Chapter 2
N'en doute pas, c'était le beau temps des Canadiennes. Il est vrai qu'elles apprenaient parfois que leurs amis avaient été scalpés mais n'importe, ceux d'alors valaient la peine d'être pleurés. Là-dessus, Angéline partage tous mes sentiments, et voudrait avoir vécu du temps de son cousin de Lévis.
Tu devrais mettre la jalousie de côté, et lui parler souvent de ce vaillant. Elle aime le souvenir de ces jours _où la voix de Lévis retentissait sonore_, et elle s'indigne contre les Anglais qui n'ont pas rougi de lui refuser les honneurs de la guerre. Son père l'écoute d'un air charmé.
Mon cher, nous avons une belle chance de n'avoir pas vécu il y a quelque cent ans. Le vainqueur de Sainte-Foy eût fait la conquête du père et de la fille, et notre machiavélisme aurait échoué. Quant au chevaleresque Lévis, personne ne m'en a rien dit, mais j'incline à croire qu'il chantait comme le beau Dunois: _Amour à la plus belle._
Ainsi on voudrait me faire entrer dans le sérieux de la vie... Il me semble que _flirter_ avec un _Right Reverend_, c'est quelque chose d'assez grave.
Au fond, je ne suis pas plus frivole que n'importe quel vieux politique, et je suis à peu près aussi enthousiasmée de mes contemporains. Quant à avoir l'humeur coquette, c'est calomnie pure.
M. de Montbrun me rendra raison de ses propos, et il pourrait bien venir me faire ses remarques lui-même. Suis-je donc si imposante ou si désagréable?
Mon cher Maurice, tu ne saurais croire comme j'ai hâte d'entendre ta belle voix dans la maison.
Depuis que tu es amoureux, tu ne sais pas toujours ce que tu dis, mais ta voix a des sonorités si douces. Tu m'as gâté l'oreille, et tous ceux à qui je parle me paraissent enrhumés.
À propos, il paraît qu'un vaisseau français va venir prochainement à Québec. Dieu merci, je suis aussi royaliste que la plus auguste douairière du faubourg Saint-Germain; mais cela n'empêche pas d'aimer le drapeau tricolore «car c'est encore l'étendard de la France», et... je voudrais bien que les marins français vissent Angéline. Tenir la plus jolie fille du Canada cachée dans un village de Gaspé, c'est un crime. Bien éclipsée je serais, si elle se montrait; mais n'importe, l'honneur national avant tout.
Je t'embrasse,
Mina.
(Maurice Darville à sa soeur)
Je ne tiens pas du tout à ce qu'Angéline voie les marins français. Je compte sur toi pour leur faire chanter: _Vive la Canadienne!_ Sois-en sûre, nous sommes tous trop tendres pour la France qui ne songe guère aux Canadiens, _exilés dans leur propre patrie_, comme disait Crémazie.
Je ne veux pas que les marins français fassent la cour à Mlle de Montbrun, et lui racontent des combats et des tempêtes. Mais les ombres les plus illustres m'inquiètent assez peu. «De Lévis, de Montcalm, on _dira_ les exploits», tant qu'il lui plaira.
Ma chère, si je ne suis pas encore le plus heureux des hommes, du moins je suis loin d'être malheureux.
Mais il est convenu que je dirai tout. Donc, ma lettre écrite, je l'envoyai porter à M. de Montbrun, et j'allai au jardin attendre qu'il me fit appeler, ce qui tarda un peu. Faut-il te dire ce que j'endurai...?
Enfin, une manière de duègne, qui m'a l'air de tenir le milieu entre gouvernante et servante, vint me chercher de la part de son maître.
Malheureusement, sur le seuil de la porte, je rencontrai Angéline, qui me dit:--Venez voir mon cygne.
Et comme tu penses, je la suivis. Comment refuser?
Tu sais peut-être qu'un ruisseau coule dans le jardin, très vaste et très beau. M. de Montbrun en a profité pour se donner le luxe d'un petit étang qui est bien ce qu'on peut voir de plus joli. Des noyers magnifiques ombragent ces belles eaux, et les fleurs sauvages croissent partout sur les bords et dans la mousse épaisse qui s'étend tout autour de l'étang. C'est charmant, c'est délicieux, et le cygne pense de même car il affectionne cet endroit.
Angéline nu-tête, un gros morceau de pain à la main, marchait devant moi. De temps en temps, elle se retournait pour m'adresser quelques mots badins. Mais arrivée à l'étang, elle m'oublia.
Son attention était partagée entre les oiseaux qui chantaient dans les arbres, et le cygne qui se berçait mollement sur les eaux. Mais le cygne finit par l'absorber. Elle lui jetait des miettes de pain, en lui faisant mille agaceries dont il est impossible de dire le charme et la grâce; et l'oiseau semblait prendre plaisir à se faire admirer. Il se mirait dans l'eau, y plongeait son beau cou, et longeait fièrement les bords fleuris de ce lac en miniature où se reflétait le soleil couchant.
--Est-il beau! est-il beau! disait Angéline enthousiasmée. Ah! si Mina le voyait!...
Elle me tendit les dernières miettes de son pain, pour me les lui faire jeter. Les rayons brûlants du soleil glissant à travers le feuillage tombaient autour d'elle en gerbes de feu. Je fermai les yeux. Je me sentais devenir fou. Elle, remarquant mon trouble, me demanda naïvement:
--Mais, monsieur Darville, qu'avez-vous donc?
Mina, toutes mes résolutions m'échappèrent. Je lui dis:
--Je vous aime! Et involontairement je fléchis le genou devant elle qui tient le bonheur et la vie, dans sa chaste main.
Je n'avais pas été maître de penser à ce que je faisais. En la voyant stupéfaite, interdite, la raison me revint, et je compris mon tort. Mais avant que j'eusse pu trouver une parole, elle avait disparu.
Pour moi, une joie ardente éclatait dans mon coeur, et je restais là à me répéter: «Elle sait, elle sait que je l'aime.»
J'avais complètement oublié que son père m'attendait, et j'en fus bien mortifié quand on vint me le rappeler. Cette fois, je me rendis sans _encombre. Il_ m'invita d'un geste à m'asseoir près de lui.
--Eh! bien, me dit-il en roulant ma lettre entre ses doigts, voilà donc l'explication des sottises que vous nous contez depuis quelque temps.
Je ne répondis rien, et comme il restait silencieux, je pris sa main et lui dis que j'en perdrais la tête ou que j'en mourrais.
--Mettons que vous auriez une terrible migraine, me répondit-il.
Le plus difficile était fait. Je lui parlai sans contrainte en toute confiance. Je lui dis bien des choses, et il me semble que je ne parlai pas mal. Il avait l'air tout près d'être ému, et tu l'aurais trouvé parfaitement charmant; mais je n'en pus tirer d'autres réponses que: «J'y songerai.» D'ailleurs, ajouta-t-il, rien ne presse. Vous êtes bien jeune.
Je lui dis:
--J'ai vingt-et-un ans.
--Angéline en a dix-huit, reprit-il, mais c'est une enfant, et je désire beaucoup qu'elle reste enfant aussi longtemps que possible.
Cela me rappela que j'avais abusé de son hospitalité et je me sentis rougir. Il s'en aperçut, et me dit très doucement:
--Si vous voyez dans mes paroles une leçon indirecte, vous vous trompez. Je crois à votre délicatesse.
Ces mots m'humilièrent plus que n'importe quels reproches. Ma foi, je n'y tins pas et malgré le risque terrible de baisser dans son estime, je lui fis l'aveu de ma belle conduite.
--A-t-elle ri? me demanda-t-il.
La question me parut cruelle, et malgré tout je fus charmé de répondre qu'elle n'avait point ri. Sa figure se rembrunit beaucoup, et il me dit très froidement:
--Je regrette votre indiscrétion plus que vous ne sauriez croire.
J'étais à peu près aussi mal à l'aise qu'on peut l'être. On sonna le souper, ce qui lui rappela sans doute que je suis son hôte, car il redevint lui-même, et m'invita gracieusement à me rendre à table.
Nous y trouvâmes, avec les dames, un vieux prêtre, curé du voisinage, qui, pendant le repas, nous raconta fort gentiment les travaux d'un bouvreuil, en frais de se construire un nid dans un rosier de son jardin.
Évidemment ces aimables propos s'adressaient à Mlle de Montbrun, mais pour cette fois, elle ne parut guère plus intéressée que Mme W... aux histoires de son mari, quand elles durent plus de trois quarts d'heure. Ce que voyant, le bon prêtre s'informa poliment du cygne. Elle rougit divinement, et répondit je ne sais quoi que personne ne comprit.
M. l'abbé, tout perplexe, regardait M. de Montbrun avec un air qui semblait dire: «M'expliquerez-vous ceci?»
Après le souper, il désira voir Friby,--Friby, c'est un joli écureuil parfaitement apprivoisé, qui ouvre lui-même la porte de sa cage. M. le curé assure qu'un marguillier en charge n'ouvre pas mieux la porte du banc d' oeuvre.
Angéline, qui a coutume de s'amuser tant des gentillesses de l'écureuil, se contenta de lui jeter quelques noix d'une main distraite. Elle se tenait silencieuse à l'écart. Son père l'observait sans qu'il y parut, et me jetait de temps à autre un regard qui disait, si je ne me trompe: «Que le diable vous emporte avec vos extravagances. Comment avez-vous osé troubler cette enfant?»
Mina, ma contrition avait disparu comme la neige au soleil du moins s'il m'en restait, ce n'était pas sensible. Tu le sais
Ses paupières, jamais sur ses beaux yeux baissées, Ne voilaient son regard...
Maintenant elle n'ose plus me regarder; et te dire ce que j'éprouve en la voyant troublée et rougissante devant moi! Oui, elle m'aimera! Entends-tu, Mina? Je te dis qu'elle m'aimera!
Ma petite soeur, je te chéris, mais je n'ai pas le temps de te l'écrire. Je m'en vais finir la soirée sur la mousse, à l'endroit où je lui ai dit: «Je vous aime.»
Maurice.
(Mina Darville à son frère)
Je te le disais bien que tu finirais par faire une folie. Mais au fond tu me parais plus à envier qu'à blâmer. Le premier moment passé, M. de Montbrun doit avoir compris que _la faim, l'occasion, l'herbe tendre_... D'ailleurs Angéline t'a interrogé. Je ne puis penser sans rire à cette naïveté. J'ai hâte d'en pouvoir parler à M. de Montbrun pour lui dire: «Voyez l'inconvénient de ne jamais lire de romans, et de n'avoir pour amie intime qu'une personne aussi sage que moi!»
Ainsi, Maurice, tu t'es mis à genoux. Il est vrai que c'était sur la mousse; n'importe, je sais que ces belles choses ne m'arriveront jamais. On me glisse assez volontiers les doux propos mais je n'ai pas _le charme souverain qui enlève l'esprit_, et l'on ne songe pas du tout à se prosterner.
Cela n'empêche pas que je ne sois contente qu'Angéline ait appris à baisser les yeux--ces beaux yeux dont je n'ai jamais pu dire au juste la couleur--mais pardon, c'est à toi de les décrire.
Je t'avouerai que cette histoire de l'étang m'a donné une belle peur. De grâce, qu'allais-tu faire là? Je n'ai pas coutume de critiquer le soleil, mais en pareille circonstance, jeter des gerbes de feu autour d'Angéline, c'était bien imprudent. Au fait, peut-être en as-tu vu plus qu'il n'y en avait. N'importe, tu as bien fait de fermer les yeux.
Tu dis qu'elle t'aimera. Je l'espère, mon cher, et peut-être t'aimerait-elle déjà si elle aimait moins son père. Cette ardente tendresse l'absorbe. Quant à M. de Montbrun, je l'ai toujours cru favorablement disposé. Si tu ne lui convenais pas ou a peu près, il t'aurait tenu à distance comme il l'a fait pour tant d'autres.
Je t'approuve fort de lui avoir confessé ton équipée. D'abord la franchise est une belle chose, et ensuite Angéline, qui ne cache jamais rien à son père, n'aurait pas manqué de tout lui dire à la première occasion, ce qui n'eût rien valu.
Penses-en ce qu'il te plaira, mais si elle est émue, comme tu le crois, je voudrais savoir ce qu'il lui a dit. Cet homme-là a un tact, une délicatesse adorable. Il a du paysan, de l'artiste, surtout du militaire dans sa nature, mais il a aussi quelque chose de la finesse du diplomate et de la tendresse de la femme. Le tout fait un ensemble assez rare. Quel ami tu auras là! et sa fille!...
Crois-moi, le jour que tu seras accepté, mets-toi à genoux pour remercier Dieu. Je connais beaucoup de jeunes filles, mais entre elles et Angéline il n'y a pas de comparaison possible. Ce qu'elle vaut, je le sais mieux que toi. Son éclatante beauté éblouit trop tes pauvres yeux. Tu ne vois pas la beauté de son âme, et pourtant c'est celle-là qu'il faut aimer.
À propos, tu sauras que mon révérend admirateur a daigné écrire dans mon album. Ça finit ainsi:
Calm and holy, Thou sittest by the fireside of the heart, Feeding its flames.
Mais il est inutile de chercher à t'ouvrir les yeux sur mes glorieuses destinées. Quel dommage que l'étang soit si loin, je l'engagerais à y aller méditer ses sermons, et ne va pas croire que j'irais jeter du pain au cygne. Non, mon cher, la belle nature le laisse froid, mais il a ou veut avoir le culte de l'antiquité, et j'irais laver mes robes dans l'étang, comme la belle Nausica.
Faut-il dire que je m'ennuie? que tu me manques? En y réfléchissant, je me suis convaincue que, malgré tes nerfs de vieille duchesse, tu as un caractère aimable. J'espère que le pèlerinage à l'étang s'est accompli heureusement.
Je t'attends; puisque tu es heureux, arrive en chantant.
Il me tarde de t'embrasser.
Mina.
(Charles de Montbrun à Maurice Darville)
Je n'ai pas perdu mon temps depuis votre départ, et il n'y a pas une personne en état de rendre compte de vous que je n'aie fait parler.
Vous êtes à peu près ce que vous devriez être; je l'ai constaté avec bonheur, et comme on ne peut guère exiger davantage de l'humaine nature, j'ai laissé ma fille parfaitement libre de vous accepter. Elle n'a pas refusé, mais elle déclare qu'elle ne consentira jamais à se séparer de moi. Faites vos réflexions, mon cher, et voyez si vous avez quelque objection à _m'épouser._
Vous dites qu'en vous donnant ma fille, je gagnerai un fils et ne la perdrai pas. Je vous avoue que je pense un peu différemment, mais je serais bien égoïste si j'oubliais son avenir pour le bonheur de la garder toute à moi.
Vous en êtes amoureux, Maurice, ce qui ne veut pas dire que vous puissiez comprendre ce qu'elle m'est, ce qu'elle m'a été depuis le jour si triste, où revenant chez moi, après les funérailles de ma femme, je pris dans mes, bras ma pauvre petite orpheline, qui demandait sa mère en pleurant. Vous le savez, je ne me suis déchargé sur personne du soin de son éducation. Je croyais que nul n'y mettrait autant de sollicitude, autant d'amour. Je voulais qu'elle fût la fille de mon âme comme de mon sang, et qui pourrait dire jusqu'à quel point cette double parenté nous attache l'un à l'autre?
Vous ne l'ignorez pas, d'ordinaire on aime ses enfants plus qu'on n'en est aimé. Mais d'Angéline à moi il y a parfait retour, et son attachement sans bornes, sa passionnée tendresse me rendrait le plus heureux des hommes, si je pensais moins souvent à ce qu'elle souffrira en me voyant mourir.
J'ai à peine quarante-deux ans; de ma vie, je n'ai été malade. Pourtant cette pensée me tourmente. Il faut qu'elle ait d'autres devoirs, d'autres affections, je le comprends. Maurice, prenez ma place dans son coeur, et Dieu veuille que ma mort ne lui soit pas l'inconsolable douleur.
Dans ce qui m'a été dit sur votre compte, une chose surtout m'a fait plaisir: c'est l'unanime témoignage qu'on rend à votre franchise.
Ceci me rappelle que l'an dernier, un de vos anciens maîtres me disait, en parlant de vous: «Je crois que ce garçon-là ne mentirait pas pour sauver sa vie.» À ce propos, il raconta certains traits de votre temps d'écolier qui prouvent un respect admirable pour la vérité. «Alors, dit quelqu'un, pourquoi veut-il être avocat?» Et il assura avoir fait un avocat de son pupille, parce qu'il avait toujours été _un petit menteur._
Glissons sur cette marque de vocation. Votre père était l'homme le plus loyal, le plus vrai que j'aie connu, et je suis heureux qu'il vous ait passé une qualité si noble et si belle. J'espère que toujours vous serez, comme lui, un homme d'honneur dans la magnifique étendue du mot.
Mon cher Maurice, vous savez quel intérêt je vous ai toujours porté, surtout depuis que vous êtes orphelin. Naturellement, cet intérêt se double depuis que je vois en vous le futur mari de ma fille. Mais avant d'aller plus loin, j'attendrai de savoir si vous acceptez nos conditions.
C. de Montbrun.
(Maurice Darville à Charles de Montbrun)
Monsieur,
Je n'essaierai pas de vous remercier. Sans cesse, je relis votre lettre pour me convaincre de mon bonheur.
Mademoiselle votre fille peut-elle croire que je veuille la séparer de vous? Non, mille fois non, je ne veux pas la faire souffrir. D'ailleurs, sans flatterie aucune, votre compagnie m'est délicieuse.
Et pourquoi, s'il vous plaît, ne serais-je pas vraiment un fils pour vous? Je l'avoue humblement, je me suis parfois surpris à être jaloux de vous; je trouvais qu'elle vous aimait trop. Mais maintenant je ne demande qu'à m'associer à son culte; il faudra bien que vous finissiez par nous confondre un peu dans votre coeur.
Vous dites, Monsieur, que mon père était l'homme le plus loyal, le plus franc que vous ayez connu. J'en suis heureux et j'en suis fier. Si j'ai le bonheur de lui ressembler en cela, c'est bien à lui que je le dois.
Je me rappelle parfaitement son mépris pour tout mensonge, et je puis vous affirmer que sa main tendrement sévère le punissait fort bien. «Celui qui se souille d'un mensonge, me disait-il alors, toutes les eaux de la terre ne le laveront jamais.»
Cette parole me frappait beaucoup, et faisait rêver mon jeune esprit, quand je m'arrêtais à regarder le Saint-Laurent.
Je vous en prie, prenez la direction de toute ma vie, et veuillez faire agréer à Mlle de Montbrun, avec mes hommages les plus respectueux, l'assurance de ma reconnaissance sans bornes.
Monsieur, je voudrais pouvoir vous dire mon bonheur et ma gratitude.
Maurice Darville.
(Charles de Montbrun à Maurice Darville)
Merci de m'accepter si volontiers. Vous ai-je dit que je ne consentirais pas au mariage d'Angéline avant qu'elle ait vingt ans accomplis? mais je n'ai pas d'objections à ce qu'elle vous donne sa parole dès maintenant, et puisque nous en sommes là, je m'en vais vous demander votre attention la plus sérieuse.
Et d'abord, Maurice, voulez-vous conserver les généreuses aspirations, les nobles élans, le chaste enthousiasme de vos vingt ans? Voulez-vous aimer longtemps et être aimé toujours? «Gardez votre coeur, gardez-le avec toutes sortes de soins, parce que de lui procède la vie.» Faut-il vous dire que vous ne sauriez faire rien de plus grand ni de plus difficile? «Montrez-moi, disait un saint évêque, montrez-moi un homme qui s'est conservé pur, et j'irai me prosterner devant lui.» Parole aussi touchante que noble!
Hé! mon Dieu, la science, le génie, la gloire et tout ce que le monde admire, qu'est-ce que cela, comparé à la splendeur d'un coeur pur? D'ailleurs, il n'y a pas deux sources de bonheur. Aimer ou être heureux, c'est absolument la même chose; mais il faut la pureté pour comprendre l'amour.
Ô mon fils, ne négligez rien pour garder dans sa beauté la divine source de tout ce qu'il y a d'élevé et de tendre dans votre âme. Mais en cela l'homme ne peut pas grand chose par lui-même. À genoux, Maurice, et demandez l'ardeur qui combat et la force qui triomphe. Ce n'est pas en vain, soyez-en sûr, que l'Écriture appelle la prière _le tout de l'homme_, et souvenez-vous que pour ne pas s'accorder ce qui est défendu, il faut savoir se refuser souvent et très souvent ce qui est permis.
Voilà le grand mot et le moins entendu peut-être de l'éducation que chacun se doit à soi-même. Dieu veuille que vous l'entendiez.
Je vous en conjure, sachez aussi être fort contre le respect humain. Et vous pouvez m'en croire, ce n'est pas très difficile. Dites-moi, si quelqu'un voulait vous faire rougir de votre nationalité, vous ririez de mépris, n'est-ce pas?
Certes, j'admire et j'honore la fierté nationale, mais au-dessus je mets la fierté de la foi. Sachez-le bien, la foi est la plus grande des forces morales. Vivifiez-la donc par la pratique de tout ce qu'elle commande, et développez-la par l'étude sérieuse. J'ai connu des hommes qui disaient n'avoir pas besoin de religion, que l'honneur était leur dieu, mais il est avec l'honneur, celui-là, du moins, bien des compromis, et si vous n'aviez pas d'autre culte, très certainement, vous n'auriez pas ma fille.
Mon cher Maurice, il est aussi d'une souveraine importance que vous acceptiez, que vous accomplissiez dans toute son étendue la grande loi du travail, loi qui oblige surtout les jeunes, surtout les forts.
Et, à propos, ne donnez-vous pas trop de temps à la musique? Non que je blâme la culture de votre beau talent, mais enfin, la musique ne doit être pour vous que le plus agréable des délassements, et si vous voulez goûter les fortes joies de l'étude, il faut vous y livrer.
Encore une observation. Je n'approuve pas que vous vous mêliez d'élections.
On m'a dit que vous avez quelques beaux discours sur la conscience... Je veux être bon prince, mais, je vous en avertis charitablement, s'il vous arrive encore d'aller, vous, étudiant de vingt ans, éclairer les électeurs sur leurs droits et leurs devoirs, je mettrai Angéline et Mina à se moquer de vous.
D'ailleurs, pourquoi épouser si chaudement les intérêts d'un tel ou d'un autre? Croyez-vous que l'amour de la patrie soit la passion de bien des hommes publics?
Nous avons eu nos grandes luttes parlementaires. Mais c'est maintenant le temps des petites: l'esprit de parti a remplacé l'esprit national.
Non, le patriotisme, cette noble fleur, ne se trouve guère dans la politique, cette arène souillée. Je serais heureux de me tromper; mais à part quelques exceptions bien rares, je crois nos hommes d'État beaucoup plus occupés d'eux-mêmes que de la patrie.
Je les ai vus à l'oeuvre, et ces ambitions misérables qui se heurtent, ces vils intérêts, ces étroits calculs, tout ce triste assemblage de petitesses, de faussetés, de vilenies, m'a fait monter au coeur un immense dégoût, et dans ma douleur amère, j'ai dit: Ô mon pays, laisse-moi t'aimer, laisse-moi te servir en cultivant ton sol sacré!
Je ne veux pas dire que vous deviez faire comme moi. Et dans quelques années, si la vie publique vous attire invinciblement, entrez-y. Mais j'ai vu bien des fiertés, bien des délicatesses y faire naufrage, et d'avance je vous dis: Que ce qui est grand reste grand, que ce qui est pur reste pur.
Cette lettre est grave, mais la circonstance l'est aussi. Je sais qu'un amoureux envisage le mariage sans effroi; et pourtant, en vous mariant, vous contractez de grands et difficiles devoirs.
Il vous en coûtera, Maurice, pour ne pas donner à votre femme, ardemment aimée, la folle tendresse qui, en méconnaissant sa dignité et la vôtre, vous préparerait à tous d'eux d'infaillibles regrets. Il vous en coûtera, soyez-en sûr, pour exercer votre autorité, sans la mettre jamais au service de votre égoïsme et de vos caprices.
Le sacrifice est au fond de tout devoir bien rempli; mais savoir se renoncer, n'est-ce pas la vraie grandeur? Comme disait Lacordaire, dont vous aimez l'ardente parole: «Si vous voulez connaître la valeur d'un homme, mettez-le à l'épreuve, et s'il ne vous rend pas le son du sacrifice, quelle que soit la pourpre qui le couvre, détournez la tête et passez.»
Mon cher Maurice, j'ai fini. Comme vous voyez, je vous ai parlé avec une liberté grande; mais je m'y crois doublement autorisé, car vous êtes le fils de mon meilleur ami, et ensuite, vous voulez être le mien.
Mes hommages à Mlle Darville. Puisqu'elle doit venir, pourquoi ne l'accompagneriez-vous pas? Vous en avez ma cordiale invitation, et les vacances sont proches.
À bientôt. Je m'en vais rejoindre ma fille qui m'attend. Ah! si je pouvais en vous serrant sur mon coeur, vous donner l'amour que je voudrais que vous eussiez pour elle!
C. de Montbrun.
(Maurice Darville à Charles de Montbrun)
Monsieur,
Jamais je ne pourrai m'acquitter envers vous; mais je vous promets de la rendre heureuse, je vous promets que vous serez content de moi.