Angèle Méraud

Part 4

Chapter 43,906 wordsPublic domain

--Pourquoi faire?

--Tu gagneras le gros lot. C'est évident.

--Ne me fais pas perdre mon fil. Je dis donc qu'à notre âge, quand on a beaucoup vécu, on oublie les femmes; on se rejette sur l'ambition. Mais si, au contraire... Tu me prêtes tes oreilles?

--Je crois bien.

--Si, au contraire, jusqu'à cet âge mûr, on est resté d'une sagesse exemplaire, si le titulaire de nos quarante printemps s'est marié jeune, aux environs de vingt-deux ou vingt-trois ans, par exemple...

--Comme moi.

--Comme toi. S'il a passé sa verte jeunesse, occupé d'un amour unique, si perfectionné qu'en soit l'objet; s'il n'a pas subi sa crise--s'il s'est endormi dans le silence d'une maison des champs; s'il n'a pas vidé la coupe amère et enchantée des voluptés défendues, oh! alors, mon ami, gare l'avenir. Il se trouve dans la situation d'un villageois qui demeurerait à une lieue d'une capitale somptueuse dont il entend de loin les musiques, le tumulte, les cris de joie; dont il voit les dômes dorés, les toits gigantesques, et où il n'a pas mis les pieds. Un jour vient où on veut voir, ou on est pris d'un irrésistible désir de connaître. C'est une dette à payer; on la paie tôt ou tard. Tu la paieras, toi, comme les autres.

--Allons donc!

--Comme les autres.

--Jamais.

--Seulement, un conseil. Ce jour-là tâche, dans ton enthousiasme juvénile, de ne pas quitter la proie pour l'ombre, d'être discret et de ne pas gâcher ta félicité vraie.

--Je ne crains rien, dit Chazolles. J'ai un palladium. Veux-tu le voir? Regarde-le.

--Où ça?

--A deux pas. Tu l'as dans le dos.

Le député du Havre se retourna.

VI

La châtelaine du Val-Dieu se promenait tenant ses fillettes par la main dans la foule des ruraux qui se répandaient de nouveau sur le communal.

La course en sacs était finie; c'était le tour du mât de cocagne.

Des rustres en blouse bleue retroussée, nouée sur l'échine, grimpaient à l'arbre dépouillé de son écorce, lisse et où les mains n'avaient pas de prise.

Après des efforts infructueux, ils se laissaient glisser au bas, découragés.

D'autres prenaient leur place.

Thérèse la brune et Marthe la blonde, les cheveux épars sur leurs robes claires, l'une bleue comme des pétales de pervenche, l'autre rose comme une fleur d'églantier, souriaient à tous, se mêlant aux groupes des buveurs, regardant les joueurs de boules. Elles allaient, le nez en l'air, fixant le violoneux perché sur une estrade où il râclait ses boyaux avec ardeur sur un rhythme de polka dont les cadences grotesques déguisaient la banalité.

Cette joie champêtre s'encadrait dans un magnifique paysage dont les rayons du soleil couchant augmentaient la splendeur.

La forêt avec ses futaies s'étendait au-dessus du village, formant au fond un majestueux rideau de feuillages empourprés.

Les tiges des chênes, d'un gris pâle, se dressaient pareilles à des cierges de Pâques et drues comme les piques d'un peloton de hallebardiers dans les dessins de Gustave Doré.

A l'occident, les tourelles du Val-Dieu découpaient leurs toitures sur la rougeur de l'horizon, au-dessus des massifs qui les entouraient, pendant que les servitudes de la ferme-modèle aux formes de couvent, avec les contreforts étayant les murailles et les couvertures hautes comme des toits d'hôtel Henri II, s'étendaient brunes au milieu des champs de trèfle ou de l'or des blés mûrissants.

--Crois-moi, dit le député à son ami. Imite-moi.

--Comment?

--Regarde Hélène. La pauvre femme regrette, j'en suis sûr, quelquefois, sans le dire, le milieu où elle a été élevée et qu'elle te sacrifie. Son père, M. Châtenay, regrette ses collections superbes dont il était si orgueilleux. Denise, elle, ne regrette pas, mais elle désire, de toute l'ardeur de sa jeunesse, les distractions, les fêtes de ce Paris dont elle se sèvre pour vous. Pourquoi ne pas diviser ta vie en deux parts? L'une pour le monde, l'autre pour la solitude, plus séduisante au sortir du bruit de la grande ville?

--Je n'y ai pas même réfléchi. Le temps passe si vite.

--Veux-tu que je te dise? Il viendra un temps où ta tranquillité ne te suffira plus. Tu es aimé dans le pays. Profites-en.

--Et comment?

--Le père Mahirel n'ira pas loin.

--Qu'en sais-tu?

--Une idée. Gros, court, replet, sanguin, colère! Je lui pronostiquerais bien une fin prochaine. D'autres l'ont fait avant moi.

--Qui donc!

--Nos collègues, les docteurs. La Chambre en regorge. Le médecin est à la mode et fait prime sur la place.

--Alors?

--Le bonhomme a été frappé d'une attaque d'apoplexie et s'en est tiré. Mais la seconde sera désastreuse pour lui. Voilà le pronostic!

--Je ne lui souhaite pas de mal, dit Chazolles; qu'il vive, qu'il vote et soit heureux. Laisse-toi plutôt convaincre! Marie-toi.

--J'y ai pensé.

--Quand?

--Hier soir.

--En voyant Denise?

--Peut-être...

--Eh bien?

--Nous verrons plus tard. Je suis bien vieux pour cette jeunesse.

--Bah! Et ton prestige! Un futur ministre.

--Soit, donc! quand j'aurai conquis un portefeuille. Jusque-là, silence! D'ailleurs, il est douteux qu'elle consente.

--Veux-tu que je lui parle?

--Non, fit vivement Duvernet. Ne nous pressons pas. Je ne suis pas décidé. J'hésite encore et serais désolé d'un refus.

Le jour se mourait dans un crépuscule mystérieux.

On entendit dans le lointain la cloche du château qui sonnait le dîner.

Peu à peu les paysans vidèrent les lieux.

Le mât de cocagne avait été dépouillé de ses prix suspendus aux branches de la cime.

Chazolles et Duvernet firent un dernier tour sur le communal bras dessus bras dessous.

Il s'abandonnaient aux douceurs d'une causerie intime où leurs souvenirs se ravivaient.

Ils se rappelaient les bonnes parties de leur enfance, car leurs parents étaient unis comme eux par une étroite amitié; les taloches échangées, les brouilles pour des riens, des polichinelles éventrés ou des billes perdues; et les raccommodements d'amoureux; puis le collège avec ses luttes, où Chazolles triomphait à coups de poing ou dans les concours de version et de discours, souple et robuste d'esprit et de corps.

--Tu étais le plus fort de la classe, dit Duvernet, et tu élèves des cochons!

A la fin on s'était séparé. Les deux amis avaient tiré chacun de leur côté. Duvernet, après son doctorat, s'était fait inscrire au barreau de Paris.

Il était devenu un remarquable conférencier, en attendant la députation que la grande situation de son père au Havre lui faisait espérer.

Chazolles s'était marié au Val-Dieu. Il avait épousé sa voisine de Grandval, Hélène Châtenay, et Duvernet lui avait servi de témoin.

En ce temps-là, Denise, la sœur d'Hélène, était encore une toute petite fille. On la tenait par ses lisières, et l'ami de Chazolles, qui venait fréquemment au Val-Dieu, s'était habitué à le faire danser sur ses genoux.

Plus tard, il l'avait vue les doigts barbouillés d'encre et les cheveux coupés ras comme ceux d'un garçon.

Ces souvenirs d'écoliers étaient présents à sa mémoire, et il ne pouvait s'habituer à l'idée que cette petite fille capricieuse, espiègle et folâtre était devenue presque une femme et une femme élégante, désirable et séduisante au dernier point.

Il la revoyait toujours en robe courte, avec des souliers pleins de sable, et ses bas lui tombant en spirales sur les pieds, car M. Châtenay avait le bon esprit de ne pas la parer comme une châsse et de la laisser vagabonder aux champs et se rouler sur les gazons.

Peu à peu, il avait commencé à sentir le vide de son existence de garçon, et les qualités d'Hélène, pour laquelle il nourrissait une profonde et respectueuse sympathie, l'avaient plus d'une fois rendu songeur.

Denise était du même sang.

Et il la revoyait tout à coup épanouie comme un lys qui vient de s'ouvrir.

Souvent il avait caressé l'idée d'entraîner Chazolles à Paris avec lui.

Ils avaient soutenu de rudes controverses à ce sujet. C'était leur champ de bataille.

--Si j'avais ta position dans ton arrondissement, je voudrais être nommé à une écrasante majorité et prétendre à tout.

Chazolles était un libéral, assez indifférent. Sans conviction, comme tant d'autres, pourvu d'ailleurs des meilleures intentions.

Il objectait ses goûts, son amour de la campagne, ses opinions.

A ce mot, Duvernet avait des hoquets de gaieté.

--Qui est-ce qui en a?

Son opinion à lui était d'arriver, en acceptant les faits, d'arriver vite et par le chemin le plus court.

Le reste n'importait guère.

Comme ils causaient de tout, passant d'un sujet à l'autre, de la politique aux betteraves qui étendaient leurs larges feuilles d'un vert vigoureux sur un champ voisin, de la chute du dernier ministère qui s'était aplati piteusement à terre comme un cheval fourbu tombé dans les brancards, ou des vaches qui pâturaient par bandes le long de la rivière, dans un pré, des étangs où les poissons frétillaient dans les joncs, et du préfet qui venait d'être renvoyé à ses bocks, au café de la Paix, sur la plainte d'un député hostile, Duvernet s'arrêta brusquement devant une maison de construction nouvelle.

--Connais pas, fit-il en braquant son lorgnon sur le bizarre monument. Très singulier!

Très singulier, en effet.

C'était une de ces petites maisons de boutiquiers parisiens retirés à la campagne. Cela tenait de l'Alhambra par la bizarrerie des couleurs et la disposition des briques; du chalet par les bois découpés qui tombaient sous le toit avancé en abri; du gothique par une tourelle grosse comme un soliveau de trente ans, de la niche à lapins par l'exiguïté, et du baraquement de troupes par la légèreté des murailles.

La chose était implantée dans un carré de jardin grand comme l'emplacement d'une maison du boulevard et consciencieusement clos de murailles assez hautes pour en faire une cage à poulets où le soleil n'entrait que par le haut.

Sur la façade, un petit mur d'appui fermait l'entrée aux passants, en gênant les propriétaires, et supportait une grille défensive dont les fers de lances étaient dorés.

C'était un mélange de pseudo-luxe et de bizarrerie, de mauvais goût et de prétention.

Les fenêtres étaient si rapprochées qu'il devait être impossible de placer un meuble utile dans leurs intervalles, mais en dépit de la gêne, le propriétaire était sûrement en extase devant ce produit de son génie.

Duvernet examinait avec curiosité cette bicoque.

--A qui ça? dit-il.

--Ça, répliqua Chazolles, c'est le château d'un marchand de poissons.

--Du Val-Dieu?

--Tu ne le croirais pas. Le goût du citadin de la rue Montorgueil éclate ici dans toute sa gloire.

--Il se nomme?

--Gaspard Méraud.

--Un nouveau venu?

--En effet. C'est un gros homme à la face bourgeonnée, rubicond et entrelardé. Cinquante ans environ. Six mille livres de rentes. Une vieille bonne à tout faire, une ruine plâtrée, délabrée et madrée qui le mène par le bout du nez et répond au nom ambitieux d'Herminie. Pas mauvais diable au fond. Pradeau en retraite. J'ai fait sa conquête en lui donnant les permissions les plus étendues de pêcher à la ligne dans les étangs et de chasser le lapin où il veut.

--Drôle d'idée de venir s'échouer dans ce désert comme une baleine sur une plage de sable. Problème de la destinée qui nous ballotte à son gré et nous pousse çà et là comme des épaves.

Si Duvernet avait connu l'histoire de ce vendeur de marée, il aurait aisément résolu ce problème.

Gaspard Méraud était célibataire.

Haut en couleur, d'une corpulence énorme dont la principale richesse se portait du côté de l'abdomen, une manière de futaille soutenue par deux courtes jambes, la face réjouie, le nez florissant à peau de fraise mûre, le visage orné d'un triple menton et de bajoues s'affaissant sur un col large comme un entonnoir et lui donnant l'aspect d'une pivoine dans un cornet de papier, cet homme puissant végétait sous la domination d'une servante maîtresse frisant comme lui la cinquantaine, fanée et fripée comme les blondes fades qui se défendent sans énergie contre les ans et s'écroulent subitement dans les abîmes de la décrépitude.

Cette Herminie, jalouse comme une tigresse, redoutait pour son amant les séductions de Paris.

Depuis dix ans elle prônait, sans relâche, les joies de la campagne, l'abondance facile et saine de la vie des champs.

Gaspard Méraud était venu en partie de plaisir chez un de ses collègues, né à quelque distance, dans le Perche, et qui possédait une petite terre du côté de Brezolettes, dans les landes sablonneuses enclavées au milieu de la forêt de la Trappe.

En passant au Val-Dieu, Gaspard Méraud avait admiré le site grandiose et s'était écrié comme Archimède:

--J'ai trouvé.

VII

Trois mois après, il avait planté sa tente dans ce lieu plein de souvenirs monastiques qui, à vrai dire, ne le touchaient guère.

Il s'était décidé tout à coup.

En vérité, Herminie avait raison.

Il en avait assez de son métier. Les affaires l'écœuraient. L'odeur de la marée lui portait au cœur.

Il avait fondé une sorte d'entrepôt pour la vente des huîtres; sa maison était très achalandée; on y réalisait de beaux bénéfices, mais la paresse lui venait avec l'âge.

Se lever à trois heures du matin, c'était bon jadis quand il manquait de rentes et qu'il lui fallait trimer dans les halles comme tous les Méraud de père en fils depuis une éternité.

En avait-il remué dans son enfance, des paniers de soles, des mannes d'anguilles de mer ou de rougets, des tas de langoustes qui lui piquaient les doigts avec leurs museaux épineux!

Avait-il tourné et viré dans le carré de la criée devant les chaires des courtiers, dans les odeurs humides et fades, par les temps mous et les brouillards, comme un écureuil dans sa cage où il recommence sans fin la même course!

Décidément il pouvait se retirer et prendre du bon temps.

La vie n'est pas si longue et on ne l'enterrerait pas plus que les autres avec ses écus. La seule vue des amas de poissons avachis sur le pavé lui donnait des nausées comme s'il avait eu sur l'estomac de colossales quantités de nageoires, de têtes aux yeux vitreux et de peaux glauques et gluantes.

Il se rendit donc.

Il aimait Herminie. Il aimait toutes les femmes, mais Herminie par dessus les autres. Elle était son habitude, sa chose à lui. Il l'avait eue toute petite. A quinze ans ils se connaissaient, lui fils de la célèbre madame Méraud, une poissarde de haute volée, qui dépensait avec ses amants, en noces chez Baratte ou Bordier, l'argent qu'elle gagnait à son banc; elle, petite bonne à tout faire, simple et naïve, arrivant des environs de Vesoul dans la licence forte en gueule et la promiscuité des halles.

La liaison avait été bientôt faite.

La mère du beau Gaspard n'avait pas mis de bâtons dans les roues. Les Méraud se mariaient rarement et mères, filles ou cousines, jugeaient qu'il était tout naturel de s'amuser et de se rendre la vie joyeuse.

On en disait de raides, les soirs, quand on se réunissait en famille, ce qui était rare; car chacun avait ses amis et, le travail de la journée terminé, tirait de son côté.

Mais, en se liant avec la Franc-Comtoise, Gaspard, malgré sa rudesse et ses allures despotiques, avait rencontré là une vraie maîtresse dans toutes les acceptions du mot.

Herminie, avec sa grâce de jolie blonde aux traits fins, soufflés par l'air de Paris, dans la fraîcheur de ses dix-sept ans, l'avait habitué, en supportant ses caprices, en flattant ses goûts, en se pliant à ses vices, à ne pouvoir se passer d'elle. Pour la garder, il aurait sacrifié le monde entier, si on le lui avait offert.

C'est ce qu'il faisait à la première sommation de sa maîtresse, en se réfugiant au Val-Dieu.

Là, Herminie le dominait. Il était son prisonnier. Elle n'avait pas à redouter de le voir s'échapper. Dans les forêts voisines, les concurrentes n'abondaient pas comme autour des corbeilles de la place du Châtelet ou aux encoignures de la rue Tiquetonne.

La servante n'avait plus sa fraîcheur et son teint laiteux, mais elle avait gardé son astuce et sa volonté.

Dans sa villa du Val-Dieu, Méraud était surveillé à son insu avec plus de vigilance qu'un détenu dans le préau de Mazas.

Mais il était accablé de soins, bourré de prévenances.

Sa bonne le comblait d'attentions, le gorgeait de petits plats cuisinés avec amour. Son linge était d'une entière blancheur, ses habits bien brossés, ses bottes brillantes.

La maison flambait de propreté, malgré le fouillis des meubles entassés dans un espace trop étroit pour eux.

Et pour surcroît de bonheur, Méraud sortait chaque matin, une ligne superbe à la main, et s'en allait pêcher dans les étangs, avec une patience de philosophe, prenant, sans grand mérite, à cause de leur abondance, des perches au dos armé d'arêtes, des tanches et des barbillons, qui lui rappelaient son ancien métier et lui procuraient des distractions agréables.

Parfois même, s'il s'égarait, son fusil sur le dos, à la lisière des bois du châtelain, où les lièvres pullulent, les gardes ne se plaignaient pas.

Au contraire, ils l'encourageaient, l'accueillant avec des: «Ça va bien, monsieur Méraud?» et des sourires qu'il récompensait d'une quantité incroyable de petits verres.

--Allez là, au coin du champ. Il y a une compagnie de perdreaux.

Où:

--Tenez, sous les carottes, un bouquin superbe, au gîte!

Il est juste de reconnaître qu'il faisait preuve en toute occasion d'une insigne maladresse, et que les lapins pouvaient picorer sur les talus ou s'asseoir sur le derrière à portée de ce chasseur inexpert, sans redouter d'accident sérieux.

Giraudel, le plus vieux garde au service des Chazolles, un rusé forestier, était le plus ardent à l'exciter au meurtre.

--Allez, allez, disait-il, mon bon monsieur Méraud, ne vous gênez pas. Tuez tout. Il en restera bien de la graine.

Il se félicitait donc de son choix, vivait en paix avec tout le monde et portait Maurice dans son cœur, sans arrière-pensée, car au fond ce déserteur des halles n'avait pas ombre de malice.

Le député, toujours au bras de son ami, ne se lassait point d'admirer l'œuvre de Gaspard et de sa bonne et le jardinet tiré à quatre épingles où pas un arbrisseau ne dépassait le mur.

--Pas seulement de quoi cultiver une pomme de terre! dit Chazolles. Comme si le plaisir de la campagne n'était pas dans l'espace, dans la satisfaction de voir pousser ses betteraves, ses laitues, ses choux et son persil. Ce n'est pas une maison, c'est une boîte.

Néanmoins, Méraud était fier de sa construction.

Il ne manquait pas de dire aux visiteurs:

--C'est moi qui ai bâti ça, tout seul, sans architecte.

--On le voit bien, lui répondit un jour le vieux curé, poliment.

Ce jour-là, à cause de la fête, Herminie avait laissé les persiennes ouvertes, pour permettre aux passants d'admirer les splendeurs du mobilier, les rideaux en algérienne à rayures jaunes et ponceau et le tapis du guéridon d'un rouge formidable à mettre en fureur une bande de taureaux.

Par les fenêtres, l'air vivifiant des champs entrait dans l'étroite maison, une bonbonnière, à ce que disait l'amie du maître.

Chazolles et le député allaient s'éloigner quand tout à coup Maurice pressa le bras de son ami.

--Regarde donc, lui dit-il.

--Quoi?

--Cette jolie fille.

--Où ça?

--Là haut.

Duvernet leva les yeux.

A une fenêtre du premier étage, une tête pâle se montrait dans l'encadrement des rideaux.

C'était une apparition lumineuse.

Sous des cheveux d'or très abondants, le visage d'un blanc lacté se colorait aux joues des nuances de la verveine rose. Les lèvres d'un incarnat sanguin s'ouvraient pour montrer deux rangées de dents perlées, d'un émail éclatant, dans un malicieux sourire.

Les deux mains posées sur l'appui de fonte bronzée, avec la coquetterie des actrices éclairant aux feux de la rampe leurs poitrines houleuses à certaines scènes pathétiques, cette jeune fille, le corsage serré dans une robe de satinette paille, boutonnée au cou, et coupée en dessous par une échancrure savante, triangulaire, enrubannée de satin plus foncé, offrait impudemment aux regards des deux promeneurs une poitrine éblouissante, soutenue par une taille irréprochable, souple et mince.

Une rose d'un rouge velouté tranchait au centre sur la neige de son sein.

Des cheveux à reflets fauves couronnaient comme un diadème cette tête à la fois enfantine et dédaigneuse, mutine et cruelle, et se répandaient en mèches folles sur le front, frisant et collées à la peau.

--Superbe fille! murmura Chazolles.

Duvernet haussa les épaules.

--Une Parisienne.

--A quoi le vois-tu?

--A tout et à rien. Est-ce qu'on s'y trompe?

Le député du Havre en avait vu d'autres.

Sa jeunesse agitée lui avait appris à connaître les dessous de la grande ville.

Son entresol de célibataire de l'avenue Montaigne aurait révélé d'étranges secrets si les meubles avaient parlé.

--Elle est merveilleuse, reprit Chazolles.

--Eh bien! après?

Après en effet? Qu'est-ce que cela pouvait faire à Chazolles?

Une cousine de là-bas, une amie, qui sait? était venue rendre visite à ce courtier en maquereaux et en saumons, à ce marchand d'huîtres, réfugié dans ce trou du Val-Dieu, quelle importance devait-il y attacher? Et en quoi, s'il vous plaît? la première minute de l'admiration passée, cette visite intéressait-elle l'a-gri-cul-teur du Val-Dieu, le mari de mademoiselle Hélène Châtenay, qui devait s'impatienter du retard des deux promeneurs, le père enfin de deux mignonnes fillettes qu'on ne pouvait trop chérir et adorer.

--Prends garde, dit Duvernet, tu vas faire attendre ton beau-père; le dîner ne vaudra rien.

Et en s'en allant sous l'interminable avenue de tilleuls dont les branches se rejoignaient, formant une épaisse voûte sur leurs têtes, avec son style de viveur, avec sa verve primesautière, il dérida son ami.

--Elle est gentille certainement, lui dit-il, très gentille, si tu veux, mais je me méfie de sa vertu. Une vingtaine d'années! robe d'une coupe hardie, pose audacieuse, bras nus! un aplomb à faire baisser les yeux à un régiment de hussards! Dix francs contre un sou qu'elle est plus savante qu'une mariée de deux ans dans ton village.

--Mauvaise langue!

--Des mines coquettes, des yeux qui flambent, un museau langoureux qui rit en dedans; une fine mouche, mon ami!

--Une cocotte! Pourquoi ne le dis-tu pas tout de suite?

--J'ai peut-être tort; affaire d'habitude. Je suis trop poli.

--Oh!

Plusieurs fois, Chazolles tourna la tête du côté de la fenêtre.

Le blanc visage s'y encadrait toujours.

Enfin les deux amis disparurent sous les tilleuls, au fond, dans le lointain.

Alors la jeune fille se pencha au dehors et appela:

--Mon cousin!

Un pas lourd résonna dans le parterre étroit du chalet, sur un pavage en briques, et la face enluminée de l'ancien courtier vint se placer au-dessus de la figure délicate de sa visiteuse.

--Qu'est-ce qu'il y a, mignonne? dit-il.

Elle lui désigna d'un geste les deux hommes qui s'enfonçaient dans l'avenue, de l'autre côté du communal, en regardant à chaque instant en arrière.

--Quel est ce monsieur? demanda-t-elle.

--Le plus grand?

--Oui, à droite.

--C'est M. Chazolles. Tu ne le connais pas?

--Je ne l'ai jamais vu.

--Monsieur Maurice, comme on dit dans le pays.

--Qui ça? M. Maurice?

--Tu sais bien. Le propriétaire de ce château, là, dans les arbres.

--Ah! bon. Qu'est-ce qu'il fait?

--Lui? Rien, parbleu!

--Il flâne?

--Quand il veut.

--Il est donc très riche?

--Je crois bien. A millions!

--Marié?

--Oui. C'était sa femme, la petite brune, très bien, avec deux enfants dans ses jupes, tantôt, à la course en sacs.

--Ah! fit la jeune fille rêveuse.

Et se reprenant:

--Elle est très bien, en effet, comme vous dites, madame Maurice Chazolles.

Elle prononçait ce nom avec une aigreur mal dissimulée.

--N'est-ce pas? fit Méraud avec un claquement des lèvres, qui indiquait un certain enthousiasme. Et si bonne femme!

--Mais elle se fane, siffla la jeune fille.

Méraud fit un haut-le-corps indigné, sincèrement.

--Et quand elle se fanerait, est-ce que cela te regarde? dit-il. Qu'y aurait-il d'étonnant? Tu te faneras aussi, à ton tour; mais d'abord ce n'est pas vrai. Elle ne se fane pas. Et une excellente femme, entends-tu, une crème.