Angéline de Montbrun

Chapter 11

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J'avais été trop malade pour n'être pas encore bien faible, et voilà peut-être pourquoi jusque-là, la pensée de son indifférence ne m'avait pas causé de douleur violente. Sans doute cette pensée ne me quittait pas, mais ce que j'éprouvais d'ordinaire, c'était plutôt le sentiment du découragement profond, de la misère complète--ce que doit éprouver le malade incurable qui sait qu'en réunissant toutes ses forces, il ne pourra plus que se retourner sur son lit de peine.

Mais pour me décider à rompre avec lui, il m'avait fallu un effort terrible qui m'avait ranimée--et cette étrange émotion que me causa sa voix.

Je savais que je l'entendais pour la dernière fois. Pourtant je restai calme.

J'étais bien au-dessous des larmes, et après qu'il eut cessé de chanter, je me souviens que nous échangeâmes quelques paroles indifférentes sur le vent, sur la pluie qui battait les vitres. Il resta ensuite silencieux à regarder le feu qui brûlait dans la cheminée; je lui trouvais l'air ennuyé. Ah! le coeur si riche d'amour, d'ardente flamme, était bien mort.

J'avais pris l'habitude de l'observer sans cesse, et je voyais parfaitement comme la vie lui apparaissait aride, décolorée. Je voyais tout cela, mais dans mon coeur il n'y avait plus d'amertume contre lui. Jamais il n'avait été pour moi ce qu'il m'était en ce moment. Comme je sentais la profondeur de mon attachement comme je voyais bien ce que la vie me serait sans lui!

Cependant il fallait bien en finir, et d'une main ferme, je tenais cet _anneau de la foi_ qui me brûlait depuis qu'il ne m'aimait plus, et que j'étais bien résolue de le forcer à le reprendre.

Oh! comment ai-je pu survivre à cette heure-là! comment aije pu résister à ses reproches, à ses supplications? il avait si bien l'accent d'autrefois. Un moment, je me crus encore aimée: l'émotion de la surprise avait réchauffé son coeur. «Qu'ai-je donc fait?» sanglotait-il.

Le grand crime contre l'amour, c'est de ne plus le rendre.

Non, il ne m'aimait plus; mais la flamme se ranime un instant avant de s'éteindre tout à fait. Puis il était humilié dans sa loyauté, et n'avait pas ce féroce égoïsme qui rend la plupart des hommes si indifférents au malheur des autres.

7 octobre.

Seule!... Seule... pour toujours

Ah! je voudrais penser au ciel. Mais je ne puis. Je suis comme cette femme malade dont parle l'Évangile qui était toute courbée et ne pouvait regarder en haut.

9 octobre.

_Le poids de la vie!_ Maintenant je comprends cette parole.

Je ne sais rien de plus difficile à supporter que l'ennui très lourd qui s'empare si souvent de moi. C'est une lassitude terrible, c'est un accablement, un dégoût sans nom, une insensibilité sauvage. Ma pauvre âme se voit seule dans un vide affreux.

Mais je ne me laisse plus dominer complètement par l'ennui. J'ai repris l'habitude du travail et je la garderai.

Que deviendrai-je sans le _saint travail des mains_, comme disent les constitutions monastiques, le seul qui me soit possible bien souvent.

11 octobre.

Temps délicieux. Je me suis promenée longtemps sur la grève.

Ces feux des pêcheurs sont charmants à voir d'un peu loin, mais je ne puis supporter la vue de la grève à mer basse. Comme c'est gris! comme c'est terne! comme c'est triste! Il me semble voir _cet ennui qui fait le fond de la vie_, ou plutôt il me semble voir une vie d'où l'amour s'est retiré.

Toujours cette pensée!

Que Dieu me pardonne cette folie qui croit tout perdu quand Lui me reste.

Je voudrais oublier les semblants d'amour je voudrais oublier les semblants de bonheur, et n'y penser pas plus que la plupart des hommes ne pensent au ciel et à l'amour infini qui les attend. Mais, ô misère! Je ne puis.

Et pourtant, Seigneur Jésus, je crois à votre amour adorablement inexprimable. Je crois aux preuves sanglantes que vous m'en avez données; je sais que votre grâce donne la force de tous les sacrifices qu'elle demande, et au fond de mon coeur... Est-ce le poids de la croix pleinement acceptée qui m'a laissé cette délicieuse meurtrissure?

Je crois aux joies du sacrifice, je crois aux joies de la douleur.

(Le P.S.*** missionnaire, à Angéline de Montbrun)

Mademoiselle,

Votre généreuse offrande est arrivée bien à propos. Suivant votre désir, nous et nos néophytes, nous prierons pour monsieur votre père. Quant à moi, je ne saurais oublier, qu'après Dieu, je lui dois l'honneur du sacerdoce, mais depuis longtemps, c'est l'action de grâces qui domine dans le souvenir que je lui donne chaque jour à l'autel.

La pensée de son bonheur ne saurait-elle vous adoucir votre tristesse? Pourquoi toujours regarder la tombe au lieu de regarder le ciel? Pourquoi le voir où il n'est pas?

«Poussière, tu n'es rien! cendre, tu n'es pas l'être Que nous avons chéri; Tu n'es qu'un vêtement dédaigné par son maître, Et qu'un lambeau flétri.»

Dites-moi, aimer quelqu'un n'est-ce pas mettre sa félicité dans la sienne? Pourquoi le pleurez-vous?

Pauvre enfant! je comprends votre faiblesse. Moi, qui n'étais que son protégé, je ne pouvais m'empêcher de l'admirer et de le chérir.

Vous savez qu'en apprenant le fatal accident, je fis voeu, s'il vivait, de me consacrer aux rudes missions du nord. Et j'aime à vous le dire, ce même soir du 20 septembre, à genoux dans l'église de Valriant, je me plaignais à Dieu qui n'avait pas accepté mon sacrifice.

Je me plaignais et je pleurais, en attendant que l'aurore me permît de commencer la messe que je voulais offrir pour lui mon bienfaiteur.--Alors que se passa-t-il dans mon âme? Quelle lumière céleste m'enveloppa soudain dans cette demi-obscurité du sanctuaire, où quelques jours auparavant j'avais reçu l'onction sacerdotale? Je ne saurais le dire; mais consolé, je fis à Notre-Seigneur le serment solennel d'user ma vie parmi les pauvres sauvages.

Vous me demandez comment je supporte cette terrible vie. La nature souffre; mais à côté des sacrifices il y a les joies de l'apostolat. En arrivant ici, je parlais déjà couramment deux langues sauvages et je fus envoyé chez les Chippeways.

Là, je vous l'avoue, bien des lâches regrets me vinrent assaillir. Mais Notre-Seigneur eut pitié de son indigne prêtre. Il me conduisit auprès d'une jeune malade qui attendait le baptême pour mourir.

Je dis _attendait_ et c'est le mot, car depuis plusieurs semaines, sa vie semblait un miracle; et il n'est pas possible de dire avec quelle facilité cette âme très simple entendit la parole du salut. _Bienheureux_, oui _bienheureux les coeurs purs._ Si vous aviez vu l'expression de son visage mourant quand elle aperçut le crucifix!

Je la baptisai avec une de ces joies qui laissent le coeur meurtri. Ô froides allégresses de la chair! ô pauvres bonheurs de la terre, que le prêtre est heureux de vous avoir sacrifiés! Quelles larmes j'ai versées dans cette misérable cabane! Si vous l'aviez vue, comme elle était après sa mort, couchée sur quelques branches de sapin, son front virginal encore humide de l'eau du baptême, et le crucifix entre ses mains jointes!

Je m'assure que cette heureuse prédestinée vous sera une protectrice dans le ciel, car elle me l'a promis et même je lui ai donné votre nom.

Et maintenant, Mademoiselle, voulez-vous permettre, non pas à l'homme, mais au prêtre, au pauvre missionnaire de vous dire ce que vous avez besoin d'entendre?

Dans votre lettre j'ai vu bien des choses qui n'y sont pas. Dites-moi, pourquoi êtes-vous si triste, si malheureuse et surtout si troublée? N'est-ce pas parce que vous allez sans cesse pleurer sur ces traces ardentes que l'amour a laissées dans votre vie?

Vous dites que la consolation ne fera jamais qu'effleurer votre coeur; vous dites qu'il n'y a plus de paix pour vous. Mon enfant, la consolation vous presse de toutes parts puisque vous êtes chrétienne, et Notre-Seigneur a apporté la paix à toutes les âmes de bonne volonté. Ah! si vous étiez généreuse! Si vous aviez le courage de sacrifier toutes les amollissantes rêveries, tous les dangereux souvenirs! Bientôt vous auriez la paix, et, malgré vos tristesses, vous verriez les consolations de la foi se lever dans votre âme, radieuses et sans nombre, comme les étoiles dans les nuits sereines.

Soyez-en sûre, la délicatesse d'une passion n'en ôte pas le danger; au contraire, c'est une séduction de plus pour l'âme malheureuse qui s'y abandonne. Vous me direz qu'on est faible contre son coeur. Oui, c'est vrai. Mais suivant saint Augustin, la vertu c'est l'ordre dans l'amour. Songez-y, et demandez à Dieu d'attirer votre coeur.

Non, il ne vous a pas faite pour souffrir. S'il a détruit votre bonheur, c'est que le bonheur ne vous était pas bon; s'il a anéanti vos espérances, c'est que vous espériez trop peu.

Dites-moi, malgré, ou plutôt à cause de sa profonde tendresse, votre père n'était-il pas au besoin sévère pour vous? Laissons Dieu faire notre éducation pour l'éternité. Quand elle s'ouvrira pour nous dans son infinie profondeur, que nous sembleront les années passées sur la terre...

Vous le savez, les heures douloureuses comme les heures d'ivresse, tout passe--et avec quelle merveilleuse rapidité!--Il me semble que c'est hier, que bien embarrassé, j'attendais monsieur votre père sur la route de Valriant, pour le prier de me mettre au collège _parce que je voulais être prêtre._

L'avenir disparaîtra comme le passé. L'avenir, le véritable avenir, c'est le ciel. Ah! si nous avions de la foi.

Dans les beaux jours de l'Église, être chrétien, c'était savoir souffrir. Parmi les martyrs, combien de jeunes filles! Vous les représentez-vous pleurant le bonheur de la terre et les douceurs de la vie? Nous aussi, nous sommes chrétiens, mais comme disait Notre-Seigneur: «Quand le Fils de l'homme reviendra sur la terre, croyez-vous qu'il y trouve encore de la foi?» Ô douloureuse parole! Et pourquoi, si dégénérés que nous soyons, nous comprenons que le martyre est la grâce suprême, et nous n'oserions comparer aucune volupté de la terre à celle du chrétien qui pour Jésus-Christ, s'abandonne aux tourments.

Mon enfant, vous le savez, il y a aussi un martyre du coeur. Oui, Dieu en soit béni, il y a des vies qui sont une mort continuelle. Sans doute, vous êtes faible, épuisée, fatiguée de souffrir, mais savez-vous quel nom nos pauvres sauvages donnent à l'Eucharistie? ils l'appellent _ce qui rend le coeur fort._

Mon Dieu! qu'est-ce qui soutient le missionnaire contre la puissance des regrets et des souvenirs? Dans son isolement terrible, au milieu de misères et d'incommodités sans nombre, qu'estce qui le défend contre les visions de la patrie et du foyer?

Nous aussi, nous sommes faibles, et, si nous demeurons fermes, c'est, comme dit saint Paul, _à cause de Celui qui nous a aimés._ Soyez-en sûre, la communion console de tout. Que dis-je? «Mon ami, écrivait un missionnaire, qui a reçu depuis la couronne du martyre, communier c'est toujours un grand bonheur; mais communier dans un cachot, quand on porte le collier de fer avec la lourde chaîne, et qu'on a vu déchirer son corps de boue, c'est un bonheur qui ne peut s'exprimer.»

N'en doutez pas. Jésus-Christ peut tout adoucir; c'est un enchanteur! Il est venu apporter le feu sur la terre. Puisse-t-il l'allumer dans votre coeur! L'amour est la grande joie, et je vous veux heureuse.

Oui, Dieu nous exaucera. Tous les jours nos néophytes prient pour vous avec la ferveur de la virginité de la foi, et votre père vous a emportée dans son coeur au paradis.

Réjouissez-vous, et ne plaignez pas le pauvre missionnaire. À mesure qu'il s'éloigne des consolations humaines, Jésus-Christ se rapproche de lui. Je suis heureux, mais parfois j'éprouve un étrange besoin d'entendre la chère cloche de Valriant. Vous allez dire que j'ai le mal du pays. Je ne le crois pas. J'aurais plutôt la nostalgie du ciel. Mais il faut le _mériter._

Voudriez-vous accepter cette pauvre médaille de l'Immaculée. Souvent j'en attache aux arbres pour parfumer les solitudes. Priez pour moi, et que Dieu vous fasse la grâce d'accomplir parfaitement ce grand commandement de l'amour, dans lequel est toute justice, toute grandeur, toute consolation, toute paix et toute joie.

15 octobre.

Depuis plusieurs jours, je n'ai pas ouvert mon journal où je me suis promis de ne plus écrire _son nom._ L'amour de Dieu est une grâce, la plus grande de toutes les grâces, et il faut travailler à la mériter. Puis, est-ce l'élan donné par une main puissante?--il y a en moi une force étrange qui me pousse au renoncement, au sacrifice. En recevant la lettre du P. S.*** (âme généreuse, celle-là), j'ai joint son humble médaille au médaillon que je porte nuit et jour, et qui contenait, avec le portrait de mon père, le sien à lui. Ensuite, j'ai ôté celui-ci et par un effort dont je ne suis pas encore remise, je l'ai jeté au feu avec ses lettres.

16 octobre.

Je ne regrette pas ce que j'ai fait, seulement j'en frémis encore, et sans cesse je pleure parce que son portrait et ses lettres sont en cendres.

Je me demandais avec tristesse si ces larmes ne rendaient pas mon sacrifice indigne de Dieu, mais aujourd'hui j'ai été consolée en lisant que lorsque nous revenons du combat des passions mutilés et sanglants, mais victorieux, nous pouvons pleurer sur ce qu'il nous en a coûté--que Dieu ne s'offensera pas de nos larmes pas plus que Rome ne s'offensa quand le premier des Brutus, rentrant chez lui après avoir sacrifié ses deux fils à la république, s'assit à son foyer désert et pleura.

18 octobre.

Je pense souvent avec attendrissement à cette jeune fille qui _attendait_ son baptême pour mourir! Ô grâce! bonheur de la pureté!

Il y a quelques années, traversant un soir l'église du Gésu, je passai devant un autel sous lequel un jeune saint (saint Louis de Gonzague, je crois) est représenté couché sur son lit funèbre.

Je ne suis qu'une pauvre ignorante, mais je suis bien sûre que cette statue n'est pas une oeuvre remarquable. Qu'est-ce donc qui fit tressaillir mon âme?

Pourquoi restai-je là si longtemps émue, absorbée comme devant une toute aimable réalité.

Alors, je n'en savais trop rien, mais aujourd'hui il me semble que ce charme profond qui m'avait tout à coup pénétrée, et que je ne savais pas définir, c'était la beauté céleste de la pureté sans tache.

Longtemps après que je fus sortie de l'église, cette figure si virginale et si paisible était encore devant mes yeux, et malgré moi mes larmes coulaient un peu.

Pourtant l'impression reçue avait été douce. Mais on ne touche jamais fortement le coeur sans faire jaillir les larmes.

Depuis, bien des jours ont passé, et n'est-il pas étrange que la pensée de cette jeune fille, qui a promis d'être ma protectrice, me rappelle toujours au vif ce souvenir presque oublié? Non, elle n'oubliera pas la promesse faite à l'ange qui lui a ouvert le ciel qui lui a donné mon nom.

22 octobre.

C'est un grand malheur d'avoir laissé ma volonté s'affaiblir, mais je travaille de toutes mes forces à le réparer. Comme le reste, et plus que le reste, la volonté se fortifie par l'exercice: on n'obtient rien sur soi-même que par de pénibles et continuels combats.

M'abstenir de ces rêveries où mon âme s'amollit et s'égare, ce m'est un renoncement de tous les instants.

Et pourtant, je le sais, si doux qu'ils soient, les souvenirs de l'amour ne consolent pas--pas plus que les rayons de la lune ne réchauffent. Mais _enfin_, j'ai pris une résolution et j'y suis fidèle.

La communion me fait du bien, m'apaise jusqu'à un certain point.

Parfois, un éclair de joie traverse mon âme, à la pensée que mon père est au ciel, mais ce rayon de lumière s'éteint bientôt dans les obscurités de la foi, et je retombe dans mes tristesses, tristesses calmes, mais profondes.

5 novembre.

Me voici de retour chez moi après une absence de quinze jours.

Je voulais revoir sa tombe, je voulais revoir Mina, et il est une personne que je n'avais jamais vue et dont la réputation m'attirait.

Je n'ai fait que passer à Québec, et, à mon extrême regret, je n'ai pu voir Mina, malade à garder le lit depuis quelque temps; mais j'ai pleuré sur sa tombe, _cette tombe où il n'est pas_, et je ne saurais dire si c'étaient des larmes de joie ou de tristesse, tant je m'y suis sentie consolée. Puis, j'ai pris le train de... qui me conduisait au monastère de...

C'est un grand bonheur d'approcher une sainte. Entre la vertu ordinaire et la sainteté il y a un abîme.

Devant elle, je l'ai senti, et j'oubliais de m'étonner de cette confiance très humble, de cette tendresse sacrée qui lui ouvrait son âme.

Où les anges prennent-ils cette adorable indulgence, cette ineffable compassion pour des faiblesses qu'ils ne sauraient comprendre?

Ma propre mère n'eût pas été si tendre. Je le sentais, et appuyée sur la grille qui nous séparait, je fondis en larmes. Elle aussi pleurait avec une pitié céleste. Mais sa figure restait sereine.

Comme elle est profonde, la paix de ce coeur livré à l'amour Cette paix divine, je la sentais m'envelopper, me pénétrer pendant que je lui parlais.

Ô radieux visages des saints! ô lumineux regards qui plongez si avant dans l'éternité, et dans cet autre abîme qui s'appelle notre coeur! qui vous a vus ne vous oubliera jamais.

Mais devant elle, je n'éprouvais ni gêne, ni embarras. Au contraire, son regard si calme et si pur répandait dans mon coeur je ne sais quelle délicieuse sérénité.

Oui, je suis heureuse d'avoir été là. J'en ai emporté une force, une lumière, un parfum, j'espère y avoir compris le but de la vie. Dans cette chère église, devant la croix sanglante qui domine le tabernacle, j'ai accepté ma vie telle qu'elle est, j'ai promis d'accomplir le grand commandement de l'amour. Ô cher asile de la prière et de la paix!

C'est avec regret que j'ai quitté ma chambre où d'autres âmes faibles sont venues chercher la force--où la Fleur du carmel a passé.--Là, je n'entendais rien que le murmure de l'Yarnaska coulant tout auprès. Ce bruit mélancolique me fournissait mille pensées tristes et douces.

Les vagues de la mer s'éloignent pour revenir bientôt, mais les eaux d'une rivière sont comme le temps qui passe, et ne revient jamais.

6 novembre.

«Malheur à qui laisse son amour s'égarer et croupir dans ce monde qui passe; car lorsque tout à l'heure il sera passé, que restera-t-il à cette âme misérable, qu'un vide infini, et dans une éternelle séparation de Dieu, une impuissance éternelle d'aimer.»

7 novembre.

J'ai passé l'après-midi à l'entrée du bois. Le soleil dorait les champs dépouillés, les grillons chantaient dans l'herbe flétrie; toutefois l'automne a bien fait son oeuvre, et l'on sent la tristesse partout. Mais quelle sérénité profonde s'y mêle.

Et pourquoi, dans mon calme funèbre, n'aurais-je pas aussi de la sérénité?

Je me disais cela, et, la tête cachée dans mes mains, je pensais à cet adieu qu'il faut finir par dire à tout--à ce grand et languissant adieu comme parle saint François de Sales.

Puisqu'il faut mourir, ce sont les heureux qu'il faut plaindre.

(Maurice Darville à Angéline de Montbrun)

Ainsi vous persistez à vous tenir renfermée, à refuser de me recevoir, et pour vous je ne suis plus qu'un étranger, qu'un importun.

Angéline, cela se peut-il?

Ô ma toujours aimée, j'aurais dû écarter vos domestiques et entrer chez vous malgré vos ordres. Mais je ne viens pas vous faire des reproches. Je viens vous supplier d'avoir pitié de moi. Si vous saviez comme il est amer de se mépriser soi-même!

Ô ma pauvre enfant, votre image vient me ressaisir partout, votre vie si triste m'est un remords continuel.

Et pourtant suis-je coupable? est-ce ma faute si vous m'avez jeté mon coeur au visage?

Angéline, vous m'avez fait manquer à ma parole. Oui, vous m'avez réduit à cette abjection. Mais sur mon honneur, je n'aurai jamais d'autre femme que vous.

Ah! soyez en sûre, on ne se donne pas deux fois avec ce qu'il y a de plus tendre et de plus profond dans mon âme, ou plutôt quand on s'est donné ainsi, on ne se reprend plus jamais. Si mon coeur a paru se refroidir. Ma pauvre enfant, au fond du coeur de l'homme, il y a bien des misères, mais pardon, pardon pour l'amour de lui qui m'aimait, qui m'avait choisi.

Quoi! ne sauriez-vous pardonner un tort involontaire? Ah vous avez bien oublié la promesse faite à Mina, cette solennelle promesse de m'aimer toujours et de me rendre heureux.

Si vous saviez ce que j'ai souffert depuis le soir terrible de notre séparation! Oh! comment avez-vous pu m'humilier ainsi? Suis-je donc si vil à vos yeux?

Mon Dieu! qui nous rendra la confiance, ce bien unique en sa douceur? Vous dites que vous n'accepterez jamais un sacrifice. Un _sacrifice_...

Angéline, il est une chose que je voudrais taire à jamais. Mais puisque vous me forcez d'en parler, je vais le faire. Tôt ou tard, vous le savez, on ne jouit plus que des âmes. Et d'ailleurs, les traces de ce mal cruel vont s'effaçant chaque jour. Tout le monde le dit ici et pouvez-vous l'ignorer?

Mon amie, c'est moi qui vous conjure d'avoir pitié de ma vie si triste, de mon avenir désolé. Que deviendrai-je si vous m'abandonnez?

Seul je suis et seul je serai; je vous l'avoue, je suis au bout de mes forces. La tristesse est une mauvaise conseillère, et j'entrevois des abîmes. Angéline, votre coeur est-il donc tout entier dans son cercueil?

Non, ma chère orpheline, je ne vous reproche ni l'excès, ni la durée de vos regrets. Sait-on combien de temps une grande douleur doit durer? Mais votre douleur je la comprends, je la partage. Vous le savez, vous n'en pouvez douter.

Mon Dieu, que n'ai-je pensé à vous faire ordonner de ne pas différer notre mariage! Le malheur a voulu que ni lui ni moi n'y ayons songé, mais croyez-vous qu'il approuve votre résolution?

Angéline, c'est moi qui vous emportai comme morte d'auprès de son corps. Ô Dieu! de quel amour je vous aimais, et combien j'ai souffert de cette horrible impuissance à vous consoler.

Mais aujourd'hui, ne puis-je rien? Je vous assure que je ne vous aimais pas plus quand mon amour vous arracha à la mort; et je vous en supplie, par la fraternité de nos larmes, par cette divine espérance que nous avons de le revoir, consentez à m'entendre. Oh! laissez-moi vous voir! laissez-moi vous parler! Pourriez-vous refuser toujours de m'admettre chez vous, dans sa maison à lui, qui me nommait _son fils?_

La nuit dernière, je suis resté longtemps appuyé sur le mur du jardin. Je vous avoue que je finis par m'y glisser.

Une fois entré, j'en fis le tour. La froide clarté du ciel m'y montrait tout bien triste, bien désolé. Un vent glacé chassait les feuilles flétries. Mais le passé était là, et qui pourrait dire la tristesse et la douceur de mes pensées!

D'abord, la maison m'avait paru dans une obscurité complète, mais en approchant je vis qu'une faible lumière passait entre les volets de votre chambre. Ô chère lumière! longtemps je restai à la regarder.

Angéline, la vie ne doit pas être une veille troublée. Non, vous ne sauriez persévérer dans une résolution pareille, et bientôt, comme Mina disait: _Le sang du Christ nous unira._ Chrétienne, avez-vous compris la force et la suavité de cette union? Doutez-vous que dans son sang nous ne trouvions avec l'immortalité de l'amour, les joies profondes du mutuel pardon.

Non, vous n'aurez pas ce triste courage de me renvoyer désespéré. J'ai foi en votre coeur si tendre, si profond.

Vôtre, à jamais.

Maurice.

(Angéline de Montbrun à Maurice Darville)

Maurice, pardonnez-moi.

Cette résolution de ne pas vous recevoir, vous pouvez me la rendre encore plus difficile, encore plus douloureuse à tenir, mais vous ne la changerez pas.

Et faut-il vous dire que le ressentiment n'y est pour rien.

Cher ami, je n'en eus jamais contre vous. Non, vous n'avez pas trompé sa noble confiance, non, vous n'avez pas manqué à votre parole, et moi aussi je tiendrai la mienne.

Mais croyez-moi, ce n'est pas avec un sentiment dont vous avez déjà éprouvé le néant, que vous rempliriez le vide de votre coeur et de vos jours.

Je le dis sans reproche. Ô mon loyal, je n'ai rien, absolument rien à vous pardonner.