Angéline de Montbrun

Chapter 3

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Il y a dans votre virile parole quelque chose qui m'atteint au-dedans; vous savez vous emparer du côté généreux de la nature humaine, et encore une fois vous serez content de moi. Que vous avez bien fait de ne vous reposer sur personne du soin de former votre fille! Aucune autre éducation ne l'aurait faite celle qu'elle est.

Quant à votre invitation, je l'accepte avec transport, et pourtant, il me semble que vous me verrez arriver sans plaisir. Mais vous avez l'âme généreuse, et j'aurai toujours pour vous les sentiments du plus tendre fils.

Non, je n'aurais pas ce triste courage de mettre une main souillée dans la sienne!

Votre fils de coeur,

Maurice Darville.

(Maurice Darville à Angéline de Montbrun)

Mademoiselle,

Je vous remercie simplement. Ni le bonheur, ni l'amour ne se disent. Du coeur ému dans ses divines profondeurs, ce sont des larmes qui jaillissent. Dieu veuille qu'un jour vous connaissiez l'ineffable douceur de ces larmes.

Mademoiselle, puissiez-vous m'aimer un jour comme je vous aime.

Vôtre à jamais,

Maurice Darville.

(Angéline de Montbrun à Mina Darville)

Chère Mina,

Si vous saviez comme je vous désire, au lieu de prendre le bateau comme tout le monde, vous vous embarqueriez sur l'aile des vents. J'aurai tant de plaisir à vous _démondaniser!_

Mon père dit qu'on ne réussit pas tous les jours à des opérations comme celle-là. Les hommes, vous le savez, se font des difficultés sur tout et n'entendent rien aux miracles.

Mais n'importe, je suis pleine de confiance Je changerai la reine de la mode en fleur des prés, et cette grande métamorphose opérée, vous serez bien contente.

Tout sceptre pèse, j'en suis convaincue, et pourtant--voyez l'inconséquence humaine--je songe à reconquérir mon royaume, et veux vous prendre pour alliée.

Mina, ma maison, que vous croyez si paisible, est en proie aux factions.

Ma vieille Monique oublie que sa régence est finie, et ne veut pas lâcher les rênes du pouvoir, ce qui lui donne un trait de ressemblance avec bien des ministres.

Si vous venez à mon secours, je finirai comme les rois fainéants. Je pourrais, il est vrai, protester au nom de l'ordre et du droit, mais je risque de m'y échauffer, et mon père dit qu'il ne faut pas crier, à moins que le feu ne prenne à la maison.

Je me suis décidée à vous attendre, et lorsqu'on oublie trop que c'est à moi de commander, je prends des airs dignes.

Chère Mina, je vous trouve bien heureuse de venir chez nous. Il me semble que c'est une assez belle chose de voir le maître des céans tous les jours.

Croyez-moi, quand vous l'aurez observé dans son intimité, vous aurez envie de faire comme la reine de Saba, qui proclamait bienheureux les serviteurs de Salomon.

Mme Swetchine a écrit quelque part que la bienveillance de certains coeurs est plus douce que l'affection de beaucoup d'autres; comme la lune de Naples est plus brillante que bien des soleils. Cette pensée me revient souvent lorsque je le vois au milieu de ses domestiques. Chère Mina, j'aimerais mieux être sa servante que la fille de l'homme le plus en vue du pays.

Votre frère assure qu'entre nous la ressemblance morale est encore plus grande que la ressemblance physique. C'est une honte de savoir si bien flatter, et vous devriez l'en faire rougir. Moi, quand j'essaie, il me dit: «Mais, puisque vous avez la plus étroite parenté du sang, pourquoi n'auriez-vous pas celle de l'âme? Ignorez-vous à quel point vous lui ressemblez?»

Cette question me fait toujours rire, car depuis que je suis au monde, j'entends dire que je lui ressemble, et toute petite je le faisais placer devant une glace, pour étudier avec lui cette ressemblance qui ne lui est pas moins douce qu'à moi. Délicieuse étude que nous reprenons encore souvent.

Que j'ai hâte de vous voir ici où tout sourit, tout embaume et tout bruit! il me semble qu'il y a tant de plaisir à se sentir vivre et que le grand air est si bon! Je veux vous réformer complètement. Hélas! je crains beaucoup de rester toujours campagnarde jusqu'au fond de l'âme. Ici tout est si calme, si frais, si pur, si beau! Quel plaisir j'aurai à vous montrer mes bois, mon jardin et ma maison, mon nid de mousse où bientôt vous chanterez _Home, sweet home._ Vous verrez si ma chambre est jolie.

«Elle est belle, elle est gentille, Toute bleue.»

comme celle que Mlle Henriette Chauveau a chantée. Quand vous l'aurez vue, vous jugerez s'il m'est possible de ne pas l'aimer,

«Ainsi que fait l'alouette Et chaque gentil oiseau, Pour le petit nid d'herbette Qui fut hier son berceau.»

J'ai mis tous mes soins à préparer la vôtre, et j'espère qu'elle vous plaira. Le soleil y rit partout, ma frileuse. J'y vais vingt fois par jour, pour m'assurer qu'elle est charmante, et aussi parce que vous y viendrez bientôt. Jugez de ma conduite quand vous y serez. L'attente a son charme. Je suis sans cesse à regarder la route par où vous viendrez, mais je n'y vois que le _soleil qui poudroie et l'herbe qui verdoie._

Dites à M. Maurice que je lui recommande d'avoir bien soin de vous. La belle famille que nous ferons!

Chère soeur, je vous aime et vous attends.

Angéline.

(Mina Darville à Angéline de Montbrun)

Chère soeur,

Permettez-moi de commencer comme vous finissez. Hélas! J'ai commis l'imprudence de laisser lire votre lettre à Maurice, et il y a perdu le peu de raison qui lui restait.

Ma chère, vous m'amusez beaucoup en me recommandant à ses soins. Si vous saviez dans quel oubli un amoureux tient toutes les choses de la terre!

J'en suis réduite à m'occuper de lui comme d'un enfant. Il paraît qu'en extase on n'a besoin de rien. Cependant je persiste à lui faire prendre un bouillon de temps à autre. Ma cousine, inquiète, voulait le faire soigner, mais il s'est défendu en chantant _sotto voce:

Ah! gardez-vous de me guérir! J'aime mon mal, j'en veux mourir.

Le docteur consulté a répondu: «Il a bu du haschisch. Laissez-le tranquille.» Ma cousine n'a pas demandé d'explications, mais je vois bien qu'elle n'est pas sûre d'avoir compris. Le langage figuré n'est pas son genre.

Je prie votre sagesse de ne pas s'alarmer. Maurice a une nature d'artiste, et il est dans toute l'effervescence de la jeunesse. Mais ça se calmera. Et quand ça ne se calmerait point! La puissance de sentir n'est pas tout à fait ce qui effraie une femme.

D'ailleurs, il a une foi vive et le vrai sentiment de l'honneur. Vous êtes faits pour vous aimer, et vous serez heureux ensemble. Quand il pleurerait d'admiration devant la belle nature, ou même de tendresse pour vous, qu'est-ce que ça fait? ...

Laissons dire les positifs. J'ai vu de près le bonheur de raison et, entre nous, ça ressemble terriblement à une vie qui se soutient par des remèdes.

Je sais que le mot d'exaltation est vite prononcé par certaines gens. Angéline, êtes-vous comme moi? Il existe sur la terre un affreux petit bon sens horriblement raide, exécrablement étroit, que je ne puis rencontrer sans éprouver l'envie de faire quelque grosse folie. Non, que je haïsse le bon sens, ce serait un triste travers. De tous les hommes que je connais, votre père est le plus sensé, et je suis _suffisamment_ charitable à son endroit. Le vrai bon sens n'exclut aucune grandeur. Régler et rapetisser sont deux choses bien différentes. Quelle est donc, je vous prie, cette prétendue sagesse qui n'admet que le terne et le tiède, et dont la main sèche et froide voudrait éteindre tout ce qui brille, tout ce qui brûle.

Ma belle fleur des champs, que vous êtes heureuse d'avoir peu vu le monde! Si c'était à refaire, je choisirais de ne le pas voir du tout, pour garder mes candeurs et mes ignorances. Voilà où j'en suis après deux ans de vie mondaine. Jugez de ce que dirait Mme D... si elle voulait parler.

J'ai eu des succès. Veuillez croire que je le dis sans trop de vanité. Vous savez qu'Eugénie de Guérin n'a jamais été recherchée. Il y a là matière à réflexions pour Mina Darville et son cercle d'admirateurs. Pauvres hommes! partout les mêmes.

Chère amie, M. de Montbrun me juge mal. Je ne demande qu'à me _démondaniser._ J'avais résolu d'arriver chez vous avec une simple valise, comme il convient à une âme élevée qui voyage.

Mais on sait rarement ce qu'on veut et jamais ce qu'on voudra: j'ai fini par prendre tous mes chiffons. Vraiment, je n'y comprends rien, et devant mes malles pleines et mes tiroirs vides, je me surprends à rêver.

Ma belle, il faudra que vous m'aidiez à passer quelques-unes de mes malles en contrebande. Je crains le sourire de M. de Montbrun. Au fond, quel mal y a-t-il à vouloir se bien mettre pourvu qu'on ait du goût.

Si Mlle de Montbrun est indifférente à la parure, c'est qu'en étudiant sa ressemblance, elle s'est aperçue qu'elle pouvait parfaitement s'en passer. Moi, je ne puis pas me donner ce luxe. Voilà, et dites à M. votre père que je n'aurai pas été une semaine à Valriant sans lui découvrir bien des défauts.

J'envisage sans effroi une petite causerie avec lui, quoiqu'il ait parfois des mots durs. Ainsi, l'hiver dernier, dans une heure d'épanchement, je lui avouai que j'étais bien malheureuse--que je n'avais pas le temps d'aimer quelqu'un qu'aussitôt j'en préférais un autre,--et au lieu de me plaindre, cet austère confesseur m'appela _dangereuse coquette._

N'importe, ma chère, je ne vous blâme pas de l'aimer, et même, il m'arrive de dire que c'est une belle chose d'être obligée à ce devoir.

Si vous m'en croyez, nous réfléchirons avant de faire abdiquer Mme Monique. M. de Montbrun vous croit la perle des ménagères, mais,

Tel brille au second rang qui s'éclipse au premier

Pourtant, je hais l'usurpation. Je suis légitimiste. Dites à M. de Montbrun que nous allons aviser ensemble à donner un roi à la France.

Ma chère, je suis sûre que ma chambre me plaira. Seulement, je n'aime pas la nature riante. Il me faudrait une allée bordée de sapins, pour mes méditations. Quant à Maurice, je crois qu'il n'en a pas besoin, et sa pensée m'a l'air de s'en aller souvent _tout au bout d'un jardin, tout au bord d'un étang._

Ne rougissez pas, ma très belle. Je vous embrasse comme je vous aime.

(Mina Darville à Emma S***)

Il s'en va minuit, et je viens de fermer ma fenêtre, où je suis restée longtemps. J'aime la douceur sereine des belles nuits, et je vous plains, ma chère amie, de vouloir vous cloîtrer.

Pardon, vous n'aimez pas que j'aborde ce sujet. Il me semble pourtant que je n'en parle pas mal, mais...

Avez-vous jamais descendu le Saguenay? ...

Franchement, la vie religieuse m'apparaît comme cette étonnante rivière, qui coule paisible et profonde, entre deux murailles de granit. C'est grand, mais triste. Ma chère, l'inflexible uniformité, l'austère détachement ne sont pas pour moi.

Je me plais parfaitement à Valriant, charmant endroit, qui n'aurait rien de grandiose sans le fleuve qui s'y donne des airs d'océan. Faut-il vous dire que Maurice est heureux? Le secret n'en est plus un maintenant. Il est difficile, quoi qu'on fasse, de trouver beaucoup à redire à ce mariage; et vraiment c'est une belle chose que cet amour qui grandit ainsi au grand soleil, en toute paix et sécurité. Puis, autour d'eux, tout est si beau.

Sans doute, rien n'est plus intérieur que le bonheur. Mais tout de même, quand Dieu créa Adam et Eve, il ne les mit pas dans un champ désolé. Maurice s'accommoderait parfaitement d'un cachot, mais sceptique, vous ne croyez plus à rien. Vous dites qu'il en est de l'amour comme des revenants: qu'on en parle sur la foi des autres. Que n'êtes-vous à Valriant. Il vous faudrait reconnaître que l'amour existe--qu'il y a des réalités plus belles que le rêve.

Angéline ressemble plus que jamais à son père. Elle a ce charme pénétrant, ce je ne sais quoi d'indéfinissable que je n'ai vu qu'à lui et que j'appelle du _montbrunage._ Mais ce que j'aime surtout en elle, c'est sa sensibilité profonde, son admirable puissance d'aimer.

Vous savez comme j'incline à estimer les gens d'après ce qu'ils valent par là, et pourquoi pas? Mon poids, c'est mon amour, disait saint Augustin.

Si j'y connais quelque chose, la tendresse d'Angéline pour son père est sans bornes, mais elle l'aime sans phrase et ne l'embrasse que dans les coins.

Nous menons tous ensemble la vie la plus saine, la plus agréable du monde. Il y a ici un parfum salubre qui finira par me pénétrer.

Vraiment, je ne sais comment je pourrai reprendre la chaîne de mes mondanités. Vous rappelez-vous nos préparatifs pour le bal, alors que se bien mettre était la grande affaire, et que j'aurais tant souhaité avoir une fée pour marraine, comme Cendrillon? Sérieusement, il nous en aurait coûté moins de temps et d'argent pour tirer de misère quelques familles d'honnêtes gens. Je vous assure que je suis bien revenue des grands succès et des petits sentiments. Mais l'amour est une belle chose... Aimer c'est sortir de soi-même. Je vous avoue que je ne puis plus me supporter. Bonsoir.

Mina.

P.S.--C'est la faute d'Angéline et de Maurice. On ne peut les voir ensemble sans extravaguer.

(La même à la même)

Vous rappelez-vous avec quelle sollicitude vous veilliez sur le pied de boules-de-neige qui ornait la cour des Ursulines. Je ne sais pourquoi ce souvenir me revenait tout à l'heure pendant que je me promenais dans le jardin. Je voudrais bien vous y voir. D'ordinaire, j'aime peu les jardins: j'y trouve je ne sais quoi qui me porte à chanter:

J'aime la marguerite Qui fleurit dans les champs.

Mais celui-ci a un air de paradis. Vraiment, je voudrais passer ma vie. Il y a là des réduits charmants, des berceaux de verdure pleins d'ombre, de fraîcheur, de parfums.

Jamais je n'ai vu tant de fleurs, fleurs au soleil, fleurs à l'ombre, fleurs partout. Et tout le charme du spontané, du naturel. Vous savez mon horreur pour l'aligné, le guindé, le symétrique.

Ici rien de cela, mais le plus gracieux pêle-mêle de gazons, de parterres et de bosquets. Un ruisseau aimable y gazouille et folâtre, et, par-ci par-là, des sentiers discrets s'enfoncent sous la feuillée. Mes beaux sentiers verts et sombres! L'herbe y est molle; l'ombre épaisse; les oiseaux y chantent, la vie s'y élance de partout.

C'est une délicieuse promenade, qui aboutit à un étang, le plus frais, le plus joli du monde.

Nous allons souvent y commencer la soirée, mais, hélas! les importuns se glissent partout. Il nous en vient parfois. Hier--je suis bien humiliée--nous eûmes à supporter un Québecquois beaucoup plus riche qu'aimable, qui s'est aventuré jusqu'ici. Le jardin lui arracha plusieurs gros compliments, et arrivé à l'étang: «Comme c'est joli, dit-il. Le bel endroit pour faire la sieste après son dîner?»

Maurice lui jeta un regard de mépris, et s'éloigna en fredonnant _sa marche hongroise._ J'expliquai à Angéline que son futur seigneur et maître est du _genus irritabile_, que la marche hongroise est un signe certain de colère; et qu'en entendant ces notes belliqueuses, elle devra toujours se montrer. Cela nous amusa, mais elle dit que se fâcher, s'impatienter, c'est dépenser inutilement quelque chose de sa force.

Plus je la vois, plus je la trouve bien élevée; elle m'appelle sa soeur, ce qui ravit Maurice. Pauvre Maurice. Sa voix est plus veloutée que jamais. Le doux parler ne nuit de rien.

La conversation d'Angéline ne ressemble pas à celle d'une femme du monde, mais elle est singulièrement agréable. Maurice dit qu'elle a le rayon, le parfum, la rosée. Le pauvre garçon est amoureux à faire envie et à faire pitié.

Angéline me fait mille questions charmantes sur son caractère, sur ses goûts, sur ses habitudes. Ses rêveries l'intéressent sans qu'elle sache trop pourquoi. Vous ne sauriez croire comme cette folle crainte qu'il a de mourir jésuite la divertit aussi bien que son horreur pour les demoiselles qui chantent: «Demande à la brise plaintive», ou autres bêtises langoureuses.

M. de Montbrun me traite de la manière la plus aimable, avec cet air un peu protecteur qui lui va si bien. On l'accuse de ne pas _remplir tout son mérite._ Mais comme je lui sais gré de n'avoir jamais été ministre! Il fait bon de voir ce descendant d'une race illustre cultiver la terre de ses mains. Dieu veuille que cet exemple ne soit pas perdu.

Ce soir, nous parlions ensemble de l'avenir du Canada; il était un peu triste et soucieux. Pour moi, je fis comme tout le monde: je tombai sur le gouvernement, qui fait si peu pour arrêter l'émigration, pour favoriser la colonisation. Mais ce beau zèle le laissa froid; et, jetant un regard un peu dédaigneux sur ma toilette, il me demanda si j'avais jamais pensé à me refuser quelque chose pour aider les pauvres colons.

Ma chère Emma, je ne pouvais pas dire: «je l'ai fait», mais je lui dis: «je le ferai». Il sourit, et ce sourire, le plus fin que j'aie vu, me choqua. J'eus envie de pleurer. Me croit-il incapable d'un sentiment élevé? Je lui prouverai que je ne suis pas si frivole qu'il le pense. Vous le savez, une simple parole suffit parfois pour réveiller les sentiments endormis. Ah! si vouloir était pouvoir!...

Tantôt appuyée sur ma fenêtre, je faisais des rêves comme le Père L... en ferait s'il avait le temps. Je donnais à tous l'élan patriotique. J'éteignais les lustres des bals je supprimais l'extravagance des banquets, tout ce qui se dépense inutilement je persuadais à chacun et à chacune de le donner pour la colonisation.

Puis je voyais les _déserts s'embellir de fécondité, les collines se revêtir d'allégresse, les germes se réjouir dans les entrailles de la terre_, et à côté de la lampe de l'humble église, la lampe du colon brillait. Ah! si chacun faisait ce qu'il peut! Un si grand nombre de Canadiens prendraient-ils la route de l'exil? Mais j'aime l'espérance. Nous sommes nés de la France et de l'Église. Confiance et bonsoir, chère amie.

Mina.

(La même à la même)

Décidément, mes rêves patriotiques vous sont suspects, et ce n'est pas sans malice que vous me conseillez de chercher la source de ce beau zèle. Ma chère, je n'ai pas l'esprit curieux. Chercher les sources, remonter aux principes, c'est l'affaire des explorateurs et des philosophes. Prétendez-vous me confondre avec ces gens-là? D'ailleurs, il ne faut jamais admettre le plus, quand le moins suffit à une explication. Ici le patriotisme suffit.

Vous rappelez-vous nos conversations de l'automne dernier, alors que vous commenciez à être un peu sage? ...quels progrès vous avez faits! J'aimerais reprendre ces causeries.

Angéline a toute mon amitié, toute ma confiance, mais elle m'est trop supérieure à certains égards. Aucune poussière n'a jamais touché cette radieuse fleur, et conséquemment je m'observe toujours un peu; avec vous, je suis plus libre.

Malgré vos aspirations religieuses, je ne puis oublier que nous avons été compagnes de chimères, de lectures, de frivolités. Parfois, je vous envie votre désenchantement si prompt, si complet. Mais ces désirs s'évanouissent vite. Je m'obstine à espérer qu'un jour ou l'autre le bonheur passera sur cette pauvre terre que Dieu a faite si belle.

De ma fenêtre j'ai une admirable vue du fleuve. Vraiment, c'est l'océan. Je ne me lasse pas de le regarder. J'aime la mer. Cette musique des flots jette un velours de mélancolie sur la tristesse de mes pensées, car, je vous l'avoue, j'ai des tristesses, et volontiers je dirais comme je ne sais plus quelle reine: «Fi de la vie». Pourtant je n'ai aucun sujet positif de chagrin, mais vous le savez, on cesse de s'aimer si personne ne nous aime.

Eh bien! je vois venir le jour où je me prendrai en horreur.

Vous n'ignorez pas comme j'ai désiré la réalisation du rêve de Maurice. Sans doute je savais que je passerais au second rang. Mais est-ce le second rang que je tiens? Y a-t-il comparaison possible entre son culte pour elle et son affection pour moi?

Il est vrai, qu'en revanche Angéline m'aime plus qu'autrefois elle m'est la plus aimable, la plus tendre des soeurs; mais naturellement je viens bien après son fiancé et son père.

Quant à celui-ci _the last but not the least_, qu'est-ce que cet aimable intérêt qu'il me porte? Je l'admets, dans ce coeur viril le moindre sentiment a de la force. Mais encore une fois, qu'est-ce que cela? Si vous saviez comme il aime sa fille!

Pour moi, je ne suis nécessaire à personne. Ma chère Emma, j'éprouve ce qu'éprouverait un avare qui verrait les autres chargés d'or, et n'aurait que quelques pièces de monnaie.

Mina.

(La même à la même)

Vous dites, chère amie, que la seule chose triste, ce serait d'être aimée par-dessus tout. _Triste_, est-ce bien là le mot? Disons redoutable, si vous le voulez, mais soyez tranquille, je suis bien à l'abri de ce côté. Sans doute, il est plus doux, plus divin de donner que de recevoir. Mais le désintéressement absolu, où le trouve-t-on?

Je vous avoue que votre citation de Fénélon ne m'a pas plu. Ce roi de Chine m'est resté sur le coeur. Quoi! c'est là que vous voulez arriver? Il viendra un temps où il vous sera parfaitement égal que je vous donne une pensée, un souvenir!

Je me suis plainte à M. de Montbrun, qui m'a répondu, non sans malice peut-être, que vous en aviez pour longtemps avant d'en être à _l'amour pur_ et à la _mort mystique._

Je vois qu'il trouve charmant que les rivalités mondaines n'aient pas refroidi notre amitié d'enfance. Il dit que nous avons du bon. Sur le papier, cela n'a pas l'air très flatteur, mais ce diable d'homme a le secret de rendre le moindre compliment extrêmement acceptable.

Je vous avoue que je ne m'habitue pas au charme de sa conversation. Pourtant, son esprit s'endort souvent, sa pensée a besoin du grand air, et jamais il ne cause si bien qu'à travers champs, mais n'importe. Même dans un salon bien clos, il garde toujours je ne sais quoi qui repose, rafraîchit, et fait qu'on l'écoute comme on marche sur la mousse, comme on écoute le ruisseau couler.

Il ne lui manque qu'un peu de ce charme troublant qui nous faisait extravaguer devant le portrait de Chateaubriand. Je dis _faisait._ Au fond, cette belle tête peignée par le vent, me plaît encore plus qu'on ne saurait dire. Mais décidément c'est trop René. Admirez ma sagesse. Je voudrais apprendre à comprendre, à pratiquer la vie, je voudrais oublier le beau ténébreux et ses immortelles tristesses. Pourtant, cet ennuyé est bien aimable. Convenez-en.

M. de Montbrun assure que vous allez retrouver votre gaieté derrière les grilles. Quoiqu'il vous ait peu vue, il ne vous a pas oubliée; vous lui plaisez, et comme on me fait plaisir en vous rendant justice, je ne lui ai pas laissé ignorer que vous le trouvez l'homme le plus séduisant que vous ayez vu.

La discrétion doit avoir des bornes; d'ailleurs avec lui c'est tout à fait sans inconvénients: il ne vous croira pas éprise de lui à la veille de l'être.

Nous parlons quelquefois de votre vocation. Il vous approuve de prendre le chemin le plus court pour aller au ciel. Mais je reste faible contre la pensée de cette demi-séparation.

Je crains que l'austérité religieuse ne nuise à notre intimité. Il y a une foule de riens féminins qu'il faut dire; l'amitié sans confiance, c'est une fleur sans parfum. Puis, parfois, il faut si peu de chose pour changer l'amitié en indifférence. Il me semble, qu'à certains moments, le coeur est beaucoup comme ces mers du nord qu'une pierre lancée, que le moindre choc va glacer de toutes parts, une fois l'été fini. Prenons garde.

Il est maintenant décidé que Maurice ira en France pour ses études. Comment pourra-t-il s'arracher d'ici? Je n'en sais rien, ni lui non plus.

Mais il faudrait toujours finir par partir, et M. de Montbrun ne veut pas qu'Angéline se marie avant d'avoir vingt ans. Pour moi, je passerai probablement ici la plus grande partie de l'absence de mon frère. Il le désire, et ma belle petite soeur m'en presse très fort.