Chapter 9
Si, une fois encore, je pouvais l'entendre, il me semble que j'aurais la force de tout supporter. Sa voix exerçait sur moi une délicieuse, une merveilleuse puissance; et, seule, elle put m'arracher à l'accablement si voisin de la mort où je restai plongée, après les funérailles de mon père.
Tant que j'avais eu sous les yeux son visage adoré, une force mystérieuse m'avait soutenue. Sa main, sa chère main, qui m'avait bénie, reposa jusqu'au dernier moment dans la mienne--elle était tiède encore quand je la joignis à sa main gauche qui tenait le crucifix. Dans une paix très amère, j'embrassais son visage si calme, si beau, et pour lui obéir même dans la mort, sans cesse je répétais: «Que la volonté de Dieu soit faite!»
Mais quand je ne vis plus rien de lui, pas même son cercueil, l'exaltation du sacrifice tomba. Sans pensées, sans paroles, sans larmes, incapable de comprendre aucune chose et de supporter même la lumière du jour, je passais les jours et les nuits, étendue sur mon lit, tous les volets de ma chambre fermés. Pendant que je gisais dans cet abattement qui résistait à tout, et ne laissait plus d'espoir, tout à coup une voix s'éleva douce comme celle d'un ange. Malgré mon état de prostration extrême, le chant m'arrivait, mais voilé, comme de très loin. Et le poids funèbre qui m'écrasait, se soulevait; je me ranimais à ce chant si tendre, si pénétrant.
Dans ma pensée enténébrée, c'était la voix du chrétien qui, du fond de la tombe, chantait ses immortelles tendresses et ses impérissables espérances; c'était la voix de l'élu qui, du haut du ciel, chantait les reconnaissances et les divines allégresses des consolés. Ce terrible silence de la mort, souffrance inexprimable de l'absence éternelle, il me semblait que l'amour de mon père l'avait vaincu et combien de fois j'ai désiré revivre cette heure. Cette heure inoubliable, si étrange et si douce, où je me repris à la vie, bercée par une mélodie divine.
Le chant se continuait toujours. J'écoutais comme si le ciel se fut entrouvert et il vint un moment où j'aurais succombé, sous l'excès de l'émotion, sans les larmes qui soulagèrent mon coeur. Elles coulèrent en abondance, et à mesure qu'elles coulaient, je sentais en moi un apaisement très doux.
--Maurice, Maurice, sanglota Mina, elle est sauvée.
Alors le jour se fit dans mon esprit; je compris, et ensuite je demandai à voir Maurice.
--Il viendra, dit le docteur, qui tenait ma main dans la sienne, il viendra, si vous consentez à boire ceci et à laisser donner de la lumière.
Malgré l'affreux dégoût, j'avalai ce qu'il me présentait. On ouvrit les volets, et je tenais ma figure cachée dans les oreillers, pour ne pas voir la lumière du soleil qui me faisait horreur, parce que mon père ne la verrait plus jamais.
Maurice vint, et à genoux à côté de mon lit, il me parla, il me dit de ces paroles qu'aujourd'hui il chercherait en vain. Il me supplia de le regarder, et je ne pus résister à son désir.
--Ô ma pauvre enfant! ô ma chère aimée! gémit-il en apercevant mon visage.
Le sien était brûlé de larmes. Mina me parut aussi bien changée. Ils étaient tous deux en grand deuil, et je ne puis me reporter à cette heure, sans un attendrissement qui me fait tout oublier. Alors je sentais nos âmes inexprimablement unies. Je me sentais aimée--aimée avec cette infinie tendresse qui fait que le coeur tout entier s'émeut, se livre et s'écoule. Alors je croyais que la douleur partagée c'était une force vive qui mêlait à jamais les âmes.
Combien de fois, pour soulager mes tristesses, Maurice n'a-t-il pas chanté!
Maintenant, jamais plus je n'entendrai ce chant ravissant qui faisait oublier la terre--ce chant céleste qui consolait en faisant pleurer.
18 août.
J'ai rêvé que je l'entendais chanter: «Ton souvenir est toujours là» et depuis.. ô folie! folie!
Je ne suis rien pour lui. Il ne m'aime plus; il ne m'aimera plus jamais.
Pourtant, au moment de partir, de me quitter pour toujours, il m'a dit: «Angéline, si vous revenez sur cette injuste, sur cette folle décision, vous n'aurez qu'à me l'écrire. Souvenez-vous-en.»
Non, je ne le rappellerai pas! Sans doute il viendrait, mais on ne va pas à l'autel couronnée de roses flétries.
Être aimée comme devant ou malheureuse à jamais.
18 août.
On me répète toujours qu'il faudrait me distraire. _Me distraire!_ Et comment? Ah! on comprend bien peu l'excès de ma misère. La vie ne peut plus être pour moi qu'une solitude affreuse, qu'un désert effroyable. Que me fait le monde entier puisque je ne le verrai plus jamais?
20 août.
Comme un sentiment puissant nous dépouille, nous enlève à tout! Voilà pourquoi l'amour bien dirigé fait les saints.
Que Dieu ait pitié de moi! Il m'est bien peu de chose, et c'est à peine si la pensée de son amour dissipe un instant ma tristesse. Pour moi, cette pensée, c'est l'éclair fugitif dans la nuit noire.
21 août.
Je suis restée longtemps à regarder mon portrait, et cela m'a laissée dans un état violent qui m'humilie.
Quand j'avais la beauté, je m'en occupais très peu. L'éloignement du monde, l'éducation virile que j'avais reçue, m'avaient préservée de la vanité.
Mon père disait qu'aimer une personne pour son extérieur, c'est comme aimer un livre pour sa reliure. Lorsqu'il y avait quelque mort dans le voisinage: «Viens, me disait-il, viens voir ce qu'on aime, quand on aime son corps!»
Mais si fragile, si passagère qu'elle soit, la beauté n'est-elle pas un grand don?
23 août.
Ah! la tristesse de ces murs. Par moments, il me semble qu'ils suintent la tristesse et le froid. Et pourtant, j'aime cette maison où j'ai été si heureuse--chère maison où le deuil est entré pour jamais!
«Mais malheur à qui, dans le calme de son coeur, peut désirer mourir tant qu'il lui reste un sacrifice à faire, des besoins à prévenir, des larmes à essuyer!»
24 août.
Il fait un grand vent accompagné de pluie. Toutes les fenêtres sont fermées et seule devant la cheminée,
«Je regarde le feu qui brûle à petit bruit, Et j'écoute mugir l'aquilon de la nuit.»
La voix de la mer domine toutes les autres. Les grandes vagues qui retentissent et qui approchent m'inondent de tristesse.
25 août.
En mettant quelques papiers en ordre, j'ai trouvé un affreux croquis de Maurice, qui m'a rappelé au vif une des heures les plus gaies de ma vie.
Comme c'est loin! Ces souvenirs gais, lorsqu'il m'en vient, me font l'effet de ces pauvres feuilles décolorées qui pendent aux arbres, oubliées par les vents d'automne.
26 août.
Que veut dire Mina! Je n'ose approfondir ses paroles, ou plutôt j'ai toujours sa lettre sous les yeux, et j'y pense sans cesse. Songe-t-il? Non, je ne saurais l'écrire! Et ne 'devais-je pas m'y attendre! N'est-il pas libre? Ne lui ai-je pas rendu malgré lui sa parole!
Qui sait jusqu'à quel point un homme peut pousser l'indifférence et l'oubli?
(Angéline de Montbrun à Mina Darville)
Chère Mina,
Je voulais attendre une heure de sérénité pour vous répondre mais cela me mènerait trop loin. Et d'ailleurs, Marc, malade depuis quelque temps, désire que vous en soyez informée. «Je lui ai sellé son cheval bien des fois, me disait-il tantôt, et j'avais tant de plaisir à faire ses commissions.»
Il aime à parler de vous, et finit toujours par dire philosophiquement: «Qui est-ce qui aurait pensé ça, qu'une si jolie mondaine ferait une religieuse?»
J'incline à croire qu'il se représentait les religieuses comme ayant toujours marché les yeux baissés, et toujours porté de grands châles, en toute saison. Votre vocation a bouleversé ses idées.
Chère amie, vous me conseillez les voyages puisque ma santé le permet. J'y pense un peu parfois, mais vraiment, je ne saurais m'arracher d'ici. Mon coeur y a toutes ses racines. D'ailleurs, il me semble que le travail régulier, sérieux, soutenu, est un plus sûr refuge que les distractions. Malheureusement, se faire des occupations attachantes c'est parfois terriblement difficile. Mais comme disait mon père, une volonté ferme peut bien des choses. Moi, je veux rester digne de lui. Ai-je besoin de vous dire que je m'occupe beaucoup des malheureux. Et, grand Dieu! que deviendrais-je si le malheur ne faisait pas aimer ceux qui souffrent? mais il y a ce superflu de tendresse dont je ne sais que faire.
La solitude du coeur est la souveraine épreuve.
Vous avez raison, la position de votre frère est bien triste. Ne songe-t-il pas à la changer? et qui pourrait l'en blâmer? Chère soeur de mes larmes, veuillez croire que dans le meilleur de mon coeur, je souhaite qu'il oublie et qu'il soit heureux.
28 août.
Pourquoi la pensée qu'il en aime une autre me bouleverse-t-elle à ce point? Voudrais-je donc qu'il se condamnât à une vie d'isolement et de tristesse? Ne suis-je pas injuste, déraisonnable, de le tenir responsable de l'involontaire changement de son coeur? changement qu'il eût voulu cacher à tous les yeux--qu'il eût voulu se cacher à lui-même.
Pauvre Maurice! Et pourtant qu'il m'a aimée! Ne serait-ce pas la preuve d'une grande pauvreté de coeur, d'oublier toujours ce que j'en ai reçu, pour songer à ce qu'il aurait pu me donner de plus?
29 août.
Rien n'est impossible à Dieu. Il pourrait m'arracher à cet amour qui fait mon tourment.
Montalembert raconte que sa chère sainte Elisabeth pria Dieu de la débarrasser de son extrême tendresse pour ses enfants. Elle fut exaucée et disait: «Mes petits enfants me sont devenus comme étrangers.»
Mais je ne ferai jamais une si généreuse prière. Quand j'en devrais mourir--je veux l'aimer.
30 août.
Oui, c'étaient de beaux jours. Jamais l'ombre d'un doute, jamais le moindre sentiment de jalousie n'approchait de nous, et, quoi qu'on en dise, la sécurité est essentielle au bonheur. Beaucoup, je le sais, n'en jugent pas ainsi; mais un amour inquiet et troublé me paraît un sentiment misérable. Du moins, c'est une source féconde de douleurs et d'angoisses. Je hais les dépits, les soupçons, les coquetteries, et tout ce qui tourmente le coeur.
Maurice pensait comme moi. La veille de son départ pour l'Europe, il me dit--et avec quelle noblesse:
«Je ne redoute de votre part ni inconstance, ni soupçons. Je crois en vous, et je sais que vous croyez en moi.»
Oui, je croyais en lui. Que n'y ai-je toujours cru? Sa parole donnée, c'était la servitude fière et profonde; mais il est triste de n'avoir que des cendres dans son foyer.
31 août.
«Tu m'appelles ta vie, appelle-moi ton âme, Je veux un nom de toi qui dure plus d'un jour. La vie est peu de chose, un souffle éteint sa flamme. Mais l'âme est immortelle, ainsi que notre amour.»
Alors, il croyait en son coeur comme au mien; il ne comprenait pas que l'amour pût finir. Mais cette tendresse, qui se croyait immortelle, s'est changée en pitié,--et la pitié d'un homme,--qui en voudrait?
D'ailleurs, ce triste reste ne m'est pas assuré. Bientôt, que serai-je pour lui? Une pensée importune, un souvenir pénible, qui viendra le troubler dans son bonheur. _Son bonheur!_ Non, il ne saurait être heureux. Il est libre comme un forçat qui traînerait partout les débris de sa chaîne. L'ombre du passé se lèvera sur toutes ses joies, ou plutôt, il ne saurait en avoir qui méritent ce nom. Quand on a reçu ce grand don de la sensibilité profonde, on ne peut guère s'étourdir, encore moins oublier. N'arrache pas qui veut le passé dans son coeur. On ne dépouille pas ses souvenirs comme un vêtement fané. Non, c'est la robe sanglante de Déjanire, qui s'attache à la chair et qui brûle.
1er septembre.
Que je voudrais voir Mina!
Il est huit heures. Pour elle, l'office du soir vient de finir et voici l'heure du repos. Que cette vie est calme! Quelle est douce comparée à la mienne! Autrefois, gâtée par le bonheur, je ne comprenais pas la vie religieuse, je ne m'expliquais pas qu'on pût vivre ainsi, l'âme au ciel et le corps dans la tombe. Maintenant, je crois la vocation religieuse un grand bonheur.
Sa dernière journée dans le monde, Mina voulut la passer seule avec lui et avec moi. Quelle journée! Nous étions tous les trois parfaitement incapables de parler. Quand l'heure de son départ approcha, nous prîmes notre dernier repas ensemble ou plutôt nous nous mîmes à table, car nul de nous ne mangea. Ensuite, Mina fit toute seule le tour de sa chère maison des Remparts, puis nous partîmes. Elle désira entrer à la Basilique. L'orgue jouait, et l'on chantait le _Benedicite_, sur un petit cercueil orné de fleurs. Ce chant me fit du bien. Je sentis que l'entrée en religion est comme la mort des petits enfants; déchirante à la nature mais, aux yeux de la foi, pleine d'ineffables consolations et de saintes allégresses.
À notre arrivée aux Ursulines, il n'y avait personne. Mina me fit avancer sous le porche, releva mon voile de deuil, et me regarda longtemps avec une attention profonde.
--Comme vous lui ressemblez! dit-elle douloureusement.
Elle s'éloigna un peu, et tournée vers la muraille, elle pleura. Cette faiblesse fut courte. Elle revint à nous, pâle, mais ferme.
--J'aurais voulu rester avec vous jusqu'à votre mariage, dit-elle avec effort; mais c'est au-dessus de mes forces.
Elle réunit nos mains dans les siennes et continua tendrement.
--Vous vous aimez, et le sang du Christ vous unira. Puis, s'adressant à moi:
--N'exigez pas de lui une perfection que l'humanité ne comporte guère. Promettez-moi de l'aimer toujours et de le rendre heureux.
--Chère soeur, répondis-je fermement je vous le promets.
--Et toi, Maurice, reprit-elle, aie pour elle tous les dévouements, toutes les tendresses. Souviens-toi qu'il te l'a confiée!--Et sa voix s'éteignit dans un sanglot.
--Malheur à moi, si je l'oubliais jamais, dit Maurice, avec une émotion profonde.
Elle sonna. Bientôt les clefs grincèrent dans la serrure, et la porte s'ouvrit à deux battants. Mina, pâle comme une morte, m'embrassa fortement sans prononcer une parole. Son frère pleura sur elle, et la retint longtemps dans ses bras.
--Maurice, dit-elle enfin, il le faut. Et s'arrachant à son étreinte, elle franchit le seuil du cloître et sans détourner la tête, disparut dans le corridor.
Les religieuses nous dirent quelques mots d'encouragement que je ne compris guère. Puis la porte roula sur ses gonds, et se referma avec un bruit que je trouvai sinistre. Le coeur horriblement serré, nous restions là.
--Ô mon amie, me dit enfin Maurice, je n'ai plus que vous
Cette séparation l'avait terriblement affecté. Mieux que personne, je comprenais la grandeur de son sacrifice, et mon coeur saignait pour lui. Je lui proposai une promenade à pied, croyant que l'exercice lui ferait du bien. Il renvoya sa voiture, et nous prîmes la Grande-Allée. Le froid était intense, la neige criait sous nos pas, mais le ciel était admirablement pur. Ni l'un ni l'autre, nous n'étions en état de parler. Seulement, de temps à autre, Maurice me demandait si je voulais retourner, si je n'avais pas froid... Et il mettait dans les attentions les plus banales, quelque chose de si doux, une sollicitude si tendre, que j'en restais toujours charmée.
En revenant, nous arrêtâmes aux Ursulines, pour voir Mina déjà habillée en postulante, et restée charmante, malgré la coiffe blanche et la queue de poêlon. Elle pleura comme nous. Les grilles me firent une impression bien pénible, et pourtant, que cette demi-séparation me semblait douce, quand je pensais à mon père que je ne verrais plus, que je n'entendrais plus jamais qui était là tout près, couché sous la terre. Plusieurs années auparavant, dans ce même parloir des Ursulines, avec quelle douleur, avec quelles larmes, je lui avais dit adieu pour quelques mois. Tous ces souvenirs me revenaient et me déchiraient le coeur. «Maintenant pensais-je, je sais ce que c'est que la séparation.»
Ce soir-là, je fis un grand effort, pour surmonter ma tristesse et réconforter Maurice. Assis sur l'ottomane, qu'on nous laissait toujours dans le salon de ma tante, nous causâmes longtemps. L'expression si triste et si tendre de ses yeux m'est encore présente.
Alors, je savais que mon existence était profondément modifiée--que je ne pourrais plus être heureuse--parce qu'au plus profond du coeur, j'avais une plaie qui ne se guérirait jamais. Mais je croyais à son amour, et c'était encore si doux!
2 septembre.
Mon vieux Marc est toujours faible. Je l'ai trouvé assis devant sa fenêtre, et regardant le cimetière dont les hautes herbes ondoyaient au vent:
«Mes parents sont là, m'a-t-il dit, et bien vite, j'y serai couché moi-même.»
Ces paroles m'ont émue. Lorsqu'on y a mis ce qu'on aimait le plus, le coeur s'incline si naturellement vers la terre. Tous nous irons habiter la _maison étroite_, et, en attendant, ne saurait-on avoir patience? La vie la plus longue ne dure guère. _Hier enfant et demain vieillard!_ disait Silvio Pellico. Cette fuite effrayante de nos joies et de nos douleurs devrait rendre la résignation bien facile. _Ô mes dix années de chaînes, comme vous avez passé vite!_ disait encore l'immortel prisonnier.
Pauvre Silvio! qui n'a pleuré sur lui? Son livre si simple et si vrai laisse une de ces impressions que rien n'efface, car le plus irrésistible de nos sentiments c'est l'admiration jointe à la pitié.
En me mettant _Mio Pigrioni_ entre les mains, mon père me dit «Livre admirable qui apprend à souffrir.» Apprendre à souffrir, c'est ce qui me reste.
Suivant Charles Sainte-Foi, un bon livre devrait toujours former un véritable lien entre celui qui l'écrit et celui qui le lit. J'aime cette parole dont j'avais senti la vérité, bien avant de pouvoir m'en rendre compte, et, des écrivains dignes de ce nom, ce n'est pas la gloire que j'envierais, mais les sympathies qu'ils inspirent.
3 septembre.
Quand je passe par les champs, je ne puis m'empêcher d'envier les faucheurs courbés sous le poids du jour et de la chaleur. J'en vois, oublieux de leurs fatigues affiler leurs faux, en chantant. Que cette rude vie est saine! J'aime cette forte race de travailleurs que mon père aimait.
Souvent, je pense avec admiration à sa vie si active, si laborieuse. Riche comme il l'était, quel autre que lui se fût assujetti à un si énergique travail! Mais il avait toute mollesse en horreur, et croyait qu'une vie dure est utile à la santé de l'âme et du corps.
D'ailleurs, il jouissait en artiste des beautés de la campagne. «Non, disait-il parfois, on ne saurait entretenir des pensées basses, lorsqu'on travaille sous ce ciel si beau.»
Ô mon père, je suis votre bien indigne fille, mais faites qu'au moins je sache dire: «Non, je n'entretiendrai pas des pensées de désespoir sous ce ciel si beau.»
4 septembre.
C'est là dans cette délicieuse solitude, qu'il m'a dit pour la première fois: «Je vous aime».
Je vous aime! cri involontaire de son coeur, qui vint troubler le mien.
Mon père, Mina, Maurice et moi, tous nous avions un faible pour cet endroit solitaire et charmant. Que de fois nous y sommes allés ensemble. Ces beaux noyers ont entendu bien des éclats de rire. Maintenant mon père est dans sa tombe, Mina dans son cloître, et moi vivante, Maurice n'y reviendra jamais! Il disait de cette belle mousse qu'on devrait se reprocher d'y marcher, que fouler les fleurs qui s'y cachent, c'est une insulte à la beauté.
Ce soir, tout était délicieusement frais et calme autour de l'étang. Pas le moindre vent dans les arbres; pas une ride sur ces eaux transparentes, glacées de rose. Couchée sur la mousse, je laissais flotter mes pensées, mais je ne sentais rien, rien que lassitude profonde de l'âme.
5 septembre.
Pauvre folie que je suis! J'ai relu ses lettres, et tout cela sur mon âme c'est la flamme vive sur l'herbe desséchée.
6 septembre.
Pourquoi tant regretter son amour? «Ma fille, disait le vieux missionnaire à Atala, il vaudrait autant pleurer un songe. Connaissez-vous le coeur de l'homme, et pourriez-vous compter les inconstances de son désir? Vous calculeriez plutôt le nombre des vagues que la mer route dans une tempête?»
8 septembre.
Comme on reste enfant! Depuis hier je suis folle de regrets, folle de chagrin. Et pourquoi? Parce que le vent a renversé le frêne sous lequel Maurice avait coutume d'aller s'asseoir avec ses livres. J'aimais cet arbre qui l'avait abrité si souvent, alors qu'il m'aimait comme une femme rêve d'être aimée. Que de fois n'y a-t-il pas appuyé sa tête brune et pâle! «De sa nature, l'amour est rêveur», me disait-il parfois.
Cet endroit de la côte, d'où l'on domine la mer, lui plaisait infiniment, et le bruit des vagues l'enchantait. Aussi il y passait souvent de longues heures. Il avait enlevé quelques pouces de l'écorce du frêne, et gravé sur le bois, entre nos initiales, ce vers de Dante:
_Amor chi a nullo amato amar perdona._
Amère dérision maintenant! et pourtant ces mots gardaient pour moi un parfum du passé. J'aurais donné bien des choses pour conserver cet arbre consacré par son souvenir. La dernière fois que j'en approchai, une grosse araignée filait sa toile, sur les caractères que sa main a gravés, et cela me fit pleurer. Je crus voir l'indifférence hideuse travaillant au voile de l'oubli. J'enlevai la toile, mais qui relèvera l'arbre tombé,--renversé dans toute sa force, dans toute sa sève?
Le coeur se prend à tout, et je ne puis dire ce que j'éprouve, en regardant la côte où je n'aperçois plus ce bel arbre, ce témoin du passé. J'ai fait enlever l'inscription. Lâcheté, mais qu'y faire?
Pendant ce temps, il est peut-être très occupé d'une autre.
10 septembre.
Ma tante m'écrit qu'il est en voie de se distraire.
Ces paroles m'ont rendue parfaitement misérable. Pourquoi ne pas me dire toute la vérité? Pourquoi m'obliger de la demander? Non, je ne supporterai pas cette incertitude.
Mon Dieu, qu'est devenu le temps où je vous servais dans la joie de mon coeur? Beaux jours de mon enfance qu'êtes-vous devenus?
Alors le travail et les jeux prenaient toutes mes heures. Alors je n'aimais que Dieu et mon père. C'étaient vraiment les jours heureux.
Ô paix de l'âme! ô bienheureuse ignorance des troubles du coeur, où vous n'êtes plus le bonheur n'est pas.
11 septembre.
Je travaille beaucoup pour les pauvres. Quand mes mains sont ainsi occupées, il me semble que Dieu me pardonne l'amertume de mes pensées, et je maîtrise mieux mes tristesses.
Mais aujourd'hui, je me suis oubliée sur la grève. Debout dans l'angle d'un rocher, le front appuyé sur mes mains, j'ai pleuré librement, sans contrainte, et j'aurais pleuré longtemps sans ce bruit des vagues qui semblait me dire: La vie s'écoule. Chaque flot en emporte un moment.
Misère profonde! il me faut la pensée de la mort pour supporter la vie. Et suis-je plus à plaindre que beaucoup d'autres? J'ai passé par des chemins si beaux, si doux, et sur la terre, il y en a tant qui n'ont jamais connu le bonheur, qui n'ont jamais senti une joie vive.
Que d'existences affreusement accablées, horriblement manquées.
Combien qui végètent sans sympathies, sans affection, sans souvenirs! Parmi ceux-là, il y en a qui auraient aimé avec ravissement, mais les circonstances leur ont été contraires. Il leur a fallu vivre avec des natures vulgaires, médiocres, également incapables d'inspirer et de ressentir l'amour.
Combien y en a-t-il qui aiment comme ils voudraient aimer, qui sont aimés comme ils le voudraient être? Infiniment peu. Moi, j'ai eu ce bonheur si rare, si grand, j'ai vécu d'une vie idéale, intense. Et cette joie divine, je l'expie par d'épouvantables tristesses, par d'inexprimables douleurs.
13 septembre.
Une hémorragie des poumons a mis tout à coup ce pauvre Marc dans un grand danger.
Je l'ai trouvé étendu sur son lit, très faible, très pâle, mais ne paraissant pas beaucoup souffrir. «Je m'en vas, ma chère petite maîtresse,» m'a-t-il dit tristement.
Le docteur intervint pour l'empêcher de parler. «C'est bon, dit-il, je ne dirai plus rien, mais qu'on me lise la Passion de Notre-Seigneur.»
Il ferma les yeux et joignit les mains pour écouter la lecture. L'état de ce fidèle serviteur me touchait sensiblement, mais je ne pouvais m'empêcher d'envier son calme.