sans l'avoir vu et où Bleu croyait mettre le meilleur de soi-même. Le jeune homme soupira de soulagement: ce qui se présentait à sa vue n'était qu'une parfaite académie, une figure de proportions avec ses cotes en chiffres connus. Anicet saisit subitement que Bleu en atteignant la perfection avait passé du domaine de l'amour à celui de la mort et de la gloire. Il prononça plusieurs noms de grands hommes et sourit.

«Vous me direz ce que vous pensez de cette toile... Tiens, Anicet! Que faites-vous là, cher ami, avec une lampe et un revolver? Vous voyez, j'amenais notre cher Marquis dans mon atelier. Il s'agissait de montrer _la Louange du Corps humain_ que vous regardiez à ce que je vois. Qu'en pensez-vous? Non, ne vous forcez pas.»

Anicet balbutia des compliments embrouillés. L'arrivée de Bleu escorté par le Marquis le terrifiait. Que dire? Le rouge lui montait aux joues de devoir mentir sans aucune chance d'être cru.

«Ne cherchez pas à m'expliquer votre présence, dit encore Bleu, chacun a ses petits secrets et il n'y aurait plus de vie possible si les voisins s'en préoccupaient. Vous prendrez bien quelque chose?»

On entendit des craquements de pas dans la pièce voisine. Quelqu'un de lourd avançait avec précaution. Tout à coup, comme une chouette en plein jour, Boulard jaillit dans la lumière, épouvanté de se trouver en présence des locataires. Mais sa terreur changea de nature quand il eut aperçu le visage du Marquis.

«Excusez-moi, Chef, dit-il, je ne savais pas que ce Monsieur le peintre était de vos amis. Sans ça vous pensez bien que je n'aurais jamais osé! Et si je me suis engagé dans cette aventure avec les camarades, c'est qu'un rabatteur nous a proposé le coup à la dernière minute. Alors, vous comprenez, une belle affaire. Faut pas laisser passer l'occasion. On a peur des gaffes, on en fait d'autres. Enfin. Et puis nous avions une nouvelle recrue à exercer, ce jeune homme, et... Mais est-ce que vous le connaissiez aussi? Ah! bien, je suis flambé. Il vous a tout dit: qu'on ne voulait pas partager avec vous, que c'était pour le compte d'un Américain. Ah! zut alors! Quel malin, tout de même. Aussi on se fatigue à toujours donner la part du bon à des Messieurs en habit noir qui ont peur de se salir les mains. Comprenez, patron, on fait toujours le gros ouvrage. Alors. Enfin, il ne faut pas nous en vouloir. Vous êtes intelligent.

--Tu vas commencer par filer, dit le Marquis, pour cette fois ça passe. Mais que je ne vous y reprenne pas. Va: Monsieur (il désigna Anicet) reste avec nous.»