Chapter 5
Quand je pense qu'ensuite vous ne viendrez plus jamais chez nous, dans ma chambre où nous étions si bien. Il me semble que le noviciat vous paraîtra sombre, malgré ce beau tableau de saint Louis de Gonzague que je vois d'ici. Ce visage céleste penché sur le crucifix, m'a laissé une de ces impressions que rien n'efface.
Parfois, je pense que ceux-là sont heureux qui sont vraiment à Dieu; ils ne craignent ni de vieillir ni de mourir.
Autour de nous, les feuilles jaunissent à vue d' oeil. Vous savez que je ne puis voir une feuille fanée sans penser à mâle choses tristes. Je l'avoue, ces pauvres feuilles ont déjà bien fait parler d'elles. Mais n'importe, j'aimerai toujours la vieille feuille d'Arnauld qui dit si bien: «je vais où va toute chose.»
Ce sont les premiers vers que j'aie sus, et c'est mon père mourant qui me les a appris. Voilà pourquoi sans doute ils gardent pour moi un charme si touchant, si funèbre.
M. de Montbrun me parle souvent de mon père; mieux que personne il me le fait connaître.
Vous ai-je dit que je passerai l'hiver à Valriant? Vous comprenez que je ne fais pas un grand sacrifice. Maurice parti, je trouverais la maison grande: il est toute ma famille, mais ici j'en ai une autre.
C'est plaisir de voir briller l'anneau des fiançailles sur la belle main d'Angéline. Cet anneau est celui de ma mère. Avant de mourir, elle même le donna à Maurice, pour celle qui serait la compagne de sa vie. Je me demande parfois si elle eût pu jamais la souhaiter aussi virginale, aussi charmante.
Vous dites que je vous ai donné bien des soucis. Ma chère, j'en ai eu aussi beaucoup. Je crois, comme Madame de Staël, qu'une femme, qui meurt sans avoir aimé, a manqué la vie, et, d'autre part, je sentais que je n'aimerais jamais qu'un homme digne de l'être.
Il est vrai que plusieurs aimables «pas grand chose» m'ont voulu persuader qu'il ne tenait qu'à moi de les rendre parfaits, ou peu s'en faut. Mais je trouve triste pour une femme de faire l'éducation de son mari.
J'aime mieux me marier avec un homme accompli. Pourtant, je l'avoue, quelqu'un, qui ne l'était pas, m'a beaucoup intéressée. Je connaissais sa jeunesse orageuse, mais sa mélancolie me touchait. Je pensais à saint Augustin loin de Dieu, à ses glorieuses tristesses. «Chère belle âme tourmentée!» me disais-je souvent. Plus tard, je sus... passons.
Il paraît que Mlles V... s'épuisent encore à dire que je suis foncièrement impertinente, que je traiterai mon mari comme un _nègre._ Le pauvre homme! N'en avez-vous pas pitié?
Pour moi, j'ai bien envie d'aller regarder quelqu'un qui se promène sur la galerie. Ce pas si régulier, si ferme, me rend toujours un peu nerveuse. Ma chère, _It can't be helped_, je le crains.
Et faut-il dire que celui-là serait un maître? Mais n'importe. J'aime mieux lui obéir que de commander aux autres. Voilà--et je lui suis reconnaissante de vouloir m'arracher à ces puérilités, à ces futilités, que les hommes d'ordinaire font noblement semblant de nous abandonner, tout en s'en réservant une si belle part.
À bientôt
Mina.
(Maurice Darville à Angéline de Montbrun)
Mon amie,
Je suis encore tout souffrant, tout brisé, de cet effort terrible qu'il m'a fallu pour m'arracher d'auprès de vous. Une fois dans la voiture j'éclatai en sanglots, et maintenant encore, par moment, je suis faible comme un enfant.
Pourtant j'essaie de vivre sans vous voir. Mais vous oublier un instant, je n'en suis pas plus maître que d'empêcher mon coeur de battre ou mon sang de circuler. Ah! si je pouvais vous dire l'excès de ma misère. Tout me fait mal, tout m'est insupportable. Angéline, voici l'instant du départ. Je m'en vais mettre l'océan entre nous. Que Dieu ait pitié de moi! et qu'il vous garde et vous bénisse, ma fiancée chère et sacrée, mon immortelle bien-aimée.
Embrassez votre père pour moi. Ô ma vie! ô ma beauté! je donnerais mon sang pour savoir que vous me pleurez.
Maurice.
(Angéline de Montbrun à Maurice Darville)
Après votre départ, je fus obligée de me tenir renfermée, et je vous laisse à deviner pourquoi. Si vous saviez comme c'est triste de ne plus vous voir nulle part, de ne plus entendre jamais votre belle voix. Je renonce à vous le dire, et n'ose penser à cette immense distance qui nous sépare.
Comme vous devez souffrir de vous en aller parmi des indifférents, des inconnus. J'y songe sans cesse et vous trouve bien plus à plaindre que moi. Mon père sait me donner du courage. Il me parle si bien de vous... avec une estime qui me rend si fière. Mon noble Maurice, vous méritez d'être son fils; c'est avec vous que je veux passer ma vie. Dites-moi, pensez-vous quelquefois au retour?
Moi, je vous attends déjà, et souvent, je me surprends disposant tout pour votre arrivée. Ce jour-là, il me faudra un ciel éclatant, un azur, un soleil, une lumière, comme vous les aimez. Je veux que Valriant vous apparaisse en beauté.
En attendant, il faut s'ennuyer. Souvent, je prends cette guitare qui résonnait si merveilleusement sous vos doigts. J'essaie de lui faire redire quelques-uns de vos accords. Je les ai si bien dans l'oreille; mais la magie du souvenir n'y suffit pas.
Les gelées ont déjà bien ravagé le jardin. Cette belle verdure que vous avez tant regardée, tant admirée, d'un jour à l'autre, je la vois se flétrir. Je vais la voir disparaître et cela m'attriste. C'est la première fois que l'automne me fait cette impression.
On dirait, Maurice, que vous m'avez laissé votre mélancolie. J'ai des pitiés, des sympathies pour tout ce qui se décolore, pour tout ce qui se fane.
Vous m'appelez _votre immortelle bien-aimée;_ Maurice, la belle parole! qu'elle m'a été à l'âme et qu'elle m'est délicieuse.
Et pourtant, on dit qu'il n'y a point d'amour éternel, que le rêve de l'amour sans fin, toujours poursuivi, l'a toujours été en vain sur la terre. Quand ce que j'ai lu là-dessus me revient, et me fait penser, je relis votre lettre et je goûte au fond de mon coeur cette parole céleste: _Mon immortelle bien-aimée._
Vous ai-je dit de mettre dans votre chambre l'image de la Vierge que je vous ai donnée? N'y manquez pas. Bien souvent, je lui demande de vous avoir en sa garde très douce et très sûre. Priezla aussi pour moi, et je vous en conjure, aimez-moi en Dieu et pour Dieu afin que votre coeur ne se refroidisse jamais.
Vôtre pour la vie et par delà.
Angéline.
(Maurice Darville à Angéline de Montbrun)
Mon amour, ma beauté, mon coeur, ma vie,
Si je comprends, vous voulez que je vous aime par charité. Je vous avoue que j'en serais fort empêché. Mais je suis très reconnaissant à Dieu, qui vous a faite telle que vous êtes. Est-ce que cela ne suffit pas, grande songeuse? ...
Ma chère conscience, n'essayez pas de me troubler. Je sais tout ce qu'on a dit sur la vanité des tendresses humaines, seulement cela ne nous regarde pas.
Angéline, je ne veux point que vous pensiez à ces choses, et dès que j'en aurai le droit, je _vous le défendrai._ Ce sera le premier usage de mon autorité.
En attendant, je vous obéis _con amore_, et j'ai placé l'image de la Vierge dans ma chambre. Ça été mon premier soin. Faut-il ajouter qu'au dessous j'ai mis votre portrait (celui volé à Mina).
J'y fais brûler une lampe, la plus jolie du monde. D'abord, c'est une prière incessante, et ensuite cette douce lumière répand sur votre portrait, je ne sais quoi de céleste qui me soutient, qui m'apaise.
Ma chère et bien-aimée, j'ai fort à faire pour ne pas lire votre lettre continuellement. Vous demandez si je pense au retour. Si j'y pense! Mais voilà ce qui m'empêche de mourir d'ennui.
Dites-moi, est-ce bien vrai que vous avez consenti à partager ma vie? Souvent, «je ferme les yeux pour mieux voir l'espérance.»
Ah! j'ai aussi d'enivrants souvenirs. Le bonheur m'a touché j'ai versé de ces larmes dont une seule consolerait de tout. Non, je n'ai pas le droit de me plaindre, et pourtant je souffre cruellement.
Ce besoin de vous voir, qui est au plus profond de mon coeur, devient souvent une souffrance aiguë, intolérable, ou plutôt, loin de vous, je ne vis pas. Il me semble que je ne suis plus le même homme. Cette vive jeunesse, cette plénitude de vie, je ne les retrouve plus. Dites-moi, sentiez-vous quelque chose de l'épanouissement qui se faisait dans mon âme quand je vous apercevais?
Que vous êtes bonne de me regretter, de m'attendre! Mais ne vous déplaise, il est bien inutile que la nature se mette en frais pour mon arrivée. Je n'en verrais pas grand chose. Que les cataractes du ciel s'ouvrent, que les vents rugissent, tout m'est égal, pourvu que je ne sois pas retardé, pourvu que j'arrive.
J'ai écrit à votre père. Jamais je ne pourrai assez le remercier, assez l'aimer et pourtant qu'il m'est cher!
Je vous envoie un brin de réséda arraché à la terre de France. Pauvre France! Ne sommes-nous pas un peu fous de tant l'aimer. Ce bateau qui m'a transporté à Calais me semblait aller bien lentement. Debout, sur le pont, je regardais avec une curiosité ardente, pleine de joie, et lorsque j'aperçus la terre, la _terre de France_, je vous avoue que tout mon sang frémit.
J'avais les yeux bien obscurcis, mais n'importe, je la reconnaissais, la France de nos ancêtres, la belle, la noble, la généreuse France.
Ah! chère amie, la France, notre France idéale, qu'en a-t-on fait? Mais, silence!... Il me semble que je vais insulter ma mère.
Prions Dieu que les _Canadiens soient fidèles à eux-mêmes_, comme Garneau le souhaitait.
Je m'assure que la Vierge Marie vous écoute quand vous lui parlez de moi.
Moi aussi je vous remets en sa garde. Qu'elle vous bénisse, qu'elle me rende digne de vous.
Je vous aime.
Maurice.
(Mina Darville à son frère)
Je suis à Valriant, mon cher Maurice, et reçue comme si j'apportais le printemps dans mes fourrures. Naturellement il a fallu tout voir et causer à fond: c'est ce qui m'a retardée quelque peu, moi le modèle des correspondantes.
Mon ami, crois-moi, je ne te fais pas un sacrifice en venant passer l'hiver avec Angéline. Après ton départ, la maison n'était plus habitable.
D'ailleurs, je suis fatiguée de la vie mondaine, c'est-à-dire de la vie réduite en poussière. Tu t'imagines si l'on m'en a fait de ces représentations. «La reine des belles nuits s'ensevelir à la campagne! l'étoile du soir s'éclipser, disparaître!»
Un de mes admirateurs m'a envoyé un sonnet. J'y suis comparée à une souveraine qui abdique, à un jeune astre qui se cache, fatigué de briller, et pour tout dire, il y a un vers de treize pieds.
Mais, si je continuais à te parler de moi, ne me trouverais-tu pas bien aimable? Ne crains rien, je suis bonne fille, et Angéline est toujours la reine des roses; mais elle a souvent une brume sur le front, et c'est ta faute. Mon cher, tu es bien coupable. Pourquoi t'en être fait aimer?
Si tu voyais comme elle regarde ta place vide à table! Je crois qu'elle te ferait encore volontiers une tasse de thé. Sérieusement, es-tu bien sûr d'être si à plaindre? Je la regardais tout à l'heure en causant avec elle au coin du feu. La flamme du foyer l'éclairait tout entière et faisait briller son anneau e fiancée. Encore une fois, tu n'es pas aussi malheureux qu'il te semble. Où est l'homme qui n'accepterait _ton infortune_ avec transport? Un an est vite passé. Le temps a l'aile légère. Non, l'absence n'est pas le plus grand des maux, surtout lorsqu'on n'a à craindre ni refroidissement ni inconstance.
Maurice tu veux donc absolument savoir jusqu'à quel point elle t'aime, et c'est moi qui dois étudier ce coeur si vrai. La besogne n'est point sans charmes.
C'est comme si j'allais jeter la sonde dans une source vive, ombragée, profonde, dont les eaux limpides refléteraient le ciel en dépit du feuillage. Nos conversations sont charmantes. Le trop plein de son coeur s'y épanche sans s'épuiser jamais. Ta fine oreille serait bien charmée. Apprends qu'elle fait flairer ton chapeau de paille à Nox pour qu'il ne t'oublie pas. Tantôt je l'entendais lui dire: «Nox, t'ennuies-tu? as-tu hâte qu'il revienne?... L'aimes-tu? Prends garde Nox. Il faut l'aimer. Il sera ton maître. Sais-tu ça?...»
Nox écoute tout et répond par de grands coups de queue sur le plancher.
Hélas! Valriant ne mérite plus son nom. C'est une pitié de voir le jardin mais le foin d'odeur parfume encore les alentours de l'étang. J'y suis allée avec Angéline. Mon cher, le noyer sous lequel tu as fait ta déclaration est dépouillé comme les autres. Ces vents d'automne ne respectent rien.
Sais-tu qu'on m'a prédit que j'allais mourir d'ennui avant la fin de l'hiver? Mais j'en doute un peu. Je sens en moi une telle surabondance de vie!
Le bruit de la mer a réveillé dans mon coeur je ne sais quoi d'orageux, de délicieux, ou plutôt je crois qu'il y a, sur la grève de Valriant, un sylphe irrésistible qui s'empare de moi, aussitôt que je mets le pied sur son domaine.
Cette fois, c'est pire que jamais. Ces terribles vents d'est m'enchantent. «J'entre avec ravissement dans le mois des tempêtes», et je prendrais souvent le chemin de la grève; mais ce fier autocrate qui règne ici ne le veut pas.
Il dit que j'aurais l'air d'une ondine désoeuvrée; il m'appelle dédaigneusement sa frileuse, sa délicate. (Angéline n'a jamais eu le rhume de sa vie). Quant à lui, il va prendre son bain comme au beau milieu de l'été.
Tous nos plans sont faits pour cet hiver; l'étude y tient une place, mais petite. Dieu merci nous ne sommes pas
«De ces rats qui, livres rongeant, Se font savants jusque aux dents.»
Pour toi, tu seras un orateur. Nous l'avons décidé unanimement; mais dans l'intimité tu n'auras pas le droit de parler plus longtemps que les autres. Retiens bien cela.
Comme toujours, Angéline ne porte que du blanc ou du bleu. Son père n'a-t-il pas bien fait de la vouer à la Vierge? Qu'elle est donc aimable pour lui! Comme elle devine ses moindres désirs!
Rien n'est petit dans l'amour. Ceux qui attendent les grandes occasions pour prouver leur tendresse ne savent pas aimer. Mets-toi cela bien avant dans l'esprit, Maurice. Au fond, je crois que tu feras un mari très supportable, «point froid et point jaloux.»
C'est ce que je disais tout à l'heure à Angéline. Sois tranquille, j'excelle à te faire valoir; je ne te donnerai jamais que de beaux défauts.
Je t'embrasse comme je t'aime, c'est-à-dire de tout mon coeur.
Mina.
P.S.--Sais-tu que le mariage est le _doux reste du paradis terrestre._ C'est l'Église qui le dit dans la préface de la messe nuptiale. Médite cette parole liturgique et ne m'écris plus de lamentations.
M.
L'été suivant, Maurice Darville revint au Canada.
Le bonheur humain se compose de tant de pièces, a-t-on dit, qu'il en manque toujours quelques unes. Mais rien, absolument rien ne manquait aux fiancés jeunes, charmants, profondément épris. L'avenir leur apparaissait comme un enchantement. Tous deux avaient cette confiance enivrée, cette illusion de sécurité qu'ont souvent ceux qui s'aiment de l'amour le plus vif, le plus irréprochable et qu'un lien divin va unir.
Mais un événement tragique prouva cruellement que le bonheur est une plante d'ailleurs qui ne s'acclimate jamais sur terre.
M. de Montbrun aimait passionnément la chasse. Un jour du mois de septembre, comme il en revenait, il embarrassa son fusil entre les branches d'un arbre; le coup partit et le blessa mortellement.
M. de Montbrun expira quelques heures après, et cet homme, que des liens si puissants attachaient à la terre, fut admirable de force et de foi devant la mort.
Sa fille montra d'abord un grand courage, mais elle aimait son père d'un immense amour, et, après les funérailles qui eurent lieu à Québec, dans l'église des Ursulines, elle tomba dans une prostration complète, absolue, qui fit désespérer de sa vie.
Aucune parole ne saurait donner l'idée des angoisses, de la douleur de son fiancé. Tout ce que peuvent des créatures humaines, Maurice et Mina le firent pour Angéline.
Ils lui sauvèrent la vie, mais ils ne purent l'arracher au besoin de se plonger, de s'abîmer dans sa douleur.
Elle en avait ce sentiment intense qui se refuse à la consolation, qui est incompatible avec toute joie. C'est en vain que Maurice et sa soeur tâchèrent de l'amener à faire célébrer son mariage.
«Plus tard, plus tard. Je vous en prie, Maurice, laissez-moi le pleurer», répondait-elle, aux plus irrésistibles supplications de son fiancé.
Il avait été décidé que Mlle de Montbrun ne retournerait à Valriant qu'après son mariage. À cela elle consentit volontiers, mais inutilement, on mit tout en oeuvre pour la décider à ne pas le différer.
Dans l'hiver qui suivit la mort de M. de Montbrun, Mlle Darville entra au noviciat des Ursulines.
Angéline ne s'y opposa point, mais la séparation lui fut cruelle. Elle aimait la présence de cette chère amie qui n'osait montrer toute sa douleur.
Mlle de Montbrun ne se plaignait pas; jamais elle ne prononçait le nom de son père. Mais elle le pleurait sans cesse, et sa magnifique santé ne tarda point à s'altérer très sérieusement.
Chez cette jeune fille d'une sensibilité étrangement profonde, la douleur semblait agir comme un poison. On la voyait, à la lettre, dépérir et se fondre. Elle avait parfois des défaillances subites, un jour qu'elle était sortie seule, prise tout à coup de faiblesse, elle tomba sur le pavé et se fit au visage des contusions qui eurent des suites fort graves. Tellement qu'il fallut en venir à une opération dont la pauvre enfant resta défigurée.
Maurice Darville aimait sa fiancée d'un amour incomparable. Son malheur, ses souffrances, la lui avaient rendue encore plus chère, et il lui avait donné des preuves innombrables du dévouement le plus complet, le plus passionné.
Mais, ainsi qu'on a dit, dans l'amour d'un homme, même quand il semble profond comme l'océan, il y a des pauvretés, des sécheresses subites. Et lorsque sa fiancée eut perdu le charme enchanteur de sa beauté, le coeur de Maurice Darville se refroidit, ou plutôt la divine folie de l'amour s'envola. C'est en vain que Maurice s'efforça de la retenir, de la rappeler. Le plus vif, le plus délicieux des sentiments de notre coeur en est aussi le plus involontaire.
Malgré le soin qu'il prenait pour n'en rien laisser voir, Angéline ne tarda point à sentir le refroidissement. Elle ne l'avait point appréhendé.
Âme très haute, elle n'avait point compris combien la perte de sa beauté l'exposait à être moins aimée.
Sa confiance en Maurice était absolue, mais, une fois éveillée, la cruelle inquiétude ne lui laissa plus de repos. Elle n'en disait rien, mais elle observait Maurice. Il lui était impossible de le bien juger; elle souffrait trop de son changement pour ne pas se l'exagérer, et après de terribles alternatives d'espérance et de doute, elle en vint à la poignante conviction que son fiancé ne l'aimait plus. Elle crut que c'était l'honneur et la pitié qui le retenaient près d'elle. Et sa résolution bientôt prise, fut fermement exécutée.
Malgré les protestations de Maurice Darville, elle lui rendit sa parole avec l'anneau des fiançailles et s'en retourna à Valriant.
Cette noble jeune fille, qui s'isolait dans sa douleur, avec la fière pudeur des âmes délicates, écrivait un peu quelquefois. Ces pages intimes intéresseront peut-être ceux qui ont aimé et souffert.
FEUILLES DÉTACHÉES
7 mai.
Il me tardait d'être à Valriant; mais que l'arrivée m'a été cruelle! que ces huit jours m'ont été terribles! Les souvenirs délicieux autant que les poignants me déchirent le coeur. J'ai comme un saignement en dedans, suffocant, sans issue. Et personne à qui dire les paroles qui soulagent.
M'entendez-vous, mon père, quand je vous parle? Savez-vous que votre pauvre fille revient chez vous se cacher, souffrir et mourir? Dans vos bras, il me semble que j'oublierais mon malheur.
Chère maison qui fut la sienne! où tout me le rappelle, où mon coeur le revoit partout. _Mais jamais plus, il ne reviendra dans sa demeure._ Mon Dieu, pardonnez-moi. Il faudrait réagir contre le besoin terrible de me plonger, de m'abîmer dans ma tristesse. Cet isolement que j'ai voulu, que je veux encore, comment le supporter?
Sans doute, lorsqu'on souffre, rien n'est pénible comme le contact des indifférents. Mais Maurice, comment vivre sans le voir, sans l'entendre jamais, jamais!... l'accablante pensée!... C'est la nuit, c'est le froid, c'est la mort.
Ici où j'ai vécu d'une vie idéale si intense, si confiante, il faut donc m'habituer à la plus terrible des solitudes, à la solitude du coeur.
Et pourtant, qu'il m'a aimée! Il avait des mots vivants, souverains, que j'entends encore, que j'entendrai toujours.
Dans le bateau, à mesure que je m'éloignais de lui, que les flots se faisaient plus nombreux entre nous, les souvenirs me revenaient plus vifs. Je le revoyais comme je l'avais vu dans notre voyage funèbre. Oh! qu'il l'a amèrement pleuré, qu'il a bien partagé ma douleur. Maintenant que j'ai rompu avec lui, je pense beaucoup à ce qui m'attache pour toujours. Tant d'efforts sur lui-même, tant de soins, une pitié si inexprimablement tendre!
C'est donc vrai, j'ai vu l'amour s'éteindre dans son coeur. Mon Dieu, qu'il est horrible de se savoir repoussante, de n'avoir plus rien à attendre de la vie.
Je pense parfois à cette jeune fille _livrée au cancer_ dont parle de Maistre. Elle disait: «Je ne suis pas aussi malheureuse que vous le croyez: Dieu me fait la grâce de ne penser qu'à lui.»
Ces admirables sentiments ne sont pas pour moi. Mais, mon Dieu, vous êtes tout-puissant, gardez-moi du désespoir, ce crime des âmes lâches. Ô Seigneur! que vous m'avez rudement traitée! que je me sens faible! que je me sens triste! Parfois, je crains pour ma raison. Je dors si peu, et d'ailleurs, il faudrait le sommeil de la terre pour me faire oublier.
La nuit après mon arrivée, quand je crus tout le monde endormi, je me levai. Je pris ma lampe, et bien doucement je descendis à son cabinet. Là, je mis la lumière devant son portrait et je l'appelai.
J'étais étrangement surexcitée. J'étouffais de pleurs, je suffoquais de souvenirs, et, dans une sorte d'égarement, dans une folie de regrets, je parlais à ce cher portrait comme à mon père lui-même.
Je fermai les portes et les volets, j'allumai les lustres à côté de la cheminée. Alors son portrait se trouva en pleine lumière--ce portrait que j'aime tant, non pour le mérite de la peinture, dont je ne puis juger, mais pour l'adorable ressemblance. C'est ainsi que j'ai passé la première nuit de mon retour. Les yeux fixés sur son beau visage, je pensais à son incomparable tendresse, je me rappelais ses soins si éclairés, si dévoués, si tendres.
Ah, si je pouvais l'oublier comme je mépriserais mon coeur! Mais béni soit Dieu! La mort qui m'a pris mon bonheur, m'a laissé tout mon amour.
8 mai.
Je croyais avoir déjà trop souffert pour être capable d'un sentiment de joie. Eh bien! je me trompais.
Ce matin, au lever de l'aurore, les oiseaux ont longtemps et délicieusement chanté, et je les ai écoutés avec un attendrissement inexprimable. Il me semblait que ces voix si tendres et si pures me disaient: Dieu est bon. Espère en lui.
J'ai pleuré, mais ces larmes n'étaient pas amères, et depuis cette heure, je sens en moi-même un apaisement très doux.
Ô mon Dieu, vous ne me laisserez pas seule avec ma douleur, vous qui avez dit: «Je suis près des coeurs troublés.»
10 mai.
Ma tante est partie, et franchement...
La compagnie de cette femme faible n'est pas du tout ce qu'il me faut. Elle est bonne, infatigable dans ses soins; mais sa pitié m'énerve et m'irrite. Il y a dans sa compassion quelque chose qui me fait si douloureusement sentir le malheur d'avoir perdu ma beauté!
Les joies du coeur ne sont plus pour moi, mais je voudrais l'intimité d'une âme forte, qui m'aidât à acquérir la plus grande, la plus difficile des sciences: celle de savoir souffrir.
11 mai.
J'éprouve un inexprimable dégoût de la vie et de tout. Qui m'aidera à gravir le rude sentier? La solitude est bonne pour les calmes, pour les forts.