Angéline de Montbrun

Chapter 8

Chapter 83,974 wordsPublic domain

Sa foi entrait en moi comme une vigueur. La vague, l'horrible crainte disparut. Jamais, non jamais je ne m'étais sentie si profondément aimée. Pourtant je comprenais--et avec quelle lumineuse clarté--que rien dans les tendresses humaines ne peut faire soupçonner ce qu'est l'amour de Dieu pour ses créatures.

Ô mon Dieu, votre grâce me préparait au plus terrible des sacrifices. C'est ma faute, ma très grande faute, si l'éclatante lumière, qui se levait dans mon âme, n'a pas été croissant jusqu'à ce jour.

Chose singulière! le parfum de l'héliotrope me porte toujours à cette heure sacrée--la dernière de mon bonheur. Ce soir-là il en portait une fleur à sa boutonnière, et ce parfum est resté pour jamais mêlé aux souvenirs de cette soirée, la dernière qu'il ait passée sur la terre.

8 juillet.

Quand je vivrais encore longtemps, jamais je ne laisserai ma robe noire, jamais je ne laisserai mon deuil.

Après la mort de ma mère, il m'avait vouée à la Vierge, et d'aussi loin que je me rappelle j'ai toujours porté ses couleurs. Pourrait-elle l'oublier? C'est pour mes voiles d'orpheline que j'ai abandonné sa livrée, que je ne devais quitter qu'à mon mariage. Ces couleurs virginales plaisaient à tout le monde, à mon père surtout. Il me disait qu'il ne laissait jamais passer un jour sans rappeler à la sainte Vierge que je lui appartenais.

10 juillet.

Le mardi d'avant sa mort, de bonne heure, nous étions montés sur le cap. Rien n'est beau comme le matin d'un beau jour, et jamais je n'ai vu le soleil se lever si radieux que ce matin-là. Autour de nous, tout resplendissait, tout rayonnait. Mais, indifférent à ce ravissant spectacle, mon père restait plongé dans une méditation profonde. Je lui demandai ce qu'il regardait en lui-même et répondant à ma question par une autre, comme c'était un peu son habitude, il me dit: «Penses-tu quelquefois à cet incendie d'amour que la vue de Dieu allumera dans notre âme?»

Je n'étais pas disposée à le suivre dans ces régions élevées, et je répondis gaiement: «En attendant, serrez-moi contre votre coeur.»

--Ma pauvre enfant, reprit-il ensuite, nous sommes bien terrestres, mais tantôt ce tressaillement de la nature à l'approche du soleil m'a profondément ému, et toute mon âme s'est élancée vers Dieu.

L'expression de son visage me frappa. Ses yeux étaient pleins d'une lumière que je n'y avais jamais vue. Était-ce la lumière de l'éternité qui commençait à lui apparaître? Il en était si près--et avec quelle consolation je me suis rappelé tout cela, en écoutant le récit que saint Augustin nous a laissé, de son ravissement pendant qu'il regardait, avec sa mère, le ciel et la mer d'Ostie.

J'aime saint Augustin, ce coeur profond, qui pleura si tendrement sa mère et son ami. Un jour, en partant à son peuple des croyances superstitieuses, le _fils de tant de larmes_ disait: «Non, les morts ne reviennent Pas»: et son âme aimante en donne cette touchante raison: «J'aurais revu ma mère.»

Et moi pauvre fille, ne puis-je pas dire aussi: Les morts ne reviennent pas, j'aurais revu mon père. Lui, si tendre pour mes moindres chagrins, lui qui était comme une âme en peine dès qu'il ne m'avait plus.

Tant d'appels désolés, tant de supplications passionnées et toujours l'inexorable silence, le silence de la mort.

12 juillet.

J'aime à voir le soleil disparaître à travers les grands arbres de la forêt; la voilà déjà qui dépouille sa parure de lumière pour s'envelopper d'ombre. À l'horizon les nuages pâlissent. On dit beau comme un ciel sans nuages, et pourtant, que les nuages sont beaux lorsqu'ils se teignent des feux du soir! Tantôt en admirant ces groupes aux couleurs éclatantes, je songeais à ce que l'amour de Dieu peut faire de nos peines, puisque la lumière en pénétrant de sombres vapeurs, en fait une merveilleuse parure au firmament.

Lorsqu'il fait beau à la tombée de la nuit, je me promène dans mon beau jardin--ce jardin si délicieux, disait Maurice, que les amoureux seuls y devraient entrer.

C'est charmant d'entendre les oiseaux s'appeler dans les arbres. Avant de regagner leurs nids, il y en a qui viennent boire et se baigner au bord du ruisseau. Ce ruisseau, qui tombe de la montagne avec des airs de torrent, coule ici si doux; c'est plaisir de suivre ces gracieux détours. On dirait qu'il ne peut se résoudre à quitter le jardin; j'aime ce faible bruit parmi les fleurs.

«Les images de ma jeunesse S'élèvent avec cette voix: Elles m'inondent de tristesse Et je me souviens d'autrefois.»

13 juillet.

Mon serin s'ennuie; il bat de l'aile contre les vitres.

Pauvre petit! se sentir des ailes et ne pouvoir les déployer Qui ne connaît cette souffrance? Qui ne s'est heurté à des bornes douloureuses? Qui ne connaît le tourment de l'impuissante aspiration?

15 juillet.

J'ai donné la ferme des Aulnets à Marie Desroches et cet acte m'a fait plaisir à signer. Qu'aurais-je fait de cette propriété? Je suis déjà trop riche peut-être, et d'ailleurs si sa mort eût été moins prompte, mon père, j'en suis convaincue, aurait laissé quelque chose à sa jolie filleule qu'il affectionnait. Pour elle, cette ferme, c'est la vieillesse heureuse et paisible de son père, c'est l'avenir assuré. Aussi sa joie est belle à voir.

16 juillet.

Tous les dimanches après les vêpres, Paul et Marie viennent me voir, un peu, je pense, par affection pour moi, et beaucoup par tendresse pour le serin qui leur garde une nuance de préférence dont ils ne sont pas peu fiers.

Ces gentils enfants sont charmants dans leur toilette de première communion. Marie surtout est à croquer avec sa robe blanche, et le joli chapelet bleu qu'elle porte en guise de collier. Paul commence à se faire à la voir si belle, mais les premières fois il avait des éblouissements. Le jour de leur première communion, je les invitai à dîner, et les ayant laissés seuls un instant, je les trouvai qui s'entre-regardaient avec une admiration profonde. Ces aimables enfants m'apportent souvent de la corallorhize pour les corbeilles. Marie conte fort bien leurs petites aventures.

L'autre jour, en allant chercher leur vache, ils s'étaient assis sur une grosse roche pour se reposer, quand une énorme couleuvre allongea sa tête hideuse de dessous la roche.

Marie crut sa dernière heure arrivée et se mit à courir; mais Paul conservant son sang-froid, la fit monter sur une clôture. Puis il marcha résolument vers la grosse roche, et lapida la couleuvre et ses petits. Il y en avait sept. Marie frémit encore en pensant qu'elle s'est trouvée si près d'un nid de couleuvres.

Depuis ce jour-là, son petit frère a pris pour elle les proportions d'un héros. «Il n'a peur de rien», dit-elle avec conviction, et Paul triomphe modestement.

J'aime ces enfants. Leur conversation me laisse quelque chose de frais et de doux. Bien volontiers, je contenterais toutes leurs petites envies, mais je craindrais que leurs visites ne devinssent intéressées; aussi pour l'ordinaire je ne leur donne qu'un peu de vin pour leur grand'mère. Ils s'en vont contents.

20 juillet.

Le jour éclatant m'assombrit étrangement, mais j'aime le demi-jour doré, la clarté tendre et douce du crépuscule.

Malgré la tristesse permanente au fond de mon âme, la beauté de la nature me plonge parfois dans des rêveries délicieuses. Mais il faut toujours finir par rentrer, et alors la sensation de mon isolement me revient avec une force nouvelle. Par moment, j'éprouve un besoin absolument irrésistible de revoir et d'entendre Maurice. Il me faut un effort désespéré pour ne pas lui écrire: Venez.

Et fidèle à sa parole il viendrait...

21 juillet.

N'aimait-il donc en moi que ma beauté? Ah! ce cruel étonnement de l'âme. Cela m'est resté au fond du coeur comme une souffrance aiguë, intolérable. Qu'est-ce que le temps, qu'est-ce que la raison peut faire pour moi? Je suis une femme qui a besoin d'être aimée.

Parfois, il me faut un effort terrible pour supporter les soins de mes domestiques. Et pourtant, ils me sont attachés, et la plus humble affection n'a-t-elle pas son prix?

Mon Dieu, que je sache me vaincre, que je ne sois pas ingrate, que je ne fasse souffrir personne.

23 juillet.

Temps délicieux. Pour la première fois, j'ai pris un bain de mer, ce qui m'a valu quelques minutes de sérénité. Autrefois, j'étais la première baigneuse du pays--la reine des grèves, disait Maurice.

Depuis mon deuil, je n'avais pas revu ma cabane de bains, ni cet endroit paisible et sauvage où j'étais venue pour la dernière fois avec Mina. Je l'ai trouvé changé. La crique a toujours son beau sable, ses coquillages, ses sinuosités, et sa ceinture de rochers à fleur d'eau. Mais la jolie butte qui abritait ma cabane s'en va rongée par les hautes mers. Un cèdre est déjà tombé, et les deux vigoureux sapins dont j'aimais à voir l'ombre dans l'eau, minés par les vagues, penchent aussi vers la terre. Cela m'a fait faire des réflexions dont la tristesse n'était pas sans douceur. «Une montagne finit par s'écrouler en flots de poussière, et un rocher est enfin arraché de sa place. La mer creuse les pierres et consume peu à peu ses rivages. Ceux donc qui habitent des maisons de boue ne seront-ils pas beaucoup plus tôt consumés?»

25 juillet.

J'aime me rapprocher des pauvres, des humbles, c'est-à-dire des forts qui portent si vaillamment de si lourds fardeaux. Souvent, je vais chez une pauvre femme restée sans autre ressource que son courage, pour élever ses trois enfants. La malheureuse a vu périr son mari presque sous ses yeux.

La mer a gardé le corps, mais quelques heures après le naufrage, la tempête jetait sur le rivage les débris de la barque avec les rames du pêcheur; et la veuve a croisé les rames, en travers des poutres, au-dessus de la croix de bois noir qui orne le mur blanchi à la chaux de sa pauvre demeure.

Cette jeune femme m'inspire un singulier intérêt. Jamais elle ne se plaint, mais on sent qu'elle a souffert. Pour elle le rude et incessant travail, les privations de toutes sortes, ne sont pas ce qu'il y a de plus difficile à supporter. Mais elle accepte tout. «Il faut gagner son paradis», me dit-elle parfois.

Il y a sur ce pâle et doux visage quelque chose qui fortifie, qui élève les pensées. Que de vertus inconnues brilleront au grand jour! Que de grandeurs cachées seront dévoilées chez ceux que le monde ignore ou méprise?

Un jour, Ignace de Loyola demanda à Jésus-Christ qui, dans le moment, lui était le plus agréable sur la terre, et Notre-Seigneur répondit que c'était une pauvre veuve qui gagnait, à filer, son pain et celui de ses enfants. Mon père trouvait ce trait charmant, et disait: «Quand je vois mépriser la pauvreté, je suis partagé entre l'indignation et l'envie de rire.»

26 juillet.

Longtemps, je me suis arrêtée à regarder la mer toute fine haute et parfaitement calme. C'est beau comme le repos d'un coeur passionné. Pour bouleverser la mer il faut la tempête, mais pour troubler le coeur, jusqu'au fond, que faut-il!... Hélas, un rien, une ombre. Parfois, tout agit sur nous, jusqu'à la fumée qui tremble dans l'air, jusqu'à la feuille que le vent emporte. D'où vient cela? n'en est-il pas du sentiment comme de ces fluides puissants et dangereux qui circulent partout, et dont la nature reste un si profond mystère?

Dieu ne donne pas à tous la sensibilité vive et profonde. Ni la douleur, ni l'amour ne vont avant dans bien des coeurs, et le temps y efface les impressions aussi facilement que le flot efface les empreintes sur le sable.

On dit que le coeur le plus profond finit par s'épuiser. Est-ce vrai? Alors c'est une pauvre consolation. Rien de la terre n'a jamais crû parmi les cendres... les bords du volcan éteint sont à jamais stériles. Pas une fleur, pas une mousse ne s'y verra jamais. La neige peut voiler l'affreuse nudité de la montagne; mais rien ne saurait embellir la vie qu'une flamme puissante a ravagée. Ces ruines sont tristes: ce que le feu n'y consume pas, il le noircit.

27 juillet.

Une dame très bien intentionnée a beaucoup insisté pour me voir, et m'a écrit qu'elle ne voudrait pas partir sans me laisser quelques paroles de consolation. Pauvre femme! elle me fait l'effet d'une personne, qui, avec une goutte d'eau douce au bout du doigt, croirait pouvoir adoucir l'amertume de la mer.

Qu'on me laisse en paix!

28 juillet.

C'est une chose étonnante comme ma santé s'améliore. Ma si forte constitution reprend le dessus, et souvent, je me demande avec épouvante, si je ne suis pas condamnée à vieillir--à vieillir dans l'isolement de l'âme et du coeur. Mon courage défaille devant cette pensée.

Pour me distraire, je fais tous les jours de longues promenades. J'en reviens fatiguée, ce qui fait jouir du repos. Mais qu'il est triste d'habiter avec un coeur plein une maison vide. Ô mon père, le jour de votre mort, le deuil est entré ici pour jamais. Parfois, je songe à voyager. Mais ce serait toujours aller où nul ne nous attend. D'ailleurs, je ne saurais m'éloigner de Valriant, où tout me rappelle mon passé si doux, si plein, si sacré.

Autant que possible je vis au dehors. La campagne est dans toute sa magnificence, mais c'est la maturité, et l'on dirait que la nature sent venir l'heure des dépouillements. Déjà elle se recueille, et parfois s'attriste, comme une beauté qui voit fuir la jeunesse et qui songe aux rides et aux défigurements.

2 août.

Aujourd'hui j'ai fait une promenade à cheval. Maintenant que mes forces me le permettent, je voudrais reprendre mes habitudes. D'ailleurs les exercices violents calment et font du bien.

En montant ce noble animal que mon père aimait, j'avais un terrible poids sur le coeur, mais la rapidité du galop m'a étourdie. Au retour j'étais fatiguée, et il m'a fallu mettre mon beau Sultan au pas. Alors les pensées me sont venues tristes et tendres.

Je regrette de n'avoir rien écrit alors que ma vie ressemblait à ces délicieuses journées de printemps, où l'air est si frais, la verdure si tendre, la lumière si pure. J'aurais du plaisir à revoir ces pages. J'y trouverais un parfum du passé. Maintenant le charme est envolé; je ne vois rien qu'avec des yeux qui ont pleuré. Mais il y a des souvenirs de bonheur qui reviennent obstinément comme ces épaves qui surnagent.

4 août.

Depuis ma promenade, ma pensée s'envole malgré moi vers la Malbaie. J'ai des envies folles d'y aller, et pourquoi? Pour revoir un endroit où j'ai failli me tuer. C'est au bord d'un chemin rocailleux, sur le penchant d'une côte; il y a beaucoup de cornouilliers le long de la clôture, et par-ci par-là quelques jeunes aulnes qui doivent avoir grandi.

Si Maurice passait par là se souviendrait-il? Et pourtant si j'étais morte alors, quel vide, quel deuil dans sa vie et dans son coeur!

C'était il y a trois ans. En revenant d'une excursion au Saguenay, nous nous étions arrêtés à la Malbaie. Mon père, Maurice et moi, aussi à l'aise à cheval que dans un fauteuil, nous faisions de longues courses, et un jour nous nous rendîmes jusqu'au Port-au-Persil, sauvage et charmant endroit qui se trouve à cinq ou six lieues de la Malbaie.

Au retour, l'orage nous surprit. La pluie tombait si fort que Maurice et moi nous décidâmes d'aller chercher un abri quelque part, et nous étions à attendre mon père, que nous avions devancé, quand un éclair sinistre nous brûla le visage. Presque en même temps, le tonnerre éclatait sur nos têtes et tombait sur un arbre, à quelques pas de moi. Nos chevaux épouvantés se cabrèrent violemment, je n'eus pas la force de maîtriser le mien--il partit.--Ce fut une course folle, terrible. La respiration me manquait, les oreilles me bourdonnaient affreusement, j'avais le vertige. Pourtant, à travers les roulements du tonnerre, je distinguais la voix de Maurice qui me suivait de près, et me criait souvent «N'ayez pas peur».

Je tenais ferme, mais au bas d'une côte, à un détour du chemin, mon cheval fit un brusque écart, se retourna, bondit par-dessus une grosse roche, et fou de terreur reprit sa course. Maurice avait sauté à terre et attendait. Quand je le vis s'élancer, je crus que le cheval allait le renverser; mais il le saisit par les naseaux et l'arrêta net. Ce moment d'angoisse avait été horrible. Toute ma force m'abandonna, les rênes m'échappèrent, je tombai.

D'un bond Maurice fut à côté de moi. Par un singulier bonheur, j'étais tombée sur des broussailles qui avaient amorti ma chute. Je n'avais aucun mal. J'étais seulement un peu étourdie.

Mon père arrivait à toute bride, mortellement inquiet. Il comprit tout d'un coup d' oeil et, dans un muet transport, nous serra tous deux dans ses bras.

Ô mon Dieu, vous le savez, sa première parole fut pour vous remercier! Et la douceur de ce moment!

Brisée de fatigue et d'émotion j'étais absolument incapable de marcher. La pluie tombait toujours à torrents. Mon père m'enleva comme une plume et m'emporta à une maison voisine, où nous fûmes reçus avec un empressement charmant. J'étais mouillée jusqu'aux os; et dans la crainte d'un refroidissement, on me fit changer d'habits. Une jeune fille mit toutes ses robes à mon service. J'en pris une de flanelle blanche. Comme elle n'allait pas à ma taille, la maîtresse de céans ouvrit son coffre et en tira un joli petit châle bleu--son châle de noces--me dit-elle, en me l'ajustant avec beaucoup de soin.

«Vous l'avez parée belle, répétait sans cesse la digne femme, si vous étiez tombée sur les cailloux, vous étiez morte.»

--Oui défigurée pour la vie, ajoutait la jeune fille, qui avait l'air de trouver cela beaucoup plus terrible.

--Le monsieur qui a arrêté votre cheval est-il votre cavalier, me dit-elle à l'oreille?

Ma toilette finie, elle me présenta un petit miroir, et me demanda naïvement si je n'étais pas heureuse d'être si belle?--si j'aurais pu supporter le malheur d'être défigurée?

En sortant de la chambre, je trouvai mon père et Maurice. Oh! cette belle lumière qu'il y avait dans leurs regards. Malgré leurs habits dégoûtants d'eau, tous deux avaient l'air de bienheureux.

L'orage avait cessé. La campagne rafraîchie par la pluie resplendissait au soleil. La rosée scintillait sur chaque brin d'herbe, et pendait aux arbres en gouttes brillantes. L'air, délicieux à respirer, nous apportait en bouffées la saine odeur des foins fauchés, et la senteur aromatique des arbres. Jamais la nature ne m'avait paru si belle. Debout à la fenêtre, je regardais émue, éblouie. Ce lointain immense et magnifique, où la mer éblouissante se confondait avec le ciel, m'apparaissait comme l'image de l'avenir.

«Mon Dieu, pensais-je, qu'il fait bon de vivre!»

Assis sur un escabeau à mes pieds, Maurice me regardait, et bien bas, je lui dis: «Merci».

Une flamme de joie passa ardente sur son visage, mais il resta silencieux.

--Voyez donc comme c'est beau, lui dis-je.

Il sourit et répondit dans cette langue italienne qu'il affectionnait:

«Béatrice regardait le ciel, et moi je regardais Béatrice.»

7 août.

Près de la Pointe aux Cèdres, dans un ravin sans ombrage, sans verdure, sans eau, deux jeunes époux sont venus s'établir. Ils ont acheté et réparé, tant bien que mal, une chétive masure qui tombait en ruines, et y vivent heureux. Le bonheur est au dedans de nous, et qui sait si la magie de l'amour ne peut pas rendre, une pauvre cabane aussi agréable que la grotte de Calypso.

Il m'arrive souvent de passer par le ravin. Je porte à ces nouveaux mariés un intérêt dont ils ne se doutent guère. Cet après-midi, je voyais la jeune femme préparer son souper. Quand il fait beau, trois pierres disposées en trépied, auprès de sa porte, lui servent de foyer, et quelques branches sèches suffisent pour cuire le repas. Elle est attrayante, et porte ses cheveux blonds _à la suissesse_, en lourdes nattes sur le dos. C'est charmant de la voir assise sur une bûche devant son humble feu, et surveillant sa soupe, tout en tricotant activement. Je suppose qu'elle n'a pas d'horloge, car elle interroge souvent le soleil--ô charme de l'attente!--Je me sens plus triste encore quand je la vois. Voudrais-je donc qu'il n'y eût plus d'heureux sur la terre? _Heureux!_ oui ils le sont, car ils ont l'amour et tout est là.

Je leur ai fait dire de venir cueillir des fruits et des fleurs, aussi souvent qu'il leur plaira.

8 août.

Chacun a regagné son lit, excepté ma bonne vieille Monique, qui s'obstine à croire que j'ai besoin de soins, et fait la sourde oreille quand je l'envoie se coucher. Mais elle ne fait pas plus de bruit qu'une ombre. Autour de moi tout est tranquille. Le parfum des grèves--ce parfum que Maurice aimant tant--m'arrive pénétrant et âpre. Là-bas, sur les ondes argentées, on voit courir des étincelles de feu. Mais la mer est calme, étrangement calme, et je n'entends rien que le murmure du ruisseau, à travers le jardin, et par-ci par-là, le bruissement des feuilles au passage de la brise.

Qui n'a senti ses yeux se mouiller devant le calme profond de la campagne à demi plongée dans l'ombre? qui n'a prêté une oreille charmée à ces divins silences, à ces vagues et flottantes rumeurs de la nuit?

Mon Dieu, j'aurais besoin d'oublier combien la terre est belle

Le jour distrait toujours un peu, mais la nuit, l'âme s'ouvre tout entière à la rêverie et quand le coeur est troublé, l'imagination répand partout, avec ses flammes des flots de tristesse. Vainement j'essaie de regarder le ciel. Il faut des eaux calmes pour en refléter la beauté et mon âme

«N'est plus qu'une onde obscure où le sable a monté.»

9 août.

Dans l'isolement, quand l'âme a encore sa sensibilité tout entière et toute vive, il y a une étrange volupté dans les souvenirs qui déchirent le coeur et font pleurer. Ces chers souvenirs de tendresse et de deuil, je m'en entoure, je m'en enveloppe, je m'en pénètre, ou plutôt ils sont l'âme même de ma vie.

Cette conduite n'est pas sage, je le sais; mais qui n'aime mieux la tempête que le calme plat--ce calme terrible qui abat, qui anéantit les plus fiers courages.

15 août.

J'ai honte de moi-même. Qu'ai-je fait de mon courage! qu'ai-je fait de ma volonté?

Jamais, non jamais, je n'aurais cru que l'âme pût se renverser ainsi dans les nerfs. Je ne saurais rester en repos. Je suis parfaitement incapable de tout travail, de toute application quelconque. Malgré moi, mon livre et mon ouvrage m'échappent des mains. Tout m'émeut, tout me trouble, et même en la présence de mes domestiques, des larmes brûlantes, s'échappent de mes yeux. Ô mon père! que penseriez-vous de moi? vous si noble! vous si fier!

Mais je n'y puis rien. À mesure que mes forces reviennent, le besoin de le revoir se réveille terrible dans mon coeur. La prière ne m'apporte plus qu'un soulagement momentané, ou plutôt je ne sais plus prier, je ne sais plus qu'écouter mon coeur désespéré.

Ô mon Dieu! pardonnez-moi. Ces regrets passionnés, ces dévorantes tristesses, ce sont les plaintes folles de la terre d'épreuve. Je ne saurais les empêcher de croître. Ô mon Dieu, arrachez et brûlez, je vous le demande, je vous en conjure. Ah, que de fois, pendant les jours terribles que je viens de passer, n'ai-je pas été me jeter à vos pieds. J'ai peur de moi-même, et je passe des heures entières dans l'église.

Ô Seigneur Jésus, vous le savez, ce n'est pas vous que je veux, ce n'est pas votre amour dont j'ai soif, et même en votre adorable présence, mes pensées s'égarent.

Hier, il faisait un vent furieux, une épouvantable tempête. À genoux dans l'église, le front caché dans mes mains j'écoutais le bruit de la mer moins troublée que mon coeur. Au plus profond de mon âme, d'étranges, de sauvages tristesses répondaient aux rugissements des vagues, sur la grève solitaire, et par moments des sanglots convulsifs déchiraient ma poitrine.

L'église était déserte. Une humble chandelle de suif, allumée par la femme d'un pauvre pêcheur, brûlait sur un long chandelier de bois, devant l'image de la Vierge.

Ô Marie! tendez votre douce main à ceux que l'abîme veut engloutir. Ô vierge! ô Mère! ayez pitié.

17 août.