Angélique de Mackau, Marquise de Bombelles, et la Cour de Madame Élisabeth

Part 23

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On ne pouvait mieux rappeler le souvenir de la bienfaisance de Madame Elisabeth[A].

Cette romance, qui avait le plaisir de sa petite Cour, Madame Elisabeth devait l'entendre à un moment où elle ne s'y attendait guère. C'était dans les premiers jours d'août 1792... De son petit appartement du pavillon de Flore, Madame Elisabeth un matin, entendit sous ses croisées fredonner l'air du _Pauvre Jacques_. Elle écouta, attirée par ce refrain qui évoquait de douces ressouvenances, entrebâilla sa fenêtre, écouta encore. C'était bien l'air, ce n'était pas la romance de Mme de Travanet qu'elle entendait, mais les couplets royalistes des Apôtres. Au _Pauvre Jacques_ on avait substitué le _pauvre Peuple_: on le plaignait de n'avoir plus de roi et de ne plus connaître la misère...

[A] _Mémoires_ de la baronne d'Oberkirch;--A. de Beauchesne, _Vie de Madame Elisabeth_;--Comte Ferrand, _Eloge de Madame Elisabeth_;--Feuillet de Conches, _Correspondance de Madame Elisabeth;_--Leroi, _Histoire de Versailles, rue par rue_.

Transportons-nous par la pensée dans cette maison animée de la présence de jeunes femmes, dans ce parc où elles aiment à promener leurs rêveries ou à échanger leurs impressions, dans cette ferme où chaque jour des distributions de lait et d'œufs sont faites aux malades et aux indigents, rappelons, sans pouvoir nous y arrêter[222], l'inlassable charité d'une princesse que la calomnie, même à l'approche des jours sombres, au milieu du déchaînement des libelles injurieux et des pamphlets infâmes, n'était pas parvenue à atteindre; figurons-nous ce que peut être la vie calme de la princesse et de ses dames[223], troublée, de temps à autre, par des visites princières. Celle du roi de Suède, Gustave III, suivie de celle du prince Henri de Prusse a été tant de fois contée, qu'il suffit d'en évoquer le souvenir[224]. On s'imagine le peu d'enthousiasme de Mme Élisabeth à suivre le mouvement de Cour, on se figure par contre la princesse accompagnée d'Angélique de Bombelles, assistant avec joie à l'ascension de l'aéronaute Pilâtre des Roziers, dans la cour des ministres. La nouveauté à la mode, c'étaient les ballons. «On en perdait, dit un chroniqueur, non pas le boire et le manger, mais le loto[225].»

[222] Voir Beauchesne, ouvrage cité, et comtesse d'Armaillé, _Madame Elisabeth_.

[223] L'autre grande amie de Madame Elisabeth, Mlle de Causans, appelée comtesse de Vincens, eut également part à sa bonté tendre. Quand elle la maria au marquis de Raigecourt en 1784, la jeune princesse alla trouver la Reine: «Promettez-moi, lui dit-elle, de m'accorder ce que je vais vous demander.--Avant de rien promettre, j'aimerais savoir ce que vous voulez, répond la Reine en souriant.--Commencez par promettre.--Non, dites d'abord.»--Après un débat de quelques minutes, plein d'amabilité et d'enjouement: «Eh bien, dit la princesse, voici: un parti se présente pour Causans; afin de lui faciliter le mariage, je voudrais lui faire une dot de cinquante mille écus. Le Roi me donne tous les ans trente mille livres d'étrennes; obtenez qu'il m'en avance cinq années.--La Reine promit, le roi donna; le mariage fut conclu, et pendant cinq années, tandis que chacun des princes et princesses recevait ses étrennes, Madame Elisabeth, qui n'avait rien à recevoir, s'écriait gaiement: «Moi, je n'ai rien, mais j'ai ma Raigecourt». (Comte Ferrand, _Eloge de Madame Elisabeth_.)

Mme de Raigecourt était intimement liée avec Mme de Bombelles, qui, un peu plus âgée, conseillait et protégeait son amie. Nous les verrons, aux jours d'émigration, correspondre régulièrement.

[224] Voir Geffroy, _Gustave III et la Cour de France_, _Mémoires_ de la baronne d'Oberkirch, etc.

[225] Hippeau, _Gouvernement de la Normandie_, t. IV.

La paix conclue, une apparente prospérité éclatait; les affaires, auparavant languissantes, s'étaient soudain ranimées; l'indépendance de l'Amérique, en ouvrant de nouveaux débouchés à l'industrie et au commerce, leur imprima un nouvel essor. Les récoltes des années 1784 et 1785 se montrèrent «admirables»: autant de circonstances qui servirent Calonne et devaient rendre encore plus grande son audace. Qui prévoyait alors qu'il serait le principal artisan du discrédit et de la ruine? Revenant de la guerre d'Amérique, le jeune comte de Ségur trouvait le royaume avec un aspect si florissant et la société de Paris si brillante «qu'à moins d'être doué du triste don de prophétie il était impossible, disait-il, d'entrevoir l'abîme prochain vers lequel un courant rapide nous entraînait[226].» Certes elles avaient tressailli de joie, ces jeunes femmes, à la nouvelle de la signature du traité qui, grâce surtout aux armes françaises, assurait l'indépendance du nouvel État d'Amérique. La naissance, en mars 1785, d'un second fils de Marie-Antoinette, semblait un nouveau sourire de la Providence. A Montreuil plus qu'en aucune autre demeure princière on devait s'en réjouir. Au baptême de l'enfant de France, Mme de Bombelles accompagnait Madame Élisabeth, qui représentait Marie-Caroline, reine des Deux-Siciles...

[226] Ségur, t. II;--Correspondance de Métra, XIV, 144;--Comte Beugnot, _Mémoires_, t. I;--_Mémoires_ de Malouet, I.--Voir aussi F. Roquain, _l'Esprit révolutionnaire avant la Révolution_, 1878.

Mais les événements sombres alternaient avec les événements heureux. Parmi les habitantes de Montreuil, chacune put s'émouvoir du bruit fait autour des représentations du _Mariage de Figaro_ au Théâtre-Français, comédie qui fut, a-t-on pu dire, «une sorte de levier qui contribua à faire sauter l'ancien régime[227]»; elles s'étonnèrent de voir _le Barbier de Séville_ à Trianon, elles purent trembler en pensant aux suites d'un événement plus immédiatement grave.

[227] Loménie, _Beaumarchais et son temps_, t. II, 295.

Quand la Reine montait sur le petit théâtre de Trianon pour y jouer un peu bien inconsidérément le rôle de Rosine, un coup de tonnerre venait d'éclater: en août 1785, on était en plein procès du Collier. Sur ce dramatique épisode dont le retentissement devait être si considérable et les conséquences si funestes pour la monarchie, on regrette de ne posséder aucune impression des Bombelles; l'histoire en elle-même de ce triste prologue de la Révolution a été définitivement établie, et il ne saurait y avoir lieu d'insister[228].

[228] Voir Chaix d'Est Ange, _le Procès du Collier_, et les deux intéressants volumes de M. Franz Funck Brentano.

Dans l'été de 1786[229], Mme de Bombelles a l'occasion d'accompagner la princesse aux fêtes données en l'honneur des archiducs Ferdinand et Maximilien, puis du duc et de la duchesse de Saxe-Teschen. La duchesse Marie-Christine est la plus jeune sœur de la Reine, celle avec qui Marie-Antoinette,--qui préfère Marie-Caroline de Naples,--entretient la moindre intimité. Le séjour des princes allemands s'inaugura assez tièdement; au bout de quelques jours, ils étaient gagnés par l'affabilité de la Reine. L'Empereur Joseph II leur a indiqué ce qu'ils devaient voir dans Paris, «ce séjour des plaisirs et des inconséquences[230]». Peut-être y ont-ils entendu les murmures de la calomnie que, depuis le _Mariage de Figaro_ et l'affaire du Collier, on n'épargne pas à Marie-Antoinette en attendant qu'on la surnomme _Madame Déficit_... Ont-ils pressenti, comme quelques autres, les premiers grondements de l'orage?

[229] Peu après la naissance de la petite princesse Sophie-Béatrix, qui ne devait vivre que onze mois.

[230] Fragment des _Mémoires_ du duc de Saxe-Teschen dans _Louis XVI_, etc., par Feuillet de Conches.

Certes notre aimable héroïne n'est pas de ceux qui constatent le rembrunissement de l'horizon. Dans l'atmosphère optimiste de Montreuil nulle disposition à voir les choses au sombre. Il n'en est pas de même du marquis: malade de l'estomac, l'attente d'une ambassade jointe aux inquiétudes politiques l'a jeté dans une mélancolie profonde, dont ne le tirent guère que de fréquents voyages, une fois que son état de santé le lui a de nouveau permis. La touchante tendresse d'Angélique, mère et épouse adorable, s'offre toujours comme le sourire aimable de sa vie sérieuse. Quant à Madame Élisabeth, elle continue à marquer à son amie une affection si profonde et sincère, et toujours de plus en plus vive, que l'on doit supposer qu'une nouvelle longue séparation d'avec Mme de Bombelles lui semblera très pénible. Elle a trop désiré pourtant que le marquis reçoive effectivement enfin l'ambassade dès longtemps promise, qu'elle sait refouler ses larmes quand Angélique termine ses apprêts pour suivre son mari à Lisbonne où, définitivement, il va remplacer M. O'Dune.

CHAPITRE IX

1786-1788

Départ pour Lisbonne.--La marquise de Travanet.--Lettres de Madame Élisabeth.--Projet de mariage entre le duc de Cadaval et la princesse Charlotte de Rohan-Rochefort.--Correspondance entre la comtesse de Marsan et les Bombelles.--Longues négociations.--Rupture, reprise et seconde rupture des pourparlers.--Les Bombelles rentrent en France.

Ce ne fut qu'à la fin d'octobre 1786[231] que le marquis de Bombelles partit pour Lisbonne. Il emmenait avec lui sa femme, ses trois enfants âgés de six ans, de trois ans et de dix mois, et sa sœur, la marquise de Travanet, qui vivait alors séparée de son mari.

[231] La mission du marquis de Bombelles était à la fois politique et commerciale. Il s'agissait, sinon d'amener le Portugal à exécuter toutes les clauses du Pacte de famille, du moins à en admettre les principales, c'est-à-dire les clauses défensives; il fallait empêcher le Gouvernement portugais de continuer à s'inféoder exclusivement aux intérêts anglais et à laisser établir un _modus vivendi_ commercial entre la France, l'Espagne et le Portugal. Voir les _Instructions aux ambassadeurs en Portugal_, publiées par le M. vicomte de Caix de Saint-Aimour.

Tout ce qu'on pouvait craindre au début de cette union peu rassurante s'était réalisé; le marquis n'avait pas su renoncer à sa passion du jeu: de là des brêches importantes faites à sa fortune, le repos du ménage tout à fait compromis, et la jeune délaissée obligée encore une fois de chercher aide et protection auprès de son frère.

Les deux belles-sœurs éprouvaient l'une pour l'autre une solide affection--les lettres déjà citées et d'autres, postérieures, le prouvent abondamment,--mais leurs caractères ne battaient pas au même unisson que leurs cœurs: à certaines réticences ou tout bonnement à de franches récriminations on devine aisément que ces deux femmes sensibles et un peu tyranniques dans l'attachement--amoureux ou tendre--dont elles enlaçaient le marquis, étaient jalouses l'une de l'autre. Cette jalousie amène querelles et scènes, on se déteste et on se hait en paroles, qui n'ont rien du classique «tendrement»; mais ce ne sont là que courts orages, le doux et trop aimé Bombelles ramène au plus vite l'arc-en-ciel sur ces jolis fronts courroucés.

Ce séjour de deux ans des Bombelles en Portugal, alors que les époux ne se quittèrent point, pouvait nous menacer d'une bien longue et fâcheuse lacune dans l'histoire d'Angélique, si, d'une part, quelques lettres de Madame Élisabeth ne reliaient le fil interrompu entre Lisbonne et Versailles, si, de l'autre, des projets de mariage entre le duc de Cadaval, appartenant à une des branches de la maison de Bragance, et la princesse Charlotte de Rohan-Rochefort[232] n'avaient donné lieu à une correspondance assez curieuse entre le marquis et la marquise de Bombelles et la comtesse de Marsan, tante de Mlle de Rohan.

[232] Celle qui devait plus tard être aimée du duc d'Enghien. Charlotte-Louise-Dorothée, née le 25 octobre 1767, fut baptisée à Saint-Sulpice le lendemain (Chastellux). Elle était fille de Charles-Jules-Armand, prince de Rohan Rochefort de Montauban, et de Marie-Henriette-Charlotte-Dorothée d'Orléans Rothelin (descendant de Dunois, bâtard d'Orléans). Voir l'ouvrage récent de M. Jacques de La Faye, Émile-Paul, 1905.

Mme de Bombelles a été fort bien accueillie à la Cour de la Reine[233] et dans la société. Gentiment elle a conté à la princesse les attentions flatteuses dont elle a été l'objet. Il n'est femme--si peu coquette qu'elle soit--qui ne se réjouisse de semer un peu d'admiration sur sa route. Madame Élisabeth, loin de gronder son amie de ce petit grain de vanité, se montre joyeuse d'avoir à la féliciter. «Je suis convaincue de ce que tu me mandes de tes succès, écrit-elle le 27 novembre, tu es faite pour en avoir. Si en France on a le mauvais goût de ne pas admirer ta grâce, au moins tu as la consolation de savoir que l'on t'aime pour de meilleures raisons.»

[233] Maria Ire, née en 1734, reine en 1760, mariée à son oncle qui régnait conjointement avec elle depuis 1777. Après la mort de son époux en 1786, elle régna seule, fut frappée d'aliénation mentale en 1790, et mourut à Rio-de-Janeiro où son fils Jean VI l'avait emmenée lors de l'occupation du Portugal par les Français.

On reconnaît la princesse à de petites taquineries: «Je ne serais pas fâchée que la nécessité de faire des frais et de te rendre aimable te donne un peu plus d'habitude du monde, quoique tu aies ce qu'il faut pour y être bien, et qu'en effet tu y sois très joliment. Un peu plus d'habitude ne te fera pas de mal. Je suis bien insolente ou bien mondaine, n'est-il pas vrai, mon cœur? Tu me pardonnes, j'espère, le premier, et tu ne crois pas au second. Ne va pourtant pas prendre les manières portugaises. Elles peuvent être parfaites, mais j'aime que tu ne te formes pas sur elles. Tu es bien bête d'avoir eu peur à ces audiences. Puisque ton compliment était fait, je trouve qu'il n'est embarrassant de parler que lorsque l'on ne s'est pas fait un discours. Était-il de toi?...»

Suivaient de petites nouvelles de la Cour et de Montreuil: «Il fait un temps charmant, je me suis promenée avec R(aigecourt) pendant une heure trois quarts. Lastic est restée avec Amédée qui est grandie et embellie que c'est incroyable[234]... La duchesse de Duras que j'ai vue hier (et avec qui je suis comme un bijou) est un peu fâchée contre ton mari. Il lui avait promis des instructions pour son fils, devait les lui porter, ensuite les lui envoyer de Brest; mais il en a été comme de mon voyage, il est parti sans les lui donner. Elle m'en a parlé d'une manière qui t'aurait touchée, sans aucune aigreur; mais les larmes lui sont venues aux yeux en pensant que c'était un moyen de moins pour préserver son fils des dangers auxquels il va être exposé. Que ton mari répare bien vite avec toute la grâce dont il est capable...»

[234] La comtesse de Lastic, née Montesquiou, dame pour accompagner de Madame Elisabeth depuis 1784. Elle était veuve, depuis l'année précédente, d'un jeune colonel, que l'on avait dit tué en duel, tandis qu'il avait été trouvé mort dans son lit d'un coup d'apoplexie. Amédée était sa fille.

Avec Mme de Travanet dont le caractère est très vif, nous le savons, il y a parfois des discussions. D'où le conseil donné par Madame Élisabeth de tenir bon: «Si tu cédais une fois, tu serais perdue, et deux ans sont bien longs à passer ensemble.»

Le 5 mars (1787), Madame Élisabeth écrit une longue lettre pleine d'entrain et d'humour à son amie. Récemment mise au jour et inconnue du plus grand nombre, cette lettre[235] mérite d'être citée presque tout entière, moins pour l'importance des faits qu'elle relate que pour l'originalité du style et de l'allure. Grâce à M. Léonce Pingaud, très respectueux de l'orthographe de la princesse, nous donnons la missive dans sa saveur première:

«Vous verré, Mamoiselle de Bombe, que nous sommes très exactes à remplir vos ordres, puisque la petite[236] et moi, nous vous écrivons aujourd'hui, elle vous mandera les nouvelles comme elle pourra, car la poste n'est pas ce qu'il y a de plus fidelle, et surtout je crois, dans ce moment cy pour les pays étrangés, au reste pourtant, comme ce n'est pas la personne qui les écrit qui les fait, il seroit injuste de s'en prendre à elle: on croiroit d'après ceci, que je vais te révéler tout le secret de l'État, mais rassure-toi je ne suis pas encore admis au Conseil, et je ne sais que ce que charitablement le public m'aprend, et je n'en saurai pas davantage cette semaine.»

[235] Cette lettre provient des archives de M. Gabriel de Luremain, à Besançon, qui l'a communiquée à M. Léonce Pingaud. Notre savant confrère l'a publiée dans _la Revue des Questions historiques_, d'octobre 1901.

[236] La baronne de Mackau.

La princesse se plaint de quelques-unes de ses dames qui parlent «comme des pies borgnes» et la fatiguent. «Il faut que je convienne que le bavardage de Mme Invil[237] et la vivacité de Démon[238] m'avoit tuée la semaine passée, je trouve assez doux celle-cy de n'avoir rien à répondre parce que la conversation se soutient, et même de n'avoir point à écouter. Par exemple pendant la dinée je me suis un peu livrée à mes réflections. L'une disoit qu'elle n'avoit pas fait une politesse à une femme parce qu'elle ne lui en faissoit pas, une autre qu'il étoit indifférent d'en faire à tout le monde, même aux gens décriés, qu'il n'étoit pas suffisant d'avoir une politesse générale comme de leur faire la révérence, mais qu'il falloit jouer, manger avec eux plutôt que de les laisser seul: moi qui suis pénétrée du proverbe (dis-moi qui tu ente et je te dirai qui tu es) je me suis réjouis de ne pas penser comme elle. Il faut convenir qu'on se met peu en pratique, j'ai vue cela de prêt cet hivert, les jeunes femme n'ont aucune idée des nuances que l'on doit mettre dans ses liaisons, il suffit que l'on se plaise pour se dire amie intime; qu'un beau jour il y aura des gens détrompés à leur dépent, et c'est bien la manière la plus fâcheuse; je crois qu'il n'y a rien de pis que de revenir de l'opinion que l'on as vue sur quelqu'un; le sentiment, l'amour-propre, tout est choqué. Pour n'avoir pas ce décompte à faire il faut examiner avant que d'agir, mais c'est ce que l'on acquerre qu'avec de l'âge, de la Religion... Cette bonne Religion, elle sert à tout! que la personne qui dissoit que s'il n'y en avoit pas, il faudroit en inventer avoit raison, mais l'on auroit beau cherchés, il n'y en a point, comme celle que Dieu nous a donnée. Les sermons continuent à être superbes, il ne faut pas que je me hasarde beaucoup à parler de celui d'hier, parceque, sans avoir la moindre envie de dormire, je n'en ai pas entendue un mot, j'en suis honteuse et affligée parce qu'on le dit très beau, j'espère demain. Les petits de Monstiés et de Blangy, ont été baptisés hier et ont fait un bruit infernal. Les mères m'ont un peu ennuiés toute la semaine pour leur habillement, mais Dieu mercie, c'est passé. Mme de Fournèse[239] qui, comme je te l'ai mandée, va être à moi, c'était rangée à la loi commune et était déjà grosse, mais le ciel en as ordonnés autrement, elle a fait une fausse couche qui ne t'intéresse guere, c'était seulement pour vous montrer que la bénédiction du ciel étoit toujours répandue sur ma maison. J'espère qu'elle montera à cheval, je ne sais si elle me plaira, je n'ai pas trop d'idée sur cela.

[237] La vicomtesse des Monstiers-Mérinville.

[238] Le fils de celle-ci ainsi surnommé des deux premières syllabes du nom paternel.

[239] Philippine-Thérèse de Broglie, fille du second maréchal de ce nom, née le 5 février 1762, mariée le 4 mars 1783, à Jules-Marie-Henri de Faret, marquis de Fournès, colonel du régiment de Royal-Champagne-Cavalerie, plus tard député aux États Généraux. Morte le 15 août 1843.

«J'ai vu hier le pauvre frère de M. de Vergenne[240] qui faissait une grande pitiée, je ne puis te rendre combien ta lettre me serre le cœur lorsque tu m'en parle, je le regrette véritablement beaucoup, et tout bon français doit penser de même; ont dit que sa femme a 20,000 l. et chacun de ses enfants, 8.000 l. Comme les vertus ne sont point a l'abri de la méchancetée, l'on avait dit qu'il l'aissait 14,000,000 l. et qu'un de ses amis avait reprit, non pas 14 mais bien 11, le fait est qu'il laisse 93,000 l. de rente, ce n'est assurément pas beaucoup lorsque l'on a été longtemps à la Porte, et treize ans ministre. M. de Montmorin[241] a déjà pensée être punit de sa fortune, car sa fille cadette, qu'il aime le mieux, a une fièvre maligne, mais elle va mieux.

[240] Le comte de Vergennes, ministre des Affaires étrangères, mort le 13 février 1787. Il avait épousé, durant son ambassade de Constantinople, une dame Testa, veuve d'un chirurgien de Péra. Son frère, le président de Vergennes, était ambassadeur auprès des treize cantons suisses.

[241] Montmorin, successeur de Vergennes au Ministère des Affaires étrangères, avait deux filles: Victoire, qui épousa le vicomte de la Luzerne, fils du ministre de la Marine; Pauline, dont il est ici question, qui devint comtesse de Beaumont, et tint plus tard une grande place dans la vie de Chateaubriand. Voir le livre que lui a consacré M. Bardoux.

«Tu as raison de dire que je serai bien contente de toi lorsque je saurai que tu te nourrit d'orange, je te pardonne, parce qu'il le faut bien d'abord et puis a cause du très petit paquet de sucre que tu établit dedans. La petite ma racontée toute l'histoire du duc de Polignac, sa lettre m'a paru pleine d'esprit, malgrée cela, je suis fachée de cette betise de la poste.

«J'admire et respecte ton zèle pour le portugais, j'aie envie de l'aprendre pour pouvoir te parler quand tu reviendra, car je suis sûre que tu ne saura plus un mot de français. Je suis bien aise que Mme de Travanette s'en amuse, elle grognera pas pendant ce temps, et l'occupation lui fera un bien prodigieux.»

Décidément les deux belles-sœurs, tout en s'aimant beaucoup, éprouvent le besoin de disputes continuelles, puisque sur ce sujet dont elle a parlé dans la précédente lettre Madame Élisabeth revient encore:

«A tu évité de toute petite prise ensemble depuis le tems? Ce seroit un miracle si il n'y en avait pas eu.»

Voici la fin de sa lettre qui jusqu'à la dernière ligne reste badine: «La petite baronne[242] m'a aprit que ton habit avait subit le sort que nous lui avions promis, ce vilain Charles[243] en est cause, cela ne m'étonne pas du tout, tu fais bien de le gâter, pendant que tu n'as personne pour te faire enragée, il sera bien aimable à son retour. Embrasse le malgrée cela pour moi et Bitche, et le sage bombon[244].»

[242] De Mackau.

[243] Charles est le troisième fils de Mme de Bombelles, celui qui deviendra le troisième mari de «Sa Majesté l'archiduchesse» Marie-Louise.

[244] Nous nous rappelons que Bitche est le second fils; le sage Bombon est l'aîné.

... La lettre se termine en affectueuse boutade. «A dieu, Mademoiselle, priées Dieu pour nous. Je vous embrasse de tout mon cœur, et ne vous aime nullement, j'ose le dire, quoique dans le saint temps de carême.»

Le _Journal_ que Madame Élisabeth adresse en avril à son amie nous met au courant des événements politiques. «M. de Calonne est renvoyé d'hier[245], écrit la princesse le 9; sa malversation est si prouvée que le Roi s'y est décidé, et que je ne crains pas de te mander la joie excessive que j'en ressens et que tout le monde partage. Il a eu ordre de rester à Versailles jusqu'au moment où son successeur sera nommé pour lui rendre compte des affaires et de ses projets.»

[245] Après une lutte devant les notables qui demandaient des comptes et au cours de laquelle Necker, attaqué par Calonne, avait riposté vivement. La mauvaise gestion, pour ne pas dire les malversations de Calonne étaient prouvées.