Part 6
Ah! par exemple, ce serait trop drôle.
Et humiliant, en vérité!
Cela ne s'était jamais vu et ne se verrait pas.
Il se secouait pour se bien convaincre qu'il était éveillé. Il se raidit et il lui vint au cœur une amertume en pensant à ce caprice du sort qui plaçait l'objet de ses méditations forcées, cette fille de rien qui l'occupait malgré lui, dans la ridicule bicoque d'un ancien courtier des halles sur le compte duquel on imaginait chaque jour au Val-Dieu une plaisanterie nouvelle,--inoffensive à la vérité,--depuis que le Méraud était venu s'établir dans le pays, y étalant son luxe criard qui jurait avec la simplicité rustique des cultivateurs parmi lesquels il s'était implanté comme un intrus.
Le Parisien avec ses fantaisies d'Asnières ou de Bougival, lui avait gâté un coin de son paysage.
Vingt fois, il l'avait donné au diable avec sa servante équivoque, cette haridelle efflanquée, étiolée, qui frottait du matin au soir ses fenêtres et ses murailles, même à l'extérieur, avec la religion d'un sacristain qui fourbirait la châsse remplie des reliques d'un saint vénéré.
Et c'était là, dans ce grotesque tabernacle, sur ce reposoir du manieur de congres et de raies en retraite, qu'il allait adorer son idole, admirer la divinité qui lui tirait les yeux, l'étoile qu'il voyait scintiller quand toutes ses félicités réelles, solides, certaines se trouvaient repoussées dans les ténèbres par cet éclat de strass et de clinquant!
Il errait, fuyant les autres, ayant besoin de solitude, dans les allées les plus écartées, lorsqu'il fut frappé par un bruit de voix qui se rapprochaient de lui.
La nuit arrivait, une nuit claire et tiède de juillet. Sous les bosquets, on ne distinguait plus rien.
Il se retrancha contre ces importuns à l'abri d'un chêne creux, énorme et bas, si vieux qu'il tombait en poussière et que la sève ne circulait plus que dans l'épaisseur des écorces, seules restées debout.
C'étaient l'antiquaire et le député qui se promenaient bras dessus bras dessous, en causant avec animation.
Ils s'arrêtèrent auprès du chêne.
--Moi, je vous affirme, disait Duvernet, que vous devriez conseiller à votre gendre de prendre cette position. Il le peut. Il est très aimé dans le pays. Il n'a qu'à étendre la main. Le préfet me l'a déclaré vingt fois.
--Ma fille s'y oppose. Elle adore Maurice, et voulez-vous que je vous dise, je la crois jalouse, très jalouse, sans qu'il y paraisse. Ici, entre nous, elle le tient. Elle n'a pas de concurrence à redouter. Tandis que dans ce damné Paris! Dame! nous le savons bien, n'est-ce pas? Les tentations sont si communes!
--Et si violentes!
--A qui le dites-vous?
--Gredin!
Le banquier donna un léger coup sur le ventre du député qui se mit à rire.
--Mais s'il s'ennuie? objecta Duvernet.
--S'ennuyer! Il n'en a pas le temps.
--Oui, je connais l'argument. Ses étalons, ses bêtes à cornes, ses cultures, le colza, les trèfles, les luzernes, les mérinos perfectionnés, ses coqs Brahma, ses Crèvecœur!
--N'est-ce rien?
--C'est beaucoup, mais...
--Ce n'est pas tout dans la vie. Voilà ce que vous entendez.
--Certainement. Et votre fille, elle-même, doit parfois regretter de se confiner ici, de s'exiler loin de Paris, son pays natal, sa véritable patrie. La campagne, c'est merveilleux, cher monsieur, mais les contrastes en font valoir les qualités. Voyez donc la différence. Dans votre splendide hôtel du Cours-la-Reine vous réuniriez tout votre monde, la couvée entière, et les distractions ne vous manqueraient pas. Ce serait un fête perpétuelle. Et puis...
--Et puis quoi? demanda Châtenay.
--Vous avez une fille, charmante, vive, qui n'est pas ennemie du plaisir.
--Denise?
--Oui, Denise. Il faudra la marier.
--Rien ne presse.
--Sans doute, mais une jeunesse comme elle doit trouver la retraite qu'on lui impose un peu dure, parfois.
--Hé! Hé! Il y a du vrai dans ce que vous dites.
--Il y en a beaucoup. Elle adore sa sœur. Elles ne peuvent pas se quitter. Il faut donc que la smala émigre à Paris tout entière.
--C'est bon, mais lui, Maurice, habitué à une vie active, qu'est-ce qu'il fera là-bas?
--Député? Tout ce qu'il voudra.
--Des discours. Ce n'est pas la peine. Il en pleut. C'est une averse, un déluge. Nous sommes noyés dans les discours. Je ne dis pas cela pour les vôtres.
--Ne vous gênez pas.
--Raisonnons. Vous êtes un avocat distingué, vous, mon cher Duvernet; vous arriverez au pinacle. On dira le ministère Duvernet sous peu. Grand honneur pour nous, vos amis, mais Maurice!
--Ne riez pas. Si votre gendre était député, qui est-ce qui l'empêcherait d'avoir aussi son portefeuille?
--Bah!
--Mais vous savez qu'il nous enfonçait comme il voulait au lycée. Il avait tous les prix. Une facilité de travail incroyable! Lauréat du grand concours!
--Ah! cher monsieur, ministre! Que dites-vous là?
--Pourquoi non?
--Y pensez-vous?
--Très sérieusement.
--Quel portefeuille?
--Mais le premier venu. Celui de l'agriculture, par exemple. Hein?
Châtenay posa sa main sur la manche de Duvernet.
--Ah! non, pas celui-là, mon ami!
--A mon tour, je vous demanderai pourquoi?
--Voyons, un agriculteur! Ça ne peut pas être ministre de l'agriculture. Un quincaillier, un avoué, un médecin, tout ce que vous voudrez, mais pas un agriculteur. Ça ne s'est jamais vu.
--Vous êtes facétieux, cher monsieur Châtenay, agréablement facétieux!
--Non, riposta le banquier, je suis réactionnaire.
Les deux hommes se levèrent du banc où ils s'étaient assis et s'éloignèrent en riant.
Chazolles quitta son chêne, la retraite d'où il les avait écoutés.
X
Il se dirigea lentement vers le château.
Si huit jours auparavant ou la veille seulement, on lui avait soutenu que la perspective d'une candidature à la députation ne le mettrait pas en colère, si on avait osé prétendre qu'elle ne serait pas repoussée brutalement, avec dédain, il aurait offert de tenir n'importe quel pari contraire.
Ou il aurait supposé qu'il devenait fou et qu'il était prudent de l'enfermer en le confiant au docteur Blanche ou à quelqu'un de ses émules.
Échanger son indépendance, sa bonne liberté contre cette servitude, mal déguisée sous un manteau honorifique, qui consiste à se tenir à la discrétion de ses électeurs, à abdiquer le droit d'aller et venir à son gré, de surveiller à l'aise ses blés naissants, ses étables, ses jardins, de chasser selon son caprice et de vagabonder au nord, ou au midi, dans ses prés verts, ses champs de luzerne, ou aux profondeurs mystérieuses de la forêt, se faire le serviteur des autres, cette perspective lui aurait semblé des plus absurdes.
Et cependant les paroles de Duvernet l'avaient caressé agréablement, comme une brise d'avril chargée de bonnes odeurs, qui vous souffle au visage par une tiède matinée.
Cette idée le choquait moins.
Elle ne le choquait même plus du tout.
Député! Ce mot était gros de promesses.
Les beaux yeux de la Parisienne le réconciliaient avec Paris et la députation expliquerait naturellement un changement dans ses habitudes.
L'obligation de se métamorphoser, pour lui raide et fier au fond malgré ses allures ouvertes et cordiales, en quémandeur de suffrages, de rédiger des placards fallacieux, d'afficher ses opinions sincères ou fardées, de se mettre aux genoux des électeurs en tendant vers eux des professions de foi humbles et emphatiques, comme un aveugle tend sa sébile au pont des Arts, la pensée de voir sa personne livrée aux controverses et son nom collé sur toutes les murailles de l'arrondissement, ce tapage enfin et cet éclat, dont il avait horreur le matin encore, ne l'effrayaient plus.
Parce que là-bas, tout au fond, dans les ténèbres de son âme soudainement obscurcie comme une eau limpide dont on a remué la vase, il voyait flotter les spectres des amours inconnues, comme les mages l'étoile biblique qui les menait à travers le désert à la crèche où ils cherchaient le Messie.
Et lorsque, rafraîchi par l'air du soir, il rentra au salon, où Hélène et sa sœur jouaient à quatre mains le menuet de Boccherini, il fut tout heureux quand, les derniers accords plaqués sur le piano à queue d'Erard, Hélène se leva, et, posant ses deux bras à demi nus sur les épaules de son mari, elle lui dit:
--Tu sais la nouvelle?
--Quelle nouvelle?
--Le père Mahirel est à l'extrémité.
Celui qu'on appelait avec cette irrespectueuse familiarité le père Mahirel, était un riche marchand de bois d'opinions flottantes et plutôt réactionnaires, comme celles de M. Châtenay.
Au fond, il n'existait pas, dans les pays les plus despotiques, de boyard ou de pacha qui lui fussent comparables.
S'il avait pu suivre ses inspirations, il aurait rétabli la gehenne, la torture, les culs de basse-fosse, les oubliettes et la pendaison, haut et court, au premier chêne venu.
Mais, en paysan narquois et madré comme pas un, il comprenait son temps.
Il s'était procuré une peau de mouton à longue laine et l'endossait par dessus sa peau d'ours mal léché.
Sa principale finesse était de compter sur l'incommensurable sottise des autres.
Tout ce qui peut flatter la masse du populaire, l'argent pour rien, la réduction des impôts, point de service militaire, la paix permanente, ce desideratum des campagnards qui ne sont pas si bêtes, il le garantissait sans vergogne.
Les petits surtout étaient l'objet de ses flatteries et de ses prédilections; il s'aplatissait devant eux, parce qu'ils ont le mérite du nombre.
Naturellement les promesses ne lui coûtaient rien.
Il est juste de reconnaître qu'elles ne rapportaient pas davantage.
Son élection, à l'entendre, était une panacée universelle.
Va-t'en voir s'ils viennent, Jean!
A la Chambre, il s'était acquis une agréable notoriété par ses motions périodiquement reproduites.
Il sollicitait, avec constance, des encouragements pour l'agriculture.
C'était creux, c'était vague, c'était nébuleux; l'agriculture n'en était pas plus encouragée et râlait dans le marasme, mais les électeurs se frottaient les mains et disaient:
--Il pense à nous!
Il ne leur en faut pas davantage pour être heureux!
Bon peuple! Et on te calomnie!
Le père Mahirel avait d'autres cordes à son arc.
Il distribuait des quantités incroyables de poignées de main.
C'était la seule aumône dont il ne se montrât point avare.
Et il invitait par fournées les électeurs à son château, car il en avait un.
A la vérité, cette résidence n'a aucune prétention à rivaliser avec Chambord ou Chenonceaux.
C'est une assez vaste masure, située à l'entrée d'un village indigent, au milieu de pâturages maigres et dans un site dépourvu de poésie.
L'ancien marchand de bois avait acheté la ferme qui accompagne cette bicoque délabrée, à vil prix, et rafistolé les bâtiments tant bien que mal.
Là, il tenait en réserve d'abondantes provisions de piquettes du Midi qu'il versait libéralement à ses visiteurs en décorant ce breuvage du nom des vignobles les plus honorables.
C'est la foi qui sauve.
Non pas que les Normands des confins du Perche soient sans finesse. Leur réputation est faite, mais le père Mahirel était plus fin que les autres. Il débitait avec un aplomb imperturbable de si colossales bourdes qu'on s'y laissait prendre.
Très actif, remuant comme une peuplade de fourmis, et sur pied dès l'aurore, on le rencontrait aux foires, aux marchés populeux, à tous les bouts de champ, sur les routes, le long des chemins vicinaux ou de traverse, causant aux laboureurs, aux cantonniers, aux bergers, aux facteurs, aux gendarmes, gardiens de l'ordre public en tournée, et même aux mendiants, ne négligeant personne et réalisant cette condition que les savants déclarent irréalisable: l'ubiquité.
Sa guimbarde crottée, dont la splendeur n'offusquait personne, était connue d'un bout à l'autre de l'arrondissement.
Lorsqu'on apercevait dans une rue de bourgade la bête de labour qui traînait, essoufflée, cette sale relique d'un autre âge, on disait:
--Voilà notre député.
Depuis qu'il avait supplanté son prédécesseur, à l'aide de ses trucs et de ses manœuvres champêtres, il s'était emparé, non sans adresse, de ses électeurs, grands enfants faciles à éblouir, et s'était établi dans la contrée comme un lord anglais dans un bourg pourri.
Il y en avait qui disaient en le voyant si rond, si paterne, si généreux en paroles, la main et le cœur constamment ouverts:
--Ce pauvre M. Mahirel, il s'ôterait le pain de la bouche pour nous.
En somme, il ne s'ôtait rien du tout, encaissait son traitement, économisait ses rentes, poussait sa progéniture, casait ses amis, et vaquait à ses petites affaires, gratis, à l'aide de cette bonne loi du parcours gratuit qu'il avait votée avec enthousiasme.
Au demeurant, le meilleur député du monde.
Il ne fallait donc pas songer à le renverser du piédestal où il s'était juché, comme un perroquet sur son perchoir.
C'était un malin.
Aussi, à la nouvelle que lui apprenait sa femme, Chazolles qui dissimulait avec elle pour la première fois de sa vie, se sentit intérieurement flatté de l'ouverture prochaine de cette succession.
Mais il se contenta de répondre:
--C'est un bruit qu'il répand pour se rendre intéressant. Un roublard, va donc!
--Non, c'est très grave, à ce qu'on assure.
--Les médecins le guériront.
Duvernet qui causait dans un coin avec le financier et Denise, se retourna:
--Tu les flattes, dit-il.
--Et puis, qu'est-ce que cela nous fait? objecta Chazolles.
Hélène se serra contre lui et lui soupira à l'oreille:
--Si, ce serait un moyen.
--Un moyen de quoi?
--De te distraire.
Elle avait hésité un moment et le regardait en face, de tout près, dans les yeux.
Il vit son anxiété:
--Mais je ne m'ennuie pas, s'écria-t-il. Je ne m'ennuie jamais. On me calomnie.
--Duvernet me le disait pourtant tout à l'heure.
--C'est un traître. On devrait le poursuivre pour délit de fausses nouvelles. Pourquoi pense-t-il?...
--Bien vrai?
--Ah! çà, tu ne l'as pas cru, toi, au moins?
Il prit le bras de sa femme, tendrement, le passa sous le sien et l'entraîna au dehors dans le parterre dont les corbeilles répandaient dans la nuit leurs parfums pénétrants:
--Pour que je m'ennuie, dit-il, il faudrait qu'il me manquât quelque chose. Et il ne me manque rien.
--Qu'en sait-on?
--Est-ce que je ne t'ai pas, toi, mon Hélène, une perle? Est-ce que tu n'es pas toujours aimable et bonne? Ai-je jamais surpris dans tes yeux un reproche, une lassitude, une malice?
--Je vieillis.
--Quelle erreur!
--Pense donc! Trente-quatre ans.
--Tu peux être coquette et n'en avouer que vingt-cinq.
--Un jour viendra où je serai laide.
--Jamais.
--Hélas!
--Jamais pour moi du moins. Tu seras toujours fraîche, jeune et belle. Mes souvenirs me resteront. Ils me rappelleront la douce Hélène de nos vingt ans, la gracieuse, la svelte, la mignonne Hélène de la jeunesse. Il me semble que le temps au lieu de nous désunir nous rapprochera, et que plus nous irons, plus nous nous appuierons l'un sur l'autre. Je t'aime mieux que le premier jour!
Hélène se haussa sur ses pieds cambrés, Maurice abaissa sa haute taille et leurs lèvres se rencontrèrent.
Ils marchèrent quelques pas en silence, la main dans la main, comme aux premiers temps de leur union.
--Et puis, je n'ai pas que toi, reprit-il. Il y a aussi les deux petites qui nous égaieront quand nous serons vieux, dans trente ans d'ici pour le moins; Thérèse et Marthe, qui ne seront jamais si jolies que leur mère. Et mon autre famille, là-bas, toutes mes bêtes, les moutons qui bêlent quand j'arrive, les chevaux qui hennissent en secouant leurs chaînes d'acier dans les stalles, les chiens qui aboient, les vaches qui me tendent leurs bons gros mufles humides. Et les récoltes qui poussent, les blés qui se dorent, les prés qu'on fane, les pommes qui rougissent aux arbres; et les poissons qui filent par bancs dans la rivière; les chevreuils qui allongent le cou dans les chemins de la forêt et galopent dans les bruyères; les lapins qui font leur toilette matinale dans la rosée et se glissent dans les terriers au moindre bruit, n'est-ce rien? Et je m'ennuierais? Mais je serais donc difficile à contenter! Et ton père si bon avec ses manies innocentes! Ta sœur Denise, ta doublure pour la grâce et la bonté du cœur! M'ennuyer! Mais je serais un fou, un sot et un insatiable!
Le bras d'Hélène frémissait, mais c'était de joie.
Ce Duvernet lui avait fait une peur!
Elle le dit et Maurice la rassura.
--Si pourtant tu étais ambitieux, fit-elle, comme les autres. Car aujourd'hui, c'est une maladie à la mode, l'anémie des hommes.
Il ne pensait plus du tout à la pâle inconnue.
La chaleur du sein d'Hélène, les parfums de ses cheveux, son sourire dévoué, ce sourire aux belles dents d'une irrésistible séduction, la pression de son bras nu lui faisaient oublier cette apparition malfaisante pareille au feu follet qui voltige sur un marécage vaseux.
--Ambitieux, murmura-t-il, oui, de ton amour, ma chère âme, du bonheur, du bien-être dont nous jouissons ensemble. Est-ce qu'il te manque quelque chose, à toi?
--Non.
--Et à moi, donc?
--Duvernet et mon père soutiennent qu'il te faut une distraction, et si vraiment le père Mahirel venait à disparaître!...
--Tu consentirais à me voir prendre sa place?
--A tout ce qui te flatte, mon ami.
--Nous irions à Paris?
--Nos moyens nous le permettent et ce serait une occasion pour marier Denise. Elle a bientôt vingt ans.
--Non, dix-huit seulement.
Elle parlait doucement, avec une certaine timidité, attendant sa réponse.
Il la prit dans ses bras nerveux et l'éleva jusqu'à ses lèvres.
--Chère et sainte femme! lui dit-il. Tu crois que je suis las de la campagne, las de notre félicité tranquille, et tu te sacrifierais, comme toujours. Eh bien! attendons. C'est un projet qui vient de Valéry. Peut-être aussi de Denise. Elle aime les fêtes, le monde, le théâtre. C'est de son âge. Nous verrons. Nous avons le temps. Nous en reparlerons. Il veut être ministre, lui. C'est son idée; moi je ne désire rien. Je ne me plains pas de mon sort. Tu me diras ce que tu veux.
--Tout ce qui peut te plaire.
--Tout?
--Oui.
Elle ajouta en cachant sa tête sur l'épaule de son mari:
--Pourvu que tu me restes!
XI
Quelques jours s'écoulèrent, paisibles pour les hôtes du Val-Dieu.
La maison suivait son train accoutumé.
Chazolles se levait dès l'aurore, visitait sa ferme, se promenait une heure ou deux dans les champs, avec ses chiens favoris, deux braques excellents au poil blanc semé de taches orangées, qui marchaient à quinze pas du maître, flairant, le nez haut, les sainfoins où les perdrix se glissaient dans les touffes serrées qui étaient à ces volatiles ce que sont les taillis de la forêt pour les chevreuils et les cerfs qui s'y promènent en hardes nombreuses.
Ou il passait sa revue dans les cours, à la porte des étables où les bœufs indolents ruminaient endormis sur la litière fraîche.
Les servantes arrivaient des pâturages où les vaches laitières paissaient en liberté, avec leurs pots à lait en cuivre jaune, à la mode du Cotentin, cruches banales que M. Châtenay était tenté de prendre pour des amphores étrusques ou des buires antiques.
Ou encore il faisait des armes avec son fidèle Joseph.
L'heure du déjeuner sonnait bientôt au campanile du manoir et la famille prenait joyeusement son repas du matin, les fenêtres ouvertes, en jouissant de la perspective riante du parc et de la forêt qui ondulait sur le coteau d'en face, dans la violente lumière du mois d'août qui commençait.
Duvernet profitait des vacances des Chambres et se retrempait dans l'air balsamique de la campagne.
Le soir, ils allaient dîner à Grandval, en escortant la voiture des dames, ou Denise et son père venaient au Val-Dieu.
Lorsqu'il se promenait avec son intime, pour lequel il n'avait point de secrets, Maurice ne desserrait pas les lèvres au sujet de l'apparition qui l'avait si fortement impressionné le dimanche d'avant.
Il évitait avec soin toute allusion à cette excitante créature qui devait exercer une si pernicieuse influence sur sa vie.
Il redoublait aussi d'empressement auprès de sa femme. Plus souvent et avec plus de chaleur, il couvrait de baisers le front et les cheveux de ses filles.
On eût dit qu'il jouissait des derniers jours de l'affection de ces êtres qui jusque-là étaient tout pour lui et au delà desquels il n'avait rien entrevu, rien rêvé, rien ambitionné.
Il se tenait abrité dans ce refuge où il avait si longtemps évité la tempête. Il se cramponnait à cette félicité obscure et parfaite, comme s'il avait redouté de la voir s'évanouir en fumée; il quêtait des alliances pour cette guerre qu'on lui déclarait et dans laquelle il ne se sentait pas le plus fort.
Cependant, souvent, très coquettement botté, son veston bleu lâche et pourtant très seyant, sa cravate blanche à pois négligemment nouée, il entraînait Duvernet à de courtes excursions en forêt, sous divers prétextes, et ils allaient côte à côte, cavalcadant, le cigare aux lèvres, errer une heure ou deux dans les endroits déserts des bois, ou au bord des étangs, battant les joncs d'où les halbrans s'envolaient péniblement, trop jeunes encore.
Et toujours, en allant ou venant, il fallait passer par le petit bourg, sur le communal, au bord duquel on admirait la villa du poissonnier devenu villageois.
Toujours aussi, il voyait un rideau se soulever à une certaine fenêtre de l'étage supérieur et le visage d'Angèle apparaître pâle et souriant avec une insidieuse malice. Ou dans le jardin étroit, appuyée à la grille, la jeune fille attendait, un chapeau de paille sur ses cheveux brûlés, le passage des deux cavaliers.
D'un signe de tête imperceptible, elle saluait Chazolles, le remerciant de sa visite, car elle devinait qu'il n'avait pas d'autre but que de l'apercevoir une seconde et d'un clignement des paupières, elle lui faisait entendre qu'ils étaient d'intelligence.
Et en effet, ils ne s'étaient pas adressé une parole, mais ils se comprenaient à merveille.
Angèle avait la divination des femmes pour les choses d'amour.
Dès le premier regard de Chazolles, ce long regard qui s'était appesanti sur elle et où il y avait de tout, de l'admiration, de l'étonnement, de la convoitise, de la crainte même, elle avait senti qu'elle était destinée à jouer un rôle dans sa vie, qu'il y avait entre eux une sorte de fluide électrique qui les mettait en communication et dont ils avaient reçu la commotion l'un et l'autre; qu'enfin elle n'avait qu'à attendre l'heure fatale de la conjonction qui les réunirait.
On aurait pu supposer qu'elle savait l'instant précis du passage de Chazolles.
Chaque jour elle était plus ravissante avec ses cheveux tombant en torsades sur sa nuque ronde et ferme, avec la rose éclatante tranchant sur la neige de sa peau, dans l'échancrure de sa robe claire, avec ses bas de soie tirés avec soin et ses petits souliers découverts moulant un pied d'Espagnole, avec ses mains d'enfant, soudées à ses bras par un poignet d'une aristocratique délicatesse.
Dans cette muette comédie de l'amour, tous les avantages étaient de son côté.
Elle savait ce qu'elle voulait et où elle allait.
Elle n'avait plus besoin de s'initier à la science du libertinage, dont elle avait à loisir pris les dernières leçons.
Sous un visage d'une sérénité de vierge, elle cachait les instincts les plus dépravés.
Il fallait entendre sa tante, madame Pivent, raconter son histoire à sa voisine des halles, Florence Capin, lorsque, sur les dix heures du matin, Angèle venait, rayonnante et parée, dans ses toilettes fraîches, embrasser à deux bras la grosse poissonnière.
--Elle est jolie comme un ange, votre nièce, disait Florence. Qu'est-ce qu'elle fait?
--Rien.
--C'est vous qui lui payez ses belles robes et ses chapeaux à plumes, madame Pivent?
Un hoquet montait à la gorge de la marchande, mais elle répondait tout de même, avec un étranglement qui passait: