Part 9
--Parce que je m'intéresse à vous; parce que depuis que je vous ai aperçue, dimanche, en quittant l'assemblée, j'ai été frappé comme d'un coup de foudre; parce que je sens que vous êtes liée à mon existence, que vous me révélez un monde inconnu, une vie nouvelle; parce que je ne peux plus respirer où vous n'êtes pas, qu'il m'est venu une passion unique: vous voir, vous posséder; parce qu'enfin je suis décidé à faire ce qui est humainement possible pour gagner votre amitié et vous obtenir de vous-même. Je veux que vous soyez à moi et que vous m'aidiez à réaliser cette espérance.
--Et quand je le voudrais, est-ce que je le pourrais?
--Pourquoi non? puisque vous êtes indépendante.
--Oui.
--C'est donc facile.
--Sans doute, ma tante ne me gêne pas, la pauvre femme et, quant à mon cousin Méraud, pourvu qu'il pêche à la ligne dans vos étangs, les révolutions de la terre ne l'occupent guère, mais vous! Vous n'y songez pas! Vous vous emballez comme un cheval de steeple qu'on attellerait à la guimbarde d'un maraîcher! Vous ne voyez pas les obstacles.
--Ces obstacles, où sont-ils?
Elle lui posa sa main gantée, une petite main nerveuse, sur le bras et s'arrêtant:
--Et votre femme, monsieur Chazolles, qu'en faites-vous dans vos arrangements?
Il resta frappé de stupeur.
Sa femme, ses enfants! Il les aimait passionnément. Comment les oubliait-il auprès de cette charmeresse, si vite, si complètement?
Il se mordit les lèvres et réfléchit.
En causant, ils étaient arrivés au village.
De l'autre côté du communal, dans l'obscurité, une seule lumière brillait à la maison de Méraud.
Peut-être les écouterait-on. Il passa le bras de la jeune fille sous le sien et l'entraîna au pied d'un hêtre énorme, situé à l'entrée de la place.
Et là, il se pencha à l'oreille d'Angèle et lui murmura:
--N'y a-t-il pas un mot que les amants ont répété des milliers de fois?
--Lequel?
--Mystère!
Le mystère! En effet, il paraît à tous les inconvénients, à tous les dangers de la situation. Il ménageait l'affection de l'épouse et les plaisirs de la maîtresse.
--Au Val-Dieu? Y pensez-vous? objecta Angèle sans discuter la déclaration de Chazolles. Mais je n'entrerais pas deux fois dans ce parc, que tout le pays en serait informé. Ah! vrai! Pour un amoureux de passage, vous devez bien aimer, vous, si j'en juge par votre aveuglement. Franchement, vous perdez la tête avec une facilité désespérante.
--Si vous m'écoutiez, dit gravement Maurice, je ne voudrais pas être un amoureux de passage. Je voudrais vous aimer longtemps, toujours. Je voudrais vous posséder à moi seul. Je vous garderais avec un soin jaloux. Je me dévouerais à votre bonheur, et je tâcherais de le rendre aussi sûr, aussi parfait que possible.
--Toujours au Val-Dieu, dans votre cloître, afin d'éviter les querelles de ménage!
--Non; où il vous plairait d'aller.
--A Paris, par exemple?
--A Paris, si c'est votre désir. C'est là, en effet, qu'on peut vivre inconnu, protégé par la foule, isolé au milieu du monde. Je vous y arrangerais un coin doux et soyeux, une retraite ignorée où nous cacherions notre liaison à tous les yeux. Sans troubler la tranquillité des autres, nous songerions à notre félicité mystérieuse. Je mettrais votre avenir à l'abri de toutes les inquiétudes.
--Voilà des promesses qu'on fait et qu'on ne réalise pas!
--Mettez-moi à l'épreuve. Dites-moi que vous consentez, que vous n'avez rien dans le cœur qui m'en dispute l'entrée et me le ferme.
Il la serrait dans ses bras. Elle se dégagea vivement et dans l'obscurité ses yeux brillants prirent une expression dure, presque cruelle.
--Non rien, dit-elle, rien du tout.
--Tu n'as jamais aimé?
Elle répondit hardiment:
--Jamais.
--On t'a pourtant dit souvent qu'on te trouvait belle.
--Souvent, oui. Des banalités comme celles que je viens d'entendre.
--Ah! dit-il en la repoussant, tu n'as pas de cœur!
--C'est vrai, je ne suis pas bonne. Que voulez-vous? Je ressemble à beaucoup d'autres. Les hommes m'ont humiliée. Ils m'ont traitée comme une fille de rien, quelques-uns comme une marchandise à vendre ou une machine à plaisir. Je me suis habituée à les voir d'un mauvais œil, à les haïr peut-être. Je crois que je les haïssais tous en effet.
--Tous?
--Oui, jusque-là.
--Sans exception?
--Sans exception.
Chazolles l'aurait étouffée pour la remercier de cet aveu.
--Et maintenant? demanda-t-il.
--Je ne sais plus. Vous me parlez un autre langage. Vous dites des choses qui me troublent tandis que les autres me faisaient rire de pitié ou me soulevaient le cœur de dégoût. Vous me jetez dans un embarras! Depuis huit jours, vous passez à cheval sous ma fenêtre, et je sens bien que c'est moi qui vous attire. Je me suis informée près de mon cousin, sans faire semblant de rien. Autrefois, vous veniez par là, mais c'était très rare, tandis que maintenant vous êtes régulier comme une horloge pneumatique. Vous semblez avoir du goût pour moi, réellement, mais tant de gens me l'ont dit qui n'en pensaient pas un mot qu'il m'est bien permis de douter de votre sincérité.
--Et si vous n'en doutiez pas?
Elle fit claquer ses lèvres avec un air d'incertitude.
--Nous y réfléchirons, dit-elle, chacun de notre côté.
Elle s'enfuit, mais Chazolles la retint par sa robe, au bord du communal baigné d'une vapeur claire qui rasait l'herbe drue et courte.
Il prit la tête de la jeune fille dans ses mains et l'embrassa sans qu'elle essayât de se défendre.
Elle s'arracha pourtant de son étreinte et courut à la grille de la villa Méraud.
Si Chazolles, cloué à sa place, avait pu lire sur le visage d'Angèle, il y aurait surpris une expression de triomphe et en même temps ce sourire dédaigneux de la fille habituée aux courtisaneries des hommes qu'elle dompte et asservit à ses caprices.
Il s'éloigna lorsqu'il eut entendu le bruit sec de la grille qui se refermait et retourna lentement, le cœur plein d'une ivresse maladive, à travers les allées sinueuses, au château, dont les fenêtres étaient toujours éclairées.
Lorsqu'il gravit le perron, Duvernet se précipita à sa rencontre:
--Où diable étais-tu fourré? lui dit-il. On te cherche depuis une heure.
--Pourquoi faire?
--Pour t'apprendre une nouvelle.
--Bonne ou mauvaise?
--Bonne pour toi, si tu as de l'ambition. Veux-tu être député?
--Et le père Mahirel?
--Il est mort.
--Pauvre bonhomme!
--Il a rendu au Créateur son âme astucieuse et madrée. La place est libre.
Chazolles regarda sa femme.
--Hélène est la maîtresse. Je ferai ce qu'elle décidera.
Madame Chazolles jeta ses bras autour du cou de son mari et, le fixant de ses grands yeux limpides:
--Je n'ai pas d'autre volonté que la tienne, dit-elle. Pourtant nous étions si heureux ici!
--Eh bien! Restons-y.
--Non. Mon père et Duvernet ont peut-être raison. Ils veulent que tu sois quelque chose. Je ne tente pas de les combattre. Essaie. Tu feras plaisir à Denise.
Il lui prit la tête dans ses deux mains comme il venait de prendre celle d'Angèle, et l'embrassa longuement sur le front.
Denise, dans une embrasure, disait à Duvernet:
--Je suis contente de cet arrangement. Nous irons donc à Paris.
Et le député galamment riposta:
--C'est pour vous ce que j'en ai fait. Le hasard nous rapproche, mais je l'ai aidé de toutes mes forces. Suis-je bien inspiré?
Denise inclina plusieurs fois la tête, lentement, avec un beau sourire.
XIV
Au moment où elle avait disparu comme une étoile filante, Angèle Méraud était en passe de devenir une des plus brillantes planètes de ce firmament où les élégantes sont aussi communes que les astres de la voie lactée, mais où les véritables beautés sont aussi rares que les comètes chevelues dans la voûte éthérée.
Au club du boulevard des Capucines, le duc de Charnay était plongé dans la consternation.
D'abord, ses affaires s'embrouillaient et la crise tournait à l'aigu.
Le bac dévorait les dernières largesses des usuriers comme de simples bottes de paille rôtissent dans un incendie de ferme.
Les citations, protêts, commandements, notes diverses, jugements, saisies, récolements, sommations, affiches de vente, injures timbrées ou non, s'écroulaient sur lui en avalanches énormes.
Son portier était enseveli sous ces libelles de style barbare mais lumineux.
Il était temps que le salut vînt sous les espèces d'une fille laide ou contrefaite, mais richement dotée.
Tous les marieurs, patentés ou non, s'occupaient de cette pressante opération de sauvetage.
On avait parlé au noble décavé d'une demoiselle célèbre dans la galanterie parisienne, en possession de trois cent mille livres de rentes amassées dans l'exercice de ses utiles et délicates fonctions, mais il avait flanqué à la porte le courtier téméraire... provisoirement.
C'était une ressource pour les cas désespérés.
Et il n'en était pas encore tombé là.
On verrait.
D'autre part, ce roi du pschutt avait gardé dans un coin de l'organe en caoutchouc qui fonctionne dans son étroite poitrine, à la place du cœur, un goût prononcé pour Angèle.
Non pas qu'elle l'émût ou le fît palpiter avec violence.
Ce jeune seigneur en carton-pierre est difficile à toucher. Son impassibilité anglaise ne se trouble pas pour ces produits inférieurs qui s'appellent des femmes; il se serait cru déshonoré par un élan de passion qui dût déranger les frisures plates de sa perruque, marquer d'une poussière les genoux de ses hauts-de-chausses ou compromettre le nœud harmonieux de sa cravate.
Mais Angèle lui avait procuré de véritables triomphes. Notamment aux redoutes de son cercle et aux bals de l'Opéra, elle avait obtenu un succès tapageur. Dans son avant-scène, elle était le point de mire des lorgnettes. Elle avait arboré une étourdissante robe de satin blanc, d'un décolleté extravagant, devant laquelle tous les masques, tous les habits noirs restaient abîmés dans une de ces extases dont la mémoire ne se perd pas avant une bonne huitaine de jours.
Elle était moulée dans le satin comme une baigneuse dans la batiste, au fond de l'eau transparente.
Sur sa forêt de cheveux roux, d'une nuance indicible, se posait une audacieuse couronne de fleurs d'oranger qui demeura légendaire.
Il n'y avait pas jusqu'à la foule grouillante des clodoches, des pierrots, des clowns, des charlatans, des romains, des danseurs vêtus des costumes les plus bariolés et les plus grotesques, qui n'eût manifesté pour la jeune fille à la poitrine étincelante, au cou sculptural, aux cheveux d'or, aux yeux de velours brillants comme des lucioles sous sa mantille, une de ces admirations qui vont droit à l'amant d'une belle et lui montent à la tête comme des fumées de champagne.
Et puis, faut-il le dire?
Angèle ne tenait pas à l'argent. C'est une rareté par ces temps-ci. Très fantasque, très capricieuse sur les autres points, très exigeante sur certaines matières, elle ne l'était pas sur la question de prix. On lui donnait ce qu'on voulait. Elle le recevait sans daigner même jeter un regard sur ce qu'on laissait tomber dans sa tirelire. Elle ne demandait rien. Et le duc très prodigue quand il s'agit d'éblouir le populaire, dépensier pour l'ostentation, ses écuries, ses meubles, ses habits, ses bijoux, se montrait d'une avarice sordide en ce qui concerne les femmes. Il payait volontiers une petite fête, soldait la note du restaurant sans y redresser une erreur, mais ses largesses se bornaient à cet effort.
Sur ce point, il ressemble à une quantité considérable de sectateurs du pschutt, qui, trop souvent, mettent ce qu'ils ont d'or en évidence et en gardent très peu au fond de leur porte-monnaie.
L'autre, Abraham Saller, dont Angèle, effrayée de l'ennui qu'il distillait, avait fui les approches jusqu'au fond de la Normandie, se lamentait de la perte de son Eurydice et la demandait, sans accompagnement de lyre, à tous les échos.
Il avait pris son parti des profanations du duc de Charnay qui avait eu la primeur de son mobilier de la rue de Londres et des faveurs de sa maîtresse. Il se tenait pour satisfait de l'avoir supplanté après l'avoir été lui-même.
Le duc avait gagné la première manche; Abraham la seconde.
Restait la belle.
Mais les joueurs étaient disposés à s'entendre.
Sans se parler, ils se comprenaient.
Ni l'un ni l'autre n'exigeait une fidélité absolue.
Abraham Saller, pour qui l'amour même était une affaire, aurait volontiers accepté une commandite dans laquelle chacun eût apporté sa part et prélevé ses bénéfices. Il y a dans la corruption moderne de ces compromissions.
Ce qu'il voulait, c'est Angèle aux heures où il s'ennuyait et elles étaient nombreuses.
Elle le divertissait, très amusante, très spirituelle à la façon des gavroches, intelligente autant que vicieuse.
Eux ils la plongeaient, au bout d'une soirée, dans un hébétement complet. Elle ne tardait pas à s'apercevoir du vide de ces Lauzuns ratés qui faisaient la roue autour d'elle, paons sans queue et sans couleurs, singeant les marquis du talon rouge sans avoir leurs bons mots, leurs dentelles, leurs grands airs ou leur tempérament; mesquins dans leurs générosités, idiots dans leurs causeries râlant sur des sujets rebattus, toujours les mêmes, les chevaux ou les cabotines, usés par les nuits du cercle et les émotions du jeu, fripés enfin à vingt-huit ans comme des pommes de reinette sur la paille des celliers, vers Pâques ou l'Ascension.
Il n'y avait pas trois mois qu'elle était la maîtresse d'Abraham Saller, que malgré ses absences, ses fugues au _Chat noir_ ou au _Rat mort_, deux établissements célèbres hantés par les rapins et les poètes, malgré ses échappées au refuge de la tante Pivent, où elle se retrempait dans l'air de sa jeunesse, un air imprégné d'odeurs de marée et de parfums des halles, elle avait senti qu'elle ne pouvait plus résister à cette vie.
Les galanteries de ces amoureux éreintés comme des chevaux fourbus lui soulevaient le cœur.
C'est alors qu'elle avait appelé sa femme de chambre de la rue de Londres, une Malouine ramenée de Dinard ou de Paramé, rondelette, très éveillée, bonne et dévouée.
Le dévouement est une vertu bretonne.
--Rose, lui avait-elle dit, écoutez-moi bien.
--Oui, madame.
--Je m'en vais. Je ne sais pas quand je reviendrai; dans huit jours ou dans six semaines.
--Où va madame?
--C'est mon secret.
--Quand monsieur viendra?...
--Vous lui direz ce que vous savez. Rien. Si on m'écrit, vous jetterez les lettres dans cette corbeille et vous les y laisserez pêle-mêle. Je les trouverai plus tard. Dites à mes amis qu'ils se consolent. Je ne suis pas perdue. Je me retrouverai.
De là elle était allée chez sa tante et lui avait confié qu'elle était triste, qu'elle s'ennuyait. Elle allait donc faire un tour chez son cousin Méraud et respirer le bon air des champs.
--Si on te demande où je suis, dis que tu n'en sais rien, quand ce serait le président qui se dérangerait.
Elle s'était jetée au cou de la bonne femme et l'avait couverte de baisers à pleines lèvres, de ces baisers qui effaçaient toutes ses fautes et arrachaient au cœur de la poissonnière une effusion de tendresse et de joie.
Puis elle s'était précipitée dans l'escalier en lui criant:
--Je t'écrirai. Soigne-toi bien, ma tante.
Elle avait pris l'express de Granville et au moment où le jeune M. Abraham, qui ne se levait qu'à midi, dormait encore, à l'heure où il étirait sous son baldaquin de drap bleu gendarme ses membres endoloris, elle montait dans la charrette anglaise prêtée par maître Jacques à Méraud, et le cheval de labour l'emmenait à travers des campagnes plantées de pommiers et coupées d'herbages clos de haies d'aubépine.
L'astucieuse Herminie l'avait reçue à bras ouverts pour complaire au maître, mais elle se défiait, redoutant l'influence de la jeune fille et tremblant pour ses rentes futures.
Elle avait tort.
Si Angèle était pétrie de vices, elle offrait au moins un type accompli de désintéressement.
Cette bizarre créature ne considérait l'or que comme un métal en fusion destiné à lui couler entre les doigts.
Elle posait en principe, dans son esprit, que les belles fleurs, les beaux chevaux, les hôtels, les villas, les toilettes exquises, les diamants superbes, les tapis, les meubles de prix, les œuvres d'art doivent aller d'eux-mêmes aux belles filles.
Et comme son miroir entretenait chez elle une favorable opinion de ses mérites, opinion confirmée par les hommages dont on l'accablait, elle se disait que les mines d'or ne lui manqueraient pas et qu'elle pouvait le semer autour d'elle avec une insouciante prodigalité.
Ce qu'elle faisait.
D'ailleurs, il lui restait de son éducation première, et du sang dont elle sortait, un fonds de courage contre la misère et l'adversité. Elle se serait soumise sans effort aux privations les plus dures; elle aurait souffert, comme sa mère morte et sa tante Pivent, le froid humide des matins d'hiver, les courants d'air glacé qui sifflent sous les voûtes des halles; elle aurait vu ses mains violettes et son visage bleu, plutôt que de céder aux exigences d'un amant et de subir le caprice d'autrui s'il n'avait pas cadré avec le sien.
Elle était indomptable peut-être, mais il fallait lui reconnaître un caractère.
Elle ne suivait d'autre loi que sa fantaisie et s'y livrait au hasard, comme une barque d'enfant abandonnée au vent sur le bassin des Tuileries.
La Malouine avait rempli sa mission avec une scrupuleuse exactitude.
Vers quatre heures, en sortant de la Bourse où il allait flâner, le jeune monsieur Saller était arrivé à la porte de sa belle.
Le cheval attelé à sa victoria était orné, à la bride, de deux roses microscopiques.
Le groom et le cocher bien bottés comme des héros d'Homère, se tenaient sur le siège dans une attitude d'une irréprochable correction.
Le maître était descendu de son équipage non sans promener son regard dans la rue pour jouir de l'admiration des badauds qui portaient envie au possesseur d'une voiture aussi pschutt, puis il avait gravi l'escalier et posé son doigt, ganté dans la perfection, sur le bouton de la sonnette.
L'héritier des banquiers de la Chaussée-d'Antin était bien délicieusement habillé.
Son complet gris clair, merveilleux de coupe et de fraîcheur, faisait oublier son nez trop long, ses yeux trop rouges, ses cheveux trop rares, sa tête trop étroite, en lame de couteau, et un torse étranglé qui ne rappelait pas celui d'Antinoüs.
Mais on ne se pétrit point soi-même.
Rose ouvrit et le maître fit un pas en avant, la pomme d'améthyste de sa canne aux lèvres, son carreau dans l'œil et le chapeau légèrement incliné en arrière.
--C'est moi, dit-il, en prenant le menton de la camériste.
--Monsieur vient chercher madame?
--Oui. Je viens chercher madame.
--Pour faire un tour au Bois? Comme à l'ordinaire?
--Pour faire un tour au Bois, comme à l'ordinaire. Parfaitement. A-t-elle du nez, cette petite!
--Pas tant que monsieur.
--Et de l'esprit, du pointu, coquine!
--Monsieur est bien bon.
--Voyons. Elle est prête, ta maîtresse? A-t-elle mis la jolie robe que je lui ai envoyée? Elle va être épatante, ma bonne!
--Vous croyez?
--Si je le crois! J'en suis certain! A faire crever de jalousie un tas de pimbêches qui ne sont pas dignes de baiser ses orteils mignons.
Abraham était entré dans le salon, la plus jolie pièce de l'entresol avec sa tenture de peluche bleue encadrée de bandes de fausse tapisserie.
Ce lanceur des émissions de l'avenir n'est pas précisément un Richelieu pour la prodigalité.
Il est juste de reconnaître qu'il n'a pas pillé le Hanovre.
A la porte de la chambre, le silence commença à l'inquiéter.
D'ordinaire, Angèle chantait avec une voix douteuse les airs des opérettes en vogue.
Abraham se tourna du côté de la Bretonne.
--C'est drôle, fit-il. On est bien sage ici ce soir.
Il souleva la portière.
La fameuse robe était étendue intacte sur le lit.
--Est-ce qu'Angèle serait absente? demanda-t-il avec effroi.
Ce qui l'inquiétait, c'était de manquer l'heure où il convient de paraître dans la file des voitures autour du lac, cette file où on ne peut pas trotter, où on est pris comme dans un embarras au boulevard et où on marche aussi solennellement qu'une procession de la Fête-Dieu.
C'était aussi de ne pas triompher en compagnie de sa maîtresse et de ne pouvoir la montrer comme une femme exhibe des solitaires de vingt mille francs ou un collier de pierres fines.
--Voyons, qu'y a-t-il? Parle, dit-il en se tournant du côté de Rose qui jouissait de son effet.
--C'est que je vais vous expliquer, monsieur. Madame est partie ce matin.
--Est sortie, rectifia Abraham.
--Non, partie.
--Pour aller où?
--Je n'en sais rien.
--Elle ne t'a pas donné son adresse?
--Non, monsieur.
--C'est impossible.
--Non, monsieur, puisque cela est.
Abraham aurait reçu dans les jambes la décharge d'une torpille à faire sauter un navire à trois ponts qu'il n'aurait pas été plus étonné.
Il mordit une minute la pomme de son stick, très embarrassé de sa contenance.
--Ainsi, reprit-il, en sortant de ses méditations, tu ne sais rien?
--Rien.
--C'est mystérieux, cette éclipse. Elle est partie seule?
--Je le pense.
--Pour combien de temps?
--Madame a dit: huit jours ou six semaines.
--Singulier!
--Je crois, reprit Rose, que madame s'ennuyait.
--Abraham bondit sur place.
S'ennuyer! En sa compagnie? Était-ce possible! Il n'en revenait pas. Malgré les plaisirs dont il la rassasiait! Dîners fins, à la Maison Dorée ou au pavillon d'Armenonville, chez Bignon ou au Café de Paris; malgré le cirque, les promenades, les avant-scènes de la Renaissance, des Variétés ou des Folies! et les toilettes de Worth ou des autres! Et les joies de la vanité: les victorias menées par des gentlemen en bottes à revers, des fleurs à la tête des chevaux, à la livrée des domestiques, à sa boutonnière à lui, le fils des millionnaires de l'usure et de l'émission productive, au corsage rebondi de la robe! Et les orgies romaines du grand Seize! S'ennuyer dans ce luxe! Au milieu des saillies heureuses de cette jeunesse dorée en goguette, animée par les vins généreux et le fumet des truffes!
Si ce n'était pas là le bonheur, où était-il donc?
Qu'on le dise!
Elle était extraordinaire, cette Angèle!
Et cet ennui bien invraisemblable!
Il est vrai qu'il oubliait dans le détail des joies qu'il offrait à la malheureuse les obligations assez dures qui compensaient tant et de si hautes satisfactions.
Au surplus, il ne pouvait rien changer à la situation.
Il était avéré qu'elle avait disparu comme une biche qui entend le cor dans les profondeurs des bois.
Le propriétaire dépossédé s'en alla tête basse et remonta seul dans son équipage, très vexé car la satiété était loin d'être venue.
Cette Angèle était vraiment capiteuse et d'un galbe!
Capiteuse comme un chambertin de grande année, excitante comme un élixir souverain.
Par comparaison, le fils des races à qui tout l'or du globe va comme l'humus des montagnes roule aux vallées, savait à n'en pas douter qu'elle n'était pas facile à remplacer et qu'il existait peu de femmes capables de procurer autant de triomphes de vanité, d'aussi vives jouissances des sens.
Elle était faite pour l'amour, comme une harpe pour vibrer sous les doigts du virtuose, attrayante, tant et si bien qu'il n'y avait pas de blasés qu'elle ne remuât. Abraham voyait sa peau satinée si douce aux doigts, ses yeux de vergiss mein nicht, pleins de langueur ou fulgurants, selon ses impressions fugitives; il se rappelait ses révoltes, ses soumissions, et ses tresses dorées qui se répandaient sur ses épaules blondes où passaient des lueurs roses.
En filant vers l'arc de l'Étoile par le boulevard Hausmann, il se grattait le front.
Comme on allait se moquer de lui au cercle!
Elle ne reviendrait plus, ou elle reviendrait en rebelle, plus indisciplinée qu'avant.
En effet, dès le soir, la nouvelle de cette fuite, un enlèvement sans doute, occupait tout ce monde d'oisifs qui bâillent démesurément en criant qu'ils s'amusent à outrance.