Chapter 4
Pauvres enfants! la pensée du départ les assombrit beaucoup, ce qui me rassure. Chose étrange, le bonheur fait peur. Il me semblait toujours qu'il allait arriver quelque chose. C'est bien singulier, mais Angéline m'inspire souvent une pitié qui ne peut se dire. Je la trouve trop belle, trop charmante, trop heureuse, trop aimée.
Vous comprenez qu'ici nous sommes bien loin de _l'illusion des amitiés de la terre, qui s'en vont avec les années et les intérêts._ Vraiment, j'ai beau regarder, je ne vois point le _grain noir_, comme disent les marins. Le bonheur serait-il de ce monde? Il est vrai que son père ne cherche pas du tout à lui épargner les petites contrariétés de chaque jour. Il l'assujettit fort bien à son devoir. Mais qu'est-ce que cela? Rien qu'à la regarder, on voit qu'elle ne connaît pas le terne, ou, comme nous disons, le gris de la vie.
Mina.
(Mina Darville à Emma S***)
Je suis de la plus belle humeur du monde, et je veux vous dire pourquoi. D'abord, sachez que Mme H... est à Valriant. Oui, ma chère, elle ne peut supporter le séjour des campagnes à la mode (sic). Il lui faut le calme, le repos, etc., etc. C'est parfaitement touchant, mais j'incline à croire que cette veuve inconsolable ferait très volontiers «sa principale affaire des doux soins d'aimer et de plaire.»
Toujours est-il qu'elle a fait comme celui qui alla à la montagne parce que la montagne ne venait pas à lui. Du reste, toujours brillante; seulement le voisinage d'Angéline ne lui est pas avantageux. Elle a un peu l'air d'un dahlia à côté d'une rose qui s'entrouvre.
Mais elle manoeuvrait de son mieux. Il fallait voir avec quel enthousiasme elle partait d'Angéline! Avec quelle grâce modeste elle reprochait à M. de Montbrun de ressembler autant à la plus charmante des Canadiennes. C'était une étude piquante. Mais sous les grâces étudiées, j'ai cru voir une passion sincère. Ce qui est sûr, c'est qu'elle me hait cordialement. Je suis sa _bête noire._ Il est vrai qu'ostensiblement, on me fait la plus belle patte de velours possible, mais j'ai senti bien souvent les griffes.
Quels compliments perfides! comme cette femme serait dangereuse si elle avait de la mesure! et quelle pauvre personne elle voudrait faire de moi sous le beau prétexte de relever mes succès.
Oui, ma chère, je suis une grande criminelle, et j'ai déjà fait couler bien des larmes. On en connaît dont le coeur est en cendres. Je suis cause que de jeunes talents négligent l'étude et s'étiolent tristement. Aussi M. de Montbrun m'a dit: «Mademoiselle, je commence à croire que je rends un grand service à mon pays en vous gardant à Valriant à mes risques et périls.»
Cela nous fit rire. Madame H... qui sait tant de choses, ne sait pas qu'en prouvant trop on ne prouve rien. Mais je suis bien vengée. Madame s'en ira _traînant l'aile et tirant le pied._
Je ne parle pas au figuré. Elle s'est donné une entorse en glissant d'un rocher où elle s'était aventurée malgré mes sages remontrances. Heureusement qu'elle a eu plus de peur que de mal.
Mais si vous aviez vu son convoi! M. de Montbrun et Maurice portaient le brancard, Angéline portait l'ombrelle de madame. Pour moi, j'étais comme l'autre officier de Malbrouck: celui qui ne portait rien.
Il faut croire que je n'ai pas un très bon coeur, car j'avais une folle envie de rire. Au fond, je ne me le reproche pas beaucoup. Comme dit le cocher de M. de Montbrun: «La grosse dame n'avait pas d'affaire à se hisser sur les crans, elle avait beau à se promener dans le chemin du roi.»
Nous sommes allés en corps lui faire visite. M. de Montbrun n'avait pas l'air plus ému qu'il fallait, et moi, j'avais une figure qui ne valait rien. Depuis nous avons perdu M. W... C'est un étranger qui aime beaucoup la pêche, et croit fermement que tout ce qui est grand, noble, distingué, vient en droiture de l'Angleterre.
D'ailleurs très comme il faut. Depuis une quinzaine il nous honorait de ses assiduités.
Angéline soutient qu'elle l'a vu rire. Il est certain qu'il s'essayait parfois à badiner, et si vous saviez comme sa phrase est plombée? «Mais, disait M. de Montbrun, le bon Dieu me fait la grâce de ne pas toujours l'entendre.» Ce qui ne l'a pas empêché de donner le signal des réjouissances aussitôt que sa seigneurie eut définitivement tourné les talons. Pourtant sa solennité nous amusait parfois.
Bonsoir, ma chère.
Mina.
(Mina Darville à Emma S***)
Madame H... va mieux, ou plutôt elle n'a plus qu'à se tenir tranquille, et le repos, n'est-ce pas ce qu'elle voulait? Pour le moment je m'en accommoderais parfaitement. Vous savez que je n'écris guère que sur le tard, et ce soir, je m'endors comme si j'avais écouté un discours sur le tarif ou causé avec M. W...
C'est bien dur de rester devant mon encrier quand mon lit est là si près. Que n'êtes-vous ici? nous causerions en regardant les étoiles. Elles sont bien belles: je viens de les regarder pour me rafraîchir.
Quand j'étais enfant, le firmament m'intéressait beaucoup, et je voulais absolument qu'il y eût des trous dans le plancher du ciel, par où on voyait la lumière de Dieu.
Malgré tout, il me reste encore quelque chose de cette attraction céleste, car au sortir des bats je pense toujours à regarder les étoiles. Je ne veux pas dire que ces belles soirées soient le plus efficace _sursum corda._ Pourtant je me rappelle qu'une nuit, comme je revenais d'un bal, la cloche des Ursulines sonna le lever des religieuses. Jamais, non, jamais glas funèbre n'a pénétré si avant dans mon coeur. Oh, que cette cloche prêchait bien dans le silence profond de la nuit!
Rendue dans ma chambre, je jetai là mes fourrures, et restai longtemps devant mon miroir, comme j'étais--en grande parure--et je vous assure que mes pensées n'étaient pas à la vanité. Puis, quand je fus parvenue à m'endormir, je fis un rêve dont je n'ai jamais parlé, mais qui m'a laissé une impression ineffaçable.
Il me sembla que j'étais dans la petite cour intérieure des Ursulines, quand tout à coup la fenêtre d'une cellule s'ouvrit, et je vis paraître une religieuse. Je ne sais comment, mais du premier coup d' oeil, sous le bandeau blanc et le voile noir, je reconnus cette brillante mondaine d'il y a deux cents ans, Madeleine de Repentigny.
Elle me regardait avec une tendre pitié, et de la main m'indiquait la petite porte du monastère; mais je ne pouvais avancer: une force terrible me retenait à la terre. Elle s'en aperçut, et appuya son front lumineux sur ses mains jointes, alors je sentis qu'on me détachait, mais quel douleur j'éprouvais dans tout mon être!
Je m'éveillai, plus émue, plus impressionnée qu'il ne m'est possible de dire. Ordinairement, j'éloigne ce souvenir, mais ce jour-là je sentis dans toute sa force la vérité de cette parole de l'Imitation: La joie du soir fait trouver amer le réveil du lendemain.
Bonsoir, ma chère amie.
Mina.
(Mina Darville à Emma S***)
Vous prenez mon rêve bien au sérieux. Il s'explique suffisamment par mes émotions de la nuit, par les pensées qui m'occupaient quand je m'endormis.
Pourtant, il m'en est resté une sorte de tendresse pour cette aimable Madeleine de Repentigny. Il est vrai que j'avais toujours eu un faible pour cette belle mondaine. Son souvenir me revenait souvent quand j'allais à la chapelle des Saints.
J'aimais cette petite lampe qui y brûle jour et nuit, en témoignage perpétuel de sa reconnaissance; j'avais même demandé qu'on m'en laissât le soin. Mais passons, et Dieu veuille me laisser toujours les saines jouissances de la vie.
Ici je m'éveille aux rayons du soleil qui dorent ma fenêtre, aux chants des oiseaux qui habitent le jardin, mais je ne me lève de bonne heure que de loin en loin.
Pourtant, j'aime le matin tout frais, tout humide de rosée; mais _l'autre_, comme disait X. de Maistre, s'accommode si bien d'un bon lit.
Je crains beaucoup de n'être jamais tout à fait comme la femme forte, ni comme Angéline, que Maurice appelle l'Étoile du matin. Il paraît qu'il est toujours le premier debout. Mais le beau mérite, quand on est amoureux, d'aller faire des bouquets dans le plus beau jardin du monde et d'attendre!
Pauvre Maurice! Je suis joliment sûre que tous les oiseaux du ciel chanteraient autour de lui sans l'empêcher de distinguer le petit bruit qu'une certaine fenêtre fait en s'ouvrant. Mais je suis en frais de compromettre l'oreille de la famille.
Figurez-vous que moi, qui aime tant les oiseaux, je ne les reconnais pas toujours à la voix; cela choque Angéline. «Quoi, dit-elle, une musicienne, une Darville, prendre le chant d'une linotte pour le chant d'une fauvette!» Ce n'est pas elle qui commettra pareille erreur.
«Et pourtant, dit-elle, dans ma famille on n'a jamais su que croquer des notes.»
Cela ne l'empêche pas d'aimer la musique et de la sentir à la façon des anges. Elle dit que, selon saint François d'Assise, la musique sera l'un des plaisirs du ciel, et cette pensée me plaît beaucoup. Au fond, je crois que nous avons tous quelque crainte de nous ennuyer durant l'éternité.
C'est aujourd'hui la Saint-Louis. Nous ne l'avons pas oublié. Pauvre France! Angéline dit, comme Eugénie de Guérin, qu'elle _filerait volontiers la corde pour pendre la République et les républicains._ Pour ma part je n'y verrais pas grand mal, mais je demande grâce pour Victor Hugo, qui a chanté le _lis sorti du tombeau._ Angéline est plus royaliste que moi; elle me trouve tiède, et Maurice n'ose dire qu'il est bonapartiste.
Laissons les gouvernements passés et futurs. Chère amie, la mer est une grande séductrice. Ici, qu'elle est belle et terrible! qu'elle est douce aussi. Alors, comme elle berce mollement les barges des pauvres pêcheurs. C'est un charme. Et cette magique phosphorescence des flots...
M. de Montbrun a une barge qui s'appelle _La Mouette_, et si jolie, si gracieuse!
Angéline raffole des promenades sur l'eau.
Vous pensez si Maurice souffrait de n'y point jouer un rôle actif. Il s'est mis aussitôt à l'école des pêcheurs et maintenant il manoeuvre _La Mouette_, comme s'il n'avait jamais fait autre chose de sa vie. Angéline, qui se mêle de mettre la voile au vent, dit que Maurice fait des noeuds d'amiral.
Ça été un grand triomphe pour lui la première fois qu'il a pris la conduite à bord. Quand il n'y a pas de brise, il rame, ce qui lui permet de faire admirer sa force. Elle n'égale pas encore celle de M. de Montbrun, mais elle n'est pas du tout à mépriser. Et quand tous les deux se mettent à ramer, _La Mouette_ semble voler sur les flots.
Vous pensez si Maurice chante volontiers et sur cette mer rayonnante, sous ce vaste ciel, sa voix incomparable a un charme bien profond. Des étincelles de feu courent dans l'écume du sillage, et le long du rivage. Pour Angéline et Maurice, ces promenades doivent avoir une beauté de rêve. Ceux-là peuvent dire comme Albert de la Ferronnays: «Ce serait un blasphème de penser que Dieu ne nous a pas créés pour le bonheur.»
Bonsoir, chère amie.
Mina.
(Mina Darville à Emma S***)
Nous avons fini nos foins, et je dirais volontiers que je n'y ai pas nui, mais Angéline trouve que je m'en fais bien accroire, que je fais sonner bien haut mes coups de râteaux.
Je voudrais que vous eussiez vu Angéline dans son costume de faneuse. Sans comparaison, je n'étais pas mal non plus, et sans mentir nous avons été bien reçues.
M. de Montbrun se déclara charmé. Il nous comparait aux glaneuses de la Bible, à toutes les belles travailleuses de l'antiquité. Même il m'a dit quelques vers latins, où je crois qu'il était question des divinités champêtres. Je suis bien satisfaite. Mina Darville mêlée avec les divinités! Il ne manquait plus que ça aux humiliations de l'Olympe!
À propos, vous saurez que le maître de céans ne va pas à ses champs sans se ganter soigneusement. Au fond, je ne vois pas qu'il y ait de quoi lui jeter la pierre, mais tout de même, je lui ai dit: «Vraiment, vous m'étonnez; j'avais toujours cru que l'homme--cet être supérieur--ne s'occupait que de la beauté de son âme. Serait-ce par orgueil de race que vous prenez si grand soin de vos belles mains d'aristocrate?»
Je lui soutiens qu'il finira par passer pour un désoeuvré, pour _un bourgeois._ Ma chère amie,--vous me croirez si vous le pouvez--cet homme-là gagne à être vu de près.
Sa tranquillité sereine attire, fait rêver comme le calme des eaux profondes. C'est une nature vraiment forte, et je ne puis le regarder attentivement sans lui mettre sur les lèvres le magnifique: _Je suis maître de moi_, d'Auguste à Cinna.
Voilà ce qu'on gagne à lire les classiques! et croyez-moi, ce serait une belle chose de troubler ce beau calme, de voir l'humiliation de ce superbe. Mais folie d'y songer. Il ne voit que sa fille.
Vraiment, je ne crois pas qu'il ait une pensée où elle n'entre pour quelque chose. Qu'il est donc aimable avec elle! qu'a-t-elle fait, dites-moi, pour mériter d'être si parfaitement aimée!
L'autre soir, Maurice le pria de nous lire _La fille du Tintoret_, ce qu'il fit, et vous savez comme l'expression d'un sentiment puissant nous grise, nous autres pauvres femmes. Cet accent si vrai, si passionné me poursuit partout. Morte ô mon amie, comme il dit cela!
Faut-il s'étonner si Angéline n'y put tenir? si l'instant d'après elle pleurait dans ses bras, oublieuse de notre présence et de tout? Ah! lui aussi peut dire que dans sa _fille Dieu l'a couronné._
Et moi, je comprends que Dieu nous demande tout notre coeur, car je hais terriblement les fractions.
Mina.
(Mina Darville à Emma S***)
Ma chère Emma, je m'en vais vous conter une petite chose qui m'a laissé un aimable souvenir.
Ces jours derniers, un jeune cultivateur des environs vint demander un bouquet à Mlle de Montbrun pour sa fiancée. Il devait se marier le lendemain. Aussi nous fîmes de notre mieux, et le bouquet se trouva digne d'une reine.
Le brave garçon le regardait avec ravissement et n'osait presque y toucher. Son amour est célèbre par ici, et comme les femmes s'intéressent toujours un peu à ces choses-là, nous le fîmes causer.
Ah, ma chère, celui-là n'est pas un blasé, ni un rêveur non plus, je dois le dire,--car il est le plus rude travailleur de l'endroit,--aussi sous sa naïve parole on sent le plein, comme sous la parole de bien d'autres on sent le creux, le vide.
Angéline l'écoutait avec une curiosité émue et sincère; moi je le faisais parler, et finalement, nous restâmes charmées.
Angéline décida qu'il fallait faire une petite surprise à ces amoureux et le jour des noces, nous fûmes leur porter un joli petit réveillon.
Les mariés n'étaient pas encore arrivés. Je vous avoue que leur maisonnette proprette et close m'intéressa.
Nous avons tout examiné: les moissons qui mûrissent, les arbres fruitiers encore petits, le jardinet qui fleurira. Tout près de la porte, deux vieux peupliers ombragent une source charmante.
Angéline dit que les belles sources et les vieux arbres portent bonheur aux maisons. Celle-ci n'a, à bien dire, que les quatre pans, mais on y sentait ce qui remplace tout. La nappe fut bientôt mise, et le réveillon sorti du panier.
C'était plaisir de voir Angéline s'occuper de ces soins de ménage, dans cette pauvre maison. Elle regardait partout, avec ces beaux yeux grands ouverts que vous connaissez, et me fit remarquer le bois et l'écorce soigneusement disposés dans l'âtre, n'attendant qu'une étincelle pour prendre feu. Je vous avoue que ce petit détail me fit rêver.
Nous sommes revenus en philosophant. Angéline voulait savoir pourquoi dans le monde on attache du mépris à une vie pauvre, simple et frugale. Si vous l'entendiez parler des anciens Romains!
Quant à moi, j'aime ces grands noms sur les lèvres roses; je vois toujours avec respect la pauvre maison d'un colon et pourtant... Aurais-je donc moi, de cette vieille dévotion que vous appelez le culte du veau d'or? Je ne le crois pas, mais certains côtés du faste m'éblouissent toujours un peu.
Pour se soustraire tout à fait à l'esprit du monde, il faut une âme très forte et très noble. Or, les âmes fortes sont rares, et les âmes nobles aussi.
Je vous embrasse.
Mina.
(Mina Darville à Emma S***)
Vous avez raison. Les mignardises de la vie confortable aident beaucoup à former les caractères faibles et ternes,--les types bourgeois comme dirait M. de Montbrun. Pauvres bourgeois J'en aurais long à dire sur le convenu, le flasque, le cotonneux.
M. de Montbrun dit qu'il y a un certain bien-être tout matériel qui lui donne toujours l'envie de vivre au pain et à l'eau. Croyez-moi, ce ne serait pas une raison pour refuser de dîner avec lui.
Ma chère, je tourne visiblement à l'austérité, et je finirai par dire comme Salomon: «Mon Dieu, donnez-moi seulement ce qui est nécessaire pour vivre.»
En attendant, il pleut à verse. Jamais je n'ai vu tomber tant d'eau. Qui donc a dit que la campagne, par la pluie, ressemble à une belle femme qui pleure?
Je ne vois pas du tout cela, mais si c'est vrai, je conseille aux belles femmes de ne pas pleurer. La pluie m'ennuie parfaitement.
Mais un bon feu console de bien des choses, et je ne pense pas du tout à m'aller noyer. Rien ne me dispose à causer comme une belle flambée, dans une vaste cheminée.
On partage assez mon goût et l'on ne paraît pas du tout s'ennuyer. Tout de même on trouve que j'aime terriblement les _grandes flammes._
Nous lisons souvent, et c'est moi qui choisis les lectures. Vous le savez, j'ai un trait de ressemblance avec la mère de Mme de Grignan: je raffole des grands coups d'épée. Mais je crois qu'on commence à en être un peu fatigué.
«Si Peau-d'Âne m'était conté, «J'y prendrais un plaisir extrême.»
m'a soufflé l'autre soir, le plus aimable des hôtes.
Je ne me le suis pas fait dire deux fois. Tous les contes favoris de notre enfance y passèrent, et cette folle soirée fut la plus agréable du monde.
M. de Montbrun prétend que les succès de Cendrillon ont dû me faire rêver de bonne heure; mais Maurice est là pour dire que j'ai toujours préféré les contes, où il y a des ogres et des petites lumières.
Ce soir, Maurice nous a lu le _Vol de l'Âme._ Je me rappelle vous avoir entendu dire, que vous ne sauriez voir un beau matin d'automne, sans penser un peu à cette aimable Claire, à ce noble Fabien.
Angéline ne s'explique guère ces amoureux-là. Tout à l'heure je la regardais avec Maurice, et je pensais à bien des choses qui m'occupent peu d'ordinaire.
Malgré tout, à certains moments on sent que le sacrifice vaut mieux que toutes les joies. Et d'ailleurs autour de nous tant de choses nous prêchent.
Il y a déjà des feuilles sèches dans ce délicieux jardin de Valriant. Dites-moi, vous figurez-vous une feuille morte dans le paradis terrestre? ...
Bonsoir, chère amie.
Mina.
(Emma S*** à Mina Darville)
Ma chère Mina,
Non, sans doute, il n'y aurait jamais eu de feuilles sèches dans le paradis terrestre. Cela eût trop juré avec l'immortelle beauté, avec l'éternelle jeunesse. Je vous avoue que je me serais fort accommodée de ces choses-là.
Je regrette beaucoup ce beau paradis, ce jardin de volupté où l'on n'aurait jamais vu de boue; la boue vient en droiture du péché. Mais toujours, chère amie, le vrai ciel nous reste.
Puisqu'il dépend de nous d'y aller, pourquoi seriez-vous triste? Je vous en prie, éloignez la mélancolie. Cette friande vit de ce qu'il y a de plus exquis dans l'âme, et nous laisse toujours un peu faibles. Je l'entends de la mélancolie poétique et séduisante, non de la tristesse grave et chrétienne. Celle-ci, je vous la souhaite, car elle se change toujours en joie, et d'ailleurs, qui peut s'en défendre toujours, de cette divine tristesse?
Ma chère Mina, voici mon dernier automne dans le monde, et vous ne sauriez croire quel charme touchant cette pensée répand sur tout ce que je vois. C'est comme si j'allais mourir.
Jamais la nature ne m'a paru si belle. Je me promène beaucoup seule, avec mes pensées, et je ne sais quelle sérénité douce, qui ne me quitte plus. Déjà on sent l'automne. Mais dans notre état présent, je crois qu'il vaut mieux marcher sur les feuilles sèches que sur l'herbe fraîche.
En attendant qu'il en neige, j'ai ici un endroit qui fait mes délices. C'est tout simplement un enfoncement au bord de la mer; mais d'énormes rochers le surplombent et semblent toujours prêts à s'écrouler, ce qui m'inspire une crainte folle mêlée de charme.
Malgré la distance et le sentier âpre, caillouteux, j'y vais souvent. J'aime cette solitude parfaite et sauvage, où l'on n'entend que le cri des goélands et le bruit de la mer. Là, pas un arbuste, pas une plante: seulement quelques mousses entre les fentes des rochers, et, par-ci par là, quelques plumes.
Il me semble que cet endroit vous plairait parfaitement, surtout quand le soleil laisse tomber sur les vagues, ces belles traînées de feu que vous aimez tant.
Ce soir, les plus beaux nuages que j'aie vus s'y miraient dans l'eau. Cela faisait à la mer un fond chatoyant, merveilleux, et j'ai pensé à bien des choses.
Je n'ai pas oublié comme la vie apparaît alors que... mais passons.
Chère Mina, quoi qu'il nous en semble à certains moments, c'est le froid, c'est l'aride, c'est le terne qui fait le fond de la mer, et ce n'est pas l'amour qui fait le fond de la vie.
Voilà qui est très sage, mais je suppose que la sagesse de la femme est, comme celle de l'homme, _toujours courte par quelque endroit._
Cette grande clarté du désabusement ne vous atteint pas, ne va pas jusqu'à Valriant.
Je pense souvent à vos aimables _promis_ (passez-moi une expression bretonne), et j'espère que vous verrez _l'humiliation du superbe._
Sans flatterie, je m'étonne qu'il tienne si longtemps. Chère Mina, vous m'avez donné bien des soucis. Vous voulez vous marier, et, sous des dehors un peu frivoles, vous cachez tout ce qu'il faut pour n'aimer jamais qu'un homme qui ait du caractère, de la dignité, de la délicatesse, et,--j'en demande pardon à ces messieurs--tout cela me semble bien rare.
Mais lui a la virilité chrétienne et le charme, ce qui ne gâte rien.
Courage, ma chère. On vous trouve bien un peu frivole, mais on finira par s'avancer, et cette fois-là, j'espère que vous mettrez vos coquetteries de côté, pour dire tout franchement comme la Belle au Bois dormant: «Certes, mon prince, vous vous êtes bien fait attendre.»
Emma.
(Mina Darville à Emma S***)
Je vous promets de dire exactement comme la Belle au Bois dormant.
En attendant, je suis aussi agréable que possible avec lui; mais la jolie petite madame S... n'avait pas tort lorsqu'elle affirmait qu'il porte une armure enchantée. Du moins tous les traits nous reviennent comme dans les légendes, et lui n'a pas l'air de s'en porter plus mal.
Toute modestie à part, je n'y comprends rien, d'autant plus que je suis sûre de lui plaire. Maintenant, je ne rencontre guère son regard sans y voir luire une flamme, un éclair, et, d'après moi, cela voudrait dire quelque chose.
Cette nature ardente et contenue est bien agréable à étudier. Mais qu'est-ce qui le retient? Ce ne peut être la différence d'âge il y a de bons miroirs ici.
Je suppose qu'on s'en veut de cette faiblesse involontaire. Puis, on ne me trouve pas une âme de premier ordre, peut-être aussi croit-on, que je ne saurais m'accommoder d'une vie sérieuse, retirée.
Le fait est que je me soucie des plaisirs du monde comme des modes de l'an passé. Pour un rien, je lui proposerais d'aller vivre sur les côtes du Labrador. Nous nous promènerions sur la mousse blanche à travers les brouillards, comme les héros d'Ossian.
Ah! ma chère, j'ai bien des tentations journalières, et je me surprends à faire des oraisons jaculatoires, du genre de celles de Maurice, quand il s'interrompait à tout instant pour dire «Qu'elle est belle! Seigneur, je veux qu'elle m'aime!»
Pauvre Maurice! Voilà son départ bien proche. Je m'en vais retourner avec lui à Québec, où je compte vous retrouver, et ne pas vous laisser plus que votre ombre jusqu'à votre entrée au couvent.