Part 5
--Oui. Elle vous permet de pêcher à la ligne et de tuer ses lapins parce qu'elle sait que vous n'êtes pas dangereux.
--Comment pas dangereux! s'écria Méraud piqué dans son amour-propre de Nemrod et de pêcheur.
--Je m'entends, fit la jeune fille. Mais elle n'est plus jeune tout de même.
--Dame! On ne peut pas avoir son temps et celui des autres, observa Méraud avec philosophie. Et puis les enfants qu'on élève...
--Ça use.
--C'est le bonheur.
--Oui, mais ça use.
Au bout d'un silence, elle reprit:
--Il est encore gaillard, son mari.
--Ah!
--L'air d'un officier de cavalerie.
--Il n'est pas fané alors, lui?
--Pas du tout. Il demeure ici?
--Sans doute.
--Toujours?
--Toute l'année. Comme moi. J'y demeurerai toute l'année aussi. J'y compte.
--Vous avez raison.
--Est-ce qu'on n'y est pas bien?
--Je ne dis pas le contraire.
--Qu'est-ce que tu dis alors? Pourquoi ces questions? Tu ne veux pas l'épouser, je suppose.
--Non. A quoi passe-t-il son temps chez lui?
--A quoi? répéta Méraud ahuri.
--Oui.
--A toutes sortes de choses.
--Mais encore?
--Il élève des moutons, des porcs, des chevaux, des vaches. Il cultive ses champs.
--Lui-même?
--Que tu es sotte! Avec ses domestiques. Il récolte son blé; il fauche ses foins. Il chasse dans la saison; il monte à cheval; il va dîner chez ses voisins et ses voisins dînent chez lui. Il n'est pas à plaindre.
--Et le soir?
--Le soir? Elle est étonnante, ma parole.
--Il joue au loto avec sa femme et ses petites, hein?
--Tu m'embêtes. Tu te moques de moi.
--Pas du tout. Savez-vous! Il doit se faire de la bile ici, ce beau garçon-là! Qu'est-ce qu'il a de rentes?
--Je ne suis pas dans sa bourse.
--A peu près?
--Deux ou trois cent mille francs, peut-être.
--Tant que cela?
--On le dit.
--Alors pourquoi ne va-t-il pas à Paris?
--Il y va quand il veut.
--Mais pourquoi n'y demeure-t-il pas?
--A Paris? Il s'en fiche sans doute. Qu'est-ce qu'il y ferait?
--Ce que font les autres.
--Qui, les autres?
--Les gens riches, les rentiers, les millionnaires.
--Va le questionner, il te répondra, si ça lui plaît. Et puis, je ne sais pas comment ils s'arrangent, les autres.
--Je le sais bien, moi, dit-elle en laissant filtrer entre ses paupières un rayon de malice. Il y a des machines qui les attirent là-bas. Car autrement, ils seraient aussi bien à la campagne, en effet.
--Quoi donc?
--Je ne devrais pas vous répondre, à vous, mon cousin; vous en savez plus long que moi.
--Ma foi non.
--Devinez.
--Les théâtres?
--Un peu, mais cela ne suffit pas.
--Les bals, les fêtes, les amis, les visites?
--Non. Que vous êtes simple, mon cousin.
Elle tempéra cette appréciation par un rire d'enfant et un regard qui lui chatouilla l'épiderme.
--Les bons dîners?
--On en fait partout.
--C'est vrai. Allons. Je brûle. Je mets dans le mille. Les femmes. J'y suis. Pas vrai?
--Ce n'était pas malin.
Elle se mit à fredonner d'une voix fausse et pourtant mélodieuse, ô contradiction de la nature!
«Les femmes, les femmes!»
Puis elle continua:
--Alors, lui, il ne les aime pas, les femmes?
--Si, il aime la sienne, sans doute.
Elle esquissa une moue incrédule.
--Un phénomène alors!
Herminie furetait, dans la salle à manger, une niche dont la fenêtre donnait sur la grille d'entrée et le chemin.
Le poissonnier l'appela et lui montrant la jeune fille:
--Ça, lui dit-il, tu vois ce que c'est. Une Méraud dont on a fait une demoiselle. Mademoiselle Angèle Méraud! Une enfant! C'est tendre comme du poulet. Ça vient de quitter le biberon et c'est déjà dépravé, pourri jusque dans les moelles. Ça ne croit ni à Dieu ni à diable. Ça ne vaut pas un clou. Et ça tournera mal, si ce n'est déjà fait. Si on m'avait écouté, elle vendrait des merlans et des crevettes aux halles, comme toutes les Méraud depuis cinquante ans. Ça vaudrait mieux, mais les Pivent avaient de l'ambition pour ce joli morceau! Ils la trouvaient trop gentille, trop mignonne.
Il s'assit sur un banc, appela Angèle, qui dégringola les escaliers, légère comme une chevrette, l'attira sur ses genoux et la regardant de près, bien en face:
--C'est vrai qu'elle est superbe; une peau, des yeux, des dents! Tu m'en donnes la chair de poule. Ah! si je n'étais pas ton vieux cousin!
Elle se dégagea vivement:
--Oui, mais vous l'êtes. On ne peut pas changer ça, fit-elle.
Et nonchalante, avec de gracieux mouvements des hanches, en défripant sa robe, elle se mit à la grille, et passant ses doigts effilés dans les barreaux, elle regarda les paysans qui s'en allaient.
VIII
Elle fut tirée de sa contemplation par la voix aigre d'Herminie qui l'appelait pour le dîner.
A table, la conversation reprit son cours.
Ce furent des questions sans fin sur les maîtres du Val-Dieu; s'ils avaient toujours vécu en bonne intelligence; s'ils n'avaient pas eu de querelles.
Angèle s'étonnait de l'union de ce ménage modèle.
Elle en éprouvait du dépit et de la jalousie.
Ses souvenirs d'enfance ne lui rappelaient, aussi loin qu'elle pouvait y plonger sa pensée, que des liaisons troublées dans sa famille, courtes, irrégulières; tantôt reprises et raccommodées tant bien que mal; des collages à la diable, que la moindre pluie endommage comme les façades blanchies à la chaux dont la peinture pleure et coule sous un orage.
Les femmes de sa famille ne connaissaient guère la mairie ni l'église.
C'étaient des partisans d'unions libres comme son cousin Gaspard, son hôte, qui avait oublié de mener Herminie devant l'écharpe du magistrat municipal de son arrondissement, ou sa mère à elle, la belle marchande des halles, qui seule avait connu le nom du père de son enfant.
Et encore!
Elle était prise d'une jalousie haineuse, d'une envie mauvaise et virulente contre cette famille qui jouissait de toutes sortes de biens dont les siens avaient été privés et qui lui paraissaient des jouissances de privilégiés, en possession d'un bonheur qu'elle se serait fait une joie maligne de troubler.
Elle insista si longtemps sur ce sujet que l'ancien courtier lui demanda rudement:
--Ah çà! où penses-tu en arriver avec les Chazolles, toi, bébé?
Elle pencha la tête avec un coquet mouvement des épaules.
--Est-ce que cela vous intéresse, mon cousin?
--Certainement. Tout ce que tu fais nous intéresse. Tu es le seul reste de la tribu, notre héritière à madame Pivent et à moi. Les Méraud en bloc n'ont pas eu d'autre enfant que toi, et c'est dommage, car ils ne seraient pas mal tournés, s'ils t'avaient ressemblé. Nous avons donc le droit de savoir quel chemin tu veux suivre.
--Soit. Je n'ai rien à vous cacher, mon cousin. Et puis je suis franche comme de l'osier, moi. Je veux prendre un chemin semé de violettes et de gardenias. Je n'imagine pas que le dernier mot du bien-être soit de moisir à son banc comme ma tante du matin au soir. Il n'y a que les moules qui se plaisent à se coller tout le temps sur le même rocher. Je n'aime pas à me lever avant le jour quand il gèle à pierre fendre et à m'en aller le soir, transie sous le verglas quand il en tombe, à porter des jupes mouillées dans le bas et qu'on roussit sur une chaufferette, en brûlant ses savates, ni à me prendre de bec pour deux sous avec des chipies de bourgeoises qui couperaient une ablette en quatre et tondraient dessus.
Il ne me plaît pas de rencontrer par les rues des femmes laides qui m'éclaboussent ou m'écrasent avec leurs équipages et se font ouvrir la portière par des laquais mieux mis que des notaires. J'en connais d'affreuses qui ont des hôtels, des tapis, des divans garnis de peluche ou de satin. Leurs toilettes me font loucher. Il y en a dans le nombre qui ont trouvé ces belles choses-là dans leurs affaires quand les parents remisaient leurs landaus, mais il n'en manque pas qui les ont gagnées toutes seules et je sais aussi bien qu'une autre par quel moyen.
Il est à la portée de ma bourse.
--Jolie éducation, dit Méraud en découpant une carcasse de poulet. Continue, ma fille!
--Je ne vous ennuie pas? dit Angèle.
--Pas du tout.
Elle se mordit les lèvres.
--Si tu crois, pensa-t-elle, que je t'en conterai plus que je ne veux!
Et elle reprit:
--Quand je n'ai rien à faire et c'est tous les jours, puisque ma tante Pivent ne veut pas que j'apprenne un métier, je me promène. Le temps, c'est long! En chemin de fer, quand je vais seulement de Paris à Saint-Cloud, je rencontre des messieurs bien mis, décorés souvent, qui m'écrasent mes bottines et me lancent des regards à mettre le feu à ma voilette; des vieux qui me proposent des sommes, de petits appartements capitonnés; des banquiers qui m'offrent des valeurs en échange de la mienne. Ils appellent ça un capital. Quelquefois par désœuvrement, j'ai des tentations d'accepter, mais ils me déplaisent. En général,--excusez-moi, mon cousin--je trouve les hommes horribles et je les exècre. Il y en a qui me donnent leur adresse ou me demandent la mienne. Ils ont des noms très aristocratiques; ils demeurent dans de beaux quartiers. Presque tous de vieux coquins! Ils me glissent leur carte tout doucement sans qu'on s'en aperçoive. Sont-ils drôles! Il me semble que j'aurais du plaisir à les faire souffrir lorsque je les vois tourner autour de moi, plats comme des limandes, parce que j'ai la peau blanche et les cheveux jaunes!
--Tu les hais, les hommes, observa malignement Herminie, mais tu ne détestes pas qu'ils te cajolent!
--Dame! par manière de tuer le temps. C'est ennuyeux, la vie. Je voudrais en avoir à molester, comme des chiens, des chats ou des serins dans une cage.
--Petite vipère, fit en souriant Méraud. Et quand je pense que Paris est plein de ces méchantes bêtes!
Il s'épanouissait; ses trois mentons s'agitaient en tressautant d'aise. Angèle le divertissait avec ses mines futées et la liberté de ses phrases qui abondaient en sous-entendus: Méraud, en dehors de la criée du poisson et du commerce des huîtres, n'avait qu'une vague notion du bien et du mal. Il avait mené une vie des plus débraillées, prenant son plaisir où il le trouvait, travaillant ferme la nuit et le matin, mais le soir courtisant la brune et la blonde, la noire et la rousse, dans son quartier, avec entrain, buvant sec et déposant ses œufs dans le nid de ses voisins sans un atome de remords.
La mère d'Angèle, sa cousine à lui, Claire Méraud, avait aussi dans son temps étalé ses dévergondages sur le pavé des halles; mais jamais ses parents ne lui avaient tenu rigueur pour des écarts de conduite dont le carré aux poissons retentissait d'un bout à l'autre.
Dans la famille, tout le monde avait son péché sur la conscience. On y traitait les délinquants avec des affabilités et des indulgences réciproques. On se serait bien gardé de lapider les autres pour leurs méfaits quand on avait à se reprocher des méfaits pareils.
A l'exception de madame Pivent que sa grosse affection pour son mari, un brave travailleur, avait seule maintenue dans les limites du devoir, les autres femmes du nom, étaient d'affreuses drôlesses dont les bonnets avaient été lancés de bonne heure par-dessus les cheminées du quartier.
Enfin, s'il faut tout dire, Gaspard Méraud n'était pas insensible aux délicates beautés de la jeune fille.
Élevées à un tel degré, elles équivalent presque à une vertu.
Il en tirait vanité et en subissait le charme, comme tout le monde.
Angèle le comblait d'aise avec sa grâce naturelle, l'aisance de ses manières, sa démarche onduleuse et serpentine et l'élégance suprême avec laquelle elle portait ses toilettes.
Toute la journée elle s'était promenée à son bras. Il avait joui de l'admiration des paysans devant cette frêle et mignonne créature. Angèle avait l'air d'une duchesse égarée dans un milieu de bouviers et de vachères.
Et avec ses parents elle était si câline, si caressante, si flatteuse qu'elle les ensorcelait. On lui passait tous ses caprices comme à une enfant gâtée, à une fille unique, ayant trois ou quatre pères qui ne seraient pas jaloux les uns des autres.
C'était une bizarre créature que cette jeune fille changeante et volontaire; féroce en face des hommes qui se mettaient à ses pieds, étourdis par sa beauté singulière, très capiteuse, qui répandait un parfum de serre chaude, comme les orchidées et les dracœnas, morbide, pâlie comme une fleur des tropiques transplantée sous les brumes d'un climat trop froid, et en même temps douce, charmante vis-à-vis des siens et n'ayant jamais une vivacité ni un mot dur ou offensant pour eux.
Aussi l'aimaient-ils sans lui en vouloir de ses fugues et de ses disparitions que, d'ailleurs, sa tante, la riche madame Pivent, chez laquelle elle avait sa chambre, à la rue du Cygne, couvrait de son silence, toujours prête à l'accueillir à bras ouverts quand elle revenait, comme l'enfant prodigue, à la maison paternelle.
Le dîner finissait et la nuit était proche.
Le brouillard léger des étangs couvrait les prairies d'un nuage blanchâtre, et dans le lointain, les futaies du parc de Chazolles se découpaient sur les rougeurs de l'horizon où le soleil ne laissait que la trace de son disque de pourpre, quand Méraud demanda tout à coup à la jeune fille qui se taisait:
--Est-ce que tu es toujours décidée à partir demain?
--Non, dit-elle nettement.
--Tu changes d'avis?
--Oui.
--Alors tu nous restes?
--Si vous voulez.
--Comment si je le veux!
Il la serra dans ses bras courts et robustes, et la colla contre sa poitrine bombée, bardée de graisse.
--Tu sais, ma petite Angèle, que tu es ici chez toi. Ne te gêne pas. Je voudrais t'y voir toute la vie. Ah! si j'étais à marier, moi, je sais bien ce que je prendrais!
--Y pensez-vous? grommela Herminie. A votre âge! Une jeunesse comme elle! Voulez-vous bien vous taire, vieux roquentin!
Angèle se pencha à son oreille:
--Laisse-la dire, fit-elle. Et sortons. Nous irons faire un tour du côté du château de monsieur..... Comment dit-on?
--Chazolles.
--Oui, viens-tu?
Il se pencha sur ses cheveux, y appuya sa bouche lippue en aspirant avec bruit les bonnes odeurs qui s'en échappaient.
IX
La salle à manger du Val-Dieu est, nous l'avons dit, d'une originalité rare et inimitable.
Depuis un instant déjà, les feux du lustre allumé pour le dîner éclairaient les reliefs des boiseries magnifiques dues au génie laborieux et patient des moines et les pièces d'argenterie ancienne qui ornaient les dressoirs, du même style que le lambris.
Par la spacieuse fenêtre à vitraux, ouverte sur les pelouses, on apercevait des nappes immenses de verdure descendant en pente douce aux bords de la pièce d'eau, où des cygnes gris et blancs glissaient dans leur dignité solennelle et impassible.
Les deux petites filles en vedette sur le perron épiaient l'arrivée du châtelain.
Dès qu'elles l'aperçurent arrivant au bras du député sous les tilleuls, elles coururent à lui.
--Arrivez donc, père, dirent-elles en même temps. Vous êtes en retard.
--Et grand-père s'impatiente.
En effet, M. Châtenay, en homme ponctuel, habitué dès l'enfance, à calculer des échéances, avait déjà consulté plus d'une fois sa montre en comptant les minutes.
La figure de l'ancien banquier gardait un reflet de l'époque qui avait vu ses beaux jours.
Il portait la tête haute, comme les parlementaires de la monarchie constitutionnelle. Deux courts favoris encadraient ses joues enduites d'une légère couche de vermillon naturel.
Il portait le gilet de nankin avec les breloques de l'orléanisme. Son ventre formait un ouvrage avancé assez considérable et sur son cou gros et court, son chef se balançait avec une majesté tempérée par le sourire bienveillant de l'homme heureux.
M. Châtenay n'avait en effet point à se plaindre de sa part de félicité.
Il était riche. Il vivait dans un pays superbe, entouré d'une famille florissante et, pour comble de prospérité, il possédait une manie,--une passion si l'on veut,--qui suffisait à le distraire, et abrégeait les heures parfois longues au milieu des bois et des champs, quand on n'y tient pas la hache du bûcheron ou les mancherons de la charrue.
Il cultivait cette science vague qui consiste à faire revivre les époques nébuleuses perdues dans la nuit des âges.
Il se livrait à des recherches incessantes, fouillant les déserts, étudiant la forme de certains cailloux, les fondations enfouies des murs détruits, les mouvements de terrain qui indiquent un travail d'homme. Il collectionnait les vieux fers, les vieilles poteries, les vieilles armes et les vieux outils. Il avait fait construire à Grandval un immense bâtiment où il accumulait les objets les plus hétéroclites.
C'était là, à tout prendre, un passe-temps qui ne nuisait à personne.
Il était accablé des sollicitations de plusieurs sociétés savantes qui se seraient fait une gloire de lui ouvrir leurs portes.
Seulement avec une modestie au-dessus de tout éloge, il ne voulait accepter leurs offres que lorsqu'il se présenterait en ayant à la main son grand ouvrage sur les antiquités normandes, monument auquel il travaillait depuis le jour où il s'était retiré à la campagne.
Ce soir-là il était particulièrement rayonnant.
Depuis quelque temps il était sur la trace d'un trésor archéologique invraisemblable.
En furetant dans la forêt du Perche, sur la route du Val-Dieu, du côté des futaies de Belavillet et des étangs de la Motte-Rouge, il avait, avec une sagacité prodigieuse,--il s'en flattait,--remarqué en un lieu nommé Rudelande, des ruines d'une étendue considérable.
Il y avait là un camp romain reconnaissable à certains talus, fossés et terrassements tels qu'on ne pouvait s'y tromper, pour peu qu'on fût doué de connaissances spéciales, et il possédait à fond la castramétation--un nom barbare--de ces maîtres du monde.
Peut-être même était-ce une forteresse disparue et enfouie sous les végétations forestières.
En tout cas, c'était une trouvaille.
Sa nature importait peu.
Avec du flair, on la déterminerait aisément.
Même, en pratiquant des fouilles intelligentes, on retrouverait, à coup sûr, des richesses scientifiques inconnues, des monnaies, des armes, des poteries, et, à cette perspective, le toupet orléaniste du banquier se dressait avec un légitime orgueil.
M. Châtenay se promenait donc les mains derrière le dos avec la gravité d'un académicien qui élabore son discours de réception et lançait à sa fille, madame Chazolles, qui surveillait le service, des regards glorieux.
Les mines mystérieuses du père amenaient un sourire sur les lèvres de la jeune femme.
Lorsque les deux amis entrèrent dans la salle où la table resplendissait, chargée de cristaux, de porcelaines et d'argenterie, Chazolles remarqua l'air gai de son beau-père.
--Vous êtes content! dit-il.
Le banquier se rengorgea.
--Vous avez découvert quelque chose?
--Je le crois, répondit Châtenay en clignant de l'œil d'une façon très expressive.
Chazolles se tourna du côté de Duvernet.
--Regarde, dit-il, cette fraîcheur de la santé, cet embonpoint modéré, ce visage épanoui, et admire un philosophe de la bonne école. Ah! vous êtes un homme heureux, beau-père?
--Je ne me plains pas, riposta le banquier en se frottant les mains. Et vous, mon gendre?
--Monsieur Châtenay peut te répondre: Vous en êtes un autre, dit le député.
En effet, jusque-là Maurice en avait été un autre.
Ce mot le fit rentrer en lui-même. Dans son pittoresque ermitage, n'était-il pas un sage auquel rien ne manquait?
Il avait, comme l'antiquaire, son dada favori, sa grande culture, ses bêtes qu'il entourait de toutes sortes de soins, sa fortune aussi.
En outre, il possédait encore la jeunesse, la force, les cheveux et la barbe noirs, une femme charmante soumise à ses fantaisies, n'ayant de regards et d'attentions que pour lui, sa famille enfin, cette belle et souriante famille qui s'asseyait maintenant autour de cette table opulente, en face d'une nature grandiose, au milieu des richesses artistiques qui encombrent le Val-Dieu.
Et depuis une heure, lui qui n'avait rêvé rien au-delà de cet horizon borné mais admirable, où ses désirs étaient assouvis, il sentait un trouble inquiétant l'envahir peu à peu; un mauvais levain fermentait au fond de son âme sereine jusque-là.
Il ressemblait à un passant atteint tout à coup, au milieu de la rue, d'un typhus contagieux, ou à l'homme sain et fort qui vient de traverser une salle infectée de la pourriture d'hôpital.
Il ne pouvait détacher sa pensée de ces yeux à demi clos sous des paupières abaissées qui l'avaient enveloppé d'une sorte de lueur magnétique.
Il avait beau faire, il les voyait rivés à lui, ne le quittant pas de quelque côté qu'il se tournât. Même en fermant les siens, il ne parvenait pas à leur échapper.
Il voyait aussi cette pâleur délicate et d'un lumineux étrange qui l'attirait comme ces fleurs empoisonnées qui s'offrent aux baisers du passant et dont le parfum est pénétrant et mortel.
Vainement il tentait de se soustraire à cette obsession foudroyante, imprévue, qui s'était emparée de lui violemment, dans un guet-apens tendu à sa tranquillité, à son repos, qu'il croyait inattaquables.
Pour y échapper, il laissait errer ses regards des cheveux bruns de sa petite Thérèse, le vivant portrait de sa mère, aux cheveux blonds de Marthe, la plus jeune.
Dix fois pendant le dîner, il les appela et les couvrit de baisers, espérant se défaire de ce fantôme troublant auquel un hasard l'avait livré.
Il contempla son adorable Hélène, sa compagne de quinze ans, la source d'un bonheur que rien n'avait altéré.
Elle était là, épanouie dans sa splendeur de mère, plus belle qu'à sa vingtième année, sans rides, sa forêt de cheveux sombres lui formant une sorte de diadème, forte et douce, ayant des paroles aimables pour tout le monde et parfois, pour son mari, un coup d'œil, un éclair, empreint d'une tendresse infinie.
Il pensait à sa félicité qu'aucun orage n'avait obscurcie, à sa vie qui s'écoulait dans une retraite au seuil de laquelle les tempêtes du monde venaient expirer.
Les vents déchaînés rident à peine la surface des étangs et bouleversent les mers.
Et malgré tout, les yeux de myosotis de la Parisienne le fixaient avec obstination, invisibles pour les autres, pleins d'une flamme latente qui le brûlait comme un jet de vapeur qui l'aurait atteint en pleine poitrine.
Dans la gaieté des convives, sa distraction passa inaperçue.
Denise harcelait son ennemi personnel, Duvernet, de questions sur ses projets:
--Que ferez-vous quand vous serez aux sommets où vous prétendez parvenir?
--Je ferai comme les autres. Je dégringolerai.
Mais le député observait son ami.
Lorsqu'on passa au salon, il s'approcha de lui.
--Qu'est-ce que tu as? lui demanda-t-il.
Chazolles tressaillit et répondit vivement:
--Rien.
--Si. Tu es distrait. Tu ne parais pas dans ton assiette. Qu'est-ce que tu as?
--Rien. Des idées.
Il sortit, seul, pour éviter des questions auxquelles il ne voulait pas répondre; il s'en alla dans les bosquets du côté de la rivière, où le brouillard des prairies s'élevait et répandait une fraîcheur humide.
Il aurait rougi d'avouer ses préoccupations.
Quoi! lui, l'homme considéré, considérable de la contrée, entouré de l'estime de tous, de l'amitié du plus grand nombre; le privilégié, placé par les hasards de sa naissance dans une magnifique position de fortune, dominant les voisins de son luxe, environné de tout ce qui peut plaire, d'enfants superbes, comblé de tendresses par une femme gracieuse, attrayante, pourvue de talents supérieurs qui donnaient un certain relief, une élégance de bon goût à ce qu'elle touchait; lui, le père de petits êtres frais, roses, bien bâtis, qui l'enlaçaient de leurs bras, avec ces paroles si touchantes au cœur de l'homme, murmurées chaque jour, lui enfin le campagnard vigoureux, fort, solide comme un lutteur antique, le chasseur infatigable, le cavalier intrépide, aux nerfs robustes, trempés comme l'acier, à la tête ferme, il se laisserait terrasser, dompter par le premier regard d'une étrangère, d'une inconnue, pâle comme un soir d'automne, mièvre et frêle comme une fleur exotique, languissante sur sa tige et qu'un jardinier imprévoyant a négligé d'arroser.