Part 10
On tient facilement à cinq dans un taxi, mais quand le cinquième est un mort, il ne met aucune bonne volonté à plier ses jambes sous la banquette. L'effort que fit Boulard pour rappeler le cadavre aux bienséances amena la chute du masque de feu Monsieur le physicien Omme et l'apparition au-dessus du loup noir de son visage affligé pour l'instant, et probablement l'éternité, d'une expression si stupide, qu'Anicet se mit à rire comme s'il avait deviné le fin mot d'une plaisanterie un peu subtile. Le cafetier démasqua brusquement le jeune homme de la main gauche tandis que de la droite il lui saisissait les poignets: «Il y a erreur sur la personne, à ce qu'il paraît, dit-il. Mais qu'à cela ne tienne, mon joli Monsieur (quoi qu'on ne puisse pas prétendre que vous soyez précisément joli), vous payerez aussi bien qu'un autre. Cette petite expédition ne vous coûtera que la bagatelle de dix mille francs; admirez mon honnêteté, je ne vous demande que la somme promise par votre victime. Ce n'est pas cher acheter notre silence.» Les deux comparses avaient tiré leurs revolvers. On roulait. Par la glace de devant on apercevait à côté du chauffeur Monsieur Pol effaré (il avait fait le guet pendant l'affaire), qui tâchait d'exprimer à Anicet son innocence en tout cela. «Je regrette, dit Anicet, de mal récompenser votre vertu, mais il ne me reste plus un centime; je suis d'ailleurs fort heureux de vous rencontrer car vous allez m'éviter la peine d'un suicide, toujours romantique et bien fatigant à mettre en scène. Je suis à vous, Messieurs.» Un vif embarras parut sur le visage des trois complices: «On vous arrangerait volontiers, reprit Boulard, mais ça n'est pas tout ça, il faut que nous rentrions dans notre argent. Nous n'avons pas travaillé pour des prunes. À quoi pourrait-on bien vous employer? Les enfants, fouillez donc notre client.» L'un des acolytes palpa les poches d'Omme, il retira de l'une d'elles un portefeuille et de celui-ci dix billets de mille francs, et mille francs en billets de cent. Boulard partagea les dix mille francs avec ses deux camarades, puis, gardant devant lui les dix billets de cent, il demanda: «Une simple question, cher Monsieur: vous y connaissez-vous en peinture?--Mon Dieu, dit Anicet, vous êtes bien curieux, mais je ne vous dissimulerai pas que j'ai été l'ami de tout ce qu'il y a de mieux en fait de peintres et que ça m'a donné une teinture d'éducation artistique.--Parfait, parfait, vous êtes donc l'homme que je cherchais. Prenez toujours ces mille balles, histoire de vous intéresser à nos petites opérations et de vous enlever vos idées noires, et, puisque nous sommes arrivés, descendez donc avec moi, que nous parlions affaires dans un endroit tranquille. Si vous n'êtes pas sage, je vous brûle. Descendez, cher ami.»
Anicet sortit de la voiture et se trouva devant un café Biard qu'il reconnut; Monsieur Pol déjà en tenait la porte ouverte. Boulard parut à son tour, se tourna vers les deux hommes demeurés dans le taxi et leur recommanda de mener le bourgeois à destination.
Quand Traînée vit entrer Anicet, elle poussa un grand cri et s'évanouit derrière le comptoir. Pol se précipita vers elle en s'arrachant les cheveux, mais en route une autre idée le prit et il sortit au pas gymnastique. Personne ne pensa plus à la malheureuse fille.
«Jeune homme, dit Boulard quand ils furent assis, vous avez besoin d'argent, vous êtes à notre merci et avez trop à redouter de la police pour nous dénoncer à elle. Nous formons une petite association, dont le chef est un diplomate en vue auquel nous vous présenterons un jour ou l'autre, association dont le but est d'exploiter les richesses du quartier du Roule. Malheureusement aucun de nous ne se connaît en peinture et nos rabatteurs nous signalent de Jolis coups chez des marchands de tableaux. Voyez-vous que nous fassions main basse sur des croûtes? Vous comprenez comment vous pouvez nous être utile; on touche, vous vous en êtes aperçu, d'assez beaux dividendes, et le risque est toujours réduit au minimum grâce à notre grande expérience des affaires. Acceptez-vous mes propositions?»
Anicet songea aux exigences de Mirabelle: «Je n'ai pas le choix, dit-il, je serai des vôtres.
--Fort bien. Dès ce soir nous vous mettrons à l'épreuve. Nous avons en tête une petite excursion chez un peintre du quartier. C'est pour le compte d'un riche américain qui revend les tableaux aux États-Unis. Notre chef n'en sait rien. Nous agissons cette fois en dehors de lui; il s'agit d'un assez gentil magot. C'est toujours bien payé, le travail pour l'exportation.
--Je suis votre homme, dit Anicet, faites-moi servir un bock.»
Pol cherchait à entrer, mais il s'obstinait à suivre le battan, de la porte dans sa course et sitôt qu'il était dans le café, sortait à nouveau avec lui. Le patron le prit par la peau du cou et cria: «Un bock, imbécile.» Une grande tristesse se peignit sur les traits de Pol qui servit un bock à Anicet. Celui-ci, resté seul derrière sa table, commença à ressentir l'effet des fatigues de la journée. Peu à peu il s'affala sur la banquette et on ne pourrait pas jurer qu'il ne ferma pas les yeux.
Cependant il vit à la table voisine deux consommateurs qui parlaient. C'étaient des maçons ou peut-être des travestis. Le premier avait une fausse barbe, le second un air de fausseté, ou plutôt, non: un air de grande jeunesse.
Le premier dit: «Alors, petit, tu as sauté le pas avec ma femme. Je vais te tuer quand nous serons seuls dans un terrain vague. Auparavant, dis-moi l'effet que ça t'a produit. Moi, je n'ai jamais pu me souvenir de la première fois, parce que ce jour-là j'étais ivre, et peut-être aussi que je n'avais pas bien fait attention.» Le second se retourna sur sa chaise comme une bête en gésine: «À vrai dire j'attendais mieux de la volupté. Elle n'a pas d'excuse d'être si courte et on peut aimer sans cesser de compter les fenêtres: il n'y en a que trois au plus dans les hôtels que vous ou moi pouvons fréquenter avec nos moyens restreints. On entend tout le temps des pas dans la pièce à côté. Le voisin n'a pas de repos, il est comme possédé d'un remord. Tout m'est sensible au moment que je devrais ne plus rien voir. Le vent, est-ce le vent? j'entends sur les persiennes les passages de grandes merveilles ailées qui vont et viennent comme des servantes. Sur le mur, pour ne pas oublier, on a écrit les principales actions à faire: le laitier à payer, les commissions pressées, les visites; les yeux de la femme ne se détachent pas de ces lettres maladroitement tracées à la craie. Elle en parle, ah! j'étais si loin et ces préoccupations me feraient sourire tout au plus entre cinq et sept. Elle m'explique la jalousie, parce que, n'est-ce pas, je ne connais pas ça, je suis neuf comme un sou neuf. «Le plus dur pour une femme du monde c'est de ne pas résister à l'envie de manger les chaises et les rideaux quand son amant le soleil entre dans la chambre des rivales.» C'est bien la peine d'être ce jeune homme ardent quand la partenaire se bouche les oreilles pour ne plus entendre les tourbillons que son ami lui souffle entre haut et bas. Alors on abandonne le lit, et tout est à recommencer. L'amour c'est une mandibule et rien de plus, croyez-moi bien; nous n'en serions pas à nous manger le foie sans cette femme, comme une machine à coudre qui dodeline de la tête d'une façon si délicate et si peu réelle.
--As-tu observé? il y a encore ce moment terrible quand on se réveille et que la femme dort malgré la chaleur. Quel remède trouver alors contre la tristesse, quand on tourne la tête de tous les côtés et qu'on n'aperçoit plus au loin qu'une île déserte comme une noix de coco entre les branches?
--Ne me parlez pas ainsi: si l'amour comporte de pareilles horreurs, moi qui voulais me vouer à lui, comment resterais-je sur la terre?
--C'est bien simple, puisque je te tuerai dans une heure ou deux. Mais tu ne vas prétendre que tu connais l'amour pour les quelques simagrées qui te coûteront la lumière. Il faut avoir vécu avec la femme à ses côtés. Tu ne sais pas quel animal dément tu as caressé par curiosité. Quand on n'y tient plus et qu'il faut bien en passer par elle, elle fait la renchérie, elle ignore tout encore, l'homme l'effraie, elle veut qu'on la courtise. Tu ne t'es jamais vu devant elle, ivre et gauche, les prunelles retournées comme des manches de veston, la gorge peuplée de bêtes étranges et les mains si lourdes; les mains, le pis ce sont les mains. Elle, marche dans la chambre comme si elle allait au Bois de Boulogne. Quand je vois des choses pareilles, je ne me connais plus, je saute sur elle et je la prends par les cheveux. C'est pourquoi elle dit à tout le monde que je la bats et que je la traite comme un caniche. D'autres fois, elle me saisit au milieu d'un cauchemar; si je m'éveille alors, les lèvres encore épaisses de sommeil, elle me tourne entre ses caresses et tout se met à danser. On ne pourrait pas dire l'heure qu'il est ni dans quel appartement des mauvais rêves je souffre un amour sans merci et ne puis retrouver le trèfle à quatre feuilles du repos. Plus tard, les chères complaisances deviennent un devoir coutumier. La femme l'accorde, et ses joies, hypocritement, se consument en soupirs résignés. À peine a-t-elle accompli sa corvée qu elle fait ce geste de la main, si las, pour te repousser loin d'elle. Quand, pour la première fois, on subit cette pression molle, on est comme fou, on se tape la tête contre les murs. Puis l'habitude, oh! l'habitude permet bien des compromissions. Un beau jour les soucis ménagers, démons importuns, pénètrent dans l'alcôve, comme de petites ombres en dents de scie, et entre deux étreintes on se met à parler du compteur à gaz. Cette femme que tu as vue folle, pareille à une flamme, tout à l'heure quand elle léchait tes pieds et tes mains et dansait sur le lit, est en même temps, et il n'y a pas de quoi t'en enorgueillir, cette épouse sans joie pour laquelle tu ne peux avoir qu'un mépris plus écœurant que l'absinthe.»
En regardant plus attentivement les deux interlocuteurs, Anicet remarqua qu'ils étaient vêtus d'étoffes recherchées. Le plus jeune reprit en laissant tomber sa tête sur la table: «Cessez de me broyer le cœur avec la meule des réflexions. Que vais-je devenir si l'amour ne vaut pas la peine de vivre, maintenant que tous les autres vases se sont brisés dans mes mains? Peut-être avez-vous raison en ce qui concerne cette femme, la ménagère sournoise de la capitale. Mais bien souvent j'ai aperçu dans les palaces de grandes tigresses qui montraient les dents, étiraient leurs griffes rétractiles, et dont la chair était plus brune que le désir. Elles respiraient le luxe, comme on dit. Sans doute une fois qu'on les a aimées, ne peut-on plus sortir de leurs traces. Il y a des parfums qu'on ne sent que dans le hall des hôtels de passage.
--Pour qui as-tu donc pris Mirabelle, sinon pour l'une de ces belles étrangères? Croyais-tu qu elle fût seulement une bourgeoise un peu libre? Pour permettre une pareille méprise, il a fallu quelle ne te montrât pas ses cheveux pendant que vos corps tournaient comme des âmes en cage.
--Non, ses cheveux étaient sagement tirés sur les tempes, et elle a pris bien garde de ne pas dévaster sa coiffure.
--Ah! si tu avais vu sa chevelure défaite! Quand elle déploie cette nuit, alors, on connaît sa force. Toutes les puissances de l'enfer grimacent dans cette forêt. On ne peut plus que répéter: Mirabelle, Mirabelle. Quelle faiblesse! et l'on saisit soudain qu'elle vient de très loin à travers les âges et les mers avec ses grands pendants d'oreilles en sel gemme, ce sourire terrible de la chair fendue sur l'os, et ce balancement pendulaire dans la marche comme le mouvement périodique des marées. Il n'y a rien à faire pour lui échapper. Les paquebots sont inutiles, elle les prend en même temps que toi; quand tu te crois libre un bruit te fait te retourner, et c'est l'appel dans ses bras de ce grand rocking-chair qui remue doucement et qui te reprend pour t'empoisonner. Oh! si seulement on pouvait couper tous les cheveux de Mirabelle et les jeter dans l'océan!»
Anicet n'aurait pas cru Pedro Gonzalès si mélancolique. Il était assis devant ce gros homme et il agitait avec des pailles un breuvage douceâtre à demi-consommé. Quand au petit jeune homme dont il avait pris la place, il n'était plus là et personne ne le regrettait.
«L'amour, encore un soleil qui me claque dans les doigts, dit Anicet, c'est à n'y rien comprendre, les autres hommes trouvent pourtant la vie supportable. Imaginez-vous que j'allais m'engager à corps perdu dans une aventure du genre fantastique pour donner des perles à manger à Madame votre épouse. Cela devait commencer par un article sur la peinture moderne, et puis, il y avait au programme un costume collant noir comme ceux qu'on voit au cinéma, et des revolvers confortables, et des cordes à nœuds qui pendent dans la nuit. Tout de même, quel dérangement inutile, si l'amour n'avait que le visage amer que vous me montrez par-dessus la table. J'avais rêvé (on dit rêvé, n'est-ce pas?) des satisfactions singulières l'été dans un immeuble neuf. Quel rôle magnifique aurait tenu la femme, si elle avait voulu. Mais comme mes réparties eussent été plus subtiles que les siennes. Les voisins auraient rougi en nous rencontrant dans l'escalier à cause du bruit de nos jeux de titans. L'âpreté des baisers nous aurait fait goûter comme un alcool divin, comme une menthe fraîche à mourir, l'eau de la Seine prise au robinet. Nous aurions été la fable des fournisseurs, tant et si bien que renonçant à ce délicieux mensonge nous aurions repris notre véritable nature sur les vapeurs qui crachent des lys à travers les mers australes, entre les atolls sanglants qui nous obligent à interrompre nos voluptés pour les regarder passer, paquets de varechs rouges, dans le sillage de nos cœurs.»
Cette image sembla émouvoir profondément les assistants. On crut que Pedro Gonzalès allait parler. Mais une jeune femme maigre et pauvrement vêtue, dont la main gauche retenait sur une poitrine phtisique un châle toujours prêt à s'enfuir, prit la parole en ces termes:
«Monsieur Anicet, je vais vous paraître bien hardie, et sans doute qu'après ma tentative vous direz du mal de moi et toutes sortes d'injures. Je ne sais pas comment expliquer ma démarche, il faudrait imaginer une histoire invraisemblable. J'ai seulement appris qu'on cherchait à vous dissuader d'aimer et alors, sur mon grabat, je me suis souvenue de toutes les tendresses, de tous les serments, de tous les vertiges et je me suis levée pour vous apprendre quel doux ulcère on appelle _amour._ C'est une maladie qui ronge, un feu qui va de la tête aux pieds et on ne sait pas quel est le moment le meilleur, celui qu'on apaise cette fièvre derrière les rideaux, ou celui quelle bat son plein, quand on est seule et droite à la fenêtre ouverte, avec le linge pendu encore bleu au fil de fer, et que le regard s'en va loin heurter les façades et balayer les trottoirs sans rencontrer l'amant, le délicieux menteur qui sourit si bien dans ses beaux gilets gris perle! Le cher amour ne sait pas décevoir. Monsieur, car il a des cruautés étranges, amères comme les fruits exotiques des petites charrettes.
--Taisez-vous, dit une autre femme dont le visage était dramatiquement peint, l'amour n'est pas cette malsaine résignation. Je l'ai connu sous les climats les plus torrides. Il cherchait la seule aire fraîche du pays et entre les murs de l'ombre le combat commençait comme s'il se fût agi de mourir. Parfois, hors des cases, la vie du couple se jouait. On y pensait bien. Il y avait une hâte fébrile de s'atteindre, de s'étreindre, de bouleverser des yeux trop grands et des lèvres trop mûres. J'ai vécu ces passions sombres et sèches dans le vent des suds. On tremblait toujours d'être découverts, on était lié l'un à l'autre par des complicités sans raison, et parfois il y avait des cavalcades déchaînées contre notre amour. C'est alors que l'homme, le cheval et moi, nous sentions si unis qu'il me fallait parler, parler malgré le soleil vorace et les sablons de l'air à tout instant dans mes gencives.»
Pedro Gonzalès s'agita mollement, le temps nécessaire pour faire penser à la limace, puis il articula non sans peine: «N'écoute pas les femmes, petit, elles te donneront de mauvaises raisons. J'en ai connu une, elle n'avait pas vingt ans et déjà elle était folle.» Il s'arrêta, puis reprit avec un air de fatuité oscillante: «Elle était folle de moi. Alors nous allions aux Acacias sur de grands bais bruns. J'ai oublié tout le reste, sauf pourtant ce qu elle m'a dit au moment de mourir: _On n'avait donc plus rien à faire quand on a inventé l'amour?_»
Anicet s'entendit tout à coup appeler par une voix très douce derrière lui. Il voulut se retourner, mais des mains de fer sur ses épaules l'empêchèrent de bouger et un inconnu qui grasseyait légèrement lui dit à l'oreille: «L'amour est ta dernière chance. Il n'y a vraiment rien d'autre sur la terre pour t'y retenir. Qui sait? personne n'a pu essayer pour toi de ce philtre et l'expérience des autres ne vaut rien pour toi. Sans doute as-tu tenté déjà ces imparfaites fantaisies qui t'unissaient à des corps comme des grappes de raisin» Les belles filles niaises te lassaient tôt ou tard; tu écoutais leurs voix dénombrer les objets dans la chambre et succinctement énoncer leurs rapports primordiaux: la pendule est sur la cheminée, les persiennes sont fermées mais le jour ne se lève pas encore; j'aimerais des pantoufles de satin; on dit qu'il y a des femmes qui possèdent des trois mille diamants! Cet amour-là est un jeu moins innocent qu'on ne croirait parce qu'on y use de l'ardeur. Mais ce n'est point lui qu'il te faut. Renonce à jamais à ces filles aux yeux vides; sans peine jadis, tu abandonnas Traînée. Elle ne peut même plus occuper tes loisirs. Si tu l'entendais encore parler de la vie, ou exiger de toi cette sensibilité qui pend dans ton cœur comme une feuille morte, tu la tuerais sans en souffrir davantage.
--N'est-elle pas déjà morte? dit Anicet, ou ai-je pris mon désir pour une réalité?»
Un grand cri retentit derrière le comptoir, on vit Traînée se lever, le visage ravagé. Elle roula ses yeux comme des billes, agita comiquement les bras, se prit le cou à deux mains et se secoua jusqu'à en mourir. Quand elle fut tombée, Anicet se mit à rire doucement, parce qu'il savait bien qu'on ne peut pas s'étrangler. La voix reprit derrière lui:
«Te demandas-tu jamais ce que serait pour toi Mirabelle? Avec elle, plus besoin de craindre les bavardages, les contretemps, les contre-sens. Les importunités de la camarade ne peuvent se rencontrer entre ses bras. Prends garde seulement de ne tirer de ses qualités des conclusions fausses et de n'admirer en elle, comme font ceux qui la courtisent, qu'un idéal mal défini. Elle t'échapperait ainsi quelle échappe à tout cet entourage d'artistes. Les artistes font de singulières pétitions de principes... il suffit, tu sauras plus tard. Mais observe tout au moins qu'à une époque où l'on peut, sans déchaîner de tempêtes, nier Dieu, la Patrie, le Foyer, on se ferait arracher les yeux si l'on déclarait que l'art n'existe pas. L'Art, le Beau, sont les dernières divinités des hommes. C'est ainsi que tes rivaux, libres en apparence de préjugés, s'embarrassent dans leur course du poids mort de l'Art, abstraction déifiée, denrée de conserve bonne tout au plus à nourrir les fossiles. Ils commettent cette erreur singulière de prendre Mire pour la Belle, alors qu elle semble laide à bien des gens, et qu elle est en réalité la Femme. Véritablement, Anicet, la Femme est ta dernière planche de salut. Pour la conquérir il faudra te battre, pour la conserver il faudra te battre, pour l'aimer même il faudra te battre: voici l'intérêt que tu peux encore prendre à la vie. Si cela ne te suffisait pas, mon cher ami, il ne te resterait qu'à plier bagage.»
Le mot _bagage_ rendit tout très clair, expliqua les énigmes. _Bagage_, évidemment, _bagage._ Il flotta dans l'air comme une fumée, s'inscrivit partout, changea le décor. On ne peut pas dire que la signification du mot _bagage_ soit très nette dans l'esprit d'Anicet, mais ce mot claque si bien dans le vent que c'est probablement une étoffe qu'il désigne, une étoffe soyeuse rayée blanc sur blanc. Cet été on ne portera plus que le bagage, si seyant, si léger, le tissu sous lequel les formes restent le mieux imprécises et moulées, et le catalogue cherche vainement l'adjectif: _floche._ Si je ne me trompe, ce que je prenais pour une écharpe blanche, c'est le faisceau lumineux du projecteur. Il tombe sur la scène du music-hall où personne encore ne danse, de telle sorte que son halo semble pur de toute intention et se projette indifféremment sur le sol comme s'il avait une vie propre. Brusquement on le met en marche, et le voici qui bondit pour chercher l'acteur absent. Il s'attarde au détail d'un portant somptueux que l'obscurité dérobe mais que le projecteur livre partiellement à notre curiosité. Le gong annonce l'entrée du danseur, personne ne le voit. On sait son nom, sa nationalité, grâce au gros numéro 8 sur le côté de la scène. L'homme et la lumière se précipitent à la recherche l'un de l'autre. Il y a d'abord chassé-croisé, le projecteur ne nous offre que des morceaux de danseur, un bras qui passe, une jambe, un torse, puis grâce à la musique le corps épouse les rayons, et c'est un beau cow-boy, la chemise ouverte, les manches retroussées, qui baigne dans la clarté, au-dessus des planches, et mime on ne sait quel dramatique monologue. On comprend seulement qu'il y va de la vie. Quelle aventure a pu pousser au désespoir l'acteur des prairies occidentales? Le revolver, dans ses mains, effraye. Combien de temps cela dure-t-il? Ces sauts, ces flexions, ces gestes nous charment trop pour nous laisser le loisir de distinguer entre eux. Soudain un coup de revolver anéantit le danseur et la lumière. Il ne reste que les ténèbres et l'odeur de la poudre. Toute la salle se rallume mais la scène est vide et le décor quelconque. Quand l'_artiste_ vient saluer, il est fardé, vulgaire au grand Jour, et s'incline trop bas pour quelqu'un qui vient de se tuer. Mal à l'aise, Anicet s'agite sur son strapontin parce qu'il a lu sur le programme le titre de la danse 8: Louange du corps humain. L'afficheur remplace le 8 par un 13. Anicet s'assure ne pas être superstitieux et regarde rapidement le programme:
13.--LA FEMME
On a éteint trop vite pour qu'il en sache davantage.
Les musiques de la suavité modulent les romances que les hommes fredonnent tout bas dans la salle, en précipitant un peu le mouvement. Toutes les danses chantées accourent de l'orchestre et viennent prendre par son côté faible le cœur d'un spectateur debout là-bas, au fond d'une loge. Il n'y a pas un air de music-hall lequel ne soit un souvenir poignant et délicieux pour l'un de ceux qui se taisent quelque part dans la nuit sur les terrasses dorées, près des accoudoirs de velours.
La rampe bleuâtre permet de voir le rideau se fendre comme un cœur. Il s'ouvre sur un autre rideau sombre, uni, lourd, aux plis droits. Un cercle lumineux apparaît tout en haut à gauche, et dans ce cercle une tête de femme. Sans étonnement Anicet reconnaît Mirabelle: il l'attendait. Elle a l'air d'une jolie réclame pour dentifrice. Elle chante en anglais, il ne peut la comprendre parce qu elle ne va pas assez lentement. Cependant au passage il accroche le mot DARLING pareil à une clochette d'argent. Tout d'un coup, la tête s'éteint. Mais elle se rallume plus bas, à droite; la chanson continue et Anicet s'émeut de saisir le mot lèvre. Après une nouvelle éclipse, la tête reparaît plus bas encore et à gauche, et ses paroles doivent être bien émouvantes, car on sent dans la salle le souffle frais que donne le battement de paupières de ceux qui ont compris. Le mot bras surprend Anicet comme une caresse.