Angélique de Mackau, Marquise de Bombelles, et la Cour de Madame Élisabeth
Part 16
«La Reine et M. le Dauphin se portent à merveille. Le Roi ira après-demain à Notre-Dame, à Paris, avec tous les princes, rendre grâce à Dieu d'un aussi heureux événement. Madame s'est conduite à merveille, elle a marqué la plus grande satisfaction; je crois bien qu'elle ne l'éprouve pas; mais il est fort honnête et fort prudent à elle d'avoir caché son jeu[150]. Quant à Mme de Balbi[151], je la crois folle, car elle ne se gêne nullement; elle a l'air d'avoir une humeur de chien, tout le monde le remarque, on ne manquera pas de le dire à la Reine; cela la fera détester plus que jamais, et je ne conçois pas sa mauvaise tête. La nourrice de l'enfant s'appelle Mme Poitrine; elle est bien nommée, car elle en a une énorme et un lait excellent, à ce que disent les médecins. C'est une franche paysanne, la femme d'un jardinier de Sceaux. Elle a le ton d'un grenadier, jure avec une grande facilité; tout cela n'y fait rien, est fort heureux même, parce qu'elle ne s'étonne et ne s'émeut de rien, que par conséquent son lait s'altérera difficilement. Les dentelles, le linge qu'on lui a donnés ne l'ont pas surprise; elle a trouvé tout cela tout simple, et a seulement demandé qu'on ne lui fît pas mettre de poudre, parce qu'elle ne s'en était jamais servie et voulait mettre son bonnet de six cents francs sur ses cheveux comme les autres cornettes. Son ton amuse tout le monde, parce qu'elle dit quelquefois des choses fort plaisantes... Je crains bien que l'accouchement de la Reine n'empêche le baron de Breteuil de s'arrêter à Ratisbonne; il se croira peut-être obligé d'aller droit à Vienne pour annoncer l'événement à l'Empereur... Je t'ai assez parlé du Dauphin de la Nation, il faut que je te parle du nôtre. Je te dirai que Bombon a deux dents depuis hier, qui sont venues sans que nous nous en doutions, que cela fait six, qu'il se porte à merveille.»
[150] Madame apprit de façon piquante cette nouvelle si importante pour elle. Elle courait chez la Reine «au grand galop» lorsqu'elle rencontra le comte de Stedingk, qui ne pouvait contenir sa joie: «Un Dauphin, Madame, lui cria-t-il étourdiment, quel bonheur!» La princesse ne répondit pas; en apparence, elle eut le bon goût de manifester la plus grande satisfaction. Le comte d'Artois, lui, laissa échapper un mot de dépit. Le jeune duc d'Angoulême était allé voir le Dauphin.--«Mon Dieu, papa, qu'il est petit, mon cousin!--Un jour, mon fils, vous le trouverez assez grand!» (_Mémoires_ de Mme Campan.)
[151] Née Caumont la Force, celle qui devint la favorite _in partibus_ du comte de Provence. Elle était dame du palais de la comtesse.
Suivent d'autres détails où la mère tendre s'étale avec complaisance. Si simplement donnés, ces détails ont du charme pour les jeunes mères, et c'est à ce titre que je transcris encore ceux-ci: «Quand il a faim, il va à l'armoire de l'antichambre, prend la main de Lentz, la met sur la clef pour lui faire entendre qu'il veut qu'elle soit ouverte. Il prend du biscuit, du raisin ou une poire, enfin ce qui lui convient; il referme soigneusement l'armoire lui-même et s'en va avec sa provision. Il l'apporte, le plus souvent, sur mes genoux; il se met à manger debout, devant moi, me donne à manger. Mais ce que cet enfant-là a de charmant, c'est que la chose qu'il aime le mieux et qu'on lui donnerait, il ne la mangerait pas, s'il n'a pas faim. Aussi n'a-t-il jamais d'indigestions, je le laisse manger tant qu'il veut, parce que je suis sûre qu'il cessera dès qu'il n'aura plus faim. Véritablement il est impossible d'être plus gentil, d'avoir plus d'esprit que ce petit bijou. Mais je te le répète, attends-toi bien à le trouver laid, quand tu le reverras, parce que, même moi, je le trouve tel. Mais il répare cela par une physionomie d'esprit que je préfère à la beauté.»
On peut sourire de ces enfantillages; pour nous, nous avouons les trouver exquis de naturel. Ceux-là seuls qui s'extasient sur les chats et ne comprennent pas les enfants se moqueront de Mme de Bombelles. Les lettres suivantes donnent peu de détails sur les fêtes données à Paris en l'honneur du Dauphin, Mme de Bombelles n'y ayant pas assisté[152]. Le 29 octobre, elle a vu le Dauphin et l'a trouvé beau comme un ange. «Les folies du peuple sont toujours les mêmes. On ne rencontre dans les rues que violons, chansons et danses; je trouve cela touchant, et je ne connais pas en vérité de nation plus aimable que la nôtre.» La joie est universelle à Paris et à Versailles. Que M. de Bombelles fasse de petits vers en apprenant la naissance du Dauphin, rien qui nous étonne. Il les termine même par deux vers tirés de l'opéra _les Événements imprévus_:
J'aime mon maître tendrement. Ah! comme j'aime ma maîtresse!
ces deux vers qui, dits par Mme Dugazon, pendant l'hiver de 1792, une des dernières fois que Marie-Antoinette se rendit au théâtre, déchaînèrent une tempête.
[152] Voir les _Mémoires_ de Weber, _Mémoires secrets_, etc., t. XVIII. Supplément à _la Gazette de France_, et, pour l'ensemble, _Histoire de Marie-Antoinette_ par M. Max. de la Rocheterie, ouvrage consciencieux et renseigné auquel tous ceux écrivant sur cette époque ont soin de faire de larges emprunts, tout en oubliant de le citer.
Le 3 novembre Angélique a annoncé à son mari une nouvelle qui lui ferait plaisir, et le 5, en effet, elle peut lui écrire, rassurée maintenant, après avoir connu une grosse inquiétude, que Bombon a eu la petite vérole. L'éruption a éclaté le 27 octobre, et la courageuse petite femme, sans perdre la tête, sans alarmer inutilement son mari, a fait soigner l'enfant par le célèbre Goetz, qui quittait ses inoculés pour venir auprès de Bombon atteint d'une fièvre terrible pendant deux jours avec des boutons plein le corps, les yeux perdus. L'enfant a échappé à la mort grâce à sa forte constitution... Madame Élisabeth s'est montrée pleine d'attentions pour Bombon. Bientôt mère et enfant partiront pour Montreuil, puis pour Chantilly où ils sont invités par Mlle de Condé.
Dès que la convalescence du petit garçon le lui a permis, la marquise n'a pas manqué de parler de ses affaires à Madame Élisabeth. La princesse lui donna le résultat de ses démarches dans cette lettre aussitôt envoyée à Ratisbonne.
_Lettre de Mme Elisabeth[153] à la marquise de Bombelles_
«La petite baronne[154] t'aura dit, mon cher cœur, que j'avais vu M. de Vergennes, j'en suis fort contente. Il m'a paru revenu des mauvaises impressions, qu'il avait contre M. de Bombelles, car, dès que je lui ai dit que je voudrais que le Roi se chargeât des dettes de M. de Bombelles, il m'a dit qu'il était impossible de les payer toutes à présent, mais qu'il comptait lui donner une gratification dont il serait content et qu'on les paierait comme cela. Je lui ai dit combien je désirais que cela soit parce que, si M. de Bombelles mourait, tu serais très malheureuse. Il m'a dit: «que le Roi, dans ces cas-là, ferait des grâces». Enfin il m'a paru si bien disposé, que je crois qu'il faut laisser faire et ne point lui demander que le Roi promette de les payer; parce que peut-être que, comme cela, la demande paraîtrait trop forte, et puis, je crois qu'il vous donnerait plus de dix mille francs. Tu me diras que, si le ministre venait à changer, cela dérangerait votre plan; je réponds à cela que je me charge de lui faire donner et, comme c'est très juste, il ne me le refusera pas. Je crois qu'il faut que tu lui écrives une belle lettre, où tu lui exposes tout ce qu'il sait déjà. Enfin, mon cœur, M. de Bombelles a une fort bonne santé, et, malgré sa colique venteuse et M. de Soran, il ne mourra pas de sitôt. Ainsi M. de Vergennes aura le temps de lui payer ses dettes; de plus, si, l'année prochaine, il n'était pas si bien disposé, on le repersécuterait beaucoup et, comme la demande sera moins forte, il ne pourrait pas faire autant de difficultés. Pourtant, si tu lui as déjà parlé de la promesse, tu feras tout ce que tu voudras. Comment va Bombon, ce soir? a-t-il encore la fièvre? Je vais voir les illuminations qui sont superbes... La comtesse Jules n'est pas trop jolie, car j'ai fait proposer à Mme de Guiche et à Mme de Polastron de venir, mais elle n'a pas voulu; elle m'a dit: qu'elle devait aller chez la Reine, mais elle est assez bien avec elle, pour lui demander la permission d'aller voir les illuminations[155]; c'est la seconde fois qu'elle me refuse, aussi je ne leur proposerai jamais de venir avec moi. Adieu, mon cœur, je vous embrasse mille et mille fois de tout mon cœur.»
[153] Inédite.
[154] Baronne de Mackau, née Alissan de Chazet.
[155] Pendant un mois, il y eut des réjouissances et des illuminations. Les principales fêtes, celles des relevailles, devaient avoir lieu en janvier.
La série des lettres suivantes est assez intéressante pour être donnée presque sans commentaire.
Versailles, 9 novembre.
«Bombon se porte à merveille, mon petit chat. Goetz, qui sort d'ici et qui a dîné avec moi, est on ne peut pas plus content, mais il s'oppose à ce que j'aille à Montreuil, parce qu'il ne fait pas trop beau temps, que cette petite maison exposée à tous les vents, qui n'a pas encore été chauffée de l'année, serait trop froide, que, de plus, elle serait trop triste, parce que dans ce moment-ci, excepté quelques paysans, il n'y a personne à Montreuil. Cet enfant ne verrait âme qui vive et s'ennuierait, au lieu qu'ici de mes fenêtres j'ai une vue qui l'amuse. Il voit passer continuellement des carrosses, du monde, cela le dissipe. Le premier beau temps que nous aurons, nous le promènerons dans l'avenue de Sceaux, cela lui fera prendre l'air, comme s'il était à Montreuil, et l'amusera davantage. Je n'ai pas été fâchée d'avoir de bonnes raisons pour ne pas aller là-bas, car cela m'ennuyait d'avance. Bombon aime la musique plus que jamais; quand je veux l'amuser, je le prends sur mes genoux, et je joue un petit air de clavecin, et, quand je veux me reposer, il prend ma main et la pose sur le clavecin, pour que je recommence. Les premières nuits de sa petite vérole, qu'il avait une fièvre de cheval et par conséquent beaucoup d'humeur, je lui jouais du clavecin, cela l'apaisait pendant des petits moments; cet enfant sera sûrement musicien. Imagine-toi qu'il joue du tambour, parfaitement, en mesure; c'est actuellement un de ses grands plaisirs. Toute sa gaieté n'est cependant pas encore revenue, parce que son nez est encore plein et couvert de petites véroles; cela gêne sa respiration, le contrarie. Mais j'espère qu'il sera débarrassé sous peu de jours. Enfin nous avons de grandes grâces à rendre à Dieu et à Goetz qui l'a soigné avec un attachement que je n'oublierai de ma vie.
Mon fidèle Lentz m'a tenu, avant-hier, un propos qui m'a touchée à un point que je ne puis te rendre. Il jouait avec Bombon, et je lui dis en considérant l'enfant: «Mon Dieu, que je suis heureuse que ce pauvre petit ait échappé à un aussi grand danger; si j'avais eu le malheur de le perdre, je crois qu'il m'aurait fallu enterrer avec lui.» Il me répondit, du fond du cœur: «Ah! Madame, il aurait fallu tous nous enterrer aussi.» Jamais je n'ai été si attendrie que dans ce moment-là; si j'avais osé, je l'aurais embrassé de bon cœur. Qu'il est doux d'être aimé de ses gens, surtout quand ils sont sûrs et honnêtes, comme mon pauvre Lentz; oui, vraiment, je l'aime de tout mon cœur, et je préfère cent fois mieux sa tournure franche et un peu gauche, que celle de ces laquais élégants, qui sont tous des mauvais sujets.
«Mme de Travanet a été dans le désespoir de ne pouvoir venir garder Bombon, mais son mari s'y est opposé absolument. Madame Élisabeth a eu la bonté de lui écrire dès que la petite vérole de Bombon s'est déclarée, pour l'engager à venir auprès de moi. Elle lui a répondu les raisons qui l'en empêchaient. Madame Élisabeth, piquée du refus de son mari, lui a répondu des choses un peu sèches pour lui. La pauvre petite Travanet a été si agitée de l'inquiétude de l'état de Bombon, de la crainte d'avoir déplu à Madame Élisabeth, de l'impatience de la fermeté de son mari à l'empêcher de me venir voir qu'elle en a été malade. J'ai été désolée de tout cela. J'ai ignoré absolument la démarche de Madame Élisabeth, car sans cela je l'aurais empêchée, sachant la frayeur de M. de Travanet que sa femme ne puisse encore gagner la petite vérole; si j'étais d'elle, je me ferais inoculer par Goetz, afin d'en avoir le cœur net.
«Mme de Reichenberg est dans son lit, avec la fièvre et des frissons. Elle souffre beaucoup, depuis quinze jours; l'incertitude de son sort contribue beaucoup, je crois, à la rendre malade. Mon frère et sa petite femme sont venus m'embrasser furtivement; je n'avais encore vu mon frère que de loin et j'avoue que j'ai eu un grand plaisir à le voir un petit moment à mon aise. Maman lui avait bien défendu de venir, j'espère qu'elle ignorera leur désobéissance, car elle se fâcherait réellement, parce qu'elle craint la petite vérole, comme si elle ne l'avait pas eue. Ils auront bien soin de ne pas approcher de sitôt de l'appartement de Monsieur le Dauphin. J'ai reçu hier une lettre de ta belle-sœur, extrêmement tendre et honnête, sur la maladie de Bombon. En général tout le monde a pris de l'intérêt à mes inquiétudes; le Roi en a demandé des nouvelles à maman, ainsi que la Reine, et cette dernière le jour qu'il était fort mal a envoyé chez Madame Élisabeth pour savoir comment il allait. Mme de Guéménée, Mme de Sérent, toutes les personnes que je connais ont envoyé tous les jours chez moi.»
* * * * *
Après le bulletin de Bombon, des nouvelles de M. de Maurepas qui va mourir.
Versailles, 10 novembre.
«Sais-tu que M. de Maurepas sera vraisemblablement mort, quand tu recevras ma lettre. Il a la goutte dans la poitrine, on lui a mis des vésicatoires, qu'il n'a pas sentis. Il a eu cependant, ce matin, un moment de mieux, causé par une évacuation, mais malgré cela les médecins ne croyent pas que cela aille loin. J'en suis fâchée, il nous a toujours voulu du bien et nous en a fait, quand il l'a pu. Si la révolution que causera sa mort ne porte pas dans quelque temps d'ici le baron de Breteuil au ministère, nous ne devons plus espérer qu'il y arrive jamais. Il est _guignonant_ qu'il ne soit pas ici, à présent, car les absents ont presque toujours tort. On dit, mais je n'en crois rien, que M. de Nivernais succédera à M. de Maurepas. J'ai vu, ce matin, ce pauvre M. d'Hautpoul qui m'a chargée de te remercier de tes bontés pour son fils, de t'en demander la continuation. Il n'a fait que pleurer tout le temps qu'il a été chez moi, cela m'a fait une peine horrible. Il est cependant aussi content que la perte qu'il vient de faire peut le lui permettre, parce que Madame Élisabeth se charge de faire entrer sa fille à Saint-Cyr et le petit chevalier à l'école militaire.
12 novembre.
«M. de Maurepas est entièrement hors d'affaire, il a déjà travaillé avec les ministres, et le voilà heureusement encore retiré des portes du tombeau. On dit que le Roi va donner sa survivance à M. de Nivernais, mais cela me paraît dénué de bon sens, car M. de Maurepas, n'ayant pas de départements, ni le titre de premier ministre, il ne peut y avoir de survivance. Madame, fille du Roi, n'aura pas, non plus, la petite vérole, mais on l'a bien craint[156], elle a eu trois jours de fièvre; on avait déjà préparé un autre appartement pour M. le Dauphin qui devait être sous la garde des trois anciennes sous-gouvernantes, et Mme de Guéménée restait à garder Madame, avec ma sœur et Mme de Vilfort, la Reine et Madame Élisabeth devaient s'enfermer avec la petite princesse, pour la soigner. Tous ces beaux préparatifs se sont évanouis avec la bonne santé de Madame qui se porte ce matin à merveille.
[156] La petite princesse ne fut pas atteinte par l'épidémie de petite vérole, mais elle eut, quelques semaines après, la coqueluche, qui faisait aussi des ravages à Versailles. (Lettre de Mme de Mackau à Madame Clotilde. _loc. cit._)
19 novembre.
«Il y a de grandes nouvelles, mon petit chat: premièrement M. de Maurepas a reçu les sacrements, ce matin; il est à toute extrémité et n'a plus que quelques heures à vivre. Il paraît à peu près certain que M. de Nivernais le remplacera. Ensuite M. de Lauzun vient d'arriver et il a appris la nouvelle que nous avions eu un grand combat dans lequel nous avions pris dix-huit cents matelots, tué beaucoup d'Anglais et qu'en tout ils avaient pris mille hommes et que nous n'avons pas eu un seul homme de mort. Cela me paraît si beau que j'ai peine à le croire, c'est cependant Madame Élisabeth qui vient de me le faire dire dans l'instant[157]. M. des Deux-Ponts est revenu[158], Mme des Deux-Ponts vient de me faire dire qu'elle était au comble de la joie. Je t'enverrai après-demain des détails plus circonstanciés de cette grande affaire. Si elle est effectivement aussi brillante qu'on le dit, cela doit déterminer la paix, quel bonheur cela serait d'abord pour la France, et puis, pour nous, cela améliorerait ton avancement, te ferait revenir; que je serais contente.
[157] A cette même date le chevalier de l'Isle écrivait au comte de Riocour: «Si M. de Maurepas n'a pas encore, au moment où j'écris, rendu le dernier soupir, il s'en faut de si peu que ce n'est pas la peine d'en parler. L'affliction que cet événement cause au Roi va être soulagée par l'heureuse et triomphante nouvelle de la reddition de toute l'armée de Cornwallis consistant en 6.000 hommes de troupes réglées et 18.000 matelots. Ces troupes acculées dans York ont capitulé le 19 octobre, forcées par les armées réunies de Washington et de Rochambeau. C'est M. de Lauzun qui nous en apporte à l'instant la nouvelle, ayant fait le trajet en vingt-quatre jours; il est suivi du comte Guillaume de Deux-Ponts.» (Lettres inédites, archives de M. le comte de Riocour.)
M. de Maurepas mourut le 21 novembre. Il avait juste quatre-vingts ans. On tarda jusqu'au dernier moment à lui donner les sacrements. Sur l'indifférence de la Cour pendant cette agonie pénible, on relira avec fruit les lettres de Mme de Coislin au duc d'Harcourt dans Hippeau, _le Gouvernement de la Normandie_, t. IV, et _Louis XV intime et les Petites maîtresses_, p. 159. La veille de la mort, Mme de Coislin écrit: Ce n'est que depuis hier que l'on cesse de se flatter sur l'état de M. de Maurepas, et l'on aperçoit déjà une sorte d'envie d'en être quitte. On parle à la fois de sa fin très prochaine et du bal que les gardes du corps donneront le mois prochain. Quel pays que le nôtre! Quels amis, quels cœurs et quels esprits!
Peu de temps avant sa mort, Maurepas montra à Augeard la copie d'une note qu'il avait remise au Roi. Il y était écrit: «Liste des personnes que le Roi ne doit jamais employer après sa mort, s'il ne veut voir de ses jours la destruction du royaume. A la tête était l'archevêque de Toulouse, le président de Lamoignon, M. de Calonne, quatre ou cinq autres personnages, et, en dernière ligne, le retour de M. Necker.» (_Mémoires_ d'Augeard, p. 112.) Maurepas fut loin d'être un ministre irréprochable, mais à sa mort les finances étaient en bon état, c'est un fait. Il n'en fut pas précisément de même avec Loménie de Brienne et Calonne.
[158] Guillaume des Deux-Ponts, né en novembre 1752, fils du prince palatin Jean des Deux-Ponts et de Sophie, comtesse de Dham. Il s'était marié le 30 janvier 1780 avec Marie-Anne, princesse des Deux-Ponts. En 1782, il devint colonel du régiment de dragons Jarnac, qui devint Deux-Ponts.
«Le baron de Bombelles a été présenté hier au Roi, par M. de Castries[159]; il lui a offert un ouvrage sur la marine qu'il vient de faire. Il est parti, tout de suite, pour Paris; il y passera la journée et partira demain pour Rochefort. M. de Castries, après lui avoir donné les espérances les plus brillantes, le renvoie sans avoir rien fait pour lui, ayant pu trois fois leur donner des places de sa compétence et ne l'ayant jamais fait.»
[159] Ministre de la marine; maréchal en 1783.
Le tout parce que le baron donnait plus de temps à son travail qu'à solliciter et à faire sa cour au ministre.
21 novembre.
«J'ai reçu ce matin, mon petit chat, ta lettre du 13, je l'attendais avec une impatience que je ne puis t'exprimer. J'ai presque pleuré en la lisant; que ta sensibilité à la nouvelle que je t'ai apprise est touchante! Que Bombon ne peut-il déjà comprendre le bonheur d'avoir un père comme toi! A chaque instant je jouis du bonheur d'être ta femme, ta lettre m'a causé tant de plaisir que je l'ai fait lire tout de suite à M. de Soucy, à Madame Élisabeth, qui l'a trouvée, comme tu le verras dans son petit billet, charmante. Tu étais bien digne que le ciel fît en ta faveur presque un miracle en te conservant ton fils. Je prie Dieu, de tout mon cœur, qu'il mette le comble à ses bontés en donnant à cet enfant toutes les vertus et surtout un cœur semblable au tien. Il vient de s'endormir après avoir bien soupé, il est d'une gaieté qui est le plus sûr garant de sa bonne santé. Il n'y a point de singeries qu'il ne fasse...
«J'ai été à confesse, cette après-midi, et ferai demain mes dévotions; ce sera de tout mon cœur que je rendrai des actions de grâces à Dieu de tous les biens qu'il m'a faits. Je n'ai pas voulu partir pour Chantilly, sans avoir rempli ce devoir de reconnaissance envers l'Être suprême. On m'avait promis la relation de la prise d'York, mais, comme elle n'arrive pas, je te dirai que MM. de Grasse et de Rochambeau, avant de l'assiéger, ont dissipé la flotte, qui devait défendre le port et ont fait couler à fond un vaisseau de guerre, que M. de Rochambeau a attaqué York par terre et M. de Grasse par mer, et Cornwallis[160], qui était à York, s'est rendu prisonnier avec six mille Anglais. Ce qu'il y a de bien extraordinaire, c'est qu'on dit qu'ils avaient encore des vivres, pour trois semaines; ils se sont rendus le 18 octobre. M. de Lauzun est parti le 24, et il est arrivé, comme tu sais, avant-hier; c'est assurément bien aller. M. de la Fayette, de Noailles, des Deux-Ponts viennent passer l'hiver ici et retourneront là-bas le printemps prochain.»
[160] Charles Mann, marquis Cornwallis, général anglais, né le 31 décembre 1738. Il se distingua au début de la guerre d'Amérique où il seconda le général en chef Clinton. Après cette capitulation de Yorktown, il eut des alternatives de succès et de revers. Finalement il fut surpris sur les côtes de Virginie et dut mettre bas les armes avec 9.000 hommes qu'il commandait. Gouverneur du Bengale en 1786, gouverneur général de l'Inde en 1801, il mourut en 1805 dans la province de Bénarès. Ses lettres ont été publiées à Londres en 1889 (3 vol.).
* * * * *
Voici le petit billet de Madame Élisabeth dont il est question dans cette lettre:
«Je suis dans l'enchantement, ma chère Angélique, de la lettre de ton mari; il est impossible d'être plus tendre et plus aimable: tu l'es aussi de me l'avoir envoyée. Tout ce qu'il dit est bien vrai, et après une connaissance aussi parfaite de toi je lui saurais bien mauvais gré de ne pas t'aimer; mais là-dessus, tes amies n'ont rien à désirer. Tu dois être revenue de Saint-Louis, je t'en fais mon compliment. Mon bras va bien, je souffre moins qu'hier. Adieu, je t'embrasse, à demain. Je me recommande à tes bonnes prières.»
Les quelques lettres qui suivent nous conduisent à Chantilly, où Mme de Bombelles est l'hôte du prince de Condé et de sa fille, Louise-Adélaïde de Bourbon-Condé, celle dont on connaît le roman d'amour platonique avec le marquis de la Gervaisais et qui a terminé ses jours dans un couvent sous le nom de Marie-Joseph de la Miséricorde[161].
[161] Voir la _Dernière des Condé_, par le marquis Pierre de Ségur.
Chantilly, 27 novembre.