Angèle Méraud

Part 8

Chapter 83,882 wordsPublic domain

Il aurait étourdi d'une chiquenaude le petit duc de Charnay qui l'avait lancée dans la haute, le printemps dernier, et envoyé d'un revers de main dans le fossé de la route le jeune monsieur Saller, même lesté de quelques-uns des lingots de son auteur.

Chazolles lui plaisait peut-être par le contraste de leurs natures.

Il l'avait prise dès le premier regard.

Il ne ressemblait pas aux jolis jeunes gens des samedis du Cirque et des fauteuils de la Renaissance, quand Granier roucoule ses ariettes.

Elle n'en était pas amoureuse, pas encore, du moins. Non. Son éducation première la disposait mal à ce sentiment qui veut une certaine probité du cœur, mais elle s'en toquait, mot populaire qui rend à merveille la nature de ses impressions.

Il est hors de doute qu'elle aurait donné dix ans de la vie d'Herminie pour quelques semaines de liaison avec ce gentleman farmer d'une espèce inconnue pour elle.

De jour en jour ce désir s'exalta, devint plus violent, et à mesure qu'il gagnait en vivacité, elle rétrécit le cercle de ses promenades autour du Val-Dieu, poussant ses reconnaissances plus loin à chaque sortie, d'abord dans les champs de blé où elle vagabondait comme une écolière en congé, cueillant des bleuets et des coquelicots pour en faire des bottes.

Elle rapportait à la villa bizarre de son cousin de véritables gerbes grosses comme celles des glaneuses qui viennent après les moissonneurs et fondent l'espoir de leur hiver sur le grain ramassé dans les sillons du riche.

Puis elle se hasarda dans les bosquets et taillis de bouleaux et de châtaigniers qui servent, aux alentours du parc, de couvert au gibier de la plaine.

Plus tard on la vit errer, avec des attitudes penchées et des poses mélancoliques, dans les allées sinueuses qui se rapprochent des jardins, et un soir, après une journée chaude, alors que les grillons, mis en joie par les vapeurs brûlantes de la terre, chantaient dans l'herbe, au bord de leurs souterrains; pendant que les grenouilles coassaient dans les joncs des rivières, annonçant le beau temps du lendemain, que les moineaux se battaient dans les branchages en cherchant leur gîte et que les hirondelles volaient haut, avec de petits cris, avant de regagner leurs nids suspendus en chapelets aux corniches des toitures, elle se glissa dans une longue charmille au fond de laquelle on distinguait, comme au bout d'une lorgnette, la silhouette en miniature du château, avec ses clochetons découpés sur le bleu ténébreux du ciel, où la nuit jetait des voiles légers encore.

Justement, le hasard voulut que le châtelain passât à l'autre bout de l'avenue et qu'il aperçût sous les arceaux de verdure cette ombre lointaine, à la robe pâle, errante dans cette solitude, sur le gazon foulé jadis par les sandales des religieux méditant le néant des félicités humaines.

Il était huit heures et demie.

XIII

Les hôtes du Val-Dieu étaient réunis au salon dont les fenêtres jetaient, dans l'ombre du soir, une lumière jaune tamisée par la gaze des rideaux, et, dans le lointain, on entendait le rhythme net d'une valse, à quatre mains, lestement enlevée.

Duvernet, accoudé sur le piano, contemplait avec une admiration croissante, le visage délicat de Denise, assise près de sa sœur.

Il se disait, sentant naître des désirs qu'il essayait de combattre quand il s'éloignait d'elle, que c'était le port où il serait sage de se réfugier après les orageuses traversées de la vie de garçon pour ménager à sa vieillesse cette affection sereine si désirable qui en assure le repos.

Il se disait encore, en éventant l'intrigue qui se déroulait depuis son arrivée à la campagne, que si son ami Maurice avait rencontré, à quarante ans seulement, le soir de l'assemblée du village, l'aînée des demoiselles Châtenay après avoir brûlé les exubérances de sa jeunesse aux flammes de la vie parisienne, il aurait été moins accessible aux passions critiques de l'âge mûr et que la soudaine apparition d'une fille d'Ève pâle et vicieuse ne l'aurait pas troublé une minute; qu'il se serait contenté de sourire à l'aspect de cette créature en proie à la chlorose, de ses lueurs d'étoile perdue au fond des firmaments et de ses clartés de lune anémique et mourante.

Tout au plus aurait-il admiré la gracieuse jeune fille comme un amateur, habitué à parcourir les musées et les ventes, admire une statue de prix ou un tableau de maître en estimant jusqu'où les enchères du public pourront s'élever.

Le charme qui se dégageait des vingt ans de Denise l'attirait, lui Duvernet. Elle possédait les qualités qui doivent séduire et enchaîner. Elle était svelte, souple, satinée. Ses grands yeux qui se fixaient droit devant eux semblaient vous interroger, franchement, sur un secret mystérieux qu'elle aurait voulu connaître et qu'il devait être si doux de lui apprendre. Elle n'avait rien de la pruderie des filles qui ont la science et veulent se donner des airs d'ingénuité. On sentait en toute sa personne une grande et profonde loyauté.

Évidemment, avec son entrain et sa gaieté débordante, Denise serait, comme sa sœur, une honnête femme, pleine de cœur et de dévouement.

Et belle!

Quand le temps, dans un ou deux ans, aurait mis la dernière main à cette œuvre de Dieu, ce serait une femme accomplie.

La valse était finie.

Denise leva les yeux sur Duvernet, pendant que sa sœur feuilletait des recueils, cherchant une étude à jouer.

--Monsieur le député, fit-elle avec une grimace narquoise, savez-vous que vos cheveux commencent à grisonner?

--Désobligeante remarque, mademoiselle.

--Et que sur le front, là-haut, au sommet de l'édifice, il se découvre des ravages. Vous avez beau faire et ramener avec rage, il se forme là, aux deux côtés, une manière de croissant qui rappelle l'étendard du Prophète. Voulez-vous m'écouter?

--De toutes mes oreilles.

--Mariez-vous.

--Avec qui, grand Dieu?

--Avec une femme, fille ou veuve.

--Malgré mes cheveux grisonnants!

--Malgré tout. Vous êtes encore possible, mais...

--Voilà un mais terrible. Continuez.

--Plus vous irez, plus le temps...

--Me démonétisera?

--Dame! Mon idée ne vous va pas, soyez franc!

--J'aime beaucoup la liberté.

--C'est beau quand on a vingt ans, mais plus tard il vous faut des gardes-malades pour soigner vos douleurs. N'attendez pas trop. Vous ne trouveriez plus qu'une sœur de charité.

--Comme vous me détestez!

--Pas du tout. Si je vous haïssais--ce dont je n'ai aucun sujet--je ne vous donnerais pas cet avis qui est bon.

--Soit, mais quelle femme serait assez abandonnée de Dieu et des hommes pour vouloir d'un vieux garçon comme moi? Vous l'avez dit, il n'est que temps, tout juste. Je blanchis.

--Ce n'est encore qu'une petite nuance argentée qui vous sied. Un peu de poudre.

--J'ai quarante ans.

--Vous n'en paraissez pas plus de trente-neuf. Et Maurice les a comme vous, ce qui ne l'empêche pas d'être un beau cavalier, un grand chasseur et un bon mari.

--Les soucis de la politique m'absorbent.

--Prenez une ambitieuse.

--Il y en a donc?

--Vous l'êtes bien, vous. Pourquoi les femmes ne le seraient-elles pas?

--Nous verrons. Quand je rencontrerai cette ambitieuse invisible jusque-là.

Il soupira.

Hélène avait ouvert un volume de sonates et tirait sa sœur par la manche.

--Tenez, fit Denise en riant, écoutez cela, du Mozart. C'est plus vieux que vous et c'est encore très bien tout de même.

Le banquier, dans une embrasure, expliquait au curé qu'il avait harponné par un bouton de sa vieille soutane, couleur de tabac d'Espagne, les merveilles des camps romains, en songeant, avec la délicieuse sensation du savant, à sa fameuse découverte, le camp des bois de Rudelande--car ce devait être un camp décidément--qu'il avait d'autant plus de mérite à exhumer que les légionnaires n'ont jamais passé là.

--Mon bon curé, disait-il, le camp des Romains était défendu par un fossé formidable, dont la terre se relevait à l'intérieur, en manière de muraille et de parapet. Sur ce parapet, on plantait des palissades, des sortes de chevaux de frise. De ce retranchement aux tentes, on ménageait un espace considérable, afin que les traits de l'ennemi ne pussent atteindre les cohortes.

Et il se lançait dans des dissertations à n'en plus finir, et, à la vérité, très obscures, comme doit être toute bonne démonstration de savant, sur les rues du camp, le forum, les emplacements destinés aux généraux, aux questeurs, à l'arsenal, à la cavalerie et aux fantassins.

Heureusement pour lui, le vieux desservant était sourd comme un vase étrusque et ne comprenait pas un traître mot de cette divagation scientifique.

M. Châtenay lui-même était atteint d'une surdité plus légère.

--J'ai fait une magnifique trouvaille, disait le banquier, criant du haut de la tête.

Le curé formait un cornet acoustique de sa main droite:

--La volaille, répliquait-il, elle est hors de prix.

--Je ferai mon rapport à l'Association normande. Elle sera contente de moi, continuait l'antiquaire.

--La race normande! disait le curé, elle est très bonne laitière. Ma vache est parfaite, monsieur Châtenay, parfaite.

Et la conversation, parfois indécise et flottante, reprenait son train.

Les deux causeurs avaient l'air de bêtes attelées à un coche et tirant chacune de leur côté, mais qui avanceraient tout de même, avec opiniâtreté, dans un mauvais chemin.

Madame Chazolles était occupée de sa sœur, de sa musique et de ses petites qui jouaient dans ses jupes.

Maurice était donc tranquille.

Aussi se dirigea-t-il d'un pas rapide du côté de l'ombre errante sous les charmilles.

Bientôt, il la rejoignit.

Elle n'était pas fugace. C'était une ombre apprivoisée et familière.

A son approche, Angèle s'arrêta.

Une rougeur modeste lui monta au front et, dans une feinte confusion, elle s'excusa de son audace.

--Vous allez me juger bien indiscrète, monsieur, dit-elle d'une voix profonde qui remua le châtelain jusqu'aux entrailles.

Elle était à ravir, appuyée sur son ombrelle dont le bout rayait le sable de l'allée, dans la pose d'une délinquante surprise par un garde-champêtre.

--Mais non, mademoiselle, fit Chazolles, non, du tout.

--On m'a conté que le Val-Dieu est si pittoresque, si intéressant à visiter, que je me suis hasardée à le venir voir, de loin, à la chute du jour, persuadée qu'il n'y aurait personne que moi dehors, à pareille heure. Excusez-moi, monsieur.

Elle s'inclina dans une révérence savante et fit mine de se retirer.

Chazolles la retint.

Elle s'y attendait bien.

Il s'approcha d'elle, tout près, et avec la douceur soumise d'un amant parlant à celle qu'il aime:

--Vous trouvez donc cet endroit joli?

--Admirable. C'est de la poésie pure. Le recueillement, la paix, les eaux murmurantes, les ombrages épais, les charmilles qui se rejoignent comme des voûtes de chapelles, c'est unique et idéal.

--On n'est pas d'une ironie plus aimable. Franchement vous ne vous y plairiez pas?

--Vraiment! Je ne sais que vous répondre. Peut-être, en effet.

--Vous adorez Paris, d'où vous venez. Votre cousin me l'a dit.

--Ah! vous lui avez parlé?

--De vous.

--Et que lui avez-vous dit?

--Que vous êtes charmante et qu'il est heureux de vous avoir près de lui.

--J'y resterai peu de temps.

--Vous ne vous trouvez bien que là-bas.

--Non. Je me plairais partout où serait l'homme que j'aimerais.

--Heureux celui-là, fit vivement Chazolles.

Elle répliqua non moins précipitamment:

--Mais je ne me plais nulle part.

--Ah! vraiment?

--Nulle part. Non, monsieur!

--Ce qui signifie que vous n'aimez personne.

--En effet.

--Vous me surprenez.

--Pourquoi?

--Vous avez dû rencontrer plus d'un adorateur.

--C'est une supposition polie.

--Une vérité. Vous êtes si jolie!

--Vous trouvez!...

--Plus que jolie, adorable.

--Donc?

--On vous l'a répété souvent.

--Je ne m'en souviens pas, mais on pourrait le supposer puisque, ici même, dans cette solitude où il n'y a qu'un homme, on me le dit encore.

Chazolles ne répondit pas.

Il soupirait.

Elle fit un pas pour s'éloigner en haussant les épaules légèrement, avec un geste d'inimitable coquetterie.

--C'est drôle tout de même, fit-elle, les hommes! On n'en peut pas voir un qui ne se mette à marivauder tout de suite. Même au Val-Dieu, c'est un comble. Trouver un...--Elle chercha le mot. Il lui en venait un autre trop naturaliste sur les lèvres,--galant dans les savanes, dans le désert! Oui, en vérité, c'est un comble.

Ils marchèrent quelque temps en silence l'un près de l'autre.

Angèle arrachait une feuille aux arbres du bout de ses gants, distraite, attendant la déclaration qu'elle pressentait, qu'elle désirait.

--Serait-ce donc, dit Chazolles avec un tremblement dans la voix, qu'on ne peut vous voir sans vous aimer? Je le crois. Je ne sais pas si vous êtes le type de la beauté rêvée par les classiques de l'art, par les académiciens de la sculpture ou de la palette, mais ce dont je suis sûr, c'est que vous êtes faite à donner le vertige, que vous êtes tout entière charme, attrait et séduction.

--Et patati et patata. On n'entend que des refrains comme ça.

Elle fredonnait ces bouts-rimés avec une raillerie provocante.

Puis brusquement elle reprit:

--Alors vous voilà parti comme les autres et vous m'aimez aussi vite qu'eux.

--Et quand ce serait?

--Vous me le dites à la première occasion comme cela, sans me connaître, sans même savoir mon nom, la nuit, au fond d'un bois!

--Qu'importe le lieu si je suis sincère?

--Vous êtes hardi, en vérité.

--Et vous ne vous y attendiez pas?

Elle le regarda de ses yeux à demi clos, sous ses paupières abaissées:

--Si, dit-elle.

--Et je vous fâche?

--Non.

Il voulut lui prendre la main. Elle la retira sans colère et la tint suspendue entre eux, comme une barrière naturelle.

--Quand je dis non, fit-elle, je vais m'expliquer. C'est qu'avec nous autres on ne se gêne point. Je n'ai pas de fortune. Quelques successions de marchands des halles en perspective. Pour le présent, rien. Je n'ai pas connu mon père, je n'hésite pas à l'avouer. Ce n'est pas ma faute. Ma mère est morte quand j'étais encore toute petite. Elle vendait du poisson avec sa sœur et ne m'a pas laissé un radis. Ma tante Pivent, c'est autre chose. Elle est à peu près riche, à force de travailler; elle a une maison à Montrouge, des rentes sur l'État, des actions du Nord, un tas de valeurs. Elle me traite comme sa fille, et je l'aime comme ma mère.

Mon cousin Méraud est aussi un ancien vendeur d'huîtres. C'est un brave homme. Il m'aimerait bien, si je voulais, un peu trop même. Il est vrai qu'il n'est ni mon père ni mon oncle. Ça ne lui est pas défendu, excepté par Herminie, sa bonne, qui lui arracherait les yeux. Je ne sais pas pourquoi je vous conte mes petites affaires, mais vous m'inspirez de la confiance et après tout c'est vous qui avez commencé en me contant une partie des vôtres. Il ne me reste que ces parents-là. Ma tante ne veut pas que je travaille. Elle a fait de moi une demoiselle. On m'a mise en pension jusqu'à seize ans. Je m'y ennuyais, mais il fallait bien y tenir et j'en ai changé plus d'une fois. J'ai été élevée comme une rentière et je n'ai pas le sou. Il faut qu'on m'entretienne. Ma tante s'en charge.

J'ai une jolie chambre à la rue du Cygne. J'y suis comme dans une châsse et c'est là que cette pauvre tante me rend ses hommages. Mais quand elle est partie à ses crevettes, à la criée, à ses affaires enfin, qu'est-ce que vous voulez que je devienne? A quoi puis-je employer mon temps? Que feriez-vous à ma place? Je me promène. On a voulu me marier avec des connaissances, des commissionnaires en marchandises, des maraîchers du côté de Clamart, qui ont du foin dans leurs sabots, des boutiquiers du quartier. Je ne veux pas. Ce n'est pas mon goût et, de plus, ils me déplaisaient tous. Je n'aurais pas vécu la semaine en leur compagnie. Ce n'est pas leur faute ni la mienne. Or, la journée est longue. Quand ma tante est à sa besogne, moi je flâne. Elle pourrait quitter son métier; elle n'en a pas besoin pour vivre, mais elle y tient. Ça lui plaît de se tirailler avec les restaurateurs, les maîtres d'hôtel et les cordons bleus.

Pendant ce temps-là, je vais à l'aventure quand il fait beau. Et ce que j'entends sur mon chemin, vous ne vous en doutez pas. Depuis les zingueurs, les pâtissiers qui m'apostrophent avec des mots à faire rougir un escadron,--vous comprenez, une fille toute seule--jusqu'aux jolis cœurs des cercles qui me lorgnent à la place de l'Opéra et m'envoient des cartes par des larbins galonnés, c'est une averse de déclarations, comme la vôtre, au fait. Je retrouve ici ce que j'ai laissé là-bas sur les trottoirs. On ne peut pas faire un pas dans Paris, ou en chemin de fer, ou n'importe où, au Val-Dieu sans être apostrophée de la même façon. Et des voyous aux beaux messieurs du Jockey ou des Éclaireurs, c'est la même pensée qui s'exprime par des phrases différentes, et entre nous, bien entre nous...

--Quoi?

--Vous ne m'en voudrez pas?--Souvent c'est le voyou qui a le plus d'esprit. Vous comprenez donc qu'il n'y a pas moyen de se mettre en colère. On serait toujours cramoisie, pourpre; on attraperait des congestions. Le plus simple est de suivre son chemin sans avoir l'air d'entendre, de paraître ne pas comprendre, même quand on comprend à merveille, et d'en rire. C'est ce que je fais.

On presse un peu le pas, quand le monsieur est vif dans son exposé de principes.

S'il est intelligent, il comprend et s'en va chercher fortune ailleurs. Si c'est un étranger ou un imbécile et qu'il insiste en arrivant à des propositions trop crues, il faut lui mettre les points sur les i ou appeler les sergents de ville.

C'est une extrémité fâcheuse et rare.

Mon histoire est celle des femmes seules qui ne sont pas entourées de domestiques pour les servir et les garder. Pas de différence. Les filles sont créées pour l'amusement des hommes, à ce qu'il paraît. Dès qu'il y a un chapeau, une robe et des bottines, ils n'y regardent pas de près. J'ai des amies laides. Il leur en arrive tout autant.

Elle se tut.

Chazolles demeurait interdit.

Elle le fixa avec ses yeux bleus d'une douceur pénétrante.

Les rayons de ses prunelles filtraient entre ses longs cils plus sombres que ses cheveux, une beauté de blonde, et ce fut d'une voix mélodieuse et caressante qu'elle ajouta:

--Vous voyez bien que je ne peux pas me fâcher de ce que vous me dites, vous!

Maurice se sentait remué plus qu'il n'aurait voulu. Jamais une voix de femme n'avait fait passer un pareil frisson dans ses veines.

Pas même Hélène, son Hélène qui lui appartenait à lui seul, dont il avait eu le printemps. Cette fleur qui s'était épanouie à son souffle et dont il avait respiré les premiers parfums, son Hélène si soumise à toutes ses volontés, à ses caprices; son Hélène qui ne l'abordait qu'avec un sourire, ce sourire caressant de la femme qui se sent aimée et qui aime de toute son âme, sans crainte, sans fausse pudeur, libre devant Dieu et devant les hommes, pour qui le devoir est un plaisir, et qui s'appuie, confiante et radieuse, sur le bras qui doit la protéger et la conduire à travers le monde, à travers la vie.

Hélène disparaissait à présent devant cette fille impudente et naïve, d'une beauté licencieuse et dépravante qui parlait avec un inquiétant aplomb, sans gêne, comme si elle eût connu Chazolles depuis dix ans, l'amusant avec ses gestes délurés, ses mots hardis, tandis que ses yeux le brûlaient comme si la puissance de leurs rayons avait été centuplée par une lentille de cristal.

Il ne pouvait détacher son regard, attiré par une force inconnue, des mèches folles qui se collaient à son front d'une blancheur lactée, des tresses dorées et soyeuses qui se tordaient sur sa nuque, ni de sa poitrine aux contours si parfaits qu'elle semblait taillée dans un marbre sans défaut.

Insouciante, sûre de l'effet qu'elle voulait produire, elle attendait en jouant avec une branche de sureau qu'elle venait de casser.

Ils se taisaient.

Dans le lointain, on entendait, du côté du château, les notes envolées du piano, claires dans le silence de la nuit qui s'épaississait et du côté des bois, des cris d'oiseaux nocturnes qui s'éveillaient au moment où la nature allait s'endormir.

Elle se dirigeait lentement vers le village.

--Il est temps de rentrer, dit-elle; dans un moment on n'y verra plus et...

Il lui mit la main sur la bouche, pour retenir sur ses lèvres ce mot qui en sortait: Adieu.

--Ne partez pas, dit-il. J'étais si heureux de vous contempler à mon aise. Cette heure est la plus délicieuse de ma vie. Ne me quittez pas encore. Pourquoi troubler ce bonheur que j'éprouve auprès de vous? La belle nuit! Et quels souvenirs elle me laissera!

--Vous êtes sentimental, fit-elle en minaudant.

--Je ne sais pas, répliqua-t-il, je vous aime.

--Déjà!

--Est-ce que l'amour dépend du temps? Sommes-nous maîtres de le repousser ou de l'appeler en nous? Du jour où je vous ai aperçue à votre fenêtre, il est entré là--il frappa sa poitrine--et je sens qu'il n'en sortira plus.

--Vous voyez bien, fit-elle, vous voilà comme les autres.

--Non, dit-il, pas comme les autres. Moi, je vous aime sincèrement, profondément, avec respect.

--Oh! avec respect? fit-elle en effeuillant sa branche de sureau.

--Oui, avec respect, avec passion, de toute mon âme.

--Pour une heure?

--Pour toujours.

--C'est bien long, murmura-t-elle.

Elle laissa échapper un soupir.

--Et penser, dit-elle, que vous ne savez seulement pas mon petit nom!

--C'est vrai; mais que me fait ce nom? C'est vous que j'aime.

--Voulez-vous le connaître? Les autres le demandent, vous savez?

--Dites-le moi.

--Angèle.

--Il est joli.

--Vous trouvez?

--Oui, et il vous va si bien!

--C'est un compliment; enfin il vous plaît?

--Certes!

--C'est peut-être parce que je le porte.

--En effet.

--Allons, continuez, vous êtes en bon chemin. Mettez-moi dans le mien, car l'obscurité s'accroît et je pourrais me perdre. Vous me parlerez en me reconduisant.

--C'est juste, il est tard et votre cousin serait inquiet.

Un éclat de rire argentin et perlé lui répondit.

Elle le regarda avec une mine effarouchée, très drôle.

--Inquiet, répéta-t-elle. Ah! bien oui! vous plaisantez. Quelle idée vous vous faites du monde, vous autres, les millionnaires, les châtelains. Vous avez donc vécu dans les nuages.

Inquiet, mon cousin Méraud? Gaspard Méraud? En voilà un qui ne s'est jamais avisé de prendre du souci pour ces vétilles. Vous pensez à vos enfants qu'une ou deux bonnes escortent comme les gendarmes faisaient de la malle-poste quand on redoutait des bandes de voleurs. Vous croyez que les filles comme nous sont gardées et qu'on les tient par leurs jupes comme les demoiselles riches; qu'elles ont une queue de femmes de chambre derrière elles avec des bonnets cauchois ou des capuches à rubans de nourrices. Ouiche! j'ai toujours eu mon olivier courant, moi. On m'a lâché la bride et je n'en ai pas abusé, j'ose le dire. Pour me surveiller il aurait fallu perdre des journées et je n'en valais pas la peine. Je suis un enfant de la halle, de la balle, si vous aimez mieux. Comprenez-vous? Tous les miens étaient enfoncés dans la marée du matin au soir.

Je me suis donc élevée comme j'ai pu, tantôt au couvent, tantôt à la grâce de Dieu. Depuis ma sortie de pension, j'ai besoin de courir, de vagabonder. J'aime l'école buissonnière au soleil de Paris, ce soleil, pâlot l'hiver, qui nous rôtit l'été quand les murs de plâtre sont chauds comme des mottes de four. Et me voilà.

--Ainsi vous êtes libre?

--Comme les hirondelles de vos fenêtres.

--Que faites-vous de votre liberté?

--Pourquoi cette question?