Angéline de Montbrun

Chapter 7

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Et aussitôt, il fit un reçu pour le montant de la dette, le signa, et le remit à M. L. en lui faisant promettre le plus inviolable secret. M. L. m'a raconté cela après avoir reçu mon testament.

«Au point où vous en êtes, m'a-t-il dit, ça ne peut pas vous humilier.» Et il a raison.

Chère Mademoiselle, depuis que je sais ces choses, j'y ai pensé souvent. Je gardais à Monsieur votre père, une reconnaissance profonde pour l'intérêt qu'il m'a témoigné, pour la courtoisie parfaite avec laquelle il m'a toujours traitée, et à la veille de mourir, j'apprends que je lui ai dû le repos, l'indépendance et la joie de pouvoir donner souvent.

Que ne puis-je quelque chose pour vous, _sa fille!_ On dit que vous avez fait preuve d'un grand courage, mais je devine quels poignants regrets, quelles mortelles tristesses vous cachez sous votre calme, et que de fois j'ai pleuré sur vous!

Ah, si je pouvais vous faire voir le néant de ce qui passe comme on le voit en face de la mort! Vous seriez bien vite consolée.

Mon heure est venue, la vôtre viendra, et bientôt, «car les heures ont beau sembler longues, les années sont toujours courtes.»

Alors, vous comprendrez le but de la vie, et vous verrez quels desseins de miséricorde se cachent sous les mystérieuses duretés de la Providence.

Maintenant, je vois que ma vie pouvait être une vie de bénédictions! À cette heure où tout échappe, que je serais riche!

J'ai vécu sans amitié, sans amour. Mon père lui-même, ne savait pas dissimuler la répugnance que je lui inspirais. Mais si, acceptant tous les rebuts, toutes les humiliations, d'un coeur humble et paisible, je les avais déposés aux pieds de Jésus-Christ, avec quelle confiance je dirais aujourd'hui comme le divin Sauveur, la veille de sa mort: _J'ai fait ce que vous m'aviez donné à faire, glorifiez-moi maintenant, mon père._

Hélas, j'ai bien mal souffert! _Mais autant le ciel est au-dessus de la terre, autant il a affermi sur nous sa miséricorde._ J'aime à méditer cette belle parole en regardant le ciel. Oui, j'espère. Ne crains pas, m'a dit Notre-Seigneur, lorsqu'il est venu dans mon âme, ne crains pas; demande-moi pardon de n'avoir pas su souffrir pour l'amour de moi, qui t'ai aimée jusqu'à la mort de la croix. Ah, pourquoi, ne l'ai-je pas aimé? Lui, n'eût pas dédaigné ma tendresse.

Ma chère enfant, j'aurais bien voulu vous voir avant de mourir. Mais on m'a dit qu'un voyage de quelques lieues était beaucoup pour vos forces--qu'il valait mieux vous épargner les émotions pénibles--et je n'ai pas osé vous faire prier de venir.

Pourtant, il me semble que cette visite ne vous eût pas été inutile. Mieux que personne, je crois comprendre ce que vous souffrez.

Pauvre enfant si éprouvée, ne serait-elle pas pour vous cette parole de l'Imitation: «Jésus-Christ veut posséder seul votre coeur, et y régner comme un roi sur le trône qui est à lui.»

Un auteur, que j'aime, dit que nous pouvons exagérer bien des choses, mais que nous ne pourrons jamais exagérer l'amour de Jésus-Christ. Méditez cette douce et profonde vérité. Pensez à l'incomparable ami. Faites-lui sa place dans votre coeur, et il vous sera ce que jamais père, jamais époux n'a été.

Et maintenant, chère fille de mon bienfaiteur, adieu. Adieu, et courage. Souffrir passe, mais si vous acceptez la volonté divine, avoir souffert ne passera jamais.

À vous pour l'éternité.

Véronique Désileux.

12 juin.

Mon Dieu, donnez le bonheur éternel à celle qui a tant souffert. Pardonnez si parfois elle a faibli sous le poids de sa terrible croix.

Je relis souvent sa lettre. Cette voix qui n'est plus de ce monde me fait pleurer. Pauvre fille! Son souvenir ne me quitte pas. La pensée de ce qu'elle a souffert m'arrache au sentiment de mes peines.

La nuit dernière, j'ai fait un rêve qui m'a laissé une étrange impression.

Il me semblait que j'étais dans un cimetière. L'herbe croissait librement entre les croix, dont plusieurs tombaient en ruines. Je marchais au hasard, songeant aux pauvres morts, quand une tombe nouvelle attira mon attention.

Comme je me penchais pour l'examiner, la terre, fraîchement remuée, devint soudain transparente comme le plus pur cristal, et je vis Véronique Désileux au fond de sa fosse. Elle semblait plongée dans un recueillement profond; sous le drap qui les couvrait, on distinguait ses mains jointes pour l'éternelle prière.

Je la regardais, invinciblement attirée par le calme de la tombe, par le repos de la mort, et je l'interrogeais, je lui demandais si elle regrettait d'avoir souffert, de n'avoir jamais inspiré que de la pitié.

18 juin.

M. L. est venu m'annoncer que j'héritais de Mlle Désileux. Je ne voulais pas le recevoir, mais il a tant insisté que j'y ai consenti.

Heureusement, cette homme d'affaires est aussi un homme de tact. Pas de ces marques d'intérêt qui froissent, pas de cette compassion qui fait mal. Seulement, en me quittant, il m'a dit: «Vous avez beaucoup souffert, et cela se voit. Mais pourtant, vous ressemblez toujours à votre père.»

Cette parole m'a été bien sensible. Ô chère ressemblance, qui faisait l'orgueil de ma mère et sa joie à lui.

M. L. m'a parlé au long de la conduite de mon père envers la pauvre Mlle Désileux, et m'a raconté plusieurs traits qui prouvent également un désintéressement et une délicatesse bien rares.

«Soyez sûre, m'a-t-il dit, qu'il en est beaucoup que nous ignorerons toujours.»

Oui, cette divine loi de la charité, il la remplissait dans sa large et suave plénitude. Avec quel soin ne me formait-il pas à ce grand devoir!

J'étais encore tout enfant, et déjà il se servait de moi pour ses aumônes. Pour encouragement, pour récompense, il me proposait toujours quelque infortune à soulager, et sa grande punition, c'était de me priver de la joie de donner. Mais il pardonnait vite. Et la douceur de ces moments où je pleurais, entre ses bras, le malheur de lui avoir déplu.

22 juin.

Depuis hier, je suis aux Aulnets. En arrivant, j'ai été voir la tombe de Mlle Désileux, où croissent déjà quelques brins d'herbe. La maison était fermée depuis les funérailles. Sa vieille servante est venue m'ouvrir la porte, et quelle impression m'a faite le silence sépulcral qui régnait partout.

Je n'osais avancer dans ces chambres obscures, où quelques rayons de lumière pénétraient, à peine, entre les volets fermés.

Pauvre folle que je suis! je suis venue pour me fortifier par la pensée de la mort, et je me surprends sans cesse, songeant à Maurice, à ce qu'il éprouvera quand il reviendra à Valriant--car il y reviendra. C'est à lui que je laisserai ma maison.

Que lui diront les scellés partout, les chambres vides et sombres, le silence profond. Cette maison, qu'il appelait _son paradis_, pourra-t-il en franchir le seuil sans que son coeur se trouble? Les souvenirs ne se lèveront-ils pas de toutes parts, tristes et tendres, devant lui? La voix du passé ne se fera-t-elle pas entendre dans ce morne silence?

Ô mon Dieu! voilà que je retombe dans mes faiblesses. Que m'importe qu'il me pleure? Rien ne saurait-il m'arracher à ce fatal amour? Quoi! ni l'éloignement, ni le temps, ni la religion, ni la mort!...

Malheur à moi! j'ai beau me dire que je n'existe plus pour lui, je l'aime, comme les infortunés seuls peuvent aimer.

24 juin.

De ma fenêtre, je vois très bien le cimetière, et je distingue parfaitement l'endroit où repose Véronique Désileux. Sa servante me dit qu'elle passait souvent ici des heures entières. Comme tous les condamnés à l'isolement, elle aimait la vue de la nature, et peut-être aussi celle du cimetière.

Parmi les morts qui dorment là, en est-il un qui ait souffert plus qu'elle!

Saura-t-on jamais ce qui s'amasse de tristesses et de douleurs dans l'âme des malheureux condamnés à être toujours et partout ridicules? Que sont les éclatantes infortunes comparées à ces vies toutes de rebuts, d'humiliations, de froissements? Et c'était une âme ardente! Ah! mon Dieu!

Que je regrette de n'être pas venue la voir! Ma présence eût adouci ses derniers jours. Nous aurions parlé de mon père ensemble. La malheureuse l'aimait, et rien dans les sentiments des heureux du monde ne peut faire soupçonner jusqu'où.

Quand ces pauvres coeurs toujours blessés, toujours méprisés, osent aimer, ils adorent. Jamais elle ne s'est remise de la nouvelle de sa mort, et je ne puis penser, sans verser des larmes, à l'accablement mortel où elle resta plongée.

Hier soir, la servante m'a raconté bien des choses, tout en tournant son rouet devant l'âtre de sa cuisine. Parfois elle s'arrêtait subitement, et jetait un regard furtif vers la chambre de sa maîtresse--ce qui me faisait courir des frissons. Il me semblait que j'allais la voir paraître.

Quel mystère que la mort! comme cette terrible disparition est difficile à réaliser! Après la mort de mon père, lorsqu'on disait à Mlle Désileux qu'avec le temps, je me consolerais: «Jamais, jamais», s'écriait-elle en couvrant son visage.

Il est impossible de dire la pitié qu'elle avait de moi. La nuit même de sa mort, elle s'attendrissait encore sur mon malheur, et répétait à la personne qui la veillait: «Dites-lui que Dieu lui reste.»

Ô mon amie, obtenez-moi l'intelligence de cette parole!

Qu'est-ce que la vie? «Quelque brillante que soit la pièce, le dernier acte est toujours sanglant. On jette enfin de la terre sur la tête et en voilà pour jamais!»

26 juin.

De ma visite aux Aulnets j'ai emporté _Tout pour Jésus_, livre bien-aimé de Mlle Désileux; et, mon Dieu, avec quelle émotion j'ai tu la page suivante, qui portait en marge la date de la mort de mon père!

«Regardez cette âme qui vient d'entendre son jugement: à peine Jésus a-t-il fini de parler, le son de sa douce voix n'est point encore éteint, et ceux qui pleurent n'ont pas encore fermé les yeux du corps loin duquel la vie a fui: pourtant le jugement est rendu, tout est consommé; il a été court, mais miséricordieux. Que dis-je? miséricordieux la parole ne saurait dire ce qu'il a été. Que l'imagination le trouve. Un jour, s'il plaît à Dieu, nous en ferons nous-mêmes la douce expérience. Il faut que cette âme soit bien forte pour ne pas succomber sous la vivacité des sentiments qui s'emparent d'elle; elle a besoin que Dieu la soutienne pour ne point être anéantie. Sa vie est passée; comme elle a été courte! sa mort est arrivée; combien douce son agonie d'un moment! comme les épreuves paraissent une faiblesse, les chagrins une misère, les afflictions un enfantillage! Et maintenant elle a obtenu un bonheur qui ne finira jamais. Jésus a parlé, le doute n'est plus possible. Quel est ce bonheur? L' oeil ne l'a point vu, l'oreille ne l'a point entendu. Elle voit Dieu, l'éternité s'étend devant elle, dans son infini. Les ténèbres se sont évanouies, la faiblesse a disparu, il n'est plus ce temps qui autrefois la désespérait. Plus d'ignorance, elle voit Dieu, son intelligence se sent inondée de délices ineffables, elle a puisé de nouvelles forces dans cette gloire que l'imagination ne saurait concevoir; elle se rassasie de cette vision, en présence de laquelle toute la science du monde n'est que ténèbres et ignorance. Sa volonté nage dans un torrent d'amour; ainsi qu'une éponge s'emplit des eaux de la mer, elle s'emplit de lumière, de beauté, de bonheur, de ravissement, d'immortalité, de Dieu. Ce ne sont là que de vains mots plus légers que la plume, plus faibles que l'eau; ils ne sauraient rappeler à l'imagination même l'ombre du bonheur de cette âme.

Et nous sommes encore ici! Ô ennui! ô tristesse!»

(Angéline de Montbrun à Mina Darville)

Vous n'avez pas oublié notre voyage aux Aulnets, ni cette pauvre Mlle Désileux si difforme. Elle n'est plus et après sa mort on m'a remis une lettre d'elle qui ne sera pas inutile.

Mina, comme cette pauvre disgraciée nous aimait, mon père et moi! et qu'elle a souffert!

C'est fini, maintenant la terre a été foulée sur son pauvre corps, et pour moi, voilà Véronique Désileux parmi ces ombres chères qu'on traîne après soi, à mesure qu'on avance dans la vie.

J'ai reçu vos deux lettres, et bien des choses m'ont profondément touchée. Vous savez comme il vous plaignait à son heure dernière, et volontiers, je dirais comme lui: «Pauvre petite Mina.»

Votre frère m'a envoyé de vos cheveux. Veuillez le remercier de ma part, et lui faire comprendre qu'il ne doit plus m'écrire. À quoi bon!

Chère soeur, je ne puis regarder sans émotion ces belles boucles brunes que vous arrangiez si bien. Qui nous eût dit qu'un jour cette superbe chevelure tomberait sous le ciseau monastique? qu'un guimpe de toile blanche entourerait votre charmant visage?

Ma chère mondaine d'autrefois, comme j'aimerais à vous voir sous votre voile noir.

Ainsi, vous voilà consacrée à Dieu, obligée d'aimer Notre-Seigneur d'un amour de vierge et d'épouse.

Ce qu'on dit contre les voeux perpétuels me révolte. Honte au coeur qui, lorsqu'il aime, peut prévoir qu'il cessera d'aimer.

Mon amie, je ne dors guère, et en entendant sonner quatre heures, votre souvenir me revient toujours. Ma pensée vous suit, tout attendrie, dans ces longs corridors des Ursulines.

J'ai assisté à l'oraison des religieuses. J'aimais à les voir immobiles dans leurs stalles, et toutes les têtes, jeunes et vieilles, inclinées sous la pensée de l'éternité. L'éternité, cette mer sans rivages, cet abîme sans fond où nous disparaîtrons tous!

Si je pouvais me pénétrer de cette pensée! Mais je ne sais quel poids formidable m'attache à la terre. Où sont les ailes de ma candeur d'enfant? Alors je me sentais portée en haut par l'amour. Mon âme, comme un oiseau captif, tendait toujours à s'élever. Oh! le charme profond de ces enfantines rêveries sur Dieu, sur l'autre vie.

J'aimais mon père avec une ardente tendresse, et pourtant, je l'aurais laissé sans regret pour mon père du ciel. Mina, c'était la grâce encore entière de mon baptême. Maintenant, la chrétienne, aveuglée par ses fautes, ne comprend plus ce que comprenait l'innocence de l'enfant. Mina, j'ai vu de près l'abîme du désespoir. Ni Dieu ni mon père ne sont contents de moi, et cette pensée ajoute encore à mes tristesses.

Dans votre riante chapelle des Ursulines, j'aimais surtout la chapelle des Saints, où je priais mieux qu'ailleurs. Pendant mon séjour au pensionnat, tous les jours j'allais y faire brûler un cierge, pour que la sainte Vierge me ramenât mon père sain et sauf, et maintenant, je voudrais que là, aux pieds de Notre-Dame du Grand-Pouvoir, une lampe brûlât nuit et jour pour qu'elle me conduise à lui.

Je suis charmée que vous soyez sacristine. Vous faites si merveilleusement les bouquets. Quels beaux paniers de fleurs je vous enverrais, si vous n'étiez si loin.

Ma chère Mina, soyez bénie pour le tendre souvenir que vous donnez à mon père. Puisque votre office vous permet d'aller dans l'église, je vous en prie, ne passez un jour sans vous agenouiller, sur le pavé qui le couvre. Cette fosse si étroite, si froide, si obscure, je l'ai toujours devant les yeux. Vous dites que dans le ciel il est plus près de moi qu'autrefois.

Mina, le ciel est bien haut, bien loin, et je suis une pauvre créature. Vous ne pouvez comprendre à quel point il me manque, et le besoin, l'irrésistible besoin de me sentir serrée contre son coeur.

Le temps ne peut rien pour moi. Comme disait Eugénie de Guérin, les grandes douleurs vont en creusant comme la mer. Et le savait-elle comme moi! Elle ne pouvait aimer son frère comme j'aimais mon père. Elle ne tenait pas tout de lui. Puis rien ne m'avait préparée à mon malheur. Il avait toute la vigueur, toute l'élasticité, tout le charme de la jeunesse. Sa vie était si active, si calme, si saine, et sa santé si parfaite. Sans ce fatal accident! C'est peut-être _une perfidie de la douleur_, mais j'en reviens toujours là.

Mon amie, vous savez que je ne me plains pas volontiers, mais votre amitié est si fidèle, votre sympathie si tendre, qu'avec vous mon coeur s'ouvre malgré moi. Ma santé s'améliore. Qui sait combien de temps je vivrai. Implorez pour moi la paix, ce bien suprême des coeurs morts.

Angéline.

1er juillet.

«Pourquoi dans mon esprit revenez-vous sans cesse Ô jours de mon enfance et de mon allégresse? Qui donc toujours vous rouvre en nos coeurs presque éteints, Ô lumineuse fleur des souvenirs lointains?»

Parmi les papiers de mon père, j'ai trouvé plusieurs de mes cahiers d'études qu'il avait conservés; et comme cela m'a reportée à ces jours bénis où je travaillais sous ses yeux, entourée, pénétrée par sa chaude tendresse. Quels soins ne prenait-il pas pour me rendre l'étude agréable. Il voulait que je grandisse heureuse, joyeuse, dans la liberté de la campagne, parmi la verdure et les fleurs, et pour cela il ne recula pas devant le sacrifice de ses goûts et de ses habitudes.

La vue de ces cahiers m'a profondément touchée. J'ai pleuré longtemps. Ô le bienfait des larmes! Parfois, cette divine source tarit absolument. Alors, je demeure plongée dans une morne tristesse. Vainement ensuite, je cherche mes bons sentiments, mes courageuses résolutions. La douleur, cette virile amie, élève et fortifie, mais la tristesse dévaste l'âme. Comment se garantir de cette langueur consumante?

Je ne vis guère dans le présent, et pour ne pas voir l'avenir, qui m'apparaît comme une morne et désolée solitude, je songe au passé tout entier disparu. Ainsi le naufragé, qui n'a que l'espace devant lui, se retourne, et dans sa mortelle détresse, interroge la mer où ne flotte plus une épave.

Oui, tout a disparu. Ô mon Dieu, laissez-moi l'amère volupté des larmes!

3 juillet.

Je ne devrais pas lire les _Méditations_. Cette voix molle et tendre a trop d'écho dans mon coeur. Je m'enivre de ces dangereuses tristesses, de ces passionnés regrets. Insensée! J'implore la paix et je cherche le trouble. Je suis comme un blessé qui sentirait un âpre plaisir à envenimer ses plaies, à en voir couler le sang.

Où me conduira cette douloureuse effervescence? J'essaie faiblement de me reprendre à l'aspect charmant de la campagne, mais

«Le soleil des vivants n'échauffe plus les morts.»

6 juillet.

Oublier! est-ce un bien? Puis-je le désirer?

Oublier qu'on a porté en soi-même l'éclatante blancheur de son baptême, et la divine beauté de la parfaite innocence.

Oublier la honte insupportable de la première souillure, la salutaire amertume des premiers remords.

Oublier l'âpre et fortifiante saveur du renoncement; les joies profondes, les religieuses terreurs de la foi.

Oublier les aspirations vers l'infini, la douceur bénie des larmes, les rêves délicieux de l'âme virginale, les premiers regards jetés sur l'avenir, ce lointain enchanté qu'illuminait l'amour.

Oublier les joies sacrées du coeur, les déchirements sanglants et les illuminations du sacrifice, les révélations de la douleur.

Oublier les clartés d'en haut; les rayons qui s'échappent de la tombe; les voix qui viennent de la terre, quand ce qu'on aimait le plus y a disparu.

Oublier qu'on a été l'objet d'une incomparable tendresse qu'on a cru à l'immortalité de l'amour.

Oublier que l'enthousiasme a fait battre le coeur; que l'âme s'est émue devant la beauté de la nature; qu'elle s'est attendrie sur la fleur saisie par le froid, sur le nid où tombait la neige, sur le ruisseau qui coulait entre les arbres dépouillés.

Oublier! laisser le passé refermer ses abîmes sur la meilleure partie de soi-même! N'en rien garder! n'en rien retenir! Ceux qu'on a aimés, les voir disparaître de sa pensée comme de sa vie les sentir tomber en poudre dans son coeur!

Non, la consolation n'est pas là!

7 juillet.

La consolation, c'est d'accepter la volonté de Dieu, c'est de songer à la joie du revoir, c'est de savoir que je l'ai aimé autant que je pouvais aimer.

Dans quelle délicieuse union nous vivions ensemble! Rien ne me coûtait pour lui plaire; mais je savais que les froissements involontaires sont inévitables, et pour en effacer toute trace, rarement je le quittais le soir, sans lui demander pardon. Chère et douce habitude qui me ramena vers lui, la veille de sa mort. Quand je pense à cette journée du 19! Quelles heureuses folles nous étions, Mina et moi! Jamais jour si douloureux eut-il une veille si gaie? Combien j'ai béni Dieu, ensuite, d'avoir suivi l'inspiration qui me portait vers mon père. Ce dernier entretien restera l'une des forces de ma vie.

Je le trouvai qui lisait tranquillement. Nox dormait à ses pieds devant la cheminée, où le feu allait s'éteindre. Je me souviens qu'à la porte, je m'arrêtai un instant pour jouir de l'aspect charmant de la salle. Il aimait passionnément fa verdure et les fleurs et j'en mettais partout. Par la fenêtre ouverte, à travers le feuillage, j'apercevais la mer tranquille, le ciel radieux. Sans lever les yeux de son livre, mon père me demanda ce qu'il y avait. Je m'approchai, et m'agenouillant, comme je le faisais souvent devant lui, je lui dis que je ne pourrais m'endormir sans la certitude qu'aucune ombre de froideur ne s'était glissée entre nous, sans lui demander pardon, si j'avais eu le malheur de lui déplaire en quelque chose.

Je vois encore son air moitié amusé, moitié attendri. Il m'embrassa sur les cheveux, en m'appelant _sa chère folle_, et me fit asseoir pour causer. Il était dans ses heures d'enjouement, et alors sa parole, ondoyante et légère, avait un singulier charme. Je n'ai connu personne dont la gaieté se prît si vite.

Mais ce soir-là quelque chose de solennel m'oppressait. Je me sentais émue sans savoir pourquoi. Tout ce que je lui devais me revenait à l'esprit. Il me semblait que je n'avais jamais apprécié son admirable tendresse. J'éprouvais un immense besoin de le remercier, de le chérir. Minuit sonna. Jamais glas ne m'avait paru si lugubre, ne m'avait fait une si funèbre impression. Une crainte vague et terrible entra en moi. Cette chambre si jolie, si riante me fit soudain l'effet d'un tombeau.

Je me levai pour cacher mon trouble et m'approchai de la fenêtre. La mer s'était retirée au large, mais le faible bruit des flots m'arrivait par intervalles. J'essayais résolument de raffermir mon coeur, car je ne voulais pas attrister mon père. Lui commença dans l'appartement un de ces va-et-vient qui étaient dans ses habitudes. _La fille du Tintoret_ se trouvait en pleine lumière. En passant, son regard tomba sur ce tableau qu'il aimait, et une ombre douloureuse couvrit son visage. Après quelques tours, il s'arrêta devant et resta sombre et rêveur, à le considérer. Je l'observais sans oser suivre sa pensée. Nos yeux se rencontrèrent et ses larmes jaillirent. Il me tendit les bras et sanglota «Ô mon bien suprême! ô ma Tintorella!»

Je fondis en larmes. Cette soudaine et extraordinaire émotion, répondant à ma secrète angoisse, m'épouvantait, et je m'écriai «Mon Dieu, mon Dieu! que va-t-il donc arriver?»

Il se remit à l'instant, et essaya de me rassurer, mais je sentais les violents battements de son coeur, pendant qu'il répétait de sa voix la plus calme: «Ce n'est rien, ce n'est rien, c'est la sympathie pour le pauvre Jacques Robusti.»

Et comme je pleurais toujours et frissonnais entre ses bras, il me porta sur la causeuse au coin du feu; puis il alla fermer la fenêtre, et mit ensuite quelques morceaux de bois sur les tisons.

La flamme s'éleva bientôt vive et brillante. Alors revenant à moi, il me demanda pourquoi j'étais si bouleversée. Je lui avouai mes terreurs.

«Bah! dit-il légèrement, des nerfs.» Et comme j'insistais, en disant que lui aussi avait senti l'approche du malheur, il me dit:

«J'ai eu un moment d'émotion, mais tu le sais, Mina assure que j'ai une nature d'artiste.»

Il me badinait, me raisonnait, me câlinait, et comme je restais toute troublée, il m'attira à lui et me demanda gravement:

«Mon enfant, si, moi ton père, j'avais l'entière disposition de ton avenir, serais-tu bien terrifiée?»

Alors, partant de là, il m'entretint avec une adorable tendresse de la folie, de l'absurdité de la défiance envers Dieu.