Part 7
--Oui. Que voulez-vous, ma bonne, nous l'avons gâtée, cette petite. Pivent ne voulait pas la voir se gâcher à un banc, comme nous. Il n'y avait rien de trop beau pour elle. Elle était orpheline. Ma sœur Claire est morte de bonne heure. Elle couvait des chagrins. Et puis cette pauvre fillette était si fluette, que Pivent avait des faiblesses pour elle. On l'a fourrée en pension à Sceaux, comme une demoiselle, mais elle ne pouvait pas tenir en place. Elle a changé dix fois de maison. Enfin elle en est sortie pour n'y plus retourner. La dernière fois, c'était dans un pensionnat du côté de Sèvres qu'on l'avait casée. Personne n'en voulait à cause de ses caprices. Quand elle est revenue à la maison, c'était la même vie. Du vif-argent dans les veines, mame Florence, mais pas moyen de se fâcher contre elle. Une enjôleuse. Pivent en raffolait. Il aurait fait une maladie de s'en passer une minute. Quand il ne la trouvait pas en rentrant le soir, il lui semblait que la maison était vide. Malheureusement, depuis la perte de mon pauvre mari, je ne peux pas la surveiller comme il faudrait. Vous comprenez, elle s'ennuie toute seule; elle va se promener; et une jeunesse comme elle, c'est tracassé par un tas de gens. Tout à fait sa pauvre mère! Elle était trop coquette et il ne manque pas de propres à rien qui rôdent autour des jolies filles.
Elle prit un maquereau et de colère elle le jeta violemment sur le marbre où les poissons s'étalaient, dans l'humidité gluante, avec leurs couleurs de nacre rose ou de bronze florentin.
--Je voudrais les aplatir comme ça, conclut-elle en écrasant une écrevisse entre ses doigts.
Elle ne disait pas la colère qu'elle gardait dans l'âme, non contre sa nièce, il lui était impossible de la haïr, mais contre ceux qui la lui avaient prise.
Elle contait sans se faire prier l'histoire de sa sœur, mais elle se taisait sur Angèle et ses chutes, la couvrant de son indulgence toute maternelle.
--Voyez-vous, mame Florence, disait-elle, son père, on ne l'a jamais connu. Ma Claire, une brave fille, n'a pas voulu nous le nommer. Elle nous a dit qu'il était mort. Je n'en ai rien cru. J'ai toujours soupçonné un vaurien de ma connaissance, qui tournait autour de notre étal, un de ces jolis cœurs qui n'ont pas le sou, ne travaillent pas et ne se privent de rien tout de même. Miséricorde! ma pauvre Florence, on aurait pu le mettre à l'étalage! Claire était faible et bonne comme du pain. Ce n'est pas sa faute. Et fraîche comme un printemps! Un bouquet! Sa petite me la rappelle quelquefois. Elle est morte en nous la laissant. Par malheur, l'enfant a du sang de son père dans les veines et c'est un mauvais lot.
Son blâme n'allait jamais plus loin.
Elle continuait:
--On ne pouvait pas l'abandonner pour ça, n'est-ce pas? Nous autres, nous étions économes comme des fourmis. Gaspard de même. Il a arrondi sa pelote. Tout ce bien-là doit revenir à la petite. Elle nous est restée toute seule, blonde, blanche, toute mignonne avec une tête d'ange. On n'allait pas la laisser sur le pavé, à grelotter l'hiver sous la voûte des halles, les pieds dans l'eau. C'était un meurtre, un massacre! On en a fait ce que vous voyez. Si elle tourne mal, tant pis. Nous n'aurons rien à nous reprocher.
Si elle avait poussé plus loin ses confidences, elle serait entrée dans des détails lamentables.
Elle aurait appris à ses voisines, à ses confidentes, que cette enfant pour laquelle elle avait autant de faiblesses que son--homme--leur avait, à seize ans, glissé entre les doigts avec la vivacité de l'équille plongeant dans le sable au bord du flot.
On ne savait seulement pas où la repêcher ni ce qu'elle était devenue.
Ce malheureux Pivent la cherchait du matin au soir en se faufilant partout comme un furet.
Sa désolation faisait peine à voir et il était devenu, de chagrin, plus sec qu'une merluche.
Il en perdait la tête et négligeait les plus chers intérêts de son commerce.
A la criée, il laissait passer les meilleures occasions sans en profiter et se faisait adjuger par inadvertance des mannes de soles ou des lots de merlans à des prix dérisoires de cherté.
Madame Pivent s'était vue obligée de prendre le gouvernail et de diriger la barque.
Le mari avait donc pu se livrer en toute liberté à ses recherches.
Un soir, après plus de six semaines perdues, il rencontra la fugitive à l'Élysée-Montmartre en compagnie d'un grand bohème dégingandé d'une tenue extravagante, au moment où ce fantoche,--un poète!--initiait la jeune fille aux principes d'un chahut accentué.
Le malheureux poissonnier fut pris d'un tel saisissement qu'il resta immobile une seconde, puis il se précipita sur le bohème et lui administra une épouvantable volée.
Le poète resta sur le carreau, cassé en deux.
Le vainqueur, dûment appréhendé, fut conduit au poste, et huit jours après, expira de colère rentrée.
A la vérité, il avait rossé le séducteur enamouré, mais ce qu'il voulait, c'était sa petite, et pendant la bagarre, elle avait filé au bras d'un autre ravisseur, un rapin de la rue de Laval, chez lequel elle était allée poser pour un portrait qui ne fut jamais admis au Salon, malgré l'incontestable perfection du modèle. Tout lui était bon.
Le sang de son père et des Méraud mélangés!
Madame Pivent était bourrue, fruste, raide en paroles, robuste comme un portefaix, taillée à coups d'eustache, comme un bûcheron, légèrement barbue à la lèvre supérieure. C'était à croire qu'au dernier moment le créateur s'était trompé de sexe, mais elle possédait une qualité essentielle et dominante, le dévouement entier, vaillant et solide.
Malgré ses accès de colère contre sa nièce, malgré ses rancunes pour le mal qu'elle leur faisait, à eux qui la traitaient comme une fille bien-aimée, malgré même la mort de son mari dont Angèle était la seule cause, peut-être même en raison de ces grosses peines dont cette fille aussi légère qu'attrayante avait été la source, elle gardait au fond du cœur une immense tendresse, une affection irritée contre cette créature indomptable et vicieuse, un amour pareil à l'emportement insensé d'un amant pour la maîtresse qui le trompe.
Angèle, pour madame Pivent, représentait l'objet qu'il faut cultiver, sur lequel on dirige les élans d'une âme qui ne peut rester vide, sa seule distraction, l'unique amour auquel elle se serait sacrifiée avec l'irrésistible passion qui veut qu'on se dévoue à quelqu'un ou à quelque chose.
La petite Angèle était la seule défaillance de cette virago des halles.
Dans son appartement de la rue du Cygne, au quatrième d'une vieille maison délabrée, elle éprouvait une tristesse morne lorsqu'en rentrant elle ouvrait la chambre de sa nièce, ou mieux de sa fille, et qu'elle apercevait le lit blanc couvert de sa housse de filet bleu, aux rideaux de mousseline fraîche, intact et sans un pli, les chaises soigneusement rangées, la toilette de marbre blanc dans le même état qu'elle l'avait laissée le matin. Elle appelait sa bonne, une petite Bretonne du Morbihan, qui répondait au nom de Brigitte et commençait son apprentissage sous les ordres de la poissonnière:
--Brigitte, as-tu vu ma nièce?
Le plus souvent la Morbihannaise répondait:
--Non, madame; elle n'est point venue, bien sûr.
Quelquefois, au contraire, Angèle avait fait une apparition dans la journée aux yeux émerveillés de la petite bonne.
Elle arrivait dans des toilettes tapageuses, très soignées depuis la bottine de Ferry jusqu'au mantelet de la bonne faiseuse.
Elle avait l'instinct de l'élégance et, ses premières armes faites dans le monde de la galanterie, elle s'était promptement classée parmi les filles qui occupent les oisifs des cercles, font sensation au Bois dans une victoria de grande remise, aux samedis du Cirque, aux premières des petits théâtres et ornent les cabinets des cabarets à la mode comme une pièce rare de Sèvres ou de Rouen décore les crédences d'une salle à manger de millionnaire.
Sans renoncer à ses liaisons du début, elle en était venue à les dissimuler et le hasard l'avait lancée dans une sphère plus brillante.
Ce hasard s'était manifesté sous la forme d'un jeune seigneur qui porte un nom célèbre, et lui prête un nouveau relief auquel ses aïeux n'ont certes pas songé.
Le duc Savinien de Charnay est l'inventeur d'une chose nouvelle à laquelle il a fallu un nom nouveau.
Il l'a trouvée sans peine, et son imagination étiolée, rachitique comme sa personne ne s'est pas mise en frais.
Le pschutt est né grâce à lui; grâce à lui il a été baptisé.
Pschutt signifie tout ce qui est excentrique aux latitudes où rayonne la jeunesse mondaine, tout ce qui est supercoquentieux, tapageur, ineffable de goût et neuf dans la mode, la déesse du groupe présidé par ce Brummel maladif et malingre.
Il est très pschutt de faire un souper à cinq louis par tête, au grand Seize, en compagnie de demoiselles dont l'esprit et la poitrine sont également décolletés; très pschutt de porter au doigt, à sa cravate ou à sa chemise des diamants que les Charnay du vieux temps laissaient à leurs femmes; très pschutt encore de se prélasser aux courses, à Longchamp ou à Chantilly, en compagnie d'une admirable drôlesse qu'on lance, et plus pschutt, de cent coudées, de la céder, fleur effeuillée, avec indifférence et lassitude à ses amis et connaissances, après en avoir froissé quelques pétales; pschutt, de manier un steppeur sans rival sur le boulevard; pschutt, de compromettre une femme du monde; pschutt, de trouver une coupe de veston originale et de la commander à son tailleur; pschutt, d'éconduire ses créanciers en les faisant bâtonner par ses laquais... si on osait.
Le jeune duc de Charnay règne sans contestation dans le royaume du pschutt.
Il a même une cour de badauds qui l'admirent et dont il se moque, qui l'imitent et sont ridicules, là où sa suprême impertinence triomphe.
C'est à lui qu'Angèle Méraud a dû son admission aux couches supérieures de la société parisienne et sa découverte fait honneur au coup d'œil de ce rejeton d'une race illustre.
Il cheminait une après-midi comme un simple bourgeois dans l'avenue des Champs-Élysées.
Sa victoria attelée de deux alezans d'une légèreté surprenante l'attendait au bord du promenoir des piétons.
Il allait rêvant à des points désagréables qui se montraient à son horizon. Il voyait entre autres voltiger dans les nuages des oiseaux noirs ayant quelque ressemblance avec des corbeaux et qui portaient dans leur bec des papiers couverts de lignes serrées de fines écritures et timbrés, au coin, du sceau de l'État.
Le pschutt est agréable et bruyant, mais parfois il est cher. A renouveler ses chevaux, ses voitures, six fois par an; à changer sans cesse les meubles de son hôtel, à voyager de Nice à Trouville et de Bagnères-de-Luchon à Contrexéville ou à Vichy en traînant à sa suite tout un monde de courtisans et de valets, à imaginer de triomphants costumes pour les bals masqués et les redoutes et à sabler du champagne chez Bignon ou à la Maison Dorée sans rime ni raison, on dépense des sommes et les revenus du jeune duc n'étaient pas à la hauteur de l'illustration de sa famille.
Le papier timbré pleuvait chez le concierge à son petit hôtel de la rue de Berry. Il ne devait lui rester sous peu qu'une ressource: épouser la demoiselle d'un banquier fraîchement enrichi à la Bourse dans quelque émission véreuse, ou l'héritière d'un fabricant de bonneterie assez calé pour se payer la coûteuse vanité de restaurer le blason dédoré des Charnay.
Le duc envisageait d'ailleurs cette éventualité avec une impassibilité britannique.
Le flegme est tout ce qu'il y a de plus indispensable pour quiconque aspire à figurer avec honneur dans les phalanges du pschutt.
Ce soir-là, Charnay était préoccupé, mais il ne le laissait voir à personne.
Il frappait avec indolence la pointe de ses bottines aiguës du bout d'un stick mince et souple dont la pomme, une grosse émeraude, brillait dans ses gants clairs, ou il secouait la poussière de son pantalon gris perle à petits coups de ladite canne.
Le lorgnon à l'œil, il dévisageait avec son sourire insolent les femmes assises dans les fauteuils de la promenade et c'était une merveille de voir cet élégant jeune homme, trop petit pour être imposant, se dresser sur ses pieds et lever le nez en l'air pour plonger ses regards dans les yeux des filles d'une taille ordinaire qui le croisaient sur l'asphalte.
Le temps était très doux, par une belle journée de mai. Les Parisiennes arboraient pour la première fois leurs toilettes printanières. Elles avaient renoncé aux fourrures qui voilent la grâce des formes.
Le duc remarqua bientôt une jeune fille qui marchait devant lui, délicieusement cambrée, la robe adorablement seyante, le chapeau à la Gainsborough hardiment campé sur une forêt de cheveux d'un blond vénitien à reflets d'or rouge.
Plusieurs fois elle se retourna pour voir quel était ce personnage qui s'obstinait à la suivre, se tenant toujours à deux pas derrière elle, et gardant la même distance, quelle que fût son allure rapide ou calme.
Alors il put admirer les lignes suaves d'un visage qu'il s'étonna de ne pas connaître.
Il allait l'aborder, au coin de l'avenue Marigny, quand elle monta dans un petit coupé où un jeune homme était déjà installé et qui partit au grand trot du côté des boulevards.
Mais le duc avait reconnu un des membres de son cercle, le jeune M. Abraham Saller, le fils du banquier de la Chaussée-d'Antin.
Il en savait assez.
Le soir même, à la rue Royale, il aborda son collègue, un brun anguleux, maigre et sombre, le type raté des races sémitiques, qui ne manquait que d'esprit et de formes pour être présentable. Il est vrai que la fortune de son père comblait avantageusement ces lacunes.
--Oh! dit-il, cher ami, vous cachez avec soin vos conquêtes.
Saller fit une grimace:
--Je ne comprends pas, dit-il.
Il comprenait parfaitement.
Depuis huit jours il avait rencontré Angèle et commencé une cour assidue, sans résultat jusque-là.
Pour la première fois de sa vie peut-être, la nièce de madame Méraud se faisait prier.
Au moment où Charnay l'avait aperçue, elle allait recevoir la clef d'un entresol que Saller lui avait meublé rue de Londres. C'est là que le flambeau des hymens passagers devait s'allumer pour eux deux jours après,--un caprice d'Angèle qui imposait ces conditions.
Le duc arracha ces détails au jeune Hébreu en jouant avec lui une partie d'écarté qu'il perdit, et, le surlendemain, ce fut lui qui inaugura l'entresol en compagnie d'une dizaine d'amis qu'il convia à la fête.
Cet enlèvement fut considéré comme très pschutt.
Naturellement Abraham Saller fut exclu et mécontent.
Il se rebiffa, se permit quelques propos assez raides sur son adversaire, et reçut le lendemain, à la frontière belge, un maître coup d'épée qui, sans mettre en danger sa précieuse vie, le tint, six semaines, sur son grabat en bois des Iles, livré à des rêves que l'image d'Angèle dut parfois assombrir et dont il se vengea en achetant quelques créances sur son heureux rival.
Tels furent les débuts de l'héritière des Méraud dans la haute vie!
XII
Ce fut un beau feu qui dura une quinzaine et brûla le peu de sang qui restait dans les veines de l'héritier des Charnay, espoir de cette race tombée en décrépitude.
Mais l'amour même illégitime n'habite pas longtemps avec la gêne.
L'enfant de Juda, pour se consoler de son coup d'épée, se donna la jouissance d'envoyer à l'usurpateur les notes d'installation de l'entresol d'Angèle et sur cette sommation muette mais expressive, il fallut s'exécuter.
Il eût sans doute été très pschutt d'user sans vergogne des meubles payés par un autre, mais le duc manqua d'audace et recula devant cette économie.
Les vaillants même ont leurs faiblesses.
Les notes s'élevaient à la somme de dix-sept mille cinq cent quinze francs.
Ce n'était pas un total effrayant, mais il suffit d'une goutte d'eau pour combler la mesure.
D'autre part, le jeune duc n'était pas en veine et la dame de pique lui tenait rigueur depuis quelques semaines.
Bref, quand il eut promené dans sa victoria et exhibé aux avant-scènes son enviable conquête, il s'avisa de penser que sa vanité était satisfaite, qu'il avait assez fait pour sa gloire et qu'il était de bon goût de passer la main à d'autres.
C'était d'ailleurs plus lucratif et ses journées lui resteraient entières pour courir chez les usuriers et se procurer de nouvelles ressources, des lingots à fondre dans le creuset où tant d'autres avaient déjà passé.
Ce fut le triomphe de l'adorateur évincé.
Sa blessure était guérie et il eut la joie de coucher dans ses meubles qui ne lui coûtaient rien.
Alors il arrangea une existence fort à souhait pour sa capricieuse maîtresse.
S'il ne pouvait lui offrir d'armoiries et si, en sa compagnie, elle perdait le droit de broder des couronnes sur ses mouchoirs, du moins il puisait, sans observations, les billets de banque par liasses dans la caisse paternelle dont on ne craignait pas la ruine.
Angèle put avoir une femme de chambre et vivre chez elle à sa guise.
Le jeune M. Saller lui donnait quinze cents francs par mois et ne se montrait pas exigeant.
D'ailleurs il eût été autoritaire en pure perte.
Inutile d'essayer de réduire cette fantasque fille à une obéissance quelconque.
Elle ne faisait que ce qu'elle voulait, disparaissait au moment où on y pensait le moins et pour toute explication se contentait de jeter à la tête de sa camériste ou de son banquier cette explication:
--Je vais chez ma tante.
Il fallait s'en contenter.
Elle revenait quand c'était sa fantaisie.
Du reste, pleine d'esprit et de gaieté, riant toujours, entraînante et folâtre. La séduction en chair et en os.
Et sans leçons, d'instinct ou peut-être à cause de l'harmonie de tout son être, elle était devenue rapidement supérieure aux autres femmes dans l'art de la coquetterie.
Elle portait divinement la toilette et il suffisait qu'une robe fût drapée sur son corps de statue pour qu'elle parût un chef-d'œuvre sans défauts.
Au fond, ses liaisons avec ce duc mièvre et dégénéré, qui ne parlait, en zézayant, que de chevaux, de cartes, de filles et de bijoux; qui se parait comme une femme et restait volontiers des heures entières en face d'une glace reflétant son personnage; avec ce faux grand seigneur dont le jargon de convention, masquant la stérilité de son esprit, l'avait séduite d'abord, aidé de son titre, et qui était réduit aux expédients pour se procurer les cent louis qu'il allait perdre au bac, moins adroit et plus honnête que les grecs qui le plumaient; son intimité avec ce fils de financier sans pudeur qui se vantait d'exploiter à outrance la bêtise des masses; avec cet Abraham, inepte au premier chef et fort heureux que ses pères fussent nés avant lui, dépourvus de préjugés et bien armés pour la conquête de la Toison d'Or; avec ce crétin qui ne louait que l'argent et sa puissance et se serait couché à plat ventre devant ce fétiche d'où il tenait sa seule force; ses relations en un mot avec ces beaux fils avachis et vidés n'ayant pour toute supériorité que les coupés qui les attendaient aux portes des restaurants en vogue, leurs habits taillés par des artistes, leurs cannes de Verdier et les somptueux hôtels où des domestiques de haut style, plus dignes que leurs maîtres, étaient payés pour se moquer d'eux; ces amitiés qui l'amusaient d'abord avaient fini par lui agacer les nerfs et lui donnaient parfois des regrets de l'Élysée-Montmartre, de son poète du Rat-Mort qui signait maintenant des chroniques dans un grand journal du matin et de son rapin dont la réputation se faisait jour et qui venait d'obtenir une troisième médaille au dernier Salon.
Un jour elle n'y put résister.
Elle était écœurée.
En vain elle s'était réfugiée plus souvent rue du Cygne, chez sa tante Pivent, qu'elle avait comblée de joie et qui en versait des larmes d'attendrissement; en vain aussi elle était allée revoir, à l'atelier de la rue de Laval, son portrait, que l'artiste, toujours amoureux, avait corrigé de mémoire, sa mélancolie devenait plus profonde.
Elle en avait assez.
Sans oser rompre, car elle tenait encore sinon à ces amants qu'elle aurait jetés par la fenêtre, si elle en avait eu la force, mais aux plaisirs qu'ils lui procuraient, baignoires au Vaudeville ou aux Variétés, promenades au Bois, soupers fins et triomphes d'amour-propre, elle se fit un jeu de les torturer par des disparitions imprévues, par des malices qu'ils supportaient avec la platitude d'esclaves domptés.
C'est ainsi qu'un jour, après une querelle entre elle et le jeune Abraham qu'elle avait fort maltraité en paroles, à propos d'un bracelet de grand prix qu'il lui refusait, elle s'était souvenue de son cousin Gaspard Méraud, retiré à la campagne, au fond d'une bourgade moitié normande, moitié percheronne.
Il lui était venu à la pensée qu'elle accomplirait un devoir de famille en allant rendre visite à ce néophyte de la vie des champs et qu'il était à propos de passer quelques jours auprès de lui pour changer d'air.
Elle lui avait donc adressé subitement ce billet laconique:
«Mon cher cousin Gaspard,
»Je m'ennuie à Paris. Vous avez bien fait de le quitter. C'est un vilain endroit et les gens y deviennent d'un bête à faire peur. Venez me chercher à la gare de Laigle après-demain jeudi au train de onze heures trente. J'arriverai avec armes et bagages. Je dis Laigle. Je me suis acheté une carte et je vois que c'est la station la plus rapprochée de vous. Le Val-Dieu? Est-ce que vous êtes dans un couvent?
»A bientôt. Je vous embrasse à deux mains.
»Votre petite,
»ANGÈLE.»
En recevant cette lettre, Méraud essuya un pleur de joie.
Il était aussi faible que sa cousine Pivent.
La malicieuse fée les ensorcelait.
Il courut au château et pria le cocher, maître Jacques, le chef des écuries de Chazolles, de lui prêter une carriole pour aller au-devant d'une jeune parente qui venait passer quelques jours chez lui.
A l'abbaye, on ne savait rien refuser à un voisin.
Méraud était donc arrivé à la gare à l'heure dite, traîné majestueusement par une forte bête de labour dans une charrette anglaise, et il avait ramené sa cousine, en épiant l'effet d'une aussi gracieuse apparition sur les boutiquiers de la ville. Il fut satisfait. Angèle était radieuse. Le bon tour qu'elle venait de jouer au duc qui la voyait encore quelquefois et surtout au jeune M. Saller, sa bête noire, lui prêtait une animation et un éclat extraordinaires.
C'est à peine si elle avait quitté Paris et sa banlieue avant le voyage.
La nouveauté du paysage vraiment grandiose qui se déroule pendant la traversée de Laigle au Val-Dieu redoubla sa belle humeur et ce fut au milieu d'une explosion de joie naïve qu'elle arriva à la maison du rentier.
On sait le reste.
Lorsque, le jour de l'assemblée, l'attention de Chazolles fut attirée par la vue de la belle fille, elle était à la villa Méraud depuis quelque temps et personne à Paris ne connaissait le chemin qu'elle avait pris, à l'exception de sa tante Pivent à laquelle elle avait recommandé le silence que la bonne dame n'était pas disposée à rompre, heureuse que sa nièce allât se retremper dans l'air pur de la Normandie et se refaire une virginité dans le village où elle se confinait comme un pécheur qui se met en retraite.
La vue de Chazolles avait produit une vive impression sur l'esprit si mobile de la jeune fille.
Peu à peu elle se piqua au jeu.
Le châtelain du Val-Dieu lui semblait une proie désirable.
Certainement ce campagnard à tournure de mousquetaire valait mieux, malgré la quarantaine, que les rapins chevelus, les bohèmes drôlatiques et râpés qui avaient profité de ses débuts; mieux que les petits-maîtres, les gens du pschutt, les frelatés, les éreintés, les étiolés et les ramollis qui l'avaient mise en fuite par la révélation continue de leurs pauvretés.