Chapter 6
Mon Dieu, _agissez avec moi; ne m'abandonnez pas à la faiblesse de mon coeur, ni aux rêves de mon esprit._
Aussitôt que mes forces seront revenues, je tâcherai de me faire des occupations attachantes. J'aimerais à m'occuper activement des pauvres, comme mon cher bon père le faisait, mais je crains que ces pauvres gens ne croient bien faire, en me parlant de ma figure, en m'exprimant leur compassion, en me tenant mille propos odieux. Craintes puériles, vaniteuse faiblesse qu'il faudra surmonter.
12 mai.
Dans le monde on plaint ceux qui tombent du faîte des honneurs, des grandeurs. Mais la grande infortune, c'est de tomber des hauteurs de l'amour.
Comment m'habituer à ne plus le voir, à ne plus l'entendre? jamais! jamais! Mon Dieu! le secret de la force... Ici ma vie a été une fête de lumière et maintenant la vie m'apparaît comme un tombeau, un tombeau, moins le calme de la mort. Oh, le calme... le repos... la paix... Que Dieu ait pitié de moi! _C'est une chose horrible d'avoir senti s'écrouler tout ce que l'on possédait sans éprouver le désir de s'attacher à quelque chose de permanent._
14 mai.
Depuis mon arrivée, je n'avais pas voulu sortir, mais ce soir il m'est venu, par ma fenêtre ouverte, un air si chargé de salin que je n'y ai pas tenu. Quelques minutes plus tard, j'étais sur le rivage.
Il n'y avait personne. J'ai levé le voile épais sans lequel, je ne sors plus, et j'ai respiré avec délices l'âpre et vivifiant parfum des grèves. La beauté de la nature, qui me ravissait autrefois, me plaît encore. Je jouissais de la vue de la mer, de la douceur du soir, de la mélodie rêveuse des vagues clapotant le long du rivage. Mais un jeune homme en canot passa chantant: _Rappelle-toi_, etc.
Cette romance de Musset, on l'a retenue de Maurice, et ce chant me rappela à l'amer sentiment de son indifférence.
Que dira-t-il en apprenant ma mort_? Pauvre enfant! Pauvre Angéline!_ Il me donnera une pensée pendant quelques jours puis il m'oubliera.--Il a déjà oublié qu'ensemble nous avons espéré, aimé, souffert.
Encore si moi aussi je pouvais oublier. Et pourtant non, je ne voudrais pas. Il vaut mieux se souvenir. Il vaut mieux souffrir. Il vaut mieux pleurer.
17 mai.
Non, la loi des compensations n'est pas un vain mot. J'ai senti ces joies qui font toucher au ciel, mais aussi je connais ces douleurs dont on devrait mourir.
20 mai.
Douloureuse date! c'est le 20 septembre que j'ai perdu mon père.
Le mauvais temps m'a empêchée de sortir. Je le regrette. J'aurais besoin de revoir la pauvre maison où il fut transporté, après le terrible accident qui lui coûta la vie. Cette maison où il est mort, je l'ai achetée. Une pauvre femme l'habite avec sa famille, mais je me suis réservé la misérable petite chambre, où, il a rendu le dernier soupir.
Toutes les peines de ma vie disparaissent devant ce que j'ai souffert en voyant mourir mon père; et pourtant, ô mon Dieu, quand je veux fortifier ma foi en votre bonté, c'est à cette heure de déchirement que je remonte. Comme ces souvenirs me sont présents!
Il avait tout supporté sans une plainte; mais en me voyant, un profond gémissement lui échappa. Il s'évanouit.
Quand la connaissance lui fut revenue, il mit péniblement son bras à mon cou, mais il ne me parla pas, il ne me regarda pas. Il avait les yeux levés vers une image de Notre-Dame des douleurs, que quatre épingles fixaient sur le mur au pied de son lit, et aussi longtemps que je vivrai, je verrai l'expression d'agonie de son visage.
Pour moi, malgré l'épouvante, le saisissement de cette heure, je ne sais comment je restais calme. On m'avait tant dit qu'il fallait l'être; que la moindre émotion lui serait funeste.
Le tintement de la clochette nous annonça l'approche du Saint-Sacrement. À ce son bien connu il tressaillit, une larme roula sur sa joue pâle, il ferma les yeux, et me dit avec effort: «Ma fille pense à Celui qui vient.»
C'était la première parole qu'il m'adressait. Sa voix était faible, mais bien distincte. Je ne sais quel espoir, quelle foi au miracle me soutenait.
Ô Maître de la vie et de la mort, je croyais que vous vous laisseriez toucher. Seigneur, je vous offrais tout pour racheter ses jours, et, prosternée à vos pieds sacrés, dans ma mortelle angoisse, j'implorais votre divine pitié par les larmes de votre mère, par ce qu'elle souffrit en vous voyant mourir.
Non, je ne pouvais croire à mon malheur. Le mot de résignation me faisait l'effet du froid de l'acier entre la chair et les os, et lorsque après sa communion, mon père m'attira à lui et me dit: «Angéline, c'est la volonté de Dieu qui nous sépare» j'éclatai: Ce que je dis dans l'égarement de ma douleur, je l'ignore; mais je vois encore l'expression de sa douloureuse surprise.
Il baisa le crucifix qu'il tenait dans sa main droite, et dit avec un accent de supplication profonde:
«Seigneur, pardonnez-lui, la pauvre, enfant ne sait pas ce qu'elle dit.»
Pendant quelques instants, il resta absorbé dans une prière intense. Puis avec quelle autorité, avec quelle tendresse il _m'ordonna_, mot si rare sur ses lèvres, de dire avec lui: Que la volonté de Dieu soit faite!
Tout mon être se révoltait contre cette volonté et avec quelle force! avec quelle violence! Mais je ne pouvais pas, non, je ne pouvais pas lui désobéir, et je dis comme il voulait.
Alors, il me bénit, et appuyant ma tête sur sa poitrine où reposait son viatique: «Amour sauveur, répétait-il, je vous la donne... Ô Seigneur Jésus, parlez-lui... Ô Seigneur Jésus, consolez-la.»
Et moi, dans l'agonie de ce moment...
Seigneur compatissant, Jésus, roi d'amour, roi de gloire, notre frère divin, c'est prosternée le visage contre terre, que je devrais vous rendre grâces. Comment fortifiez-vous vos rachetés avec les défaillances de votre force infinie, avec le poids de votre croix sanglante? Dans nos coeurs de chair, que mêlez-vous à la douleur qui transperce et qui broie? Jésus tout-puissant, vous m'avez fait accepter, adorer votre volonté. J'offris mon coeur au glaive, et en ce moment plus douloureux que mille morts, j'avais de votre bonté, de votre amour, de votre compassion, un sentiment inénarrable.
Ah! dans mes heures de faiblesse et d'angoisse, pourquoi ne me suis-je pas toujours réfugiée dans ce souvenir sacré? J'y aurais trouvé la force et la paix. _La Paix_... Je l'avais dans mon coeur quand mon père expira dans mes bras, et lorsque le prêtre récita le _De profundis_, moi, prosternée sur le pavé de la chambre, du fond de l'abîme de ma douleur, je criais encore à Dieu: Que votre volonté soit faite.
Quand je me relevai, on avait couvert son visage, et pour la première fois de ma vie, je m'évanouis.
En reprenant connaissance, je me trouvai couchée sur l'herbe. Je vis Maurice penché sur moi, et je sentais ses larmes couler sur mon visage. Le curé de Valriant me dit alors: «Ma fille, regardez le ciel.»
_Ma fille_... ce mot, que mon père ne dirait plus jamais, me fut cruel à entendre. Et me tournant vers la terre je pleurai.
22 mai.
Ce matin, à mon réveil, j'ai aperçu un petit serin qui voltigeait dans ma chambre.
Monique, qui tricotait au pied de mon lit, m'a dit: «C'est un présent des jumeaux. Ils l'ont apprivoisé pour vous et vous l'ont apporté ce matin, en se rendant au catéchisme.»
J'ai tendu la main à l'oiseau, qui après quelques coquetteries, s'y est venu poser. Ce cher petit! je ne l'ai que depuis quelques heures, et ça me ferait de la peine de le perdre. Il est si gentil et chante si bien. N'est-ce pas aimable de la part de ces enfants d'avoir pensé à me faire plaisir?
Ce soir, il m'a pris fantaisie d'aller les remercier. Je les ai trouvés assis sur le seuil de leur petite maison. Marie, jolie et fraîche à faire honte aux roses, enfilait des graines d'actée pour s'en faire des colliers, et Paul la regardait faire.
En la voyant si charmante, je me rappelai ce que j'étais, alors que Maurice m'appelait «_La fleur des champs»_ et une tristesse amère me saisit au coeur.
Rien de plus aimable, de plus touchant à voir, que la mutuelle tendresse de ces deux beaux enfants. «Ils ne peuvent se perdre de vue», dit leur grand-mère, et c'est bien vrai.
Pauvres petits! que deviendra celui des deux qui survivra à l'autre? Une grande affection, c'est le grand bonheur de la vie, mais aux grandes joies les grandes douleurs. Pourtant, même après la séparation sans retour, quel est celui qui, pour moins souffrir consentirait à avoir moins aimé.
Mon père aimait ces vers de Byron: «Rendez-moi la joie avec la douleur: je veux aimer comme j'ai aimé, souffrir comme j'ai souffert».
23 mai.
Je viens de visiter mon jardin, que je n'avais encore qu'entrevu. Ce brave Désir avait l'air tout fier de m'en faire les honneurs. Mais je n'ai pas tardé à voir que quelque chose le fatiguait, et quand j'ai dit: «Désir, qu'est-ce que c'est» il m'a répondu:
--Mademoiselle, c'est votre beau rosier qui sèche sur pied. J'ai bien fait mon possible pourtant!
Puis il m'a donné beaucoup d'explications que je n'ai guère entendues. Je regardais le pauvre arbuste, qui n'a plus, à bien dire, que ses épines, et je pensais au jour où Maurice me l'apporta si vert, si couvert de fleurs.
Que reste-t-il de ces roses entrouvertes? que reste-t-il de ces parfums?
Fanées les illusions de la vie, fanées les fleurs de l'amour! Pourquoi pleurer? ni les larmes, ni le sang ne les feront revivre.
Pauvre Maurice! Son amour pour moi a bien assombri sa jeunesse. Avec quelle anxiété cruelle, avec quelles mortelles angoisses, il suivait les progrès de ce mal terrible!
Il est vrai qu'avec l'espoir de ma guérison, l'amour s'est éteint dans son coeur. Il n'a pu m'aimer défigurée, et quel homme l'eût fait?
Mon Dieu, où est le temps que je trouvais la vie trop douce et trop belle? Alors j'excitais l'envie. On se demandait pourquoi j'étais si riche, si charmante, si aimée.
Et maintenant, malgré ma fortune, une mendiante refuserait de changer son sort contre le mien. Ah! que mon père eût souffert en me voyant telle que je suis! Dieu soit béni de lui avoir épargné cette terrible épreuve.
(Angéline de Montbrun à Mina Darville)
Chère Mina,
Merci et encore merci de vos si bonnes lettres. J'ai l'air ingrate, mais je ne le suis pas.
À part quelques billets bien courts à ma tante, je n'écris absolument à personne. Il me vient quelques lettres de celles qu'on appelait mes amies. (Pauvre amitié! pauvres amies!) Je vous avoue que, d'un jour à l'autre je crois moins à _leur sympathie profonde._
Aussi, sans le moindre remords, j'use de mes privilèges de malade, et laisse les lettres sans réponse. Soyez tranquille, _leur sympathie profonde_ ne trouble ni leur repos, ni leurs plaisirs. Elles ont toutes la force de supporter les peines des autres.
Je me trouve plutôt bien de mon séjour à la campagne. Il me semble que je n'ai plus cette fièvre terrible qui me brûlait le sang. Le repos absolu et le grand air me calment, me rafraîchissent. Il est vrai que mon isolement m'est parfois bien douloureux; mais toujours je suis débarrassée des condoléances de ces importuns qui sont, comme les amis de Job, _pleins de discours._
Du reste, que votre bonne amitié se rassure. Je suis parfaitement bien soignée. Combien de malades qui manquent de tout!
Dans mes heures d'accablement, j'essaie de penser à ceux qui sont plus à plaindre que moi. Jamais vous n'avez vu ma chaumière jolie comme cet été. C'est un nid de verdure. On la dirait faite exprès pour abriter le bonheur. Les oiseaux chantent et gazouillent dans ces beaux arbres que mon père a plantés.
Vous me demandez des détails sur la vie que je mène. Vous voulez savoir qui je reçois, ce que je fais.
Vraiment chère amie, le docteur excepté, je ne reçois à bien dire personne, mais je me promène un peu, et je tricote beaucoup, tout en faisant lire pour moi.
Je m'en tiens surtout aux livres de religion et d'histoire. J'ai besoin d'élever mon coeur en haut, et j'aime à voir revivre, sous mes yeux, ces gloires, ces grandeurs qui sont maintenant poussière.
Je passe toutes mes soirées dans son cabinet de travail, comme j'en avais l'habitude lorsqu'il vivait. Quand le temps est beau, on laisse les fenêtres ouvertes, et je fais faire un grand feu dans la cheminée.
Vous vous rappelez comme mon père aimait à veiller ainsi au coin du feu. «Mon foyer, mon doux foyer», disait-il souvent. Mina, je ne suis pas encore faite à la séparation sans retour.
Souvent, quand une porte s'ouvre, j'ai des sursauts. Il me semble qu'il va entrer. Mais non, il ne viendra plus à moi. C'est moi qui irai le rejoindre, sous le pavé de cette chère église des Ursulines, où il a voulu reposer à côté de ma mère.
J'ai mis son portrait au-dessus de la cheminée. Je n'en ai jamais vu d'une ressemblance si saisissante. Parfois, quand je le contemple, à la lueur un peu incertaine du foyer, je crois qu'il s'anime, qu'il va m'ouvrir les bras, mais c'est illusion d'un moment, et aussitôt, je le revois mort, enseveli, couché dans le cercueil sous la terre, avec mon crucifix et l'image de la Vierge entre ses mains jointes.
Mon amie, priez pour moi. Chère Mina, je ne suis plus rien, ou au plus, je suis peu de chose pour votre frère; mais vous êtes et vous serez toujours ma soeur chérie.
Ah! j'aimais à vous nommer de ce nom, et je n'oublie pas qu'en entrant au couvent, vous disiez que, vous séparer de moi, c'était un sacrifice digne d'être offert à Dieu.
Quant à ma conduite envers Maurice, vous avez tort de la blâmer. Sans doute, en homme de coeur et d'honneur, il a voulu tenir son engagement, et faire célébrer notre mariage; mais pouvais-je accepter ce sacrifice?
Je vous assure que le monde entier ne me ferait pas revenir sur mon refus. Pauvre Maurice! il demandait si ses soins, si sa tendresse ne m'aiderait pas à supporter la vie. Mina, sa présence, sa seule présence m'adoucirait tout, s'il m'aimait encore, mais il n'a plus pour moi que de la pitié--et que j'aurais vite déchiré ce que je viens d'écrire, si je n'étais sûre qu'il l'ignorera toujours.
Comme le temps passe! Vous voilà déjà à la veille de vos noces sacrées. Vous dites que ce jour-là, votre plus ardente prière sera pour moi. Merci, Mina. Demandez à Jésus-Christ que je l'aime avant de mourir.
Chère soeur, je voudrais assister à votre profession. Je voudrais vous entendre prononcer vos voeux, ces voeux qui vont vous séparer pour jamais du monde trompeur et trompé. Heureux ceux qui n'attendent rien de la vie! Heureux ceux qui ne demandent rien aux créatures!
Ô mon amie, aimez votre divin Crucifié, car Lui vous aimera toujours. Il est la bonté infinie. Il est l'éternel, l'incompréhensible amour. Et avec quelle joie je donnerais ce que je possède pour sentir ces vérités, comme je les sentais dans les bras de mon père mourant. Mais j'ai perdu cette claire vue de Dieu qui me fut donnée à l'heure de l'indicible angoisse.
Chère soeur, dans les premiers mois de mon deuil, vous avez été un ange pour moi. Maurice aussi, et pourtant ce ne sont pas vos soins, ce n'est pas votre tendresse qui m'a fait vivre.
Ce qui me soutenait, c'était le souvenir de la bonté de Dieu, inexprimablement sentie et goûtée à l'heure redoutable du sacrifice--à cette heure où j'ai souffert plus que pour mourir.
Vous, Mina, vous savez ce que mon père était pour moi. Et qui donc à ma place ne l'eût pas ardemment et profondément aimé? Tous les soirs, après mes prières, je m'agenouille devant son portrait, comme j'aimais à le faire devant lui, et, bien souvent, je pleure.
Pardon de vous parler si longuement de mes peines. Je n'en dis jamais rien, et j'aurais besoin d'expansion. Hélas! je pense sans cesse à la délicieuse vie d'autrefois.
Ô mon amie, je voudrais pleurer dans vos bras, mais voici que l'infranchissable grille d'un cloître va nous séparer pour toujours. Adieu.
30 mai.
La nuit est très avancée, mais je veille en pensant à Mina qui, dans quelques heures, prononcera ses voeux. Ô noblesse de la vie religieuse! Et qui donc a dit que dans l'âme humaine il y a un mystère d'élévation? Mina est la soeur de Maurice, elle a été l'amie chérie de ma jeunesse, et pourtant, malgré la douceur de ces souvenirs, ce n'est pas l'image de la Mina d'autrefois qui domine dans mes pensées; c'est celle de la vierge qui dort là-bas sous la garde des anges, en attendant l'heure de sa consécration au Seigneur.
Chère Mina! que lui dira Celui qu'elle a choisi lorsque le son de la cloche l'avertira qu'enfin l'heure est venue? Ah, je voudrais être là pour la voir, pour l'entendre! Mais il faudrait rencontrer Maurice, et je ne m'en suis pas senti la force.
Pensera-t-il à moi?... Quand Mina prit l'habit religieux, j'étais à côté de lui dans la chapelle Sainte-Philomène. Avant la cérémonie, nous fûmes longtemps au parloir seuls avec Mina. Sa toilette de mariée lui allait à ravir, et qu'elle était calme! et avec quelle tendresse céleste elle nous parla!
Le soir, Maurice vint chez ma tante. Quelqu'un s'étant élevé contre la vie religieuse, Maurice, encore sous le coup des émotions de la journée, répondit en lisant cette partie d'une conférence de Lacordaire, où l'illustre dominicain prouve la divinité de Jésus-Christ par l'amour qu'il inspire, par les sacrifices qu'il demande, et _dont tous les siècles lui apportent l'hommage._ Maurice lut admirablement ces pages éloquentes, et je crois l'entendre encore quand il disait: «Il y a un homme dont l'amour garde la tombe.»
«Il y a un homme flagellé, tué, sacrifié, qu'une inénarrable passion ressuscite de la mort et de l'infamie, pour le placer dans la gloire d'un amour qui ne défaille jamais, d'un amour qui trouve en lui paix, l'honneur la joie et jusqu'à l'extase.»
Ô merveilleux Jésus, cela est vrai!
«Pour nous, comme disait encore Lacordaire, poursuivant l'amour toute notre vie, nous ne l'obtenons jamais que d'une manière imparfaite, et qui fait saigner notre coeur.»
Oui, Mina a choisi la meilleure part. L'amour chez l'homme est comme ces feux de paille qui jettent d'abord beaucoup de flammes, mais qui bientôt n'offrent plus qu'une cendre légère que le vent emporte et disperse sans retour.
2 juin.
Comme moi, ma vieille Monique aime la mer. Aussi nous nous promenons souvent sur la grève.
Cette après-midi j'y ai rencontré Marie Desroches, mon ancienne camarade. Elle s'est jetée à mon cou avec un élan qui m'a touchée, et, en me regardant elle a pleuré--de belles larmes sincères.--J'ai accepté avec plaisir son invitation de me rendre chez elle.
Enfant, j'aimais la société de cette petite sauvage qui n'avait peur de rien, et lui enviais la liberté dont elle jouissait. Heureusement cette liberté presque absolue ne lui a pas été nuisible.
«On sent rien qu'à la voir sa dignité profonde! De ce coeur sans limon, nul vent n'a troublé l'onde.»
Il faut que Marie ait bien du goût et de l'industrie, car cette cabane, perdue dans les rochers, est agréable. Sans doute, le confortable est loin, mais grâce à la verdure et aux fleurs, c'est joli.
Pour que nous puissions causer librement, Marie m'a fait passer dans la petite chambre qu'elle partage avec sa soeur. La charmante statue de la sainte Vierge que mon père lui donna, lorsqu'elle eût perdu sa mère, y occupe la place d'honneur. Un lierre vigoureux l'entoure gracieusement.
C'est doux à l'âme et doux aux yeux; et j'ai été bien touchée en apercevant, dans cette chambre de jeune fille, la photographie de mon père, encadrée d'immortelles et de mousse séchées.
--Marie, lui ai-je dit, tu ne l'oublies donc pas?
Et j'ai encore dans l'oreille l'accent avec lequel elle a répondu «Ah, Mademoiselle, je mourrai avant de l'oublier.»
Cette jeune fille passe sa vie aux soins du ménage, à fabriquer et à raccommoder les filets qui servent à son père pour prendre le poisson qu'il va vendre quatre sous la douzaine. Et pourtant comme sa vie me semble douce! Elle a la santé, la beauté.
Un de ces jours, un honnête homme l'aimera, et en l'aimant deviendra meilleur. Son coeur est calme, son âme sereine. Elle ne connaît pas les amères tristesses, les dévorants regrets. Mon Dieu, faites qu'elle les ignore toujours, et donnez-moi la paix--la paix du coeur, en attendant la paix du tombeau.
4 juin.
Je viens d'apprendre que Mlle Désileux est morte hier à sa ferme des Aulnets. Pauvre fille! quelle triste vie!
Mon père disait qu'elle avait un grand coeur. Il me menait la voir de temps en temps, et les premières fois, je me rappelle encore, avec quel soin il me recommandait d'être gentille avec elle, de ne pas avoir l'air de remarquer son affreuse laideur.
--Vois-tu, disait-il, elle sait qu'elle est affreuse, et il faut tâcher de lui faire oublier cette terrible vérité.
Pourquoi cette adorable bonté est-elle si rare? Si Maurice avait la délicatesse de mon père, peut-être aurait-il pu me faire oublier que je ne puis plus être aimée.
Pauvre Mlle Désileux! Au commencement, elle m'inspirait une répulsion bien grande, mais quand mon père me disait de son ton le plus aisé: «Angéline, va embrasser Mademoiselle Désileux», je m'exécutais courageusement. Et ensuite que j'étais fière de l'entendre me dire, qu'il était content de moi; car toute petite, je l'aimais déjà avec une vive tendresse, et quand il se montrait satisfait de ma conduite, je donnais dans les étoiles.
C'était son opinion qu'une affection trop démonstrative amollit le caractère, nuit au développement de la volonté qui a tant besoin d'être fortifiée; aussi, malgré son extrême amour pour moi, ordinairement, il était très sobre en caresses.
Mais quand je l'avais parfaitement contenté, il me le témoignait toujours de la manière la plus aimable et la plus tendre. Parfois aussi, malgré son admirable empire sur lui-même, il lui échappait de soudaines explosions de tendresse dont je restais ravie, et qui me prouvaient combien la contrainte, qu'il s'imposait, là-dessus, lui devait peser.
Je me rappelle qu'un jour, que nous lisions ensemble la vie de la mère de l'Incarnation, il versa des larmes, à cet endroit où son fils raconte qu'elle ne l'embrassa jamais--pas même à son départ pour le Canada,--alors qu'elle savait lui dire adieu pour toujours.
(Véronique Désileux à Angéline de Montbrun)
Mademoiselle,
Je sens que ma fin est proche et je ramasse mes forces pour vous écrire. Quand vous recevrez cette lettre, je serai morte. Dieu veuille que ma voix, en passant par la tombe, vous apporte quelque consolation!
Ah, chère Mademoiselle, que j'ai souffert de vos peines! que je serais heureuse si je pouvais les adoucir, et vous prouver ma reconnaissance, car monsieur votre père et vous, vous avez été bons, vraiment bons pour la pauvre Véronique Désileux. Et soyez-en sûre, c'est une aumône bénie de Dieu, que celle d'une parole affectueuse, d'un témoignage d'intérêt aux pauvres déshérités de toute sympathie humaine.
Si vous saviez comme la bienveillance est douce à ceux qui n'ont jamais été aimés! Dans le monde, on a l'air de croire que les êtres disgraciés n'ont pas de coeur, et plût au ciel qu'on ne se trompât point!
Je vous laisse tout ce que je possède: ma ferme et mon mobilier. Veuillez en disposer comme il vous plaira--et ne me refusez pas un souvenir quelquefois.
Si je pouvais vous dire comme j'ai pleuré votre père! que Dieu me pardonne! dans la folie de ma douleur, j'aurais voulu faire, comme le chien fidèle qui se traîne sur la tombe de son maître, et s'y laisse mourir.
Alors pourtant je ne savais pas jusqu'à quel point il avait été bon pour la pauvre disgraciée; c'est seulement ces jours derniers que j'ai appris ce que je lui dois.
Sachez donc qu'à la mort de mon père, il y a quinze ans, je me serais trouvée absolument sans ressources, si M. de Montbrun eût exigé le paiement de ce qui lui était dû. Mais en apprenant que mon père s'était ruiné, qu'il ne me restait plus que la ferme des Aulnets, et qu'il faudrait la vendre pour le payer: «Pauvre fille dit-il, sa vie est déjà assez triste!»